CHAPITRE II
On était arrivé en 1822.
M. de Feuchères commençait à soupçonner que son véritable emploi clans la maison n'était pas celui de gentilhomme de la chambre.
L'aventurière, inquiète de la fêlure déjà trop apparente à la respectabilité fragile dont la couvrait le nom d'un honnête homme, maintenant à demi détrompé et visiblement prêt à tout briser avec éclat, sentait le besoin de trouver au dehors une protection solide qui la mît à l'abri de tout événement et la garantît contre la perte des profits depuis longtemps attendus (1). Et au dehors, le cupide duc d'Orléans,
(1) La baronne avait d'abord songé à chercher cet appui d'un autre côté. « Un jour, — rapporte A. Nettement, — une des personnes de la maison du duc de Bourbon se présenta chez un des grands officiers de Mme la duchesse de Berry, et, après bien dos précautions, fit tomber la conversation sur iMme de Feuclières. On Va mal jugée, dit cette personne, on a élé bien vUioureux à son égard. Celle esclandre lui a lail un chagrin morlel. S'il y a^mit moyen d'efiacer ce souvenir, de [aire admetlre de nouveau Mme de Feuchères à la cour, et que Madame daignât y employer son iniluence, je crois pouvoir dire qu'elle ferait à la fois preuve de bonlé et dliabilelé. M. le duc de Bourbon est dans un âge avancé. Linfluence de Mme de Feuchères sur lui est plus grande que jamais, et la maison de Corulé est riche, vous le savez. Pour M. le duc de Bordeaux, son héritage est tout trouvé, c'est la couronne de France ; mais il n'en est pas ainsi de Mademoiselle. Il fut répondu, d'abord, qu'on n'avait pas la moindre disposition à se charger de cette négociation, et qu'ensuite on ne doutait pas que quiconque s'en chargerait
qui rôdait autour de ce riche héritage, avait besoin d'avoir dans la place un auxiliaire qui, moyennant honnête commission, fît bonne garde autour du trésor à partager et pût, en cas de besoin, l'introduire lui-même au logis.
Ces deux cupidités qui, de points opposés, tendaient vers le même aimant, devaient fatalement se rapprocher. Il ne fallait que les mettre en contact pour produire la soudure.
Ce fut un grand maître en intrigues, Son Excellence le prince de Tallcyrand en personne, qui se fît l'entremetteur de cette édifiante association. C'est même probablement à son machiavélique génie qu'en est due l'heureuse et, à tout prendre, assez audacieuse conception.
Celui-là ne convoitait pas pour lui-même la fortune des Condé ; ses visées étaient plus hautes et plus dignes d'un homme d'Ëtat de son envergure.
Il avait, de longue date, partie liée avec le d'Orléans, chef désigné de la conspiration à laquelle Louis XVIII, tenu en bride par le secret du Temple, laissait ses ministres travailler presque ostensiblement contre sa propre dynastie (1). C'était donc un
serait fort mal reçu. Mme la duchesse de Berry, à qui cette conversation fut contée le soir même, approuva fort la réponse et ajouta qu'elle ne voulait pas entendre parler de cette affaire. » {Vie de Louis-Philippe, p. 58.)
(1) Voici, à ce propos, une page intéressante de l'archiviste de la police, Peuchet ; c'est en quelques mots, l'aveu et le plan de la conspiration orléaniste :
« Point de Bonaparte ! Point de Bourbon ! disait, en 1819, M. de Tallcyrand à M. Docazes.
« Les Bourbons, voyez comme, en 1789, ils sont tombés dés qu'on a voulu les jeter à terre ! En 1815, leur désastre a été si prompt et si pitoyable, qu'il les a déshonorés. Eh bien ! pour le renouveler, il suffira d'une échauffourée, d'un coup de main dans Paris.
« Mon cher ami, travaillons de concert, cherchons un usurpateur, homme de sens, habile, courageux, bien per-
coup de haute politique, en même temps qu'un tour amusant de Scapin diplomatique, de faire passer les domaines d'une branche cadette dans les mains de celui pour qui on préparait le trône, au détriment cle ceux qu'on destinait à l'exil.
Quant à la Feuchères, il avait à lier partie avec elle pour une combinaison d'un autre genre.
La dame avait une nièce, dont les parents étaient inconnus, que le duc de Bourbon avait adoptée comme {illeule et qu'il ne pouvait faire autrement que de doter. Or il se trouvait que cette intéressante et modeste pupille pouvait apporter à l'illustre ministre le moyen de réaliser un de ses désirs les plus impérieux.
Le père du duc d'Enghien n'ignorait pas par qui avait été conseillé, préparé et dirigé l'attentat d'Ettenheim et machiné tout un système de dispositions perfides pour que rien n'empêchât l'exécution de Vincennes ; il avait fait connaître qu'il ne voulait pas se rencontrer avec le prince de Talleyrand.
Pour un héros de cynisme, qui se mirait dans ce triomphe d'avoir pu, à force de perfidies et de trahi-
suadé de sa propre scélératesse !... Celui-là, instruit par l'expérience, redoutera toute inimitié, aura peur de tout mécontentement, frémira de la moindre plainte.
« Je sais où il est, je vous mettrai en rapport avec lui. A moi la pompe, les décorations extérieures, et à vous l'effectif grossi de ma succession. Voyons, vous ai-je parlé en fourbe ? N'êtes-vous pas mon fils ?
« Cette profession de foi, si admirable dans sa perversité, fut, le soir môme, rapportée au comte Angles ; elle le frappa tant qu'aussitôt il écrivit les moindres détails de cette conversation ; et en quittant son poste, il oublia dans nos bureaux ce mémorandum : je l'ai copié mot à mot. »
— Peuchet écrivait en 1822 cette conversation de 1819. A dix ans de là, en 1830, Louis-Philippe est roi ; Talleyrand ambassadeur en Angleterre ; Decazes, duc et grand référendaire de la Chambre des pairs et le duc de Gluksberg, son fils, attaché d'ambassade {Les d'Orléans, princes et princesses, par J. Guenot.)
soiis, s'imposer, lui, Tévêque apostat, l'apologiste du régicide, comme ministre de la monarchie très chrétienne et comme son représentant auprès des lètes couronnées de l'Europe, et qui, par un raffinement de haute perversion, trouvait peut-être une jouissance supérieure dans les hommages qu'il savait arrachés au mépris et à l'exécration, cette réprobation muette, mais obstinée, était comme une offense à sa suprématie, comme l'outrage d'une tache à la splendeur de sa honteuse fortune.
Il était nécessaire à sa gloire, de faire capituler cet unique récalcitrant.
L'idée lui était venue de négocier un mariage entre la fille non avouée de madame de Feuchères et un sien neveu, porteur d'un des plus beaux noms de France, M. de Chabannes-la-Palisse, dont, jusque-là, il ne voulait pas entendre parler, mais qu'à celte occasion il doterait d'un million et ferait avantager d'un régiment dans la Garde. La pratique qu'il avait acquise du maniement des consciences lui donnait la confiance infaillible que chez le malheureux vieillard complètement assujetti, le ressentiment paternel ne tiendrait pas contre le manège savant des cajoleries et des caresses de sa petite Sophie.
Le pacte conclu et les plans bien concertés, on s'était mis aussitôt à l'œuvre pour en assurer l'exécution. Ce fut, bien entendu, à l'associée qui était dans la place que fut dévolue la charge d'en ouvrir les portes. Elle dut s'employer d'abord à y introduire le duc d'Orléans.
L'entreprise n'allait pas sans quelques difficultés.
Les Condé avaient toujours combattu la Révolution. <( Le duc de Bourbon ne pouvait avoir et n'avait que du mépris pour le fils de l'infâme Égalité, pour le jeune jacobin qui, au 6 octobre (d'après le rapport de Chabroud), criait dans les tribunes de la
Convention « Il faut encore des lanternes ! », qui, assistant au jugement de Louis XVI, s'écriait : « Mais il nie tout. » — Il savait certainement qu'il avait toujours conspiré et qu'il conspirait encore. — Il considérait son neveu comme un des ennemis de sa famille et « ne voulait, — disait-il, — avoir avec lui que des rapports de convenance et jamais d'amitié ».
Il fallait, on en conviendra, une certaine audace au duc d'Orléans pour entreprendre de forcer celte intimité qui lui était systématiquement fermée. Mais cette audace était stimulée par l'importance du bénéfice à recueillir, et soutenue par la certitude de la complaisance que la cour des Tuileries ne pouvait lui refuser.
Le duc de Bourbon fut donc sollicité, et, « sachant qu'il serait agréable au roi », accepta d'être le parrain du duc d'Aumale.
C'était un grand pas de fait par le duc d'Orléans ; c'en était un aussi pour la baronne de Feuchères, qui y trouvait l'occasion de se faire présenter officiellement à son associé et patron : résultat de première importance pour la suite de leurs rapports.
Les petites négociations tendant à faire passer cela sous les apparences les plus naturelles, furent très habilement menées.
Quelques jours avant la date fixée pour le baptême, l'intrigante fit écrire par le duc de Bourbon au duc d'Orléans la lettre suivante :
Palais-Bourbon, ce mai 1822.
Je vois avec plaisir, Monsieur, approcher un jour intc^.rcssant pour notre famille et particulièrement pour mon canu*. Toutes les personnes qui me sont attachées partagent l'ivement cet intérêt. Vous m'avez autorisé à amener celles que je voudrais, et vous avez eu la bonté d'inviter Mme de Hully, Trois aulres dames de ma maison, Mmes de Quesnny. df.
Feuchères (1) et de Choulot, qui ont été présentées à la Cour, n'ont pas eu l'honneur de vous l'être encore, non plus qu'aux princesses ; mais depuis longtemps elles en ont le désir. S? ce n'était pas braver l'étiquette, ce serait une occasion bien ilatteuse pour elles et qui ferait époque dans leur vie, si vous et les princesses leur en donnaient la permission. Je n'ai personnellement d'autre désir à cet égard que ce qui vous sera le plus agréable, et d'après l'amitié que vous me témoignez, vous me direz avec votre franchise ordinaire si ma demande n'est pas indiscrète. Je vous renouvelle toujours. Monsieur, avec un empressement bien senti, l'assurance du tendre attachement et de la sincère amitié que je vous ai voués pour la vie.