CHAPITRE VIII
Ce qui vient d'être dit sur la valeur des propriétés rurales me dispenserait de parler de leur revenu, si ce revenu avait toujours été avec le capital dans un rapport immuable, depuis le moyen âge jusqu'à nos jours. On sait qu'au contraire ce rapport, qui était jusque vers la fin du xv^ siècle de 10 pour 100, n'était évalué au milieu du XVI* siècle qu'à 7 pour 100, et qu'on ne l'estimait plus, il y a dix ans, qu'à 3 ou 3,33 pour 100. Il suit de là qu'un capital foncier de 1 000 francs, qui rapportait 100 francs au xm* siècle, n'en rapporte plus aujourd'hui que 30, et que, si ce capital a décuplé depuis saint Louis jusqu'à notre république de 1895, s'il s'élève aujourd'hui à
dOOOO francs au lieu de 1 000, son revenu n'aura pourtant que triplé et sera de 300 francs au lieu de 100. On est amené à se demander, en présence de ce chang^ement de rapport, si c'est le capital qui a augmenté plus que le revenu, ou le revenu qui a augmenté moins que le capital, quel est celui dont la hausse est normale, du capital ou du revenu.
Recherche qui paraît, au premier aspect, aussi singulière que celle qui servit de base à la discussion, puis au duel, de deux gardes du corps, dont le premier prétendait, sous la Restauration, que la duchesse de Berry avait un œil plus grand que l'autre, tandis que le second soutenait au contraire qu'elle avait un œil plus petit que l'autre. Seulement ici nous ne comparons pas l'augmentation des revenus à l'augmentation des capitaux, mais bien l'une et l'autre de ces plus-values à une commune mesure, qui est l'augmentation générale de toutes les marchandises, salaires, denrées, etc. Ceci suffit à nous convaincre que la hausse de la valeur des terres exploitées^ depuis le xiu^ siècle jusqu'à nos jours, est une hausse tout à fait exceptionnelle; que quel que soit le rapport du prix des hectares labourables de 1200 à 1800, avec le prix des mêmes hectares en 1895, ils ont toujours été beaucoup moins chers, comparativement à notre terre actuelle, que les autres marchandises en l'ont été par rapport aux marchandises actuelles
similaires. La terre a augmenté infiniment plus que le pouvoir de l'argent n'a baissé.
Aux xni* et xiv° siècles, où la puissance d'achat de l'argent était quatre fois et demie et trois fois plus grande que de nos jours, le prix de la terre était huit fois plus bas (1201 à 1300), puis quatorze fois plus bas qu'aujourd'hui (1301 à 1400). Au XV* siècle, où l'argent valait cinq ou six fois le nôtre, la terre valait vingt-deux fois moins que la nôtre. Au xvi' siècle enfin, où l'argent était de cinq à deux fois et demie plus cher que celui de la fin du XIX® siècle, la terre coûtait dix fois moins qu'elle ne coûte présentement.
Ainsi, tandis que le propriétaire mobilier est celui qui a été le plus malmené depuis sept cents ans; tandis que les ouvriers ont été très diversement traités selon les époques, et que notamment leur situation matérielle avait fort empiré depuis le milieu du xvi** siècle jusqu'à la Révolution; les propriétaires fonciers se voyaient investis d'un privilège qui sembla impérissable jusqu'à ces dernières années. Et, la tradition aidant, ils s'étaient si bien habitués à voir le capital foncier s'élever avec le prix de la vie, qu'ils n'admettent aucun mouvement en arrière, et considèrent comme une spoliation la cessation d'un état de choses, consacré à leurs yeux par une expérience de quatre siècles.
Comparez le chemin respectivement parcouru,
depuis le milieu du moyen âge, par les possesseurs des biens meubles et immeubles : supposez deux propriétaires de 1 000 tournois, ou 21 750 fr., en 1200, dont l'un fait valoir son argent en prêls mobiliers, au taux de 20 pour 100 et en retire peut-être 4 500 francs par an, et dont l'autre le place en fonds de terre. Ce dernier peut acheter alors 161 hectares à 135 francs chacun, qui lui rapporteront 2 170 francs. En 1400, les 1 000 livres, ou 6 850 francs, ne représentent que 77 hectares à 89 francs. Cependant le propriétaire de 161 hectares du xni^ siècle en retire encore, malgré la dépréciation de son fonds, 1 430 francs, à peu près autant que le capitaliste peut tirer de ses pièces de monnaie à 20 pour 100.
En 1600, l'hectare vaut 277 francs au lieu de 89, et les 1 000 livres ne valent que 2 390 francs. Par suite, le propriétaire d'argent ne pourra plus acheter que huit hectares et demi avec ce même capital nominal qui, dans les siècles passés, lui en eût donné 77 ou 161. Ses 2 390 francs placés à 8 pour 100, en rentes d'état ou en « offices » publics, lui rendront au maximum 200 francs par an, tandis que le maître des 161 hectares jouira annuellement d'un revenu de 2 254 francs. La distance qui sépare ces deux hommes s'accroîtra encore jusqu'à la Révolution, jusqu'à nos jours. En 1790, apr^s les péripéties des deux derniers siècles, et les alternatives de succès et de revers par les-
quelles ils ont passé, les héritiers de ces deux individus sont replacés face à face : le rentier n'a plus que 950 francs, et n'en tire qu'un intérêt de 47 fr. par an; le terrien, avec ses 161 hectares du XHi* siècle, possède un capital de 122 500 francs qui lui rapporte 4 250 francs. Au lieu de 161 hectares que son aïeul eût pu acheter jadis, le propriétaire de bien meuble ne pourrait pas, avec son reste de fortune, en acheter beaucoup plus d'tm, au jour de la Révolution, puisqu'il ne dispose plus que de 950 francs et que l'hectare alors en vaut moyennement 760.
Il nous reste à comparer la propriété foncière de 1790 avec la propriété foncière actuelle : l'hectare de terre labourable, aujourd'hui évalué en France à 1 600 francs, a donc un peu plus que doublé depuis cent ans, puisqu'il valait 760 francs en 1790. Il en est de même de l'hectare de pré, passé de 1 240 à 2 600 fr. Les vignes atteignent avec peine cette proportion; de 1312 fr. elles ont monté à 2 600 fr. Les bois, au contraire, la dépassent : de 400 francs ils se sont élevés à 900 francs l'hectare. Le revenu a crû parallèlement au capital, mais plus faiblement, puisque, au lieu de 3 1 /2 pour 100, il n'est plus estimé de nos jours qu'à 3 pour 100 de la valeur des immeubles ruraux. L'hectare de labour rapporte ainsi 50 fr., au lieu de 26; la prairie, 86 francs au lieu de 44 ; la forêt, 30 francs au lieu de 14.
L'histoire de l'agriculture au xix® siècle demeurant en dehors de notre sujet, nous n'avons pas à recherche!* si cette augmentation s'est produite d'une manière régulière, périodique, de 1790 à 1895, ou si, au contraire, elle a procédé par bonds rapides, suivis de reculs, comme aux siècles antérieurs. Sous nos yeux mêmes, un de ces reculs vient de se manifester depuis quinze ans, à la suite de la hausse du demi-siècle précédent. Sans qu'il soit besoin de statistique, nous sommes fondés à croire que les troubles de la Révolution, et surtout les guerres du premier empire, ont ralenti le progrès agricole qui avait pris sous Louis XYI un très grand essor.
Des contrées oii la hausse s'était produite dans la première partie du siècle, de 1820 à 1850, ont relativement peu progressé dans la seconde. Depuis l'établissement des chemins de fer, de 1851 à 1879, l'administration des contributions directes a trouvé, pour la propriété non bâtie, une plus-value moyenne de 43 pour 100. Or cette augmentation, qui dans l'Allier, l'Aude, les Landes, dépasse 100 pour 100, tombe à 6 pour 100 en Méurthe-et-Moselle, à 3 pour 100 dans les Vosges. Peut-être est-ce ici le résultat de la guerre de 1870 et des craintes d'une guerre future; sans doute aussi les contrées qui ont le plus gagné à la transformation des moyens de transport sont celles à qui les débouchés manquaient, et tel n'était point le cas de la plaine lorraine.
La terre n'a donc pas augmenté partout aux mêmes époques, ni dans la même proportion; quelques exemples pris au hasard font toucher du doigt ces différences : le domaine de Murs, dans le Cher, passe, de 36 000 francs en 1782, à 109 000 francs en 1845, et à 460 000 francs en 1873. Dans le Nord, l'hectare à Fiers coûte 2 700 francs en 1776, 4 100 en 1820, 7 500 francs en 1870. La terre patrimoniale des Jumilhac, dans le Périgord, vendue 192 000 francs en 1808, était revendue 300 000 francs au financier Ouvrard, en 1811, et atteignait, dans des mutations successives, le prix de 500 000 francs en 1828, et de 1 million en 1862.
Les domaines, qui tous contenaient en général une part plus ou moins grande de terres en friche, ne peuvent servir à comparer les prix réels des fonds en culture, aujourd'hui et en 1790; parce que, de l'augmentation dont ils ont proflté, il faut déduire les dépenses de défrichement et d'améliorations diverses dont ils ont été l'objet. Ce sont les moyennes, tirées d'un grand nombre de prix et de revenus de terre en pleine exploitation, dès le règne de Louis XVI, qu'il faut mettre en regard des moyennes que nous fournissent les statistiques récentes. Pour l'ensemble de la France, le revenu de 26 francs l'hectare, en 1790, représente, en tenant compte du pouvoir double de l'argent, une somme de 52 francs actuelle, et équivaut.par conséquent au revenu moyen de 50 francs
que le propriétaire foncier retire aujourd'hui de ses biens.
Mais tandis que le revenu foncier n'est passé que de 38 francs à 46 francs dans le Gomtat-Venaissin, de 27 francs à 42 francs en Saintonge et Angoumois, — ce qui, en raison de la baisse de la puissance d'achat des mélaux précieux, revient à dire qu'il a baissé, dans ces provinces, — il a monté de 43 francs à 160 francs en Flandre, de 30 francs à 87 francs en Normandie; ce qui constitue, même avec l'avilissement de la monnaie, des plus-values réelles de 86, de 45 pour 100 sur le revenu antérieur. En faisant le même calcul pour l'Alsace, la Lorraine et le Maine, on trouve des augmentations positives de 43 pour 100; on en trouve de 13 pour 100 dans l'Orléanais, de 9 et 10 pour 100 dans la Bourgogne et le Dauphiné, de 5 pour 100 seulement dans l'Ile-de-France, où l'hectare rapportait 38 francs en 1790, et n'en rapporte aujourd'hui que 80.
Pris en bloc, le revenu des diverses provinces de France a augmenté davantage, de 1701 à 1790, que de 1790 à 1895, puisque, en 1701 , il était de 11 fr. 40, valant 34 de nos francs actuels^ et qu'en 1790 il était de 26 francs, correspondant à 52 francs d'aujourd'hui. Il y avait eu, entre les deux dales, une hausse positive de 50 pour 100; tandis que de 1790 à 1895 il n'y a qu'égalité d'intérêt. Mais il semble que la propriété foncière serait mal venue
à se plaindre, puisque son revenu de 1895 lui permet de satisfaire autant de besoins ou de jouissances, que le permettait le revenu, moitié moindre d'il y a cent ans.
La terre française était, en 1790, la plus chère de tout le continent et du monde entier; seuls les districts de Tltalie du Nord pouvaient lui disputer le premier rang. Notre territoire demeurait cependant, il y a un siècle, — et demeure encore aujourd'hui, quoiqu'il ait doublé de prix, — inférieur, sous le rapport de la valeur vénale et du revenu, à celui du monde romain.
Cette moyenne actuelle semble plutôt appelée à descendre qu'à monter, en raison de la facilité grandissante des communications. Les 30 millions d'hectares de l'Autriche, il y a dix ans, rapportaient moins de 22 francs l'hectare. Si les bonnes terres d'Egyple peuvent se louer 84 francs, quoique le froment ne vaille, dans le Delta, que 12 francs l'hectolitre, c'est que leur rendement est très supérieur au nôtre.
Ici, nous sommes parvenus à tirer parti de tous nos fonds, quelque mauvais ou médiocres qu'ils puissent être. La spéculation agraire a enrichi depuis sept cents ans de nombreuses générations de paysans, devenus peu à peu propriétaires; et cette richesse même, représentée par le fermage, constitue notre infériorité vis-à-vis des contrées encore vierges. Au Japon, la terre à riz vaut
actuellement 2 200 francs et les autres 700 francs l'hectare, mais les forêts et les terres incultes ne valent que 12 francs. Dans la République Argentine, le sol coûte 1 000 francs l'hectare aux environs de Buenos-Ayres; il descend pour les régions tout à fait en friche jusqu'à 10 francs. En Californie, la terre se vendait 17 francs l'hectare, il y a vingt ans; le gouvernement des Etats-Unis a pu céder, à des conditions beaucoup meilleures, les immenses étendues qu'il avait achetées à la tribu des Osages, à raison de 5 000 francs de rente pour 20 millions d'hectares, soit 0 fr. 01 par an pour 40 hectares.
Dire que le revenu d'un hectare de labour, de pré, de vigne et de bois de la France actuelle soit le double^ ou environ, de ce qu'il y était il y a cent ans, cela ne veut pas dire du tout que le revenu agricole de notre patrie, pris en masse, n'ait fait que doubler d'une date à l'autre. On évalue communément aujourd'hui ce revenu net de la propriété rurale à 2 milliards 400 millions, ce qui correspond effectivement à un peu moins de 50 francs l'hectare. Si le revenu de 26 francs que nous avons trouvé pour la terre labourable en 1790, s'appliquait à la surface entière du royaume de Louis XVI, nous obtiendrions alors un chifîre total de 1 300 millions de francs qui seraient de beaucoup au-dessus de la vérité.
La première enquête, faite en 1814 par le baron
Louis, pour arriver à une assiette meilleure de la contribution foncière, attribuait à la masse des terrains non bâtis un revenu net de 1 354 millions. Il est fort possible que, de 1788 à 1814, la propriété française ait augmenté d'un tiers, et fort probable qu'elle ne rapportait pas plus d'un milliard en 1790.
Si le revenu total atteignit un milliard en 177G- 1800, quoiqu'il n'ait été selon moi que de 500 millions en 1576-1600, ce n'est pas non plus par la différence du rendement particulier de chaque hectare — 26 francs à la fin de l'ancien régime, au lieu de 19 francs à l'avènement de Henri IV — c'est par Y extension du temtoire en valeur.
11 en a été de même de 1790 à 1895 : au lieu de 21 millions d'hectares de labour et de cultures diverses, la France en compte aujourd'hui 27 millions; elle a 1 200000 hectares de prés, 600000 hectares de vignes, et 200 000 hectares de jardins de plus qu'au siècle dernier. Inversement, elle a, en bois, 4 millions, et en terres incultes, 3 millions 1/2 d'heclares de moins. En résumé son territoire agricole s'est agrandi de quelque 8 millions d'hectares, qui procurent à leurs possesseurs un revenu de 400 millions de francs par an. Ces 400 millions de francs, joints au milliard de 1790, qui s'est doublé depuis cent ans, contribuent à former la rente présente du sol en France.
Mais ces 400 millions provenant de défriche-
ments, d'irrigations, de transformations contemporaines, ne peuvent être considérés comme un bénéfice gratuit, échu aux anciens propriétaires. Ils sont en partie l'intérêt d'un capital incorporé à la terre, par eux ou par d'autres, sous diverses formes. Leur bénéfice, ce qu'ils ont gagné sans travail et sans dépense, c'est ce doublement de leur revenu, dont l'accroissement de la population et l'ensemble du progrès contemporain les ont gratifiés.