‹ La France a RomeChapitre 94 sur 177 · MÉDITATION · texte numérisé non relu

MÉDITATION

L'horloge de l'Eternité sonna une heure, cette heure disait : « Un sauveur vous est né aujourd'hui; gloire à Dieu au plus haut du ciel, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. »

Lacordaire.

Le monde était bien vieux, le siècle était bien sombre ; L'homme n'en pouvait plus de honte et de remords. Et le temps épuisé se reposait à Fombre, Pour respirer à l'aise et ramasser ses morts.

C'était un temps d'arrêt sur le seuil de l'histoire, Un long regard jeté vers le siècle naissant, Un instant de sommeil dans les bras de la gloire, Un triomphe sah par des taches de sang.

Le sabre des Césars avait conquis la terre Et coupé, sur ses pas, des têtes par milliers ; Rome imposait la paix, Rome imposait la guerre, Et voyait l'univers se rouler à ses pieds.

Elle avait secoué ses sandales sanglantes Sur les seuils profanés de peuples inconnus, Et fait suivre son char par les femmes tremblantes De ces peuples domptés et de leurs rois vaincus.

Les princes effrayés venaient de tous les pôles Baiser avec respect les pans de son manteau, Et se montraient jaloux d'abriter leurs épaules Sous les plis triomphants de son noble drapeau.

Il semblait que le Dieu qui gouverne les villes Voulût, de celle-ci, faire un grand rendez- vous, Pour y bâtir bientôt les assises tranquilles D'un temple merveilleux qu'il méditait pour nous^

Quelque chose de grand se couvait dans le monde. . . Quelque chose de sourd avait grondé dans l'air... La terre sommeillait dans une paix profonde... Joyeux était le Ciel, mais triste était l'Enfer î

L'avenir demandait une aurore immortelle; Une heure allait sonner sur les mondes vieilHs, Et cette heure annonçait une bonne nouvelle Aux mondes étonnés, tremblants et recueillis.

Attentifs aux échos des harpes prophétiques, Les mortels attendaient le prodige annoncé ; Les Gieux avaient parlé par la voix des cantiques. Et la terre savait les échos du passé.

L'heure sonna... La nuit était calme et sereine.. Elle avait revêtu son beau manteau d'azur, Et faisait resplendir sa couronne de reine, Sous le dôme voûté d'un ciel brillant et pur.

Les Anges qui, le soir, allument les étoiles, Voltigeant, pénétrés d'un saint ravissement, Livrant au gré du vent leur écharpe et leurs voiles,. Et s' annonçant tout bas un grand événement.

Ils venaient caresser, de leurs ailes frivoles, Les enfants endormis dans leurs petits berceaux, Et frôler, en volant, au fond des nécropoles, La verdure lugubre et les noirs arbrisseaux.

Et les morts réveillés sous la pierre des tombes Semblaient vouloir sortir de leur sombre séjour; Et les crânes poudreux des vieilles hécatombes Semblaient redemander la lumière du jour.

Or, à ce moment-là, sous une grotte obscure, Dormait, dans une crèche, un enfant nouveau-né, Que sa mère avait mis sur une paille impure. N'ayant rien pour placer ce pauvre infortuné.

Quel était cet enfant gémissant dans ses langes, Cet enfant qu'une femme adorait à genoux? C'était le Dieu d'en haut... c'était le roi des anges. Qui venait, pauvre et nu, demeurer parmi nous !

Il marcha peu de jours sur nos routes humaines; Il vécut sous nos toils et connut le malheur ; Il mangea notre pain, but l'eau de nos fontaines, Et versa, comme nous, des larmes de douleur.

Lorsqu'il voulut mourir, les astres s'étonnèrent, Le soleil s'obscurcit, l'univers se troubla, Les Gieux prirent le deuil, les Enfers frissonnèrent,. Les hommes eurent peur, et la terre trembla.

11 mourut sur la croix, et la croix des infâmes Devint, depuis ce jour, l'emblème de l'honneur ; Elle parut riante à l'horizon des âmes. Et porta dans ses bras les germes du bonheur.

Pour la première fois, une tête honorable ^ Vint briller sur son sein souillé par les maudits ; Pour la première fois, une tête adorable Rayonna dans ses bras, refuge des bandits !

Elle n'avait montré, dans sa carrière immonde, Que des corps de voleurs et d'hommes sans aveu, Et voilà qu'elle vint offrir aux yeux du monde Et le sang et les pleurs et les membres d'un Dieu !

Et puis, rouge de sang, douze hommes l'emportèrent, Pour que l'homme sauvé la vit sous tous les Gieux, Et puis, fumante encor, ces hommes la plantèrent Sur le seuil des Césars et le temple des dieux!

Et le sceptre des uns et la foudre des autres Se courbèrent vaincus devant un peu de bois. Les dieux pulvérisés firent place aux Apôtres... Le sabre des Césars se brisa sous la Croix î !

Et la Croix se dressa sur les places de Rome, Où chaque vice avait son prêtre et son autel. Et ce culte bâtard, risible et sourd fantôme, Roula dans la poussière, atteint d'un coup mortel !

Et depuis, Rome est là, protectrice éternelle t)e l'honneur méconnu, du droit déshérité ; Elle est là, toujours là, vaillante sentinelle De la Foi, du Devoir et de la Liberté !

Elle est là comme un phare allumé sur les plages, Gomme un astre brillant à la chute du jour, Gomme un rocher lancé dans l'océan des âges, Gomme un drapeau flottant au faîte d'une tour !

L'humanité s'endort à son ombre divine, Quand elle veut avoir des songes de bonheur, Et se laisse bercer, comme une humble orpheline, Quand elle veut chasser ses rêves de douleur.

Elle remit toujours, dans ses mains maternelles, La tombe et le berceau de ses pauvres enfants, Leur fit boire à longs traits le lait de ses mamelles, Et les fit sommeiller dans ses bras caressants.

En tout temps, elle vint s'abriter sous son aile. Quand elle désira guérir son sein meurtri ; A tout âge, on la vit tourner ses yeux vers elle, Lorsque son âme eut peur, quand son cœur fut flétri.

Mais voilà bien longtemps qu'elle veut marcher seule, Et secouer un joug qui lui pesait bien peu ! Voilà longtemps, hélas ! qu'en ingrate filleule. EUe maudit tout haut sa marraine et son Dieu !

Et sans honte on la voit tremper sa lèvre impure Aux saveurs du plaisir et du fruit défendu. Et panser à son gré son mal et sa blessure, Gomme un enfant mutin qu'une bête a mordu.

Mais a-l-elle cessé d'aimer sa bienfaitrice, Qui la bénit toujours malgré son abandon ? Ne la verrons-nous plus se mettre à son service, Et tomber à ses pieds pour demander pardon ?

Viendra-t-elle baiser la ceinture flottante De Celle qui jadis la menait par la main? Viendra- t~elle, ô mon Dieu, contrite et repentante, Lui dire à deux genoux : « Que ferai -je demain? »

Ah ! le monde est bien vieux !. . . Notre siècle est bien sombre, Et l'h ji:ame n'en peut plus de honte et de remords Í Quand viendrez-vous, Seigneur, nous tirer de notre ombre. Demander votre compte... et ramasser vos morts?

Sylve de Saint-Henry .

(Henry GALHIAT.)

(diocèse de MONTAUBAf»)

Vu i ! S <> 5 ïa r ri-f;t- Garonne.

Page 1