CHAPITRE V
Pensée* die Marlanna.
Ce récit, où nous n'avons épargné ni les réflexions personnelles ni les détails que comporte notre privilège de conteur, fut fait d'une manière beaucoup plus succincte à M. Blanchard par Irénée ; en revanche, il fut complété par l'expression du visage, par le geste et par ces intervalles de silence qui attestent la solennité et la profondeur d'un sentiment.
Irénée termina ainsi :
— J'arrivai à Paris pour assister aux derniers jours de mon père, frappé d'une paralysie. Ma douleur devait être exclusive, elle le fut. Puis vinrent les tracas de la succession ; ma présence n'était pas seulement nécessaire, elle était indispensable. Bref, trois mois s'écoulèrent, pendant lesquels il me fut impossible de songer à mon engagement envers M. Beyle, car ce n'étaient pas seulement mes intérêts qui se débattaient chez les gens d'affaires, c'étaient aussi ceux de mes proches. Ali
bout de ce laps de temps, j'écrivis, je pris des informations, je sus que Marianna et lui avaient quitté Bruxelles et qu'ils voyageaient ensemble. Grâce à un valet de chambre que je mis sur leurs traces, j'appris qu'ils devaient passer un mois aux bains de mer de la Teste-de-Buch. J'ai pris les devants et suis venu y attendre mon adversaire. Le reste vous est connu.
Depuis qu'il écoutait et qu'il regardait ce jeune homme, l'attitude de M. Blanchard était devenue sérieuse et réfléchie.
— Je vous ai promis de vous servir de témoin, lui dit-il ; je vous en servirai. Vous devez vous battre , je le reconnais ; en conséquence, demain j'irai trouver M. Philippe Beyle.
Il se leva.
— Toutes armes vous sont indifférentes, n'est-ce pas? ajouta-tril.
— Absolument.
— A demain donc, et... préparez ma présentation chez M mM d'Ingrande et de Pressigny, dit-il en souriant; vous savez combien j'y tiens.
Il se retira sur ces paroles.
Demeuré seul dans sa chambre, Trénée se souvint du carnet anglais qui lui avait été remis par le batelier Péché. Ce carnet appartenait en effet à Marianna ; ses initiales étaient gravées en or sur la reliure ; un petit crayon le fermait, comme un verrou ferme une porte. Irénée tira le verrou. Tout scrupule lui semblait puéril dans les circonstances Suprêmes où il se trouvait; et, au moment d'exposer sa vie pour uneïemme adorée, il ressaisissait d'elle tout ce qu'il pouvait en ressaisir.
Il ouvrit donc le carnet, sans hésitation, mais non sans émotion. C'était comme un dernier entretien qu'il allait avoir avec Marianna ; c'était sa pensée avec laquelle il allait communiquer pour la dernière fois.
Ses yeux se mouillèrent lorqu'ils reconnurent l'écriture.
Comme tous les petits cahiers de ce genre, ce carnet était une sorte de journal intime, où, parmi des dates insignifiantes et des adresses de fournisseurs, se rencontraient par intervalles des pensées écrites sous la fièvre des plus douloureuses impressions. Nous n'en détachons que les plus caractéristiques.