‹ La Française; comédie en trois actesChapitre 23 sur 35 · SCÈNE XII MARTHE, BARTLETT · texte numérisé non relu

SCÈNE XII MARTHE, BARTLETT

BARTLETT

Go on/ Elle marche! Voilà! Ce n'était pas plus malin... Hop... Comment, vous êtes toute seule, madame ?

MARTHE

Vous voyez.

LA. FltANÇAISF, lit

BARTLETT, allant reporter le jouet sur la table et revenant aussitôt.

Allez dormir, jusqu'à demain, grass-hopper! Insecte! [Revenant.) Je ne vous savais pas seule...

MARTHE

Vous êtes vraiment bien aimable de vous être donné autant de mal pour réparer cette mécanique.

BARTLETT

Ça m'amuse, ce genre de travail. Seulement, elle ne parle plus... Tout à l'heure, elle parlais...

MARTHE

■Ne vous désolez pas... C'est très joli, même sans parler...

BARTLETT

Vous vous moquez de moi... Attendez... Je vous en prie... J'en ai pour un moment... Je vous en prie... Une minute... D'ailleurs, cela n'empêche pas de causer... [Il s'assied, prend la cigale sur ses genoux et cherche à la réparer.)

MARTHE

Gomment! vous savez réparer cela... Je ne vous connaissais pas ce talent...

BARILETT

J'ai été mécanicien.

MARTHE

Oui?

BARTLETT

Mais oui, madame... Chez nous, on ne rougit pas d'avoir travaillé de ses mains... Je vois ce que c'est...

MARTHE

J'ai toujours pensé que, si l'on pouvait associer l'énergie américaine et l'ingéniosité, la faculté de création française, on obtiendrait des résultats merveilleux.

BARTLETT, tout en travaillant.

Nous n'avons pas besoin d'associés... C'est un ressort qui est sorti de l'encoche contre laquelle il doit buter.

MARTHE

Mon mari m'a dit que nous aurions le plaisir de vous voir demain chez nous... 11 vous en a parlé?

BARTLETT

Pas encore.

MARTHE

Je l'avais mal compris...

BARTLETT, tout à son travail.

Si je disposais des outils nécessaires... seulement une paire de tenailles...

MARTHE

Vous êtes vraiment trop bon de vous donner* autant de mal. Vous arrangerez cela plus tard.

BARTLETT

Non, non, non... Demain ? Ah! c'est impossible. Je vais à Lyon.

MARTHE

Mais au moins, vous serez de retour dimanche?

BARTLETT

Je reviendrai samedi matin.

MARTHE

Certainement ?... Je serais désolée si vous n'assistiez pas à notre petite fête. Je vous assure, j'en serais désolée,

BARTLETT

Cela vous serait tout à fait indifférent,

MARTHE

Vraiment non.

BARTLETT

Vraiment ?

Vraiment. [Bartiett regarde Marthe occupée ailleurs. Il se remet au travail,^

BARTLETT

C'est très important ce que monsieur votre mari avait à me dire ?

MARTHE

Ah! très important... non...

BARTLETT, tout à sa réparation.

Je n'y réussirai pas... Attendez...

MARTHE

Laissez donc cela. Je vous affirme que môme silencieux, c'est encore très bien.

114 LA FUANÇ.4ISE

BAnXLKTT

C'est fait pour chanter, ça chantera. Je snis très entêté.

MARTHE

La ténacité est une des vei'tus de votre race, qui n'est plus à les compter... Je suis certaine que vous trouverez de l'intérêt à visiter l'usine. Un de vos compatriotes, qui est venu il y a quelque temps, n'a pas ménagé ses éloges à mon mari... Vous ne regretterez pas votre temps.

BARTLETT

Parce que...

Parce que je ne doute pas qu'avec votre intelligence...

BARTLETT

Revenant de Lyon la veille, je serai peut-être un peu fatigué pour examiner des mécaniques.

MARTHE

Vous, fatigué?

BARTLETT

Hé! hé! Je vais avoir cinquante ans.

MARTHE, sans aucune intention et en regardant autre part.

C'est vous qui le dites... Et puis, un homme d'affaires comme vous, un homme pratique. (Nouveau regard de Barllett .)

BARTLETT, qui a repris son travail.

Madame... oserais-je vous demander... Je n'ai

que deux mains, et il m'en faudrait trois... Voudriez-vous êlre assez aimable pour me tenir l'objet, pendant que je replacerai cette petite vis ?...

MARTHE

Volontiers... {Elle s'approche, tient la cigale. Il la renarde^ s'arrête subitement et lui reprend le jouet qu il pose sur la table.)

BARTLETT, à lui-même.

Décidément, c'est sot, que je suis...

MARTHE

Comment ?

BARLTETT

Rien. Je me reproche ma sottise.

MARTHE

Vous y renoncez?

BARTLETT

Oui. Je me reproche ma sottise de m'intéresser à ce joujou lorsque vous êtes là, et d y occuper mes regards, tandis que je ne devrais que vous admirer.

MARTHE

M'admires "

BARTLETT

Je vous trouve si élégante, si jolie...

MARTHE

Combien je regrette que mon mari ne soit pas là pour vous entendre!

BARTLETT, a mi-VOlX.

Bah!

MARTHE

Vous lui feriez grand plaisir, parce qu'il a pour moi la plus indulgente des affections, et qu'il est heureux, lorsqu'on dit de raoi, du bien, même immérité.

Oui.

MARTHE

C'est un si excellent homme.

BARTLETT

Oui.

MARTHE

Travailleur infatigable... et, d'après ce que j'ai surpris, il paraît (bien que sa modestie le cache) qu'il est un savant, un vrai sa\ant.

BARTLETT

Oui.

MARTHE

Je vous le disais tout à l'heure, un étranger qui est venu il y a quelque temps s'est déclaré émerveillé par l'ingéniosité des procédés qu'il a appliqués dans son usine.

BARTLETT

Oui.

MARTHE

Vous n'êtes pas de cet avis?

BARTLETT

Ce qui m'émerveille en lui, c'est vous.. . Dès que je vous ai vue, j'ai été ébloui. Je vous l'ai dit.

MARTHE

En français et en anglais.

BARTLETT

Je l'étais dans les deux langues.

MARTHE

Comme on a raison de n'en savoir qu'une!

BARTLETT

Et cet éblouissement m'a conduit à une pas

sion...

MARTHE, riant.

Monsieur Bartlett.

BARTLETT

Madame.

MARTHE

Si vous parliez d'autre chose?

BARTLETT

Je ne trouve pas d'autre sujet.

MARTHE

La pluie et le beau temps, en voilà un que je vous livre.

BARTLETT

Comme vous êtes cruelle 1

Horriblement.

BAUTLETT

Je VOUS parais donc bien ridicule, bien grossier, bien repoussant ?

MARTHE

No--.,

BARTLETT

Alors?

MARTHE, riant toujours.

Cet « alors » est extraordinaire!

BARTLETT, s' approchant.

Soyez bonne.

MARTHE

Je le serai extrêmement. Je vois là du papier et de l'encre. Je vais vous copier la recette du coktail que e vous ai promise. Vous voyez que j'ai de la mémoire.

BARTLETT

Quelle démarche! Quelle harmonie dans vos gestes! Quelle grâce...

MARTHE, à part.

Oh! mais il est rasant! [Haw.) Que je me rappelle bien... « Sirop de gentiane concentrée. »...

Vous écrivez bien.

MARTHE, toujours sans se fâcher.

Eloignez-vous... Je ne sais pas si j'écris bien, mais je sais que je ne puis pas écrire quand on me regarde, [lîl/e écrit.) Le produit qu€ j'indique

ici a gentiane des Alpes » est assez difficile à se procurer. Mais ne vous rebutez pas... Voilà.

BARTLETT

Voyons... {H se penche vers elle et cherche à ïembrasser dans le cou.)

MARTHE, se levant sans grands gestes ni déclamations.

Ah ça! qu'est-ce qui vous prend?... Vous devenez fou! ou vous ê.es gris... Où donc vous croyezvous ?{ZÏ'//e est émue, offensée, débouta la cheminée, elle essuie une larme. Elle se remet un peu.)

BARTLETT, après un long silence.

Je suis tout déconcerté.

MARTHE

Vous avez d'étonnantes trouvailles de mots! (C/n silence.) Je nae demande ce que vous attende* pour vous en aller.

BARTLETT

Que vous soyez moins irritée.

MARTHE, animée.

Enfin 1 Qu'est-ce q le vous voulez de moi? M'enlever pour m'installer dans votre ranch ? Merci. J'ai mieux. Non? Ce n'est pas cela? Alors pour autre chose, vous n'aurez que l'embarras du choix sur les trottoirs de toutes les capitales.

BARTLETT

Je vois bien que j'ai commis une erreur.

MARTHE

« Erreur! »

BARTLETT

Je VOUS demande pardon... Je ne pouvais pas supposer que j'allais tomber sur une exception.

MARTHE, sursautant.

Quoi! Qu'est-ce que vous dites? Qu'est-ce que vous avez dit?

BARTLETT, animé à son tour.

Enfin! que voulez-vous ! C'est à vous casser la tête. Je suis abasourdi. Je ne sais plus à qui croire, à qui me fier! Je ne m'y reconnais plus! Pendant dix ans, je lis, là-bas, des romans français sur les mœurs françaises. Pas un où il n'y ait une femme qui ne trompe son mari! J'a rive à Trouville, j'y vois le plus aimable laisser-aller... A Paris, je vais au théâtre... quatre soirs de suite dans des théâtres différents, j'ai pu croire que je voyais jouer la même pièce. Je fais erreur, la dernière fois, j'ai eu du nouveau : l'héroïne n'avait pas un amant, el!e en avait trois... Et les femmes que j'ai pu approcher à Paris..;,

Eh bien, monsieur, il ne faut pas juger les femmes françaises d'après nos romans, d'après nos pièces de théâtre, ni d'après les demoiselles qui vous ont donné l'hospitalité. Et puisqu'il faut qa'on vous l'apprenne, sachez-le, malgré ce que vous avez pu voir, malgré ce que vous avez | u

lire, vous ne connaissez rien de la littérature ni des femmes de ce pays. Pas plus que vous n'en connaissez les hommes par les débinages politiques que vous avez pu entendre... A le prendre ainsi, il n'y aurait plus d'honnêteté parmi nous et nous ne serions qu'un ramassis de gredins et de gourgandines... Allons! Allons 1 II y a encore de braves gens en France. Et il y a encore des honnêtes femmes. Ce sont toutes celles que vous ne voyez. pas, c'est-à-dire l'immense majorité, ce sont toutes celles qui vivent ( ntre leurs maris et leurs enfants, dans leurs foyers, dans ces foyers où vous ne pénétrez pas. Ce sont celles que vous i e rencontrez ni sur les boulevards, ni dans les promenoirs des concerts, ni dans les endroits où l'on fait la fête, dans les endroits de débauche, dont vous êtes, vous les étrangers, les meilleurs clients !

BARTLETT, déconflt, balbutiant ; presque tout à lui-même, en monologue.

Pardon... Ibegyoun pardon... Je ne savais pas... Enfin... si je... je puis... mon. . . je puis dire mon excuse... to excuse me... vous êtes un diôle de peuple... Vous êtes vantards — boasters? Oui, vantards de vos défauts et hypocrites de vos qualités... Alors... si on n'est pas prévenu, on vous croit sur parole, et on fait des mistakes, des gafî's... Et l'embêtant, c'est qu'on ne sait plus comment les réparer... J'ai... I am very sorry for it. Je bafouille... Qu'est-ce que... Faut-il que je

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m'en aille ?... Qu'est-ce qu'il est d'usage de faire quand on a fait ce que j'ai fait... C'est embêtant... Je sens bien que je ne puis pas rester là et je ne sais pas comment m'en aller ni comment j'oserai vous revoir ? [Il s'éponge.)

MARTHE, après un éclat de rire.

Allez-vous-en, tout simplement, monsieur Bartlelt, et revoyez-moi comme si rien ne s'était passé. Vos regreis sont trop naïfs pour n'être pas sincères... Et puis, vous aviez des circonstances atténuantes. [Elle lui tend la main.) Seulement, ne vous y trompez plus, hein? [Elle sort.)

BARTLETT, après uTi sileuce.

Si jamais je le retrouve, mon jeune homme du Grand-Hôtel !...

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