CHAPITRE PREMIER
Le chef de la branche d'Orléans, Philippe, frère de Louis XIV, avait reçu un apanage considérable, tel que le comportait son rang auprès du monarque le. plus fastueux des temps modernes.
Son fils, le fameux Régent, dont sa propre mère a fait le portrait en «'appelant elle-même ïOisiveté, c'est-à-dire la mère de tous les vices, inaugura le système qui devait devenir celui de toute sa race. Il s'offrit au roi pour épouser un des enfants adultérins que celui-ci avait commis la faute d'apanager si largement aux dépens de l'Etat, Mlle de Blois, fille de la marquise de Montespan.
Devenu Régent, sa passion pour les richesses lui fit accueillir les folles conceptions de Law, qui ap- lit portèrent à la France le virus de l'agiotage, puis jj favoriser, au profit de ses ministres, de ses maîtresses et de ses roués, le trafic de sa protection auprès d'une chambre de justice instituée sous le prétexte de rechercher et de poursuivre les malversations anciennes.
Quand il marie sa fille, Mlle de Montpensier, au prince des Asturies, il obtient, sans peine évidem
ment, la sigrialure du roi mineur, son pupille, pour la doter aux dépens du trésor royal.
Par un phénomène singulier, cet homme qui s'était complu à faire de son palais un tel foyer de corruption que ses filles l'égalèrent, si elles ne le surpassèrent en dépravation, eut un fils qui fit exception dans cette lignée et qui mérita cette malédiction paternelle, plus satanique qu'un blasphème : <( Allez, malheureux, vous ne serez jamais qu'un honnête homme ! »
Du quatrième duc d'Orléans, il n'y a rien à dire. Ce fut l'homme le plus complètement nul qui se puisse imaginer. A défaut de toute épithète distinclive, on ne saurait même lui attribuer celle de père de Philippe-légalité, car sa femme, une princesse de Conti, la Messaline la plus effrénée et la plus cynique qu'on vit jamais, disait, à propos de la paternité de son fils : « Lorsqu'on tombe sur un fagot d'épines, peut-on savoir celle qui vous a blessée » (1). 11 serait excessif sans doute, de retenir comme une preuve ce qui pourrait n'être qu'un défi à l'opinion de la part d'une femme qui faisait bravade de ses vices, au point de laisser un testament, scellé de ses armes, contenant la liste de ses amants, avec un couplet licencieux sur chacun d'eux. Mais quand on sait que le vieux duc d'Orléans, l'honj nête homme, a refusé jusqu'à son lit de mort de i reconnaître pour ses petits-enfants ceux qui étaient nés de sa belle-fille ; quand on se rappelle que le digne fils de cette mère abominable a lui-même pu-
(1) On lui doit aussi ce quatrain :
Monseigneur d'Orléans Vos prétendus enfants Sont l'objet du mépris De tout Paris.
bliqucmcnt déclaré être le fils d'un cocher, qu'il iioniniait, il csl certes plus que permis de croire que la branche d'Orléans ne subsiste que par rdïet d'une greffe adultérine, et d'attribuer seulement à rinfluence de l'atmospliùre concenlrée dans le Palais-iloyal, la ressemblance morale entre le duc d'Orléans de la Régence et celui de la Uévolulion.
Aussi bien celte ressemblance n'accuse-l-(^lle pas les véritables caractères de l'atavisme.
Le nouveau duc d'Orléans rappela le Héî^^nnt parce (pie, comme lui, il eut tous les vices, mais il s en distingua en faisant preuve, dans hi poursuite de ses projets ambitieux, d'une profondeur de scélératesse (|ui révolta ses complices eux-m^^mcs, et en ajoutant à l'àpreté de l'avarice quelcpie chose d'ignoble et de sordide qui fut comme la nianpio de sa bâtardise et (|ui devait se retrouver chrz ses descendants, connue la lare si)éciale de; (jette dernière famille d'Orléans.
l)ès (pi'il eut l'âge d'homme, il visa l'inniKMi^e héritajre des bâtards de Louis XIV, réuni alors sur la tét(» du (hic de INMithiévre (I), et afin (pir v'irw ne lui en éehappAt, il entreprit de diriger le princM» de Lamballe dans la voie du Ii!)ertniaL!fe iwrc. assez d'habileté pour le faire mourir h vingt ans (2) et liMidre
(1) I.fi i\\]C rlo Poîiniièvi'P, fils du roitil»; «If» Toulons*», nv.iit. rûuni à la forhiîic iU\ son p(M*n (•(•lii» du duc de M.'iitic. i\\\- (piel il no suhsislMit. pus do i)r)sl(''rilr. et S(* trouvail j);ii- rojisôcpiïînt on p(;ssossi(>n de; la toialiln des îipana^^j's conslihirs ï)ar F.rjiiis XIV aux (înfaiils qu'il avait ous d«^ la iiiar-(|uis<' do M(jnfospîin. U riait, par lo fait, à pou pivs 1<" plus i'icln' pro- \)Vh)\:\mi do Franoo.
(2) I.a santé du |)rinoo do Land)allo ayard paru. ixMidard un ipoinord, pouvnir so réiaMi.-. Ihéi-ilicr di's dOrlraiis ressa d(î jMiursuivro co i)i*<)jot. do niaria^'o of fui sur h' ])njrd, d'y roîionor?!'; mais le i)riiK'o rlo Landtallo riant luoil. N-s né- ^'ooiati(»ns furent iniîni''diaf<^rnont roprisos. <•! !<• :> avi-il H'»'.», fut cAih'hiv. ce mariage, auquel Louis XV avait fait une forte
Mademoiselle de Penthièvre, la future duchesse d'Orléans, unique liéritière de toute celle fortune (1).
Aussitôt après la mort de son père putatif, son premier soin est de faire argent de ce qui, d'après les traditions princières et d'après la destination originaire, n'était qu'une sorte de nue propriété attachée à la si)lcndeur du rang et grevée d'un véritable usufruit, au profit de clients dignes d'intérêt et de la population tout entière. Des jardins de son Palais- Royal, qui étaient l'ornement du quartier et la promenade favorite de ses habitants, il fait un enclos de maisons de rapport, et, pour en augmenter le rendement, y installe le bazar principal de l'agiotage du jeu, et de la protislution. En même temps, il retire aux anciens serviteurs de sa maison la jouissance des logements dans les appartements du palais, qu'ils tenaient de la libéralité de son père (2).
opposition, parce quil devait faire le duc d'Orléans plus riche de beaucoup que les cadets de la branche aînée.
(V) On ne saurait oublier l'attitude du duc d'Orléans lors des inassaci-es de septembre. Au nombre des victimes, qui. — on le sait aujourd'hui, — ne furent point frappées au hasard, se tnnivait la princesse de Lamballe, belle-sœur du duc dOi*léans. Les niâssacreui's, empressés de justifier leur tâche bien remplie, se tirent un devoir d'apporter au Palais-Hoyal sa t<''te ensan^Mantée qu'ils avaient fait accommoder par un coiffeur. Philippe parut à son balcon et salua les assassins qui avaient bien travaillé pour lui en le libérant d'un douaire annuel de trois cent mille francs.
(2 \'oici, à ce sujet, une note assez curieuse, provenant des papiers du marquis de Balleroy : « M. le duc d'Orléans a renvoyé tous c^ux qui logeaient' chez lui ; il a donné, dit-on, lui-même congé par des lettres d'égal à égal, finissant par « j'ay (j'ai) l'honneur d'être » et donnant pour motif le mauvais état de ses affaires. M. le chevalier de Damas lui a répondu : « Je suis bien fâché. Monsieur, que la position dans huiuelle vous êtes vous f(jrce à éloigner de vous les anciens serviteurs de S. A. S. Monseigneur le duc d'Orléans, votre père. Comme je consenerai toujours le plus profond respect pour sa mémoire et' la plus vive reconnaissance pour ses bienfaits, je désire consener le logement qu'il avait eu la bonté de me donner et comme vous comptez le louer, je
LA FORTUNE DES d'oRM^IANS. 5
Des spéculations honteuses, il passa bicntAl aux spéculations criminelles. D'a])rès les cc)nseils v\ par les soins d'un secrétaire dij^ne de servir un tel maître, il organise une niacliiavéli(|ue combinaison (le famine factice, (jui lui ])r()(!ur(* 1(^ triph* avantage de remplir ses coffres, de ruiner dans l'opinion le roi et la reine, que ses pam])hlélaires accusent d'accaparement, et d'usurper l'auréole de bienfaiteur du peuple, lui qui, par l'intermittence réglée de la disette et de l'abondance, crée, de propos délibéré, la misère publique.
Cette imputation n'est point hasardée. Le i)lan de l'entreprise infAme et le rôle de l'ingénieux conseiller qui en fut l'inspirateur et l'agent, sont déveloj)pés dans un écrit du temps, une lettre supposée de I^aclos au duc d'Orléans, qui n'est probablement pas l'œuvre de Laclos, mais qui contient des détails trop précis pour n'être pas l'œuvre d'un des auxiliaires par lui employés (1) :
L'argent nous manquait; nous emi)runtAme.s aux plus p-os intérêts. Nous achetâmes ries l)l('\s h bon compte, nous les
vous prie de m'c^n din; le prix, pour que je voye si nies affaires me pennettent de le payer, j'ai l'honneur d'ôtre, Monsieur, etc. »
(Quarante et uniôme pic^ce du dossier Halici-oy — Arch. \(it. W. 3;0 doss. r)21.)
(1) r/pst ("-rclincau-.Toly f}ui l'c^vendicpie le inT'i'ile d'avoir puMir* \v pi'ciuicr' celte ])!(''(•(». Il Vi\ (Ioiuk'm^ comme, élaiit de Laclos, qui fut toujours trop pi'udent et trop circonsixîcl. i)Our rpTon puisse avec. (lueUpu; vraiseiiiblancc; l;i lui all?'il)U(M' Kilo fut ct-rtainomcnt composée par un af^ent mécontenl, et diri^«''e auljint eonh'O Laclos lui-même ([ue (Drilre le duc d'Orlénns. mais elle n'en a i)as luriins de valeur, el. toul en r(*c.tifi;inl l'cirreui' d'alli-ibulion coiumist^ |)ar (Iréline.iu-.Ioly, fin doit a<lop|,oi' rappr(''ciation (pTil foi'imd«^ : « C/esl un acie d'accusîdion dressé pai* un conn)lice et rédi^Vi djins le but évident de faire réfléchir ])ar la menar-fî d'un scandale i)ublic; elle initie aux mysières flu I^dais-Hoyal, elle en déchii-e tous Ws voiles, et ne laiss<; jxis même à l'esfM'it le i^lus i>révenu la moindre incertitude » (V. Api)end. n° 1).
fîmes sortir de France et déposer dans les îles de Jersey et Guernescy, pour ne les en faire sortir qu'au moment où, devenus chers, Ils nous rapporteraient des monceaux d'or. On ne peut, je crois, voir une partie mieux liée ; et sûrement l'auteur d'un pareil projet méritait plutôt une couronne que des reproches de votre part.
Pendant .que notre petit commerce nous valait un Pérou, nous rejetions sur les aristocrates toute la haine du peuple, et c'est là, je l'avoue, où nos écrivains ont fait merveille. Limon (1) lui-même, dans cette occasion, nous a rendu de grands services. Vous voliez au peuple plusieurs millions pour un mois, par vos accaparements, mais ceci était secret. Ostensiblement, vous donniez jusqu'à cent mille ociis dans la capitale, en plusieurs mois ; tous les folliculaires, tous les écrivailleurs, les prônes mêmes des paroisses faisaient retentir les éloges donnés à votre bienfaisance.
Jusqu'ici, je le crois. Monseigneur, votre pauvre Laclos s'était conduit comme un héros ; tout était gain de tous côtés, Machiavel lui-même n'eût pas mieux réussi à travailler un peuple qui n'étant pas encore sorti de l'esclavage, n'entrevoyait que l'aurore de la liberté.
Le nioyen avait paru bon et avait été goûté ; voici un autre passage de celte lettre, qui en témoigne :
Une ruse que le diable seul pouvait rendre vaine fut employée. Le pain manqua ; tout à coup j'empêchai les moulins de tourner, les boulangers de cuire et je fis jeter dans la rivière le peu de pain qui se fabriquait. Si jamais on peut s'y prendre mieux. Monseigneur, je ne suis plus digne de votre confiance. Vous le savez, et vous-même, en me consolant du chagrin que me faisait ressentir le peu de réussite de mon projet (2), daignâtes me donner des noms et des consolations bien faites pour dédommager et encourager un homme tel que moi.
La coalition des intérêts et des ambitions liés à sa cause, lui donnait une telle force dans l'Assemblée, cl le concert de la presse et des tribunes de carrefour, largement stipendiées, assurait si complète-
(1) Le marquis de Limon avait été le courtier électoral du duc d'Orléans à Crépy-en- Valois. Il avait réussi à enlever le vote des électeurs, « malgré leur répugnance à se mettre en opposition avec la Cour >», dit Michaud.
(2) L'insuccès dont il est question ici se rapporte seulement à un cas particulier, et non à la grande combinaison.
ment le prestige du mensonge systématique aux yeux du peuple fasciné, qu'il ne craignit pas de nuire à sa réputation de grand citoyen par ce qui, de la part de tout autre, eût été signalé comme un défi criminel à la détresse publique.
Au moment où, sous le coup de Témotion jetée dans le pays par la dénonciation bruyante d'un déficit dans le budget de l'État, et par la menace perfide de la banqueroute, on vit les corps constitués, les corporations, le roi, les princes, les citoyens de toutes les classes, entraînés par un courant d'émulation patriotique, rivaliser de sacrifices pour subvenir aux besoins du trésor, à ce moment niême, la contribution du grand citoyen d'Orléans consista à réclamer contre la France l'acquittement de la dot obtenue, comme l'on sait, par le Régent pour sa fille, la princesse des Asturies.
Il s'agissait d'un chiffre respectable de millions.
La dot avait été fixée à 500.000 écus d'or, par le contrat de mariage, qui contenait une renonciation de Mlle d'Orléans au profit du duc de Chartres, son frère, à toutes successions paternelle et maternelle et autres à échoir à la suite.
Ainsi donc, le duc d'Orléans, bénéficiaire de la renonciation, propriétaire de la part à laquelle sa grand'tante avait renoncé, réclamait encore le prix de cette renonciation. Et voici sur quoi il se fondait.
La princesse des Asturies, devenue veuve presque aussitôt après avoir été reine, était revenue en France, où le palais du Luxembourg lui avait été donné pour résidence. Le' roi Louis XV, devenu majeur, avait fait procéder à la liquidation de sa dot, qui avait été évaluée à 4.158.850 livres, et, par lettres patentes du 20 juin 1725, avait ordonné que « jusqu'à ce qu'il eût été pourvu au payement de cette somme, la reine d'Espagne soit payée annuel-
lemenl par le garde du trésor royal en exercice, des inlércls d'icelle. inonlant, à raison du denier 20, à 207.1)42 liv. 10 sous. »
Le sens de celte décision était aussi apparent que possible.
Le roi majeur, ne voulant pas blûmer et révoquer explicitement un abus commis par son tuteur et ré gent, avait pris des dispositions pour transformer, en fait, la donation sans cause en une rente viairère politiquement justifiée ; cela était si évident que les d'Orléans avaient senti le besoin de se fabriquer un litre qui parût moins contestable que le titre béréditaire. On ne saurait expliquer autrement une convention d'un caractère singulier, qui fut passée entre la reine d'Espagne, quelques semaines avant sa mort et Louis d'Orléans, son frère. Celui-ci fut, sans contredit, le plus bonnête de la famille, mais enfin, il était d'Orléans et ne pouvait, lorsqu'il s'agissait d'argent, mentir aux traditions de sa race. Lorsque la santé de la reine d'Espagne fît présager sa fin prochaine, il s'était fait faire par elle un transport de la dot stipulée au contrat, moyennant l'obligation prise par lui de lui servir une pension annuelle, à partir d'un délai renvoyé à plusieurs années et d'acquitter quelques dettes qui devaient dans tous les cas tomber à sa charge. Cela, en réalité, ne lui coûtait rien, mais lui permettait de se présenter comme « propriétaire au même titre qui aurait pu convenir à toute autre personne ».
La réclamation, plusieurs fois ajournée, fut mise en discussion dans la séance du 11 janvier 1791, sur 1*3 rapport de Camus, qui concluait à l'adoption ; mais des objections très vives furent présentées, et l'Assemblée se borna à ordonner « le renvoi au bureau de liquidation et l'impression et l'ajournement du rapport ».
La question fut reprise le 13 juin. Le rapporteur, Crochard, concluait encore en faveur du duc d'Orléans,; mais une opposition si énergique se manifesta, qu'après avoir vainement essayé d'enlever un vote d'adoption, après avoir même essayé de faire escamoter par le président un vote contre l'ajournement, les partisans d'Orléans se virent réduits, pour éviter sans doute un rejet absolu, à réclamer eux-mêmes « l'ajournement à la première législature. » ' -^
Les événements prirent une telle tournure qu'il n'en fut plus question devant les assemblées suivantes. Les d'Orléans n'y perdirent rien d'ailleurs ; il est bien entendu que cela fut compris dans leurs règlements postérieurs.
A cette même époque, le duc d'Orléans fut très hautement et très généralement dénoncé commme le patron, le complice et le receleur d'une bande de malfaiteurs, commandés par deux célèbres héros de la haute pègre, Coffîné et Poupart de Beaubourg, dont les vols et les meurtres terrorisèrent longtemps . Paris et la banlieue. On assura notamment que c'est par lui que furent vendus en Angleterre les diamants volés à la Dubarry. On fit remarquer aussi que Coffiné, arrêté et mis au Châtelet, avait été relâché, purement et simplement, parce que, disait-on, en avouant ses crimes, il avait déclaré n'avoir agi que pour le compte du duc d'Orléans.
Si, en ce qui concerne cette accusation, on ne trouve à sa charge que des rumeurs impressionnantes par leur intensité, que des témoignages non authentiques, que des présomptions fondées sur de graves vraisemblances, mais dénuées de preuves positives, il n'en est pas de même d'un assassinat qui entraîna une faillite de plus de cinquante millions. Les Mémoires du temps, les plus dignes de créance, et no-
lamment l'écrit déjà cité, contiennent, des détails révélant qu'il fut certainement commis sur l'ordre et au profit du duc d'Orléans.
L'entreprise d'accaparement établie au Palais- Royal avait compté au nombre de ses principaux associés, un agent de change, Prinet, ami, banquier et gros créancier du prince affameur. L'Assemblée nationale ayant, sur le désir du roi, accueilli la motion de faire une enquête sur les causes de la disette, h duc d'Orléans avait immédiatement joué ce jeu classique de proposer lui-même la nomination d'un comité des subsistances, dans lequel on avait fait entrer Prinet. Mais les allures indécises de cet liomme d'affaires, préoccupé avant tout de ne compromettre ni sa sûreté, ni sa fortune, inquiétèrent les intéressés. On para au danger par des moyens énergiques. Des bandes furent envoyées, qui firent mine à plusieurs reprises de menacer sa maison et lancèrent des pierres dans ses fenêtres. Prinet, saisi de frayeur, ne trouve rien de mieux à faire, sur le conseil, sans doute, de quelque officieux bien stylé, que. d'apporter au Palais-Royal son portefeuille et tout ce qu'il possède en valeurs mobilières, sollicitant de son illustre ami qu'il lui fasse la grâce d*en accepter le dépôt. Mais bientôt il se ravise. Les désordres qui se succèdent et s'aggravent chaque jour, les massacres de Flesselles, de Bertier, de Foullon, lui inspirent l'idée salutaire que le séjour de Paris est devenu dangereux pour un capitaliste aussi en évidence que lui ; peut-être aussi que la caisse de son noble client n'était pas la plus sûre pour ses capitaux (1). Mais si le prince avait mis une obligeance
(1) Cette inquiétude était d'autant plus justifiée que les gens bien informés, — et Prinet était du nombre, — attribuaient au duc d'Orléans les assassinats de Bertier, Foullon et Flesselles.
vraiment méritoire à s'en charger, il se montra moins empressé à s'en décharger. Il y eut toute une série d'ajournements, de rendez-vous donnés et contremandés sous divers prétextes. Enfin, sur les instances d3 plus en plus pressantes de l'agent de change, le duc d'Orléans le reçoit pourtant, mais c'est à Passy ; et là, après s'être assuré que Prinet est porteur d'un récépissé en bonne forme, il le renvoie à son homme d'affaires Bazin, qui habite une maison de campagne auprès du Vésinet. La nuit est venue ; il y a la forêt à traverser, mais Philippe d'Orléans a la délicate attention d'offrir au banquier une voiture à ses armes. Prinet se met en route. Dès l'entrée de la forêt, la voiture est arrêtée par deux hommes déguisés en laquais de la reine, qui en tirent Prinet de force et lui logent par derrière et à bout portant, une balle d»î pistolet dans la tête. Les gens à la livrée d'Orléans s'enfuient aussi précipitamment que les assassins à la fausse livrée de la reine, laissant pour mort sur le chemin le malheureux, auprès duquel on a jeté l'arme déchargée.
Prinet n'était pas mort. Ramassé par des passants aux premières heures du jour, il avait été transporté dans une auberge au Pecq. Son premier mouvement, quand il revint à lui, avait été de porter les mains à sa poche, et son premier mot pour déclarer que ses papiers et son récépissé lui avaient été volés. Il vécut encore trois jours et fît des révélations, dont son beau-frère fît dresser procès-verbal et d'après lesquelles il demanda aux créanciers du mort de se joindre à lui pour poursuivre une enquête. Les bandes d'émeutiers à la solde du Palais- Royal furent employées à les intimider assez fortement pour qu'il leur parût plus sage de renoncer à toute recherche.
Si jamais l'application de l'adage : hic (ecit cui
prodesl, s'est imposée, c'est bien à propos de celle affaire, dont toutes les circonstances sont accablantes pour le duc d'Orléans. Mais il y a contre lui quelque chose de plus que des inductions ; il y a la déclaration d'un agent qui sans doute fut mêlé à l'affaire (1). Voici en quels termes il fait parler Laclos et lui fait revendiquer la gloire de cet exploit :
Au mois d'août, l'argent nous faut, et, dans ces affaires-là, point d'argent, point d'assassins. Quel héroïsme. Monseigneur, ne montrai-je pas alors pour remettre en vos mains ce fameux portefeuille où un particulier tenait enfermée la fortune de tant de familles considérables ! A quels péiils ne m'exposai-je pas dans cette démarche qui, heureusement pour moi, n'est pas encore bien connue?
Il y avait meurtre et vol flagrants ; il y avait ruine d'une masse de créanciers : ni le souci de la vindicte publique, ni celui des graves intérêts lésés ne purent décider la justice du temps à instruire cette affaire.
En raison même de celle abstention si manifestement dénonciatrice, l'histoire ne peut faillir à prononcer un arrêt de culpabilité.
(1) Voir aussi les Mémoires de Bertrand de Molleville.