‹ La franc-maçonnerie en FranceChapitre 35 sur 277 · LE COMTE DE S'1: GERMAIN CÉLÈBRE ALCHIMISTE · texte numérisé non relu

LE COMTE DE S'1: GERMAIN CÉLÈBRE ALCHIMISTE

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d'Anspach et sa mort à EcUenfœrde, chez le prince Charles de liesse.

De son côté Mme du Hausset, dans ses Mémoires publiés par Crauford, donne sur lui d'intéressants détails (1).

« Il venait souvent chez Mme de Pompadour un homme qui était bien aussi étonnant qu une sorcière. C'est le comte de Saint-Germain, qui voulait faire croire qu'il vivait depuis plusieurs siècles. Un jour, Madame lui dit devant moi à la toilette : — Comment était fait François Ier? C'est un roi que j'aurais aimé. — Aussi était-il très aimable, dit Saint-Germain, et il dépeignit ensuite sa ligure et toute sa personne comme Ton fait d'un homme qu'on a bien considéré. — C'est dommage qu'il fût trop ardent. Je lui aurais donné un bien bon conseil qui l'aurait garanti de tous ses malheurs ; mais il ne l'aurait pas suivi, car il semble qu'il y ait une fatalité pour les princes qui ferment leurs oreilles, c'est-à-dire celles de leur esprit, aux meilleurs avis, surtout dans les moments critiques. — Et le Connétable, dit Madame, qu'en dites- vous?

— Je ne puis en dire trop de bien et trop de mal, réponditil. — La cour de François Ier était-elle fort belle ? — Très belle, mais celle de ses petits-fils la surpassait infiniment ; et du temps de Marie Stuart et de Marguerite de Valois, c'était un pays d'enchantement, le temple des plaisirs ; ceux de l'esprit s'y mêlaient. Les deux reines étaient savantes, faisaient des vers, et c'était un plaisir de les entendre. Madame lui dit en riant : — Il semble que vous ayez vu tout cela. — J'ai beaucoup de mémoire, dit-il, et j'ai beaucoup lu l'histoire de France. Quelquefois je m'amuse non pas à faire croire, mais à. laisser croire, que j ai vécu dans les plus anciens temps. — Mais enfin vous ne dites pas votre âge, et vous vous donnez pour fort vieux. La comtesse de Gergy, qui était, il y a cinquante ans, je crois, ambassadrice à Venise, dit vous y avoir connu tel que vous êtes aujourd'hui. — Il est vrai, Madame, que j'ai connu, il y a longtemps, Mme de Gergy.

— Mais, suivant ce qu'elle dit, vous auriez plus de cent ans

(1) Mém. de MmQ du Hausset, p. 148 et 179.

à présent ? — Cela n'est pas impossible, dit-il en riant ; mais je conviens qu'il est encore plus possible que cette dame, que je respecte, radote. — Vous lui avez donné, dit-elle, un élixir surprenant par ses effets ; elle prétend qu'elle a longtemps paru n'avoir que vingt-quatre ans. Pourquoi n'en clonneriez-vous pas au roi ? — Ah t Madame, dit-il avec une sorte d'effroi, pour que je m'avise de donner au roi une drogue inconnue, il faudrait que je fusse fou.

Je rentrai chez moi pour écrire cette conversation. Quelques jours après, il fut question entre le roi, Madame, quelques seigneurs et le comte de Saint-Germain, du secret qu'il avait de faire disparaître les taches des diamants. Le roi se fît apporter un diamant médiocre en grosseur qui avait une tache. On le fit peser, et le roi dit au comte : — Il est estimé six mille livres, mais il en vaudrait dix sans la tache. Voulez-vous vous charger de me faire gagner quatre mille francs '? Il l'examina bien et dit: — Cela est possible, et dans un mois je le rapporterai à Votre Majesté. — Le comte, un mois après, rapporta au roi le diamant sans tache ; il était enveloppé dans une toile d'amiante qu'il ôta. Le roi le fit peser, et à quelque petite chose près, il était aussi pesant. Le roi l'envoya à son joaillier, sans lui rien dire, par M. de Gontaut, qui rapporta 9600 fr. ; mais le roi le fit redemander pour le garder par curiosité. Il ne revenait pas de sa surprise, et il disait que M. de Saint-Germain devait être riche à millions, surtout s'il avait le don de faire avec de petits diamants de gros diamants. Il ne dit ni oui ni non ; mais il assura très positivement qu'il savait faire grossir les perles et leur donner la plus belle eau. Le roi le traitait avec considération, ainsi que Madame. C'est elle qui m'a raconté ce que je viens de dire.

M. Quesnay m'a dit, au sujet des perles : — C'est une maladie des huîtres, et il est possible d'en savoir le principe. Ainsi M. de Saint-Germain peut grossir les perles ; mais il n'en est pas moins charlatan, puisqu'il a un élixir de longue vie, et qu'il donne à entendre qu'il a plusieurs siècles ; le maître au reste en est entêté et en parle quelquefois comme étant daine illustre naissance.

Je l'ai vu plusieurs fois, il paraissait avoir 50 ans ; il n'était ni gras ni maigre; avait l'air fin, spirituel, était mis très simplement, mais avec goût, et portait aux doigts de

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très beaux diamants, ainsi qu'à sa tabatière cl à sa montre. Il vint, un jour oà La cour était en magnificence, chez Madame, avec des boucles de souliers et de jarretières de diamants fins si belles, que Madame dit qu'elle ne croyait pas que le roi en eut d'aussi belles. Il passa dans l'antichambre pour les défaire et les apporta pour les voir de plus près ; et en comparant les pierres à d'autres, M. de Gontaut, qui était là, dit qu'elles valaient au moins 200.000 fr. Il avait ce même jour une tabatière d'un prix infini, et des boutons de manches de rubis qui étaient étincelants. On ne savait pas d'où cet homme était si riche, si extraordinaire, et le roi ne souffrait pas qu'on en parlât avec mépris et raillerie. On l'a dit bâtard d'un roi de Portugal.

M. de Saint-Germain dit un jour au roi : — Pour estimer les hommes, il ne faut être ni confesseur, ni ministre, ni lieutenant de police. Le roi lui dit : — Et roi. — Ah ! dit-il, Sire, vous avez vu le brouillard qu'il faisait il y a quelques jours ; on ne voyait pas à quatre pas. Les rois, je parle en général, sont environnés de brouillards encore plus épais, que font naître autour d'eux les intrigants, les ministres infidèles; et tous s'accordent, dans toutes les classes, pour lui faire voir les objets sous un aspect différent du véritable.

J'ai entendu cela de la bouche du fameux comte de Saint- Germain, étant auprès de Madame, qui était incommodée et dans son lit. Le roi y vint et le comte, qui était très bien vu, avait été reçu. Il y avait là M de Gontaut, Mme de Brancas et i'abbé de Bernis. Je me souviens que le même jour, le comte étant sorti, le roi tint un propos qui fit de la peine à Madame. Il était question du roi de Prusse, et le roi dit: — C'est un fou qui risquera le tout pour le tout, et qui peut gagner la partie, quoique sans religion, sans mœurs et sans principes. Il veut faire du bruit, et il en fera ; Julien l'Apostat en a bien fait. — Jamais, dit Madame, lorsqu il fut sorti, je ne l'ai vu si animé ; mais enfin la comparaison de Julien l'Apostat n'est pas mauvaise vu l'irréligion du roi de Prusse. S'il se tire d'affaire avec tous les ennemis qu'il a. il sera dans l'histoire un grand homme. M. de Bernis lui dit : — Madame est juste dans ses jugements, car elle n'a pas lieu, ni moi non plus qui l'approuve, de s'en louer. »

Enfin Dufort de Cheverny (1) décrit le personnage d'une façon qui mérite d'être retenue :

» ... Chez deuxjeunes femmes fort aimables, qui voyaient la meilleure compagnie de Paris et tout ce qui faisait le plus debruit, il rencontra le fameuxSaint-Germain, Rose-Croix, Juif errant, qui a fait des pierres et diamants à Chambord, et s'est éclipsé depuis, pour finir, très âgé, obscurément, dans une petite ville d'Allemagne. C'était un petit homme de 45 ans (1747), d'une figure très commune, mais fort spirituel ; magnifique pour donner des bagatelles aux femmes, parlant avec feu et bien, mais par énigmes, donnant ou laissant toujours quelque chose à deviner ; se vantant de connaître comme de visu les personnages les plus fameux dont on lui parlait, s'enveloppant d'un nuage sur son âge et sur sa vie, parlant de tout, comme s'il avait tout appris, se trompant du reste souvent. »

L'abbé Barruel, parlant de la société qui se réunissait à Ermenonville après la mort de J.-J. Rousseau, sous la direction du R.\ F.*, de Sâint-Germain, « ose avancer, dit Abraham (2), que les femmes réunies dans cette société étaient communes aux ff.\, à l'exception de celle que le chef avait choisie ; cette assertion est contraire à toute vérité. Tous ceux qui, comme moi, ont eu l'avantage de connaître le f.\ de Saint-Germain, peuvent assurer qu'il n'a jamais donné ni des exemples ni des leçons de libertinage.. . »

Pour être juste, il faut reconnaître, en effet, que les accusations portées contre Saint-Germain par Barruel (3), ne peuvent être exactes en ce qui concerne sa participation aux orgies d'Ermenonville. Car les faits qu'il relate se passèrent en 1785, et, à cette époque. Saint-Germain était mort depuis plus d'un an.

D'après des renseignements particuliers qui m'ont été obligeamment fournis par le prince Charles de Lœvens-

(1) Mémoires, I, 56.

(2) Histoire du Jacobinisme, IV, 270.

(3) Miroir, III, 17.

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tein : ci Au cours de ses nombreux voyages, Saint-Gerinain arriva à Leipzig, en 1777, où il se présenta sous le nom de comle de Weldona ; il disait également s'appeler le prince Rakoczy. Il lit dans cette ville la connaissance du conseiller du Bosc. Ce conseiller, dans une lettre au prince Frédéric-Auguste de Brunswick, déclare que Saint-Germain est expert en matière de teinture de la laine et de la soie et qu'il est à la tète d'une manufacture d'indienne à Moscou ; il savait également colorer les pierres précieuses, sauf le diamant, mais ne savait fabriquer ni l'or, ni les pierres. En présence du conseiller intime Wurmb, qui le fît venir à Dresde, il avoua avoir entre 60 et 70 ans, être f.*.m.\ au 4e degré, mais qu'il ignorait les secrets de la secte. »

Ce qui ressort de cet ensemble de documents, c'est que Saint-Germain était f.\-m.\, et plus avancé en grade qu'il lui plaisait parfois de le reconnaître. D'après Le Couteulx (1), il aurait été initié par Schaepfer. Il fit, dans tous les cas, partie de la Stricte Observance d'Allemagne (2).

Je ne connais qu'une œuvre de Saint-Germain : c'est un manuscrit relié en veau, de forme triangulaire, écrit sur parchemin en caractères particuliers. Il a pour titre : La Magie sainte révélée : Mosé retrouvé dans un monument égyptien et pieusement conservé en Asie sous la devise d'un dragon ailé.

Le faux-titre porte la mention suivante : Ex dono

(1) Les Sectes et sociétés secrètes, p. 151.

(2) Voir également sur Saint-Germain : Gérard de Nerval ; les Illuminés, p. 227. — Mounier, de l Influence..., p. 139-143. — Doinel, La Loque noire. — La Mothe-Langon, le Comte de Saint- Germain et la Marquise de Pompadour (pour mémoire). — Mémoires de Casanova, III, 250. — Voltaire, édit. Beuchot, LUI, 393, et LVIII, 360, 390. — Bulaû, etc. . .

sapientissimi comitis Saint- Germain qui orbem terrarum perciicurrit (1).

Saint-Germain fut à coup sûr un précurseur élégant de Cagliostro. Sa mentalité maçonnique est particulièrement intéressante à étudier.

Sur sa personne il laisse planer un mystère qui doit éveiller la curiosité, attirer des sympathies. Virtuose dans l'art du mensonge, il ne dit pas de contre-vérités; mais par son silence il sait, mieux que par les plus savants discours, accréditer les fausses légendes qu'on répète sur son compte. Il a la rare faculté de savoir se taire et d'en profiter avec habileté. Probablement possesseur d'une fortune moyenne, il sut à propos faire d'utiles sacrifices d'argent : ainsi donna-t-il à Louis XV un diamant de 10000 au lieu et place d'une pierre de 6000 ; nous l'avons vu employer en Allemagne le même procédé. A ces manœuvres, il trouvait vite son compte de toutes façons. Ces sacrifices étaient de bons placements : affichage et réclame judicieux et productifs.

Eut-il dans la f. \-m.\ un rôle dirigeant, prépondérant? Certes non, car personne n'eut ce rôle. Il semble avoir été surtout un frère de la section des sciences vraies ou fausses, et surtout un frère industriel habile. Mystificateur de premier ordre, après avoir vécu comme s'il avait une fortune qui permît de ne pas compter, il mourut, semble-t-il, sans fortune. Il mentit en silence jusqu'à sa dernière heure, et, inconsciemment, ses adeptes le font encore mentir du fond de sa tombe, d'où ils le font sortir, revivre et circuler encore de nos jours.

(1) Ce manuscrit appartient à M. Potier.

LEBRETO N (1708-1779)

André-François Lebreton, né à Paris le 21 août 1708, fut le premier maître de loge dont le nom soit parvenu jusqu à nous. Sa loge avait pour titre : le Louis d'argent (1).

En 1725, à la mort de Laurent d'Houry, qui avait imaginé YAlmanach Royal en 1683, sa veuve continua la publication de ce recueil et s'adjoignit pour sa rédaction son petit-fils Lebreton, qui devint à son tour imprimeur de l'almanach en 1744. Lebreton, qui avait épousé Marguerite Devaux, mourut sur la paroisse de Saint-Sé vérin, le 4 octobre 1779. Son acte de décès porte qu'il était premier imprimeur du roi, ancien juge-consul et syndic de la librairie. Il fut inhumé dans le charnier du Crucifix de cette église, en présence de Laurent d'Houry, imprimeur de S. A. S. Mgr le duc d'Orléans, de son cousin germain, et d'André-François Debure, libraire, gendre du Sr d'Houry. Sur son testament, déposé le 30 août 1779 chez Me Boursier (aujourd'hui Me Georges Meunier, notaire, 94, boulevard Montparnasse), il laissa aux pauvres de la paroisse Saint-Séverinune somme de 1.200 francs et pareil legs à ceux de Massy (Palaiseau). En bon chrétien, il demande qu'il soit dit, tous les ans à perpétuité, une messe le 30 novembre, tant à Saint-Séverin qu'à Massy, pour le repos de son âme, et laisse à cet effet 100 francs de rente à chacune de ces fabriques. A l'abbé Lebreton de la Lonetière, il fait don d'un exemplaire du dictionnaire de Ducange et de quatre volumes de Fables de la

(1) Voy. chap. iv, et monographies des loges.

Fontaine, illustrés par Oudry ; au curé de sa paroisse, l'abbé Cantuel de Blanus, il lègue une tabatière d'or.

Jusqu'à la fin de sa vie, Lebreton assista religieusement à toutes les tenues du G.1. 0.'. et sa signature figure parmi celles des vénérables doyens à côté de celles de Carbonel, Puisieux, Le Lorrain, Leveillé, etc.

Pour ne rien celer, je suis obligé d'avouer que Lebreton fut embastillé comme un simple gentilhomme : entré à la Bastille le 23 avril 1766, par ordre contresigné Saint-Florentin (un f \-m.\), il en sortit le 30; « on ne sait pas exactement le motif de sa détention, nous dit M. Funck-Brentano, auquel il faut toujours emprunter quelque chose lorsqu'on parle de la Bastille ; mais il paraît que son crime n'était pas capital et que sa faute n'était qu'une imprudence occasionnée par l'envie qu'il avait d'obliger. »

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