‹ La Française; comédie en trois actesChapitre 28 sur 35 · PIE I! RE · texte numérisé non relu

PIE I! RE

C'est que vous allez sans doute être très surpris.

BARTLETT

Je ne sais pas. Je vais voir.

Vous m'avez dit à Trouville que vous connaissiez mon brevet pour le nouveau procédé de fonte de l'aluminium. Je vous...

BARTLETT

Pardon... C'est une conversation d'affaires?...

PIERRE

Si vous voulez...

BARTLETT

o Si vous voulez », ça veut dire : oui, n'est-ce pas ?

PIERRE

Oui.

BARTLETT

Bien... Vraiment, vous ne parlez pas anglais?...

PIERRE

Vous me l'avez déjà demandé.

BARTLETT

C'est que je n'aime pas beaucoup traiter une affaire en empruntant une langue étrangère.

PIERRE

Vous parlez français aussi bien que moi»

BARTLETT, riant. Même si ce n'est pas vrai, votre intérêt est de mêle dire... Enfin!... Seulement, je vous fais remarquer qu'avant d'avoir dit un mot, vous possédez ainsi un avantage sur moi.

PIERRE

Je n'en abuserai pas.

BARTLETT

Vous aurez tort... moi, à votre place... je ne... vous voyez, je ne trouve pas le mot. Je ne m'en laisserais pas manquer... Vous comprenez?

PIERRE

Parfaitement.

BARTLETT

Alors, ça ne va pas fort à votre usine ?

PIERRE

BARTLETT

Mais...

Je le sais...

PIERRE

Vous ne pouvez...

BARTLETT

Si... Fumez-vous?

Merci.

BARTLETT, rentpocliant son étui.

Je le sais... Je le sais... et voici comment; il n'y a pas besoin d'être Sherlock Holmes pour le deviner... L'autre jour quand vous m'avez fait visiter votre usine, je vous ai entendu donner tout bas à un de vos employés l'ordre de faire retarder la livraison d'un achat de combustible... Cela prouve que vous n'avez pas de commandes importantes, et que vous n'en espérez pas de nouvelles. Mais je vous prie de m'excuser... C'est de votre brevet que vous désirez m'entretenir... (// sort un canif de sa poche et un morceau de bois qu^il épointe incessamment pendant ce qui suit.) Alors?...

Pii;nRE

Je voulais, à tout hasard, vous demander si parfois il n'entrerait pas dans vos vues de vous intéresser...

BARTLETT

Une commandite, vous désirez...

PIERRE

Oui... mais je vous dis...

BARTLETT

Oui, c'est pour parler de quelque chose... Alors, je vous réponds sur le même ton : n'y pensons pas... Nous avons encore en Amérique des millions d'hectares incultes, où il suffit de gratter la terre pour y faire pousser des moissons. Nous

avons des chutes d'eau, nous avons des forêts.., des... je n'en finirais plus... Enfin, causons tout de même... J'ai pour principe de toujours écouter une proposition d'affaires, même la plus fantastique.

PIERRE, souriant.

Vous ne m'encouragez guère.

BARTLETT

Of course! comme on dit. Vous voulez me vendre quelque chose, ce n'est pas à moi à le mettre en valeur... [^Rires.] Mon rôle à moi, c'est de le... comment?... de le déprécier... non... de le débiner. Je vous demande pardon, je ne trouvais pas le mot tout de suite. [Un temps.) On dirait que je vous apprends quelque chose?...

PIERRE

Non... oui... pour revenir à mon brevet, je crois sincèrement que l'idée de mon nouveau procédé est capable de résultats.

BARTLETT, évasivement.

Je ne dis pas non...

PIERRE

A Trouville, vous avez bien voulu le reconnaître, vous-même...

BARTLETT

Naturellement, à Trouville, il n'y était pas question d'affaires. Il y aurait beaucoup à dire., beaucoup... beaucoup...

LA FBANÇAISi: 131

PIEKRE

Si VOUS n'y croyez pas?

Je ne dis pas cela... vous voilà tout découragé... Eh bien, oui, vous en avez eu une idée... une belle idée... avec une idée comme celle-là, en Amérique, vous seriez embarrassé par les capitaux ofierts. Combien vous faut-il?

PIERRE, timidement.

Je pense . . . je pense qu'avec trois cent mille francs...

BARTLETT

Hein I Jamais de la vie!

PIERRE

On pourrait peut-être commencer plus petitement.

BARTLETT

Vous ne m'avez pas compris. Savez-vous pourquoi je dis non ? C'est parce que vous me demandez trop peu... Alors, quoi? vous avez l'intention de faire fondre votre métal dans des petites marmites et d'en livrer dix kilos par jour à la consommation des deux mondes? Quand on apporte son capital dans le creux de sa main, on remporte ses intérêts dans le pli de son front. C'est un proverbe à moi. Je vous dis que votre affaire peut rapporter des sommes énormes.

PIERRB

Pas en France.

Venez l'exploiter en Amérique.

PIERIIE

Vous n'y pensez pas! M'expairier!..,

BARTLETT

C'est vrai! Tous les Français sont comme des arbres, vissés à leur sol. C'est la faute de votre diable de pays, tranquille, moyen, enveloppant, caressant, et que l'on appelait déjà le doux pays du temps des Romains.

PIERRE

J'ai cinquante ans bientôt.

BARTLETT

A cet âge-là, chez nous, beaucoup commencent une nouvelle carrière.

PIERRE

J'ai ma femme, j'ai mes enfants.

BARTLETT

Oui, des racines. Voulez-vous me le vendre, votre brevet?

PIERRE

On pourrait examiner cette question,

BARTLETT

Combien ?

PIERRE

Je ne sais pas.

Moi non plus.

PIERRE

Je VOUS dirai un chiffre dans quelque?, jours.

BARTLETT

Moi, je vais vous en dire un tout de suite. Si vous consentez à venir là-bas, je vous offre la moitié des bénéfices et je vous les garantis considérables.

PIERRE

Je préférerais gagner moins, ettoucher la somme immédiatement.

BARTLETT

Vous vous dites : vaut mieux tenir que courir.

PIERRE

Je l'avoue.

BARTLETT

Mon cher monsieur, ce proverbe-là a fait plus de mal à votre pays qu'une guerre malheureuse. Croyez-moi... ne parlons plus de cela. Je ne fais pas.

PIERRE

Comment?

BARTLETT

Je ne fais pas. l d'nt go/...

PIERRB

Vous ne...

BARTLETT

Je ne veux pas aller... marcher... Je neveux pas marcher...

PIERRE

Si VOUS jugez cependant que l'affaire est bonne...

BARTLETT

A part quelques exceptions, toutes les affaires sont bonnes. Leur valeur dépend de celui qui les mène,

PIERRE

Je vais vous dire... Vous me rendriez un grand service. Vous l'avez deviné : je ne suis pas content de la marche de mon usine. Jai des déboires... Je travaille comme un malheureux, et j'ai bien de la peine à joindre les deux bouts.

BARTLETT

Ce qui m'étonne, c'est que vous y arriviez avec le matériel antique que vous possédez,

PIERRE

A la vérité, je vois le moment où je n'y réussirai plus.

Dans ce cas, pourquoi vous entêter?

PIERRE

Que faire ?

BARTLETT

Faillite 1

^ PIERRE

Vous en avez de bonnes...

BARTLETT

Pourquoi pas ?

PIERRE

... J'aimerais mieux...

BARLETTT

Qu'est-ce que ça prouve .' Ça prouve que tel jour, à lelle heure, on a manqué d'argent : ce n'est pas une déchéance, c'est un malheur. Vous n'avez vole personne... n'est-ce pas ? vous avez fait tous les efforts dont vous êtes capable ? Alors, donnezvous de l'air. Liquidez et passez à autre chose... Ce sera jeter du lest. Chez nous cela se voit tous les jours, et paraît tout naturel. Vous me regardez comme si je vous disais des énorinilés... Croyezmoi, suivez mon conseil. Ensuite, vous reviendrez me trouver, nous causerons.

Vraiment, vous ne...

BARTLETT

Vous n'en êtes pas à la dernière extrémité ?...

PIERRE, sans conviction.

Non, évidemment.

ISARTLETT

C'est curieux... à vous regarder, vous avez l'air courageux... Mais en France, vous n'employez votre éntrgie qu'à conserver .. Ne vous faites pas de mauvais sang. Avec la conception réduite de notre affaire, vous trouverez bien ce qui vous est nécessaire. En Amérique, à moins d'un cas exceptionnel, nous n'aimons guère exporter nos capitaux.

PIERRE

En France il n'en est pas de même.

BARTl.ETT

Je sais, par politique... C'est une forme de la trahison. Mais oui, envoyer des capitaux à l'étranger, c'est y envoyer un peu de soi-même. L'argent, c'est une force, n'est-ce pis? Eii bien, mettre une force à la disposition d'un étranger qui peut devenir un ennemi, à notre avis, à nous, c'est un peu trahir son pays.

PIERRE

Alors, mettons que je n'ai rien dit. [La porte du salon s'ouvre. Les enfants paraissent. Brouhaha^ trompettes, bêlements d'animaux en carton.) LE PETIT JACQUES, à son père.

C'est moi qui ai gagné le beau polichinelle

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