‹ La Française; comédie en trois actesChapitre 16 sur 35 · SCENE V GENEVIÈVE, CHARLES · texte numérisé non relu

SCENE V GENEVIÈVE, CHARLES

GENEViiîVE

Vous êtes toujours fâché, mon cousin?

CHARLES

Oui.

GENEVIÈVE

Parce que je n'ai pas voulu aller promener seule avec vous ?

CHARLES

Oui.

GENEVIÈVE

Il n'j a pas de quoi... Tenez, je suis plus gen-

LA FltAXÇAISE 81

tille que vous, moi... Je vous ai apporté quelque chose. (£'//e lui montre un rouleau de musique quelle tient à la main.)

CHARLES

De la musique?

GEXF.VIÈVE

Ce sont des chansons canadiennes.

Des chansons canadiennes!

GENEVIÈVE, en déluisant le rouleau.

Vous ne vous rappelez pas ? Vous avez parlé, un jour, de votre mère, qui était Canadienne, et des chansons de ce pays avec lesquelles elle vous berçait... Vous disiez qu'elles étaient d'une si jolie mélodie, alors, je les ai fait venir... par curiosité... et je les ai apportées pour les jouer sur votre vieux clavecin.

CHARLES

Voyons... [Feuilletant.) La Belle Française.., Isabeau... Gai le rosier... Vive la Canadienne !

GENEVIÈVE

C'est celle-là dont vous m'avez dit qu'elle était l'hymne national canadien.

CHARLES, en feuilletant.

L'hymne national, non : l'hymne officiel est le God. sàve the King; mais : Vive la Canadienne! est le vrai chant populaire. Depuis l'enfant jusqu'au vieillard, tout le monde le sait, et il n'est

pas de solennité familiale où il ne soit chanté par tous.

GENEVIÈVE

Je voulais vous faire la surprise de vous le jouer un jour.

N'attendez pas plus longtemps. {^Charles retire ses lunettes.)

GENEVIÈVE, avant de se mettre au piano.

Vous relirez vos lunettes? Vous allez me trouver bien curieuse. Il y a quelque chose que je ne m'explique pas... Quand vous voulez voir de loin, vous retirez vos lunettes. Quand vous voulez voir de près vous les retirez aussi. Alors à quoi vous servent-elles?

CHARLES

A rien. Seulement, sans mes lunettes, j'ai l'air trop jeune.

GENEVIÈVE

Vous êtes beaucoup mieux quand vous ne les avez pas. [El/e s'approche du piano et s installe. Derrière elle, sans être vu, Charles va pour remettre ses lunettes. Il hésite, regarde Geneviève, puis les tord et les met dans ses poches. Geneviève, tout en jouant, cris de surprise.) Ah\... ahl... Mais!.,, mais ouil...

CdAIiLES

Quoi donc?

GENEVIÈVE, coniinuant.

Attendez... il n'y a pas de doule.

CHARLES

Eh bien!

GENEVIÈVE, s'arrêtani. Eh bien, voire chant canadien, savez-vous ce que c'est?

CHARLES

Dites ?

GENEVIÈVE

C'est une ronde des petites lilIesdelaSaintonwe.,, Ecoutez... Ce sont d'autres paroles, nalureilement, et un autre mouvement : [Elle clianie.)

Par derrièr' chez moa père,

Vole, mon cœur, vole, Par derrièr' chez mon père Lui y a t'un pommier doux Lui y a t'un pommier doux, doux, doux, Lui y a t'un pommier doux.

Les trois filles d'un prince,

Vole, mon cœur, vole, Les trois filles d'un prince Sonl endormies dessous,

Soûl endormies...

Etc..

Nos amants sont en guerre,

Vole, mon cœur, vole, Nos araiiuts sont en guerre.

Ils conihailent pour nous

lis Combattent...

iîic...

S'ils gagnent la bataille,

Yole, mon cœur, vole, S'ils gagnent la bataille, Ils auront nos amours

Ils auront...

Etc..

Et le dernier couplet, c'est :

Qu'ils perdent ou qu'ils gagnent,

Yole, mon cœur, vole, Qu'ils perdent ou qu'ils gagnent, Ils les auront toujours.

CHARLES

Quelle gentille attention vous avez eue de vouloir me faire entendre cette chanson de ma première enfance... Et vous avez pris la peine d'écrire à Montréal ?

GENEVIÈVE

Il a bien fallu, on ne la trouve pas à Paris. [Un silence.)

CHARLES

Cette France si décriée possède tout de même une singulière puissance de rayonnement. Les rondes de ses petites filles font battre à l'unisson tous les cœurs d'un peuple qui vit à quinze cents lieues d'ici.

GENEVIÈVE

N'est-ce pas, c'est joli?... Je suis content que vous disiez cela.

CHARLES, reprenant son air froid et agressif. Oui. Cette chanson m'a fait oublier de vous présenter toutes mes félicitations pour votre prochain mariage.

GENEVIÈVE

Mon prochain mariage? '

CHARLES

Avec M. Maxime Gobret?

GENEVIÈVE

Entre les fiançailles et le mariage il y a encore de la place pour... bien des choses... Mais vous avez raison de me féliciter.

CHAULES

Je vous ai vue deux ou trois fois en sa compagnie : je vous fais aussi mon compliment sui- la façon dont vous avez su jusqu'ici dissimuler votre passion.

GENEVIÈVE

Ma passion ?

Oui.

CHARLES

GENEVIEA'E

Il y a beaucoup de mariages sans passion

CHARLES

Je ne les comprends pas. Vous m'excuserez : je ne suis pas encore habitué aux mœurs du vieux continent.

8G LA FIÎANÇAISE

GENEVIEVE

Ce n'est pas du nouveau monde que vous venez, c'est de l'autre. Je fais ce qu'ont fait ou ce que vont faire la plupart de mes amies.

CHARLES

Même celles qui sont jolies?

GENEViiiVE

La beauté ne rend pas les jeunes gens plus empressés lorsqu'il s'agit de mariage. On peut même ajouter : au contraire.

CHARLES

Il y a là sans doute encore une finesse qui m'échappe.

GENEVIÈVE

Aucune. Les jeunes gens raisonnent aujourd'hui de l;i façon suivante : « Plus une jeune fille est jolie, se disent-ils, plus elle désirera, après la noce, mettre sa beauté en évidence, plus elle sera coquette et par conséquent coûl>iuse. »

CHARLES

J'ai entendu dire que vous aviez en France une institution nationale : la dot.

GENEViiîVE, qui s'énerve.

De même que nous assistons au krach de la beauté, on constate celui des dots de cent mille francs. Les mêmes jeunes gens savent que cent mille francs, c'est trois mille francs de rente pas plus, et qu'une personne apportant cette dot aura pour plus de trois mille d'exigences annuelles.

LA FUANÇAISlî 87

CIlAr.LliS

On m'avait affirmé que les jeunes filles françaises ignoraient l'arithmétique.

GENEVIEVE, un peu amère.

Depuis peu, les jeunes Français la leur ont apprise,

CHARLES

Et c'est pour cela qu'elles épousent comme vous le premier venu.

GENEVIÈVE, qui s'est reprise un peu.

Le premier venu, Maxime!... Maxime, le premier venul... Eli bien, si vous saviez l'ensemble de qualités qu'il faut réunir pour être admis à l'iioniieur de solliciter ma main, vous chanareriez d'avis, mon beau cousin !

CHARLES

Je ne demande qu'à les connaître.

GENEVIÈVE

J'en sais la liste par cœur et la voici. (D' unirait^ comme une leçon.', Vingt-six ans, bien portant, une situation, famille honorable, sans hérédité- patholog ques, être résolu à habiter Paris et aimer la campagne.

CHARLES, Varrêtant.

Pas pi vite ! Pas si vite ! Vous dites... (// tire un carnet de sa poche et écrit.) Recommençons... Vous dites : vingt six ans. C'est une qualité commune... Bien portant, c'est déjà plus rare. Après?

88 LA FJIANÇAISE

GENEVIEVK

Avoir une situation.

CHAULES

M. Maxime en a une ?

GENEVIÈVE

Parfaitement. Oh ! sans avenir, mais stable. Attendez. Il est d'une famille honorable. De plus... il faut qu'on habite Paris et accepter la campagne.

CHARLES

Pourquoi ?

GENEViiîVE

Parce que marraine souffrirait de se séparer de moi.

CHARLES

Marraine... Je voulais vous demander. Pourquoi ne dites -vous pas maman à madame Gonlier?

GENEVIÈVE

Elle ne l'a pas voulu par délicatesse, par respect pour le souvenir de ma vraie mère (jui ost morte et qu'elle a remplacée.

CHARLES

C'est joli... El elle vous impose cette condition de rester auprès d'elle ?

Non, cette condition-là, c'est moi qu il'ai ajoutée.

CHARI.F.S

Voilà ce que c'est que d'aimer sa marraine.

LA F li ANC AI SE 89

GENEVIEVE

Bravo, Peau-Rouge, vous vous formez 1

CHARLES

Et c'est tout?

GENEVIÈVE

C'est tout.

CHARLES

Vous avez oublié un point.

GENEVIÈVE

Non,

CHARLES

Si. Cherchez.

GENEVIÈVE

Je suis certaine d'avoir tout dit.

CHARLES

Vous n'avez pas demandé que votre fiancé fût amoureux de vous.

GENEVIÈVE, nerveuse. L'amour, à nos âges, ça ne se porte plus.

CHARLES

Oh!

GENEVIÈVE

Je veux dire : pas encore. Il n'est plus d'amoureux que de quarante-deux ans.

CHARLES

L'âge d'Arnolphe.

GENEVIÈVE

Vous l'avez dit, mais c'est un lieu commun.

CHARLES

Pourquoi ?

GENEVIÈVE

Depuis quelques années déjà, tout le raonde a convenu qu'aujourd'hui c'est Horace qui aurait tort. (Rire un peu nerveux.)

CHARLES

Cela vous fait rire ?

GENEVIÈVE

On a décidé de ne plus rien prendre au tragique.

CHARLES

C'est du propre.

Comme vous dites.

CHARLES

C'est à pleurer.

GENEVIÈVE

On ne pleure plus. [Elle éclate en sanglais quelle contient tout de suite.)

CHARLES

Qu'est-ce que vous avez? Oh' ardon 1

GENEVIÈVE, se reprenant.

Vous voilà bien avancé !

CHARLES

Moi, qui vous cro3'ais sans cœur !

LA lIî.WÇ.VISE 91

GENEVIÈVE

J'en ai un tout de même. . . mais je ne l'avoue pas puisque c'est ridicule... [Tout en se calmant, s'essuyant les yeux et se remettant un peu de poudre ai'ec la houppette cachée dans le mouchoir.^ C'est imbécile de pleurer comme ça... C'est ce vieux fonds de sensil)ilité qui ne veut pas disparaître... Nous tenons ça de nos arrière-grand'mères, du temps des diligences... On sait bien que c'est bête.

CHARLES

Vous êtes très malheureuse, ma cousine.

Gl-XEVli;VF,

Mais, pas du tout! pas du tout! {Tout à fait remise.) C'est fini... Je vous demande pardon... J'étais un peu énervée.

CHARLES

Comme je vous plains !

GEXEViÈ:vE, très la aie, très franche, très sincère. Voilà justement l'erreur! C'est une erreur! Ne me plaignez pas... Je m'en vtux de vous avoir donné à penser que je suis à plaindre. Ce sont lucs maudits nerfs qui sont les coupables. Je vous affirme que mon sort est celui de la plu[)art de mes semblal>les, et que nous nous y résignons très facilement. [Raisonnable.) Non... Dès qu'une jeune fille a trouvé chez un fiancé certains rapports de situation, des garanties d'honorabilité, etc.. de sympathie aussi, bien entendu, tlle peut l'épouser.

92 LA FUANÇAISE

CHARLES

GENEVIEVE

Sans amour?

Sans amour.

CHARLES

Il sera toujours temps, une fois mariée, d'en aimer un autre.

GENEVIÈVE

Mais non ! Mais non! Mais non! Vous voilà encore avec vos idées toutes faites. Je ne dis pas que cela n'arrive jamais... seulement cela arrive beaucoup plus dans les romans que dans la réalité.

Alors, vous n'aimerez jamais ?

GENEVIÈVE, très sincère.

Pourquoi donc ? Qui vous dit que je ne me prendrai pas d'amour pour mon mari, lorsque je le connaîtrai. J'ai deux amies à qui cela est arrivé. Et elles sont fort heureuses. Et le cas est fi'équent.

CHAULES

Et si vous ne l'aimez pas ?

GENEVIÈVE, la tête haute.

Je ferai comme les autres. Je tâcherai d'être une associée loyale et dévouée, une compagne gaie — et consolatrice au besoin. Si j'ai le mérite d'avoir fait quelque sacrifice, je m'en récompen-

LA FIÎAXÇAISE 93

serai moi-même par un peu de fierté... Et quand j'aur.ii des enfants, je les aimerai comme une bête.

CHAULES

Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous allez faire en vous mariant sans aimer et sans être aimée. Cela est tellement opposé aux usages de mon pays que je ne puis le comprendre. Encore une fois, réfléchissez. Qu'est-ce que cette union, si l'amour n'est pas là, pour nous rendre aveugles lorsqu'il le faudra? Vous n'y avez donc jamais pensé à tout cela ? Mais c'est abominable !

GENEVIÈVE

Je me suis efforcée de n'y pas penser.

CHAI! LES

Comment avez-vous pu vous laisser ena;a2:er? GENEVIEVE, comme à elle-même.

Est-ce qu'on sait?... Un jour, les parents, qui ont peur d'être égoïstes et d'avoir l'air de garder leur fille pour eux-mêmes, se décident à lui parler de tel ou te) jeune homme, qu'on leur a présenté comme un m^iri possible. On en refuse un ou deux, puis on s'inquiète, on consent à une rencontre. Il y en a une seconde, on est comme endormie peu à peu, puis la chose s'ébruite, on n'a pas le courage de se rej^rendre, on a peur de tout, du chagrin des parents, des cancans, et l'on arrive à la veille du mariage sans s'apercevoir du chemin que 1 on a fait. Et l'on s'efforce de sourire pour ne pas qu'on vous pla gne, et l'on s'excite à se trouver

heureuse. On y parvient en fuyant les occasions d'être seule avec soi-même On pense à ses robes, et l'on discute avec les couturières. Pourquoi m'avez-vous forcée à vous avouer toute celte tristesse ? Est-ce que, tôt ou tard, il ne faudra pas en arriver là ?

CHARLES

Mais non! Pourquoi? Mais pourquoi?

GENEVIÈVE

Il n'y a plus de jeunes gens.

CHARLES

Qu'en savez-vous ?

Je le vois bien autour de moi!

CHARLES, <nîmé.

Eh bien, s'il ny a plus de jeunes gens en France, on attend qu'il en vienne de l'étranger, voilà tout. (Ze mot lui a échappé. Il se reprend.') Allons, ma cousine, faites an efïort d'indépendance... Ne laissez pas réaliser ce mariage.

GENEVIÈVE

Autant celui-là qu'un autre. <

CHARLES

Mais c'est monstrueux!

GENEVIÈVE

Vous êtes jeune.

CHARLES

Et je m'en vante. Et je vous plains de ne plus l'être.

GENEVIEVE

Merci.

CHARLES

Après tout, si cela vous plaît...

GENEVIÈVE

Il faut bien le croire que cela me plaît.

CHARLES

Alors, je vous demande pardon de mon insistance. Si vous ne valez pas mieux que cette union, faites-la donc! Je ne sais pas ce que vous attendez... Je vous souhaite bien du bonheur. [Entrent Gonticr^ Bartlett et Marthe.)

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