GONTIER, CHARLES, BARTLETT, HUSSON, SERGET
HUSSON et SERGET, à Bartlett, le regardant curieusement.
Alors, monsieur est Américain?
GONTIER
M. le comte n'est pas avec vous ?
SERGET
Je ne crois pas qu'il vienne. On m'a dit qu'il était allé à la réunion du comité socialiste.
GONTIER
Pas possible !
HUSSON
Oui! Il m'a donné une lettre pour vous.
GO.NTlER, après avoir lu.
Bon!.., Eh bien, il va entendre ses vérités j le comité socialiste!
SERGET, à Bartlett.
Et il y a longtemps que vous êtes en Europe, monsieur?
LA I-liANÇAISE 99
liAUTLETT
Un mois.
HUSSON
Vous avez passé plusieurs jours à Paris ?
Plusieurs jours.
SERGET
Quelle impression la France vous a-t-elle produite ?
GONTIER
Il ne faut pas demander cela, raon cher ami ; vous embarrassez M. Bartlett qui est trop poli pour pouvoir être franc.
BARTLETT
Je vous assure...
TOUS, protestant.
Mais non... mais non...
SERGET
Nous ne sommes plus au temps où les Français déclaraient leur pays le premier du monde.
HUSSON, à Bartlett.
Parlez-nous franchement.
SERGET
Nous savons entendre nos vérités... certains d'avance qu'elles ne seront pas flatteuses.
BARTLETT
Mon Dieu, puisque vous insistez... Evidemment, ça ne vaut pas l'Amérique.
60NTIEB
Parbleu !
SEUGET
Nous le savons.
HUSSON
Personne ne songe à faire une telle comparaison.
BARTLETT
Mais il m'a semblé, tout de même, que la France était un beau pays.
CHARLES
Vous ne savez pas le charme de votre ciel et de vos horizons... parce que vous les voyez tous les jours. Je n'avais pas fait une heure de chemin de fer en quittant le Havre que ce charmé opérait.
GONTIER
Comment ?
A une petite gare où un signal avait fait arrêter notre express, un homme arrosait des fleurs, pour le seul plaisir de ses yeux et de ceux des passants. Je l'aurais embrassé! Il distriliuait de l'eau sur les géraniums et les roses avec les gestes paisibles et attentifs de ceux qui rendent un culte. Pour la première fois de ma vie je voyais quelqu'un en plein air qui ne courait pas après le dollar...
LA FlîAXÇAISE 101
BARTLETT
Mais oui, mais oui... Et c'est tout de môme un pays riche.
Riche !... Autrefois!...
HUssON, a Bartlett.
Dites-nous franchement vos impressions?
BARTLETT
C'est que voilà, elles sont très favorables...
PIERRE
Et vous craindriez de désobliger ces messieurs!
SERGET
Vous êtes d'une courtoisie charmante. Tout de même, en quittant votre pays, aux grands espaces, aux grandes énergies, le nôtre a dû vous paraître bien étriqué, disons le mot : bien mesquin.
BARTLETT
Pas-autant que vous le dites.
HUSSON
Mais si... Mais si...
BARTLEIT
Mais non...
TOUS, sans fores.
Mais si... Mais si...
SERGET
En Angleterre, encore...
GONTIER, adniiradf. Ah! les Anglo-Saxons !...
SERGET, de même.
Ah! les Anglo-Saxons !...
TOUS, les yeux au ciel avec une admiration contenue.
Les Anglo-Saxons 1...
BARTLETT
Nous n'avons pas votre ciel et nous n'avons pas non plus vos monuments... Je viens de passer huit jours à Paris... }*ai été émerveillé... Les Invalides... L'Arc de Triomphe... Nolre-Daïue 1... A propos. . . pourriez-vous me dire — je n'ai pas pu le savoir... — combien a coûté Notre Dame?
HUSSO?^
Je vous avoue que je ne le sais pas.
CHARLES
Où pourrait-on se procurer ce renseignement?
SERGET
Mais personne n'en sait rien.
BARTLETT
Chez nous on le saurait.
SERGET
Ahl les Anglo-Saxons !
Vraiment, messieurs, vous me gênez, vous me rendez confus... Je n'ai jamais enten.tu «iii e autant de bien des Anglo-Saxons que depuis mon arrivée en France... même dans leur pays... Et
L\ I-KANÇAISE 103
pourtant, ils ne s'oublient pas dans la distribution des récompenses.
HUSSON
Nous savons maintenant rendre justice aux autres.
SERGET
Nous ne sommes plus assez naïfs pour être orgueilleux. On commence à voyager, et l'on compare.
PIERRE
C'est encore de l'orgueil national, tout de même, mais à rebours.
GONTiER, commençant un récit.
Eh bien, monsieur le maire... je vais te raconter...
PIERRE, conciliant.
Ne pourrais-tu pas dire a Pierre » tout simplement ?
GONTIER, plus grognon que méchant Non pas... Tu es monsieur le maire... Je veux t'ap[)rendre, monsieur le maire, le dernier exploit de tes amis... [Il va chercher des journaux sur sa table.) C'est d -ns un journal de ce matin. Ce n'est pas dans l'Univers, ce n'est pas dans le Gaulois...
HUSSON prenant l: troisième journal, l'Intransii^eant, sur la table où Gantier f avait posé.
Comment, monsieur Gontier, vous, un l'oyaliste, vous lisez ce journal-là?
GONTIER
Mais c'est le meilleur!... La preuve c'est qu'il a osé, le premier, faire la révélation dont je vous parle... Lisez : (// lit.) « Le président du Conseil a reçu de l'étranger un pot-de-vin d'un million... »
PIERRE
Ne comprends-tu pas que c'est une façon spirituelle de dire que le gouvernement soutient un projet auquel le journal est hostile?
BARTLETT
Eh bien, quelqu'un qui aurait cet esprit-là, en Amérique, serait condamné à payer vingt mille dollars, s'il ne pouvait prouver qu'il a dit vrai.
PIERRE, à Gontier.
Il ne faut pas croire tout ce que disent les journaux.
GONTIER
Monsieur le maire, lorsqu'ils démolissent le gouvernement, je les crois sur parole.
HCJSSON
Et nous sommes beaucoup comme ça.
Moi, voyez-vous, chaque nouvelle faute, chaque nouveau crime de nos gouvernants, me transporte d'aise, me cause une joie énorme... énorme... Je me frotte les mains et je dis : tant mieux! tant mieux. Ils n'en feront jamais assez... Ça marche I
Plus ils en feront et plus tôt viendra la fin de la corruption.
PIERRE
Pardon... La corruption...
GONTIER
Monsieur le maire, je dis que la corruption de la Piépublique...
HUSSON
Elle n'est pas moins grande que la corruption de la royauté...
GONTIER
Je vous demande pardon.
HUSSON
Ou de l'empire.
GONTIER
Monsieur.
SERGET
Non, monsieur.
BARTLETT, à Pierre.
Qu'est-ce qu'il y a?
PIERRE
Ils se disputent, parce qu'ils ne sont pas d'accord sur le moment de la plus basse corruption de leur pays.
BARTLETT
11 faut reconnaître que les Français ne laissent vraiment plus rien à dire à leurs ennemis.
106 cA ir.ANÇAisi:
GONTIER
Dans la mélasse, je vous dis!... Je ne sais pas si je me fais suffisamment conii>ren(lre : nous sommes dans la mélisse!... Et j'ajouti; que nous y sommes jusqu'au cou!... Dans dix ans, nous serons au niveau de la République de Suint Marin. Plus d'autorité!... plus de richesse!... Rien, rien... rien que le vice et la misère!
plERitE, tranquillement.
Tout de même, mon cher moasieur Bartlett, vous avez pu voir, rien que par la portière du wagon, des usines avec de la fumée, des terres avec des moissons et des gens qui ne paraissaient ni des vicieux, ni des affamés. Oui, je t'assure, Philippe, qu'il y a encore des parties du pays hors de la mélasse. Tu ne sais pas, (lontier, le tort que nous nous faisons par ce perpétuel dénigrement.
GONTIER
Ce n'est pas mon pays que je dénigre, c'est son gouvernement.
Je connais la subtilité. Tu es comme le fils du premier lit qui injurie le second mari de sa mère. C'est lui que tu vises, c'est elle que tu alte ns. Il y a des voisins qui écoutent vos querelles de famille. Ils vous croient sur paiole. El c'est pour cela qu'ils deviennent arrogants. Vou-; a rez désigné le beau-père au <iédain, c'est à voire mère qu'on manquera de respect.
GONTIER
Je saurais la défendre.
PIERRE
Mieux vaudrait qu'elle n'eût pas été attaquée.
GONTIER
Toi, tu es un communard ! [l'entre Jean portent des paquets, puis Marthe et Genei'iève.)