‹ La France au DahomeyChapitre 1 sur 122 · La France au Dahomey · texte numérisé non relu

La France au Dahomey

T Tn voyageur n'a guère le temps de faire des livres. En Afrique, les impressions de l'Eu- |J ropéen sont vives et multiples, ses sensations profondes, souvent aiguës. Sous l'action d'un climat débilitant sa mémoire s'obscurcit, sa volonté s'émousse ; il rêve plus qu'il ne travaille. A son retour, il doit d'abord se reposer, se soigner, car il rapporte clans son organisme des germes morbifiques qu'il faut éliminer rapidement pour continuer à vivre, pour pouvoir reprendre la route de l'inconnu. A peine remis de ses fatigues, il repart. Il a jeté ça et là un article de revue, une interview; il a recopié hâtivement des notes de journal, prises au hasard de la plume, dans la paillote basse, où le soleil et la pluie, les deux plus mauvais génies des tropiques, venaient lui rendre d'incessantes et pernicieuses visites.

N'étant ni un savant ni un littérateur, je demande l'indulgence pour les erreurs qu'on remarquera. Surmontant la paresse, cette agréable et douce maladie que l'on contracte aux colonies, je me suis décidé à donner une relation sincère de mon existence en ces contrées torrides, où j'ai vécu quelques années sans connaître un instant de lassitude morale, tant ce que j'y ai vu m'a paru curieux et particulier. Pendant deux ans, j'ai voyagé, au gré des mouvements militaires, clans des régions à peine explorées. J'ai pu compléter mes études et visiter Abomey, Zagnanado, Atchéribé, Paouignan, Dassa, les Mahis, le Coufo, les Popos, les marais de Co et les forêts d'Alada. En janvier 1893, j'ai été nommé administrateur de Ouidah, le port du Dahomey que la France avait abandonné en 1797. En septembre de la même année, j'ai été chargé du service des affaires politiques et indigènes. Mes fonctions m'ont permis d'assister à la chute du dernier État nègre ayant accès à l'Atlantique, à l'exode d'un peuple indigène, à la désagrégation d'une société africaine, qui, grâce à son organisation politique basée sur la délation, le mensonge et l'espionnage, tenait depuis trois siècles sous sa domination les Nagots, les Mahis, les Éoués, tribus inoffensives dispersées sans cohésion entre la rivière Mono et le fleuve Ogoun, du golfe de Bénin au Bariba.

v, INTRODUCTION.

Avant les événements de guerre qui ont passionné l'opinion publique, le Dahomey était un pays fermé aux explorateurs. L'usage des instruments, tels que sextant, boussole, appareils photographiques, était prohibé; de là manque absolu de renseignements précis sur des régions dont les navigateurs avaient parcouru le littoral depuis le xivc siècle. Les souverains d'Abomey fermaient les chemins, c'est l'expression consacrée. Pour sortir de Ouidah, tout yévo ou blanc qui voulait se rendre de Grand-Popo à Porto-Novo (établissements français) devait avoir les chemins, c'est-à-dire demander la permission, comparaître à YAgoli1 devant les autorités locales, et, après avoir fourni sur le but du voyage les explications les plus minutieuses, obtenir, moyennant le payement d'une somme de 60 centimes en cauris (2 000 coquillages) et d'une bouteille de tafia, le droit de circuler sur tel sentier désigné à l'avance, sans pouvoir s'en écarter. Le passeport était une amande de palme enveloppée dans une feuille de maïs ou de bananier. Quelque enfantines que puissent paraître ces formalités, le service était rigoureusement fait par les décimer es ou douaniers qui surveillaient les croisées des routes étroites et ombreuses et les bords des lagunes saumàtres. La crainte du châtiment et la foi en la haute puissance du Dahomey entravaient toute tentative de corruption.

La consigne donnée aux gens du littoral — empêcher les Européens de voir ce qui se passait -r- était observée avec une exactitude encore plus sévère lorsqu'on se rendait de Ouidah à Abomey, et lorsqu'on essayait de pénétrer dans l'intérieur du Dahomey. Les visiteurs étaient considérés comme des invités du roi et traités avec les plus grands égards. Mais les fonctionnaires envoyés en qualité de guides ou de domestiques étaient chargés d'entraver toute communication avec les habitants, de fournir même des renseignements erronés pour satisfaire la curiosité, pour éviter tout prétexte à mécontentement ou à réclamation ultérieure. En réalité, Sa Majesté dahoméenne faisait garder à vue ses hôtes. Duncan en 1845, Skertchly en 1871, le docteur Bayol en 1889 ont été prisonniers plus ou moins inconscients de leur escorte et étroitement surveillés.

La destruction de l'armée dahoméenne, le démembrement de cet agrégat indigène nous ont ouvert ce pays mystérieux. Ce résultat, aussi important pour la science que pour notre expansion coloniale, a été obtenu rapidement grâce à la force d'endurance du soldat français, qui une fois de plus a montré ses hautes qualités militaires. Le corps expéditionnaire s'est trouvé en présence de difficultés matérielles de tout genre, intempéries d'un climat paludéen, manque d'eau potable et souvent de nourriture substantielle. Pas de guides, pas de routes, pas de bêtes de somme pour le service des transports, un ennemi courageux, mal connu, ayant pour lui le nombre, disputant son pays pas à pas, mètre par mètre, dans des terrains tantôt boisés, tantôt marécageux, clans un enchevêtrement de grands végétaux et de lianes tortueuses, éclairés par un soleil ardent, ou devant des herbes

1. Agoli, en langue fon, « tribunal », mot dont on a fait agore el autres.

INTRODUCTION. vu

épaisses et géantes formant une brousse impénétrable. Les guerriers et les amazones ont opposé à l'invasion du blanc, à son art militaire, à sa discipline méthodique, une résistance farouche, ont fait preuve d'une énergie et d'un courage dignes des meilleures troupes régulières. Les féticheurs, les véritables maîtres du Dahomey, ont mis en mouvement leurs génies malfaisants, leurs pratiques symboliques. Une victoire complète a couronné nos efforts. Puisse mon récit consoler les parents et amis des nombreux absents, héros inconnus, qui dorment, là-bas, loin de la mère patrie, dans les cimetières d'Abomey, d'Adégon, de Porto-Novo et de Cotonou, sous les sables fauves de la Côte des Esclaves1.

Paris, avril 1895.

1. J'adresse ici tous mes remerciements à mes amis et camarades qui ont bien voulu m'aider de leurs conseils ou me prêter des documents intéressants : MM. Bayol, ancien gouverneur à la côte d'Afrique; Audéoud, lieutenant-colonel d'infanterie de marine; Trinité-Schillemans, chef de bataillon; Vuillemot, capitaine; Ferradini, lieutenant.

Je remercie tout particulièrement mes collaborateurs pour la partie artistique, M. l'enseigne de vaisseau d'Ambrières et M. l'aide-vétérinaire Brondy (Mattéo). Le premier a mis à ma disposition sa remarquable collection do photographies, le second m'a donné ses merveilleux croquis et aquarelles, pris sur place. Si l'on rapporte de nos expéditions d'outre-mer des germes de maladie physique, on retrouve aussi avec plaisir, quand on rentre en Europe, quelques amis que l'on s'est faits là-bas sous les tropiques, malgré le climat, malgré la lutte des intérêts qui conduisent à la misanthropie.

Page 1