CHAPITRE V
Après une aussi éclatante et triomphante épreuve de sa force réelle, Louis-Philippe devait naturellement se sentir plus à Taise que jamais pour accélérer les travaux de sape contre la dynastie à ce point réduite à sa merci ; il eût été un bien piètre conspirateur s'il n'eût pas su mettre à profit le surcroît d'ardeur et d'audace que la perspective d'un succès désormais infaillible et prochain apportait nécessairement à la coalition d'ambitions et d'intérêts attachés à sa cause.
Les progrès de la conjuration se manifestent en effet de toutes parts. La franc-maçonnerie en était le foyer principal, qui s'étend et se propage, avec une effrayante rapidité, dans les milieux les plus divers, dans l'armée, dans les écoles, dans les ateliers, dans les corporations ouvrières, par les Ventes de la Charbonnerie, créées sur le modèle du carbonarisme italien.
Le projet, dès longtemps préparé, d'opérer le changement de dynastie par l'armée, paraît être resté celui sur lequel on fondait les plus grandes espérances. Grâce aux complicités dont la faiblesse forcée du gouvernement royal laissait la disposition à son adversaire, celui-ci avait pu facilement faire fonctionner un vaste système de propagande pour séduire un bon nombre de sous-officiers, prêts à devenir des auxiliaires puissamment utiles aux officiers généraux engagés dans la combinaison.
Dans les séditions militaires de Béfort, de Saumur, de la Rochelle, tous les esprits clairvoyants, aperçurent la main de Louis-Philippe ; rien n'était plus facile que de Vy saisir en flagrant délit, si la justice de la Restauration n'eût pas été désarmée vis-àvis de ce conspirateur privilégié.
Il était plus facile encore d'établir le fait de hautetrahison, quand, à l'époque de la guerre d'Espagne, on vit les journalistes, les pamphlétaires, tous les écrivains notoirement à la dévotion du duc d'Orléans, se rencontrer comme unis par un mot d'ordre, pour répandre sous toutes les formes, depuis les dithyrambes pathétiques sur la liberté des peuples jusqu'à la chanson de caserne, les appels à la désertion (1) ; quand surtout on vit un des familiers du Palais-Royal, le général Fabvier, recruter un corps de libéraux français et en prendre le commandement pour marcher contre l'armée française.
Louis-Philippe avait trop présumé des effets de ses prédications dissolvantes. L'armée resta fidèle à son drapeau, et le bataillon sacré des volontaires
(1) Une chanson de Déranger, « faite, — déclare-t-il ingénument, — pour être répandue dans l'armée avant son entrée en campagne, lorsqu'elle campait aux Pyrénées », donne la note de ce qu'au Palais-Royal, on appelait le patriotisme.
Cela a pour titre : « Nouvel ordre du jour. » En voici deux couplets :
Brav* soldats, v'ià l'ord' du jour ;
Point de victoire
Où n'y a point de gloire Brav' soldats, v'ià l'ord' du jour ;
Gard' à vous I d'mi tour
— Notre ancien, qu' pensez vous d' la guerre?
— Mon p'tit, ça n'ira jamais bien !
Via z'un princ' qui n' s'y connaît guère.
C'est un' poir' moll' de bon chrétien.
libéraux se dispersa piteusement aux premiers coups de canon.
Le cas de rébellion et d'attaque ouverte contre l'armée du pays était formel et flagrant ; les circonstances dans lesquelles il se produisait ne permettaient aucun doute sur l'existence d'une faction fortement organisée qui l'avait encouragé et provoqué ; et, d'autre part, le but réel poursuivi par cette faction était démontré par ce fait que, peu avant, le vieux Dumouriez avait entrepris une négociation avec Canning, en vue de renverser la dynastie régnante des Bourbons et d'élever à sa place la branche d'Orléans. Pour tout gouvernement conscient de ses obligations et sûr de sa puissance, il y avait un droit à exercer, celui de pourvoir à sa conservation; un devoir à remplir, celui de faire justice et de ne pas laisser l'exemple funeste d'un crime d'État impuni.
On ne voulut rien approfondir ; on n'osa pas remonter jusqu'à la main qui avait tout dirigé, et quant aux rebelles eux-mêmes, pris les armes à la main, on usa à leur égard d'une indulgence si excessive et si visiblement obligée qu'elle ne pouvait devenir et ne devint en effet qu'un encouragement ù persévérer dans l'entreprise factieuse.
Plus habile, ou du moins plus libre dans sa poli-
— Notre ancien, que d'viendra la France
Si je cherchons cl' lointains dangers?
— Mon p'tit, profitant d' notre absence,
On introduira 1' z'étrangers.
Bientôt le fils d'Henri quatre
Voudra qu'un jour d'action, On n' puisse aller combattre
Sans billet d'confession
A la fin d' la campagne,
Nous s'rons tout étonnés Qu'en enchaînant l'Espagne,
Nous nous s'rons enchaînés.
tique que le gouvernement royal, Louis-Philippe tira de cette aventure un bénéfice sérieux : il en déduisit la nécessité de modifier ses plans. Renonçant à chercher dans Tarmée l'instrument qu'il aurait préféré pour faire une révolution qui ébranlût aussi peu que possible Tordre social sur lequel reposait le trône convoité, il n'hésita plus, puisque décidément il n'y avait pas moyen de faire autrement, à porter ses coups sur des points qu'un instinct secret de périls futurs l'avait empêché jusque-là d'attaquer trop violemment.
Une campagne de pamphlets et de journaux est organisée pour déverser quotidiennement l'outrage et la calomnie sur tout ce que la Restauration représente ou protège, ou simplement est censée représenter ou protéger. Le pays est inondé de publications de tous formats et de tous styles, destinés à souffler au cœur du peuple le mépris de tout ce que, depuis des siècles, on lui a appris à respecter, et spécialement la haine de tout ce qui est rois, princes ou nobles indistinctement. Le jeu n'est pas sans danger pour la future royauté du prince qui est obligé d'en user ; aussi a-t-on soin, dans toutes ces malédictions de faire exception au profit du seul duc d'Orléans. A celui-là, avec une remarquable unanimité qui trahit la main qui les soudoie, ces fiers contempteurs de la royauté et des supériorités sociales prodiguent les témoignages d'une confiance sans bornes et décernent à l'envi le brevet des mérites les plus rares et des vertus les plus précieuses.
Dans cette équipe de libellistes au service di:^ Palais-Royal, Paul-Louis Courier se distingue par la perfidie raffinée de ses insinuations contre la branche régnante et par l'impudence extraordinaire de ses certificats élogieux en faveur du prince auquel il a voué sa plume.
Voici un échantillon de sa manière :
« J'aime tous les princes et tout le monde en général, et le duc d'Orléans particulièrement, parce qu'étant né prince il daigne être honnête homme. Du moins n'entends-je pas dire qu'il attrape les gens. Nous n'avons, il est vrai, aucune affaire ensemble, ni pacte, ni contrat. Il ne m'a rien promis, rien juré devant Dieu ; mais, le cas avenant, je me fierais à lui, quoiqu'il m'en ait mal pris avec d'autres déjà. Si faut-il néanmoins se fier à quelqu'un. Lui et moi nous n'aurions, m'est avis, nulle peine à nous accommoder, et l'accord fait, je pense qu'il le tiendrait sans fraude, sans chicane, sans noise, sans en délibérer avec de vieux voisins gentilshommes et autres, qui ne me veulent pas de bien, ni en consulter les Jésuites. Voici ce qui me donne de lui cette opinion. Il est de notre temps, de ce siècle-ci, non de l'autre, ayant peu vu, je crois, ce qu'on nomme ancien régime. Il a fait la guerre avec nous, d'où vient, diton, qu'il n'a pas peur des sous-officiers ; et depuis, émigré malgré lui, jamais ne la fit contre nous, sachant trop ce qu'il devait à la terre natale, et qu'on ne peut avoir raison contre son pays. Il sait cela, et d'autres choses qui ne s'apprennent guère dans le rang où il est. Son bonheur a voulu qu'il en ait pu descendre, et, jeune, vivre comme nous. De prince il s'est fait homme. En France, il combattait nos communs ennemis ; hors de France, les sciences occupaient son loisir. De lui n'a pu se dire ce mot : Rien oublié, ni rien appris. Les étrangers l'ont vu s'instruire, et non mendier. Il n'a point prié Pitt, ni supplié Cobourg de ravager nos champs, de brûler nos villages, pour venger les châteaux ; de retour, n'a point fondé des messes, des séminaires, ni doté des couvents à nos dépens ; mais, sage dans sa vie, dans ses mœurs, donne un exemple qui prêche mieux
que les missionnaires. Bref, c'est un homme de bien. Je voudrais, quant à moi, que tous les princes lui ressemblassent ; aucun d'eux n'y perdrait, et nous y gagnerions ; ou je voudrais qu'il fût maire de la commune, j'entends, s'il se pouvait (hypothèse toute pure) sans déplacer personne ; je hais les destitutions. Il ajusterait bien des choses, non seulement par cette sagesse que Dieu a mise en lui, mais par une vertu non moins considérable et trop peu célébrée ; c'est son économie, qualité si l'on veut bourgeoise, que la cour abhorre dans un prince et qui n'est pas matière d'éloge académique, ni d'oraison funèbre, mais pour nous si précieuse, pour nous, administrés, si belle dans un maire, si... comment dirai-je ? divine, qu'avec celle-là je le tiendrais quitte quasi de toutes les autres (1). »
L'apologiste gagé louait son héros comme celui-ci pouvait et devait être loué, par le mensonge impudent et par le travestissement systématique des actes, des intentions, des tendances naturelles. L'« émigré malgré lui », qui, dans sa rage impatiente, avait, pendant plus de quinze ans, offert ses conseils et ses services successivement à chacune des puissances liguées contre la France ; qui, en 1809, écrivait à d'Antraigues : « Les Français sont si pressés qu'ils ont risqué une partie de la flotte de Toulon pour les, ravitailler (les garnisons d'Espagne), et malheureusement ils y ont réussi, mais ce n'est que pour un temps... J'espère qu'ils vont être écrasés en Espagne,., » ; et encore ceci : « Il y a en Espagne, à Naples, en Dalmatie, des armées françaises qui vont se trouver, je Vespère au moins, dans des positions désastreuses... », l'auteur de ces vœux était hardi-
(1) Paul-Louis Courier.
ment recommandé à Topinion comme « n'ayant jamais combattu que nos communs ennemis ; » et comme n'ayant « point prié Pitt, ni supplié Cobourg de ravager nos champs, de brûler nos villages ». Sa honteuse cupidité, qui s'était si ûprement exercée aux dépens des finances publiques et au mépris des créances privées les plus respectables, était effrontément célébrée comme une « vertu précieuse et... divine ».
Mais les efforts de la faction ne se bornaient pas à ces réclames ouvertement séditieuses, ils poussaient sans relâche à l'action effective et se portaient jusqu'à la prédication de l'assassinat politique et du régicide (1).
Le procureur général Bellart essaya de faire comprendre qu'il y avait, pour l'autorité royale, devoir moral et nécessité politique de réprimer énergiquement une entreprise aussi dangereusement subversive et d'en arrêter le cours. Défense lui fut faite de sévir.
Il est stupéfiant de lire les commentaires imaginés par les panégyristes de la Restauration pour expliquer de tels faits; la « mansuétude bourbonnienne » ; la force d'un penchant impérieux à « la tendresse et à la clémence » ; la répugnance invincible à « des rigueurs, même justifiées ». De telles explications sont, en vérité, d'un singulier effet, quand elles viennent après le récit, qu'il a bien fallu donner, des mesures de répression impitoyables qui ont marqué le début du règne, après l'énumération, qu'il a bien fallu faire, des victimes frappées par une justice
(1) La campagne était bien menée pour le compte de Louis- Philippe, car il la récompensa, lin de ceux qui s'y étaient particulièrement distingués, Léon Thiessé, devint, après 1830, un de ses préfets.
sourde à toutes les supplications : Ncy, La Bédoyère, le général Berton, le colonel Caron, les sergents de La Rochelle et les vingt et un condamnés de Grenoble.
II est extraordinaire de constater qu'on n'ait pas aperçu au moins un problème historique d'un intérêt troublant, dans le contraste de la justice royale, prompte et inexorable envers les conspirateurs bonapartistes ; hûtive et démesurément cruelle envers ceux dont les révélations pourraient découvrir la complicité orléaniste ; inerte et désarmée envers les agents patents de l'orléanisme et envers le duc d'Orléans lui-même.
Ce que les historiens n'ont pas voulu voir, avait pourtant frappé beaucoup d'esprits à l'époque des événements, et c'était, — il faut le rappeler encore, — une opinion très courante dans le monde royaliste, que Louis XVIII, détestant cordialement son frère, le comte d'Artois, avait sciemment et volontairement dirigé sa politique en vue de lui léguer une situation aussi difficile que possible et de lui enlever toutes chances de conserver le trône.
Tout ce qu'on sait de Louis XVIII, de son caractère, de- ses sentiments, rendait, il faut l'avouer, cette explication très plausible, tant qu'il a vécu ; et l'histoire pourrait la retenir définitivement comme suffisante, si la conduite de Charles X, à l'égard du même personnage, ne marquait pas une continuation, ou plutôt une aggravation de la condescendance et de la sujétion.
Les bornes que Louis XVIII n'avait jamais voulu dépasser sont, du premier coup, franchies par la libéralité du nouveau roi. Et, à l'exemple de son prédécesseur, c'est avant de prendre possession du trône, avant le règlement de toute autre affaire, qu'il a à compter avec les exigences de Louis-Philippe. A
chaque nouvel avènement, celui-ci, évidemment, a droit à une rançon.
Louis XVIII était mort le 16 septembre 1824.
Charles X, conformément à Tétiquette traditionnelle, s'était retiré à Saint-Cloud, pour ne faire son entrée à Paris qu'après les obsèques ; il s'en était absenté seulement le 19, pour aller rendre les derniers honneurs aux restes du roi défunt. « Le lendemain de ce jour, — rapporte Mme de Gontaut, — le roi accorda le titre d'Altesse Royale à M. le duc d'Orléans et à ses descendants (1) ; il ajouta à cette faveur de lui rendre à titre d'apanage, les domaines qui lui avaient appartenus, confisqués à la Révolution de 1793, et promit que plus tard ce don serait légalisé irrévocablement par les Chambres (2). »
Il est bien entendu qu'à cette occasion, l'antienne à l'honneur de la « paternité royale » n'a pas été omise. Un spécimen est intéressant à citer des variations que sur ce thème obligé module un des officieux les plus distingués :
« Afin de le tenir dans la dépendance de la maison de Bourbon, le vieux roi s'était refusé à lui accorder (à Louis-Philippe) ces grâces insignes, se disant, avec le cardinal de Retz : « Il n'y a rien de si
(t) Le citoyen Egalité qui, au lendemain du décret abolissant les titres nobiliaires, déclarait y avoir « applaudi avec transport » et « avoir quitté avec le plus grand plaisir, ces marques frivoles de distinction », est vraiment bien amusant à contempler dans cette attitude de poursuivant acharné du titre d'Altesse- Royale au lieu de celui d'Altesse Sérénissime et des honneurs du « goupillon ». A peine « ces marques frivoles de distinction » obtenues, il en fait part au duc de Hourbon, comme d'un événement important : « Dès que j'ai été introduit dans son cabinet, j'ai commencé par le remercier de ses bontés et j'ai ajouté que nous avions été particuU&rement sensibles à celle qu'il avait eue pour nous avanthier, à l'occasion du goupillon. »
(2) Mémoires de la duchesse de Gontaut, p. 249.
louable que la générosité, mais il n'y a rien qui se doive moins outrer. » Charles X n'eut pas cette prudence. Heureux de [aire des heureux, il porta la générosité jusqu'à Vexcès du sentiment chrétien (1). »
Certes, la condescendance de Charles X va jusqu'à « l'excès » : ses plus zélés panégyristes sont obligés de le reconnaître ; mais que ce soit un excès du sentiment chrétien, c'est ce que l'histoire ne saurait en aucune façon reconnaître.
Toujours est-il que, fidèle à la promesse que lui avait arrachée Louis-Philippe, Cliarles X voulut que dans le projet de loi soumis aux Chambres pour la fixation de sa liste civile, fût compris l'article suivant :
Les biens restitués à la branche d'Orléans, en exécution des ordonnances royales des 18 et 20 mai, 7 octobre et 17 novembre 1814, et provenant de l'apanage constitué à Monsieur, frère du roi Louis XIV, pour lui et sa descendance masculine, continueront à être possédés, aux mômes titres et conditions, par le chef de la maison d'Orléans, jusqu'à extinction de sa descendance mâle, auquel cas ils feront retour au domaine de l'Etat.
C'était, en quelques lignes, rétablir au profit de la seule branche d'Orléans, deux choses formellement exclues du droit nouveau : l'apanage et le droit d'aînesse ; c'était constituer à une famille un statut particulier en dehors de la législation de l'État, l'ériger à une condition exceptionnelle et supérieure (2).
Le parti libéral, — c'est-à-dire le parti d'Orléans, — donna, dans cette circonstance, la juste mesure de sa sincérité et de son attachement aux principes dont il faisait bruyamment étalage.
(1) Crétineau-Joly, Hist. de Louis-Philivpe d Orléans et de VOrléanisme, t. I, p. 384
(2) Il est intéressant de voir en quels termes Louis-Philippe se plaît à expliquer lui-même le caractère de l'avantage dont il bénéficiait. Il a cru devoir développer cela dans son testament. Voir Append. n° 6.
De même que Louis-Philippe s'était montré, sans vergogne, le plus acharné revendicateur contre les acquéreurs de biens nationaux, de même, les bons libéraux s'employèrent de toutes leurs forces et s'unirent avec un ensemble remarquable pour rétablir au profit du prince de leur choix, deux des privilèges qui avaient été le plus hautement dénoncés comme des abus intolérables de la féodalité et que la Révolution avait mis le plus d'ardeur et de hâte à abolir.
Ce fut leur grand orateur, le général Foy, qui se fît à la tribune, l'avocat des apanages (1). Son zèle dépassa ce qu'on aurait pu attendre, trente ans auparavant, d'un Cazalès ou d'un abbé Maury. Mais qui aurait la naïveté de s'en étonner ? Il n'y a là après tout, qu'une mise en pratique, du mot si topique de Cambacérès : « L'ancien régime... l'ancien régime était parfait ; il n'y avait que les hommes à changer. »
Malgré tout, le projet de loi rencontrait dans les Chambres, une opposition formidable. La majorité royaliste ne pouvait se décider à voter une disposition aussi monstrueusement dérogatoire à la constitution établie par la Charte, aussi violemment contraire à la justice, à la prudence politique, aux convenances les plus essentielles. Les ministres euxmêmes avaient déclaré au roi qu'ils lui obéiraient en présentant le projet, mais qu'ils ne l'appuieraient pas. On vit alors cette chose inouïe : le roi intervenant personnellement auprès dos députés et des pairs dévoués à sa dynastie et leur faisant savoir qu'il con-
(1) Les orléanistes n'éprouvent pas d'embarras à s'en réclamer encore. « La mémoire de cet orateur, restée chère à la France, couvre l'apanage », — déclarait, longtemps après, M. Dupin."
sidérait comme une offense envers lui le refus de sanctionner les articles favorables au duc d'Orléans. Ainsi l'autorité royale se compromettait à désarmer ses clairvoyants et fidèles défenseurs.
Les royalistes n'eurent pas le courage, qui devient parfois un devoir pour le dévouement, de résister à la volonté royale. Plusieurs cédèrent peut-être à la crainte vraiment puérile, mais si française, d'encourir une ombre de ridicule, s'ils se montraient « plus royalistes que le roi. » Le dernier effort de leur protestation se résuma et se satisfît en im bon mot de M. de la Bourdonnaye. « Voilà, — dit-il, — M. le duc d'Orléans qui fait la contrebande dans les carrosses du roi. »
La complaisance de Charles X n'était pas épuisée, ni la cupidité de Louis-Philippe assouvie. On le vit bientôt après.
Le gouvernement royal s'était laissé persuader qu'il lui appartenait de reprendre et de mettre à exécution un projet dont Napoléon avait jadis annoncé l'intention : celui d'indemniser dans une certaine mesure les familles ayant rendu dans le passé des services au pays, et ruinées par les confiscations. Il s'était rendu surtout à cette considération, très habilement exploitée, que la réparation accordée aux spoliés serait un avantage pour les détenteurs, entre les mains desquels la possession des biens provenant des ventes nationales serait, par le fait, consolidée et légitimée, et qu'ils y gagneraient la garantie d'une jouissance désormais paisible et inattaquable.
Cette mesure a été très diversement jugée, tant au point de vue des principes, qu'au point de vue des conséquences ; et la controverse (1) n'est
(1) La question a été traitée d'une façon très remarquable,
pas close. Il n'y a pas lieu ici d'y prendre parti, non plus que d'apprécier comment et dans quel esprit fut faite, en général, la répartition du milliard voté par la loi du 27 avril 1825 ; mais seulement d'examiner ce que pouvaient valoir, en face de ce « splendide festin », les prétentions du duc d'Orléans.
Or, s'il y avait quelqu'un qui certainement n'avait aucun droit d'y prendre part, c'était lui.
Il y avait deux raisons de l'en exclure ; deux raisons également péremptoires et indiscutables.
La première était que l'indemnité étant destinée à réparer la perte des biens confisqués et vendus pour le fait d'émigration, de déportation ou de condamnation révolutionnaire (1), il n'en devait être fait aucune affectation pour des biens ne rentrant pas dans ces catégories, tels que ceux de Philipe-Egalité, son père, non émigré et exécuté en vertu d'une condamnation spéciale.
La seconde, que ces biens d'Égalité, n'avaient même pas été vendus en conséquence d'une confiscation, mais en conséquence d'un rachat parfaitement régulier, fait avant sa mort, la suite de l'abandon résultant du concordat passé par lui-même avec ses créanciers, et que le prix en avait été employé au payement de ses dettes.
Mais à la vue de tant d'or à distribuer, la convoitise de Louis-Philippe s'était allumée. Les objections de principe, les considérations d'équité, le res-
au triple point de vue. thélogiquc, juridique et politique, dans un ouvrage assez récent, Voleurs et voUs de M. Paul de Pradel de Lamase, Chamuel et Cie, éditeurs, Paris 1901.
(1) Art. V de la loi du 27 avril 1825 : Trente millions de rente au capital d'un milliard sont affectés à l'indemnité par rKtat aux Français dont les biens-fonds, situés en France ou qui faisaient partie de la France au 1" janvier 1792, ont été confisqués et aliénés en exécution des lois sur les émigrés, les déportés et les condamnés révolutionnairement. »
pect du droit des tiers, rien de tout cela n*est fait pour l'arrêter. Il veut sa part, une large part ; il la réclame ; il a les moyens de l'exiger (1).
Ce qu'il exige, c'est « une iniquité et une imprudence ». Les ministres de Charles X le lui démontrent et le supplient de n'y pas consentir. « Le comte de Corbière, avec sa rude bonhommie, prouve au roi qu'il n'est pas plus raisonnable que politique « de laisser M. le duc d'Orléans manger à deux race tôliers ». De son côté, Villèle déclare au roi qu'il ne prêtera pas les mains à un pareil trafic, dont l'immoralité est flagrante, et dont les conséquences peuvent être dangereuses pour la monarchie. Charles X s'improvise l'avocat de son bon cousin. Le roi échoue devant les ministres ; il se constitue solliciteur auprès de son Conseil d'État, afin que satisfaction pleine et entière soit accordée à la maison d'Orléans. Louis-Philippe obtint les dix-sept millions enviés (2). »
C'est encore à Crétineau-Joly que ces lignes sont empruntées. Comme il est, parmi les historiens, un des plus fervents dans l'admiration et le culte de la Restauration, la précision et la sévérité de son jugement sur le caractère abusif et immoral, aussi bien que sur la portée infailliblement funeste des concessions faites à Louis-Philippe, ont incontestablement une valeur considérable ; et, d'autre part, rien n'est plus propre à faire ressortir la ridicule inanité et l'absurdité criante des motifs auxquels son zèle s'ingénie à les attribuer.
(1) Ce qui double la gredinerie de Louis-Philippe, c'est qu'après s'être fait attribuer indûment une grosse part de cette indemnité, il eut le cynisme d'en frustrer beaucoup de ceux pour lesquels elle n'était qu'une faible réparation d'un préjudice subi. En 1830. cent millions restaient à répartir : il ordonna froidement qu'ils feraient retour au Trésor.
(2) Crétineau-Joly, 1. c, p. 392.
(( Le roi, — dit-il pieusement, — avait les mains pleines de pardons et de bienfaits ; il les étendit tout d'abord sur son cousin d'Orléans. Lorsque ses ministres et ses familiers, qui ne cachaient guère leurs préventions contre les Égalité, s'étonnaient de cette indulgence très chrétiennement impolitique : « Ah ! « s'écriait Charles X, il doit être si malheureux « d'avoir un pareil père ! »
Charles X, comme Louis XVIII, sentait bien qu'il fallait couvrir d'un prétexte décent l'inconcevable système de condescendance sans bornes qui scandalisait et alarmait tous leurs fidèles. Chacun d'eux y donnait un tour en harmonie avec ses tendances naturelles et avec l'attitude où il préférait être vu. Louis XVIII, qui, s'il n'eût pas eu cent raisons de tenir au surnom de Louis le Désiré, eût certainement ambitionné celui de Louis le Bel-Esprit, avait cherché ses réparties dans la note d'une ironie indulgente et sceptique ; Charles X, qui attachait plus de prix à être loué comme aimable et bienfaisant, prenait ses motifs dans la note d'une bonté miséricordieuse.
Tout cela était bon pour fermer la bouche aux courtisans, contraints par la superstition de la déférence et du respect, mais non, certainement, pour forcer leur conviction. Il faut être plus que courtisan, il faut, semble-t-il, être initié et adhérent aux secrètes combinaisons qu'il s'agissait de masquer, pour adopter de pareils prétextes et tenter de les faire passer comme motifs à l'appui d'un jugement historique. Le besoin seul d'empêcher la recherche des véritables mobiles et d'en détourner l'attention, peut avoir inspiré une thèse aussi forcée, aussi cherchée et d'une fantaisie aussi extravagante, que celle d'une sorte de vice de constitution psychologique affectant pareillement deux hommes aussi complè-
tement dissemblables que Louis XVIII et Charles X, produisant chez Tun et chez Tautre la même aberration : trouble de jugement, illusion de conscience ou faiblesse de cœur, entraînant irrésistiblement l'indulgence égoïste du roi voltairien et la charité chrétienne ou Très Chrétienne du roi pieux et dévôl à des excès chroniques de concessions à outrance, qui se manifestent exclusivement en faveur de celui qui, par Tun et par l'autre, ne pouvait absolument être considéré que comme un ennemi perfide et acharné.