PIE I! RE
C'est que vous allez sans doute être très surpris.
BARTLETT
Je ne sais pas. Je vais voir.
Vous m'avez dit à Trouville que vous connaissiez mon brevet pour le nouveau procédé de fonte de l'aluminium. Je vous...
BARTLETT
Pardon... C'est une conversation d'affaires?...
PIERRE
Si vous voulez...
BARTLETT
o Si vous voulez », ça veut dire : oui, n'est-ce pas ?
PIERRE
Oui.
BARTLETT
Bien... Vraiment, vous ne parlez pas anglais?...
PIERRE
Vous me l'avez déjà demandé.
BARTLETT
C'est que je n'aime pas beaucoup traiter une affaire en empruntant une langue étrangère.
PIERRE
Vous parlez français aussi bien que moi»
BARTLETT, riant. Même si ce n'est pas vrai, votre intérêt est de mêle dire... Enfin!... Seulement, je vous fais remarquer qu'avant d'avoir dit un mot, vous possédez ainsi un avantage sur moi.
PIERRE
Je n'en abuserai pas.
BARTLETT
Vous aurez tort... moi, à votre place... je ne... vous voyez, je ne trouve pas le mot. Je ne m'en laisserais pas manquer... Vous comprenez?
PIERRE
Parfaitement.
BARTLETT
Alors, ça ne va pas fort à votre usine ?
PIERRE
BARTLETT
Mais...
Je le sais...
PIERRE
Vous ne pouvez...
BARTLETT
Si... Fumez-vous?
Merci.
BARTLETT, rentpocliant son étui.
Je le sais... Je le sais... et voici comment; il n'y a pas besoin d'être Sherlock Holmes pour le deviner... L'autre jour quand vous m'avez fait visiter votre usine, je vous ai entendu donner tout bas à un de vos employés l'ordre de faire retarder la livraison d'un achat de combustible... Cela prouve que vous n'avez pas de commandes importantes, et que vous n'en espérez pas de nouvelles. Mais je vous prie de m'excuser... C'est de votre brevet que vous désirez m'entretenir... (// sort un canif de sa poche et un morceau de bois qu^il épointe incessamment pendant ce qui suit.) Alors?...
Pii;nRE
Je voulais, à tout hasard, vous demander si parfois il n'entrerait pas dans vos vues de vous intéresser...
BARTLETT
Une commandite, vous désirez...
PIERRE
Oui... mais je vous dis...
BARTLETT
Oui, c'est pour parler de quelque chose... Alors, je vous réponds sur le même ton : n'y pensons pas... Nous avons encore en Amérique des millions d'hectares incultes, où il suffit de gratter la terre pour y faire pousser des moissons. Nous
avons des chutes d'eau, nous avons des forêts.., des... je n'en finirais plus... Enfin, causons tout de même... J'ai pour principe de toujours écouter une proposition d'affaires, même la plus fantastique.
PIERRE, souriant.
Vous ne m'encouragez guère.
BARTLETT
Of course! comme on dit. Vous voulez me vendre quelque chose, ce n'est pas à moi à le mettre en valeur... [^Rires.] Mon rôle à moi, c'est de le... comment?... de le déprécier... non... de le débiner. Je vous demande pardon, je ne trouvais pas le mot tout de suite. [Un temps.) On dirait que je vous apprends quelque chose?...
PIERRE
Non... oui... pour revenir à mon brevet, je crois sincèrement que l'idée de mon nouveau procédé est capable de résultats.
BARTLETT, évasivement.
Je ne dis pas non...
PIERRE
A Trouville, vous avez bien voulu le reconnaître, vous-même...
BARTLETT
Naturellement, à Trouville, il n'y était pas question d'affaires. Il y aurait beaucoup à dire., beaucoup... beaucoup...
LA FBANÇAISi: 131
PIEKRE
Si VOUS n'y croyez pas?
Je ne dis pas cela... vous voilà tout découragé... Eh bien, oui, vous en avez eu une idée... une belle idée... avec une idée comme celle-là, en Amérique, vous seriez embarrassé par les capitaux ofierts. Combien vous faut-il?
PIERRE, timidement.
Je pense . . . je pense qu'avec trois cent mille francs...
BARTLETT
Hein I Jamais de la vie!
PIERRE
On pourrait peut-être commencer plus petitement.
BARTLETT
Vous ne m'avez pas compris. Savez-vous pourquoi je dis non ? C'est parce que vous me demandez trop peu... Alors, quoi? vous avez l'intention de faire fondre votre métal dans des petites marmites et d'en livrer dix kilos par jour à la consommation des deux mondes? Quand on apporte son capital dans le creux de sa main, on remporte ses intérêts dans le pli de son front. C'est un proverbe à moi. Je vous dis que votre affaire peut rapporter des sommes énormes.
PIERRB
Pas en France.
Venez l'exploiter en Amérique.
PIERIIE
Vous n'y pensez pas! M'expairier!..,
BARTLETT
C'est vrai! Tous les Français sont comme des arbres, vissés à leur sol. C'est la faute de votre diable de pays, tranquille, moyen, enveloppant, caressant, et que l'on appelait déjà le doux pays du temps des Romains.
PIERRE
J'ai cinquante ans bientôt.
BARTLETT
A cet âge-là, chez nous, beaucoup commencent une nouvelle carrière.
PIERRE
J'ai ma femme, j'ai mes enfants.
BARTLETT
Oui, des racines. Voulez-vous me le vendre, votre brevet?
PIERRE
On pourrait examiner cette question,
BARTLETT
Combien ?
PIERRE
Je ne sais pas.
Moi non plus.
PIERRE
Je VOUS dirai un chiffre dans quelque?, jours.
BARTLETT
Moi, je vais vous en dire un tout de suite. Si vous consentez à venir là-bas, je vous offre la moitié des bénéfices et je vous les garantis considérables.
PIERRE
Je préférerais gagner moins, ettoucher la somme immédiatement.
BARTLETT
Vous vous dites : vaut mieux tenir que courir.
PIERRE
Je l'avoue.
BARTLETT
Mon cher monsieur, ce proverbe-là a fait plus de mal à votre pays qu'une guerre malheureuse. Croyez-moi... ne parlons plus de cela. Je ne fais pas.
PIERRE
Comment?
BARTLETT
Je ne fais pas. l d'nt go/...
PIERRB
Vous ne...
BARTLETT
Je ne veux pas aller... marcher... Je neveux pas marcher...
PIERRE
Si VOUS jugez cependant que l'affaire est bonne...
BARTLETT
A part quelques exceptions, toutes les affaires sont bonnes. Leur valeur dépend de celui qui les mène,
PIERRE
Je vais vous dire... Vous me rendriez un grand service. Vous l'avez deviné : je ne suis pas content de la marche de mon usine. Jai des déboires... Je travaille comme un malheureux, et j'ai bien de la peine à joindre les deux bouts.
BARTLETT
Ce qui m'étonne, c'est que vous y arriviez avec le matériel antique que vous possédez,
PIERRE
A la vérité, je vois le moment où je n'y réussirai plus.
Dans ce cas, pourquoi vous entêter?
PIERRE
Que faire ?
BARTLETT
Faillite 1
^ PIERRE
Vous en avez de bonnes...
BARTLETT
Pourquoi pas ?
PIERRE
... J'aimerais mieux...
BARLETTT
Qu'est-ce que ça prouve .' Ça prouve que tel jour, à lelle heure, on a manqué d'argent : ce n'est pas une déchéance, c'est un malheur. Vous n'avez vole personne... n'est-ce pas ? vous avez fait tous les efforts dont vous êtes capable ? Alors, donnezvous de l'air. Liquidez et passez à autre chose... Ce sera jeter du lest. Chez nous cela se voit tous les jours, et paraît tout naturel. Vous me regardez comme si je vous disais des énorinilés... Croyezmoi, suivez mon conseil. Ensuite, vous reviendrez me trouver, nous causerons.
Vraiment, vous ne...
BARTLETT
Vous n'en êtes pas à la dernière extrémité ?...
PIERRE, sans conviction.
Non, évidemment.
ISARTLETT
C'est curieux... à vous regarder, vous avez l'air courageux... Mais en France, vous n'employez votre éntrgie qu'à conserver .. Ne vous faites pas de mauvais sang. Avec la conception réduite de notre affaire, vous trouverez bien ce qui vous est nécessaire. En Amérique, à moins d'un cas exceptionnel, nous n'aimons guère exporter nos capitaux.
PIERRE
En France il n'en est pas de même.
BARTl.ETT
Je sais, par politique... C'est une forme de la trahison. Mais oui, envoyer des capitaux à l'étranger, c'est y envoyer un peu de soi-même. L'argent, c'est une force, n'est-ce pis? Eii bien, mettre une force à la disposition d'un étranger qui peut devenir un ennemi, à notre avis, à nous, c'est un peu trahir son pays.
PIERRE
Alors, mettons que je n'ai rien dit. [La porte du salon s'ouvre. Les enfants paraissent. Brouhaha^ trompettes, bêlements d'animaux en carton.) LE PETIT JACQUES, à son père.
C'est moi qui ai gagné le beau polichinelle