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OBOCK ET LA BAIE DE TAOJOURAH

Traités out nous ont valu ces possessions. — Il

y a déjà une trentaine d'années que le gouvernement français s'est préoccupé d'assurer, pour le jour où le canal de Suez serait terminé, ses libres communications avec ses possessions de rExtrème-Orient. En 1858, Henri Lambert, son agent consulaire à Aden, venait de rendre un grand service à Ibrahim Abou-Bekr, le chef le plus important de la baie de Tadjourah. Celui-ci offrit alors de vendre à la France le territoire d'Obock, situé sur la grande route maritime de Suez aux Indes, et placé en face d'Aden, sur la côte orientale d'Afrique. Peu de temps après, Henri Lambert, dans un nouveau voyage au Tadjourah, était assassiné par des matelots arabes de son boutre. Le gouvernement français chargea le capitaine de frégate Russel d'étudier le littoral de la mer Rouge et envoya le capitaine de vaisseau Fleuriot de Langle punir les assassins de Lambert et renouer les relations avec Ibrahim Abou-Bekr. Celui-ci envoya en France son cousin Dini-Ahmet, gouverneur deZeilah, qui signa le traité du il mars 1862 : il cédait le territoire proposé pour une somme de 10000 talari^.

Ce territoire d'Obock était délimité au nord par le ras ou

1. E. Reclus, Géographie universelle, t. X» 1885; Caix de Saint-Aymour, Let JnUrétt français dans le Soudan éthiopien, i887 ; Denis de Rivoyre, Les Français à Oboek, 1888; Paul Soleillet, Voyages en Ethiopie, 1886; Jules Borelli, Ethiopie méridionale, Journal do mon voyage, i890

â. Talaro, monnaie frappée en Autriche, en usage dans le Levant et l'Afrique, valeur 5 fr. S5.

cap Doumairah et au sud par le ras Ali. II a pour dépendances les îlots Sote, ou des Frères, à la hauteur du cap Séjam,

En 4881, M. de Ring avait écarté les prétentions des Égyptiens sur Latela, et en 1883 nous avons abattu le pavillon qu'ils avaient arboré près de Ras-Bir.

Le sultan Houmed-LoYta céda, en juillet 1882, à Paul Soleillet les ports et rades de Sagallo, donation confirmée, en mars 1883, par Menelik II, roi du Choa, suzerain du sultan.

Le traité du 18 octobre 1884, signé entre M. Lagarde et les chefs de Tadjourah, soumettait à notre protectorat tout le littoral depuis le ras Ali jusqu'au Gubbet-Kharab , ce fiord saharien qu'entourent des roches volcaniques. En conséquence nous avons pu occuper Ambado sur le rivage nord de la baie.

Ensuite M. Lagarde, commandant l'établissement d'Obock, par le traité du 2 janvier 1885, plaça les territoires du sultan de Gobad sous le protectorat de la France.

En août 1885, nous avons occupé Ambado sur le rivage sud de la baie : les Anglais, qui avaient essayé de nous y devancer, ont élevé une prétention que M. Lagarde écarta au nom du traité de 1882. Les traités de mars 1885, conclus avec les tribus du rivage sud de la baie, nous donnaient tout le littoral depuis le Gubbet-Kharab jusqu'au delà de Zeilah, et nous occupions Dongareltn; mais cette occupation d'un point entre Zeilah et Berberah, deux villes au khédive d'Egypte, où s'étaient établis les Anglais, inquiétait ceux-ci. En 1887 un arrangement fut conclu entre lord Salisbury et M. Flourens, alors ministre des Affaires étrangères. Nous renoncions à Dongaretta; en échange, l'Angleterre nous cédait les îles Mouscha qui dominent la baie de Tadjourah. Enfin en 1888 nous occupions le cap Djiboutil, et alors nouvel arrangement avec l'Angleterre pour arriver à déterminer la limite de nos influences respectives dans le pays somâli : il fut convenu que notre frontière vers l'est partirait du ca,^ Djiboutil et, par Alassouen, Bir-Calouba, Gildessa, Harar, aboutirait au royaume de Choa.

D'autre part nous avons accepté un modus vivendi avec les Italiens qui, maîtres de Zoulah et de l'îlot de Massaouah sur le rivage», essayaient de prendre pied sur la côte et rêvaient

1. Il est à noter que nous avions des droits sur plusieurs points de cette colonie italienne : Edd a appartenu successivement à plusieurs maisons françaises; Amfilah et sa baie, qui ouvre des communications faciles avec FAbyssinie, avaient été cédées à la France, en 1839, par le roi du Tigré (mais elles n'avaient pas été occupées militairement j ;

d'établir leur protectorat sur TAbyssinie. On sait ce que leur colonie Erythrée leur a valu de mécompte.

Aujourd'hui, nos possessions affectent la forme d'un quadrilatère oblong, incliné du nord-nord-est au sud-sudouest, limité au nord par les prétentions italiennes, au sud par celles de TAngleterre, mais s'étendant de la mer au royaume de Choa. Grâce aux traités par lesquels on a continué à lier les tribus de Tintérieur, on peut admettre que l'autorité de la France 8*étend sur environ 120000 kilomètres carrés, entre le quart et le cinquième de la superficie de la France, mais dans une région à sol aride et à population peu dense, qu'on croit cependant pouvoir évaluer à 200000 âmes.

En 4890, le coup de main tenté par le Cosaque Achinof sur le fort de Sagallo, obligea l'amiral Gervais de recourir à la force; mais cette équipée d'un aventurier sans mandat n'a point empêché le rapprochement de la France et de la Russie.

«éovrapbte de la eolonte. — Au cap Doumairah prend naissance une chaîne de montagnes qui s'étend jusqu'au fond du golfe de Tadjourah^ où s'ouvre la vaste rade de Gubbet'Kharab, qui ne communique avec la mer que par un chenal étroit. Au delà est le Hahr-AsscUon lac Salé, dans lequel viennent se perdre les eaux intermittentes de VAouache et du Garasiey descendus des plateaux abyssins.

Le sol de notre possession est constitué par une série de petits plateaux mamelonnés descendant de la chaîne de montagnes qui nous sert de limite du côté de l'intérieur. Tantôt ces plateaux forment des falaises contre lesquelles viennent battre les flots de la mer, tantôt au pied de ces plateaux s'étend une plage plus ou moins vaste. Les terrains sont de formation récente, presque tous des roches madréporiques. Des ottadi, des torrents, très ravinés, dont les principaux sont la rivière d'Obock et celle d'Atella ou de Latela, coupent ces plateaux dans une direction générale de l'ouest à l'est. Les eaux coulent rarement à la surface du sol ; mais, dans les années mômes de plus grande sécheresse, il y a des nappes d'eau souterraines très considérables, qu'il est facile d'aménager.

C^limat. — Le climat d'Obock, comme celui de toute la zone déserte et basse qui sépare le plateau central éthiopien de la mer, peut être caractérisé par l'épithèle de saharien; une

Zoulah ou Zoulla^ l'ancienne Adulis (marquée encore sur certaines cartes comme appartenant aux Français), avait été cédée en 1859, par Ncgoussié, roi du Tigré, au capitaine de frégate français Russel.

sécheresse toute particulière lui est propre. Il est atissi très chaud, car bien qu'il y ait des mois dont la température moyenne varie de 25 à 30 degrés, il y a des jours où la température moyenne est de 45 degrés, et des moments où elle atteint de 50 à 54 (température observée en juin 1882).

Le climat d'Obock est aussi sain que peut Tètre celui d'une région très chaude. Tout excessive qu'elle soit, la chaleur se supporte mieux à Obock que dans d'autres régions des mêmes parages, car elle y est toujours sèche, et de plus, assez souvent tempérée par des vents de terre et des brises de mer. Ni les fièvres intermittentes, ni les dysenteries ne sont à redouter à Obock; l'hépatite seule y est à craindre. Une sorte d'ulcère attaque presque tous les Européens dans le premier temps de leur séjour : c'est une affection sans gravité.

Faune et flore. — Obock a également une faune et une flore sahariennes.

La faune d'Obock est caractérisée par des gazelles, des ânes sauvages, des guépards, des chats sauvages, des chacals, des hyènes, des outardes, des autruches, des vipères, des scorpions. Comme animaux domestiques, on y élève, sauf le cheval, les mêmes que dans le Sahara : le chameau, l'âne, la chèvre, le mouton, le bœuf.

Des mimosas en quantité considérable ; des palétuviers par bouquets au bord de la mer ; des palmiers downs et des Calotropris Procera (le Kourounka du Sahara algérien), dans le lit des rivières et des torrents, sont les plantes caractéristiques de la région. Celle-ci présente en outre quelques graminées sauvages, des stipées et des salsolacces. On cultive sur quelques points de notre possession des légumes et des palmiersdattiers.

lies tniltffèiies s races. — Les indigènes des territoires possédés ou protégés par la France appartiennent à trois races : les Somdliy les Galla, les Danakil.

Les Somdli s'étendent tout le long de la côte, du cap Guardafui au Gubbet-Kharab : par conséquent on les trouve sur les rivages sud de nos possessions, du cap Djiboutil au Gubbet- Kharab. Ils sont divisés en plusieurs grandes tribus, subdivisées en tribus et familles. Les chefs portent le titre d'ouga^ et sont héréditaires. La plus importante de ces grandes tribus, celle de Issa, est tout entière sur notre territoire. Tous sont guerriers, mais aussi commerçants et marins.

Les Galla de nos possessions se rattachent à cette grande

race des Galla ou Oromon, assez rapprochés des Abyssins, bruns de peau, mais d'un ton plus clair que nos autres sujets ou protégés de la région.

Le Donkali * est essentiellement pasteur : il n'a pas d'habitation fixe, mais, dans les lieux où il a Thabitude de revenir camper chaque année, il construit pour ses troupeaux des bercails en pierres sèches, auprès desquels il place sa hutte de nattes reposant sur des cerceaux de lattes. Ces huttes sont de grandeurs diverses, mais toujours très basses ; elles affectent la forme rectangulaire et n'ont pour meubles que des nattes, des outres en peau et des vases en vanneries ornés de coquilles ou de perles, qui servent à contenir le lait et le beurre.

Le territoire occupé par ces populations forme un vaste triangle. Les limites en sont: au nord, Arkiko; au sud, une ligne reliant Gubbet-Kharab aux mines de soufre du Choa; à Touest, le contrefort des montagnes* de TÉthiopie centrale ; à Test, la mer Rouge.

Mceiirs et coulâmes des AanaKtl. — Le Donkali est un hommede stature moyenne, généralement bien proportionné, aux traits réguliers ; les yeux sont beaux et assez souvent bleu foncé ; les cheveux, ordinairement fins et bouclés, sont droits quelquefois ; les hommes les portent demi-longs et se rasent la nuque. Pour la bai*be, ils se la taillent généralement en collier, lorsqu'ils en ont, car un très grand nombre de Danakil ont la figure glabre, quoique les jambes soient très velues.

L'usage de se couvrir les cheveux d'une couche de graisse de bœuf est général chez eux. Le vêtement consiste en un pagne serré autour des reins et descendant jusqu'à la hauteur des genoux, une toge de couleur et de fortes sandales en cuir de bœuf.

Les armes des Danakil se composent d*un coutelas recourbé, porté à la ceinture, d'un bouclier rond en peau et d'une forte lance, arme d'estoc et non de jet, garnie à un bout d'un fer large et long et à l'autre bout d'un lourd talon de fer.

Le costume des femmes Danakil consiste en un jupon de peau tannée ou de cotonnade et une camisole en toile de coton bleu. Elles ont les cheveux tressés, se recouvrent la tête d'une pièce de coton bleu et portent aux chevilles, aux poignets, aux lobes des oreilles de lourds ornements de cuivre et des grains de verroterie,

Le Donkali vit en nombreuses tribus appelées kabils, dont

i. Au pluriel, Danakil. On les appelle aussi A far et Adal.

m LA FRANCE COLONIALE

le gouvernement est à la fois aristocratique et démocratique. L'autorité y est bien exercée par des chefs héréditaires, mais toutes leurs décisions sont soumises aux assemblées de la nation, dites kalam, et où toutes les affaires sont traitées : elles ne peuvent être exécutées qu'après avoir obtenu les suffrages de l'unanimité des membres présents. Les kalam exercent envers les chefs de tribus les droits de réprimande et môme de punition.

Les mœurs des Bédouins danakil sont sauvages et sanguinaires. L'étranger, chez eux, tant qu'il n'a pas lié amitié avec les membres de la tribu, peut impunément être assassiné. Tout meurtrier a le droit de se décorer d'une plume blanche qu'il porte au sommet de la tète et qu'il remplace plus tard par des anneaux en métal aux poignets et d'énormes boutons aux lobes des oreilles.

Officiellement les Bédouins danakil sont musulmans, mais ils ne pratiquent ni les prières, ni les autres cérémonies de rislam.

La langue des Danakil a nom afar. Cet idiome peut se rattacher aux autres idiomes éthiopiens. Un dictionnaire de cette langue a été publié, en ^840, par le Rév. G. W. Isenberg à Londres.

Les Danakil apprennent assez facilement à faire des travaux de manœuvres. Nous en avons employé à Obock jusqu'à deux cents, en 188i : on leur avait enseigné, en quelques jours, à se servir de la brouette, du pic et de la pelle de terrassier. Les Anglais en occupent à Aden pour le débarquement des navires, à bord desquels sont aussi embarqués quelques Danakil comme chauffeurs.

Sur le territoire d*Obock proprement dit, on compte sept tribus, divisées elles-mêmes en fractions plus ou moins nombreuses : les Takyil, qui habitent Obock; les Asmila, sur l'Atella, les Madelina, les Hassonba, les Aden-Sara, les Ab-Ammila, les Bédouitamila, qui comprennent quinze fractions. Sur le territoire de Tadjourah et Gobad, trois tribus : les Adaxl, administrés par le sultan de Tadjourah, les HassovJba, par Omar-Bourham, les Debéné, par le sultan Houmed-LoTta. Toutes ces tribus forment un total de 22 000 tètes, pouvant armer 6 000 guerriers.

Tadjourah, ainsi que les autres villes ou villages de la côte appartenant aux Danakil, a dû être fondé par des marchands arabes, qui établirent des comptoirs près des criques où ils trouvaient un abri pour leurs embarcations. Les Arabes qui

fondèrent Tadjourah, aussi bien que ceux qui ont fondé Reita ou Bailloul, s'étant alliés avec des filles danakil, ont créé une population aujourd'hui de sang donkali; mais elle doit à son alliage arabe des mœurs et des aptitudes toutes spéciales : fanatisme religieux, esprit mercantile, aptitude aux voyages sur terre et sur mer, et une organisation sociale particulière.

A la tète de ces villes se trouvent trois autorités, et elles portent, ce qui est à noter, le costume arabe au lieu du vêtement donkali. Ces autorités ont les titres pompeux de sultan, rizir, imam-cadi. Ce dernier est en même temps chargé de rinstruction publique, fonction dont il s'acquitte avec un zèle louable, car, à la différence des Bédouins qui sont tous illettrés, presque tous les citadins savent lire, écrire et compter en langue arabe.

Les fonctions de sultan et de vizir sont héréditaires, mais elles alternent entre elles : le vizir succède au sultan décédé, et l'héritier de celui-ci remplace dans ses fonctions le vizir devenu sultan. Ces sultans sont censés exercer une sorte de suzeraineté sur les tribus des Bédouins; il serait plus exact de dire qu'à chaque ville de la côte sont attachées comme clientèle un certain nombre de tribus de Tintérieur ou du littoral.

Toutes les villes danakil de la côte, étant plus désireuses de sécurité pour leur commerce maritime qu'attachées à leur indépendance nationale, avaient depuis longtemps reconnu la suzeraineté des Turcs, lorsque ceux-ci les cédèrent à l'Egypte. Les Bédouins, au contraire, n'ayant besoin d'autre protection que celle de leur lance, ont toujours refusé de reconnaître une suprématie étrangère.

Admtntstralton. — Jusqu'en 1886, notre colonie était administrée par un commandant militaire. Depuis elle a un gouverneur, qui est M. Lagarde, assisté d'un nombre très restreint de chefs de service ou d'agents. La justice y est rendue par un juge de paix à compétence étendue. La dépense de la colonie, pour 1893, est évaluée à 480642 francs. Le gouverneur s'est appliqué à employer le plus souvent possible les chefs indigènes et leurs sujets.

La garnison d'Obock, la seule du pays, se compose d'une demi-compagnie d'infanterie de marine et de quelques canon niers, le tout commandé par un lieutenant. La station locale comprend une canonnière, le Météore (4 canons), et un aviso, le Pingouin (2 canons).

Iite«iK lialitlés. — Obock est un port qui aura besoin

d*être amélioré. Les édifices publics sont, pour la plupart, des baraquements provisoires, ou des constructions très modestes, de fer ou de briques. U y a une grande factorerie, Poingdestreel Mesnier (charbons et vivres), une autre maison française, Nalin et G'«, un petit négociant français, trois grecs et douze maisons musulmanes (riz, vivres, étoffes).

On donne le nom, certainement prétentieux, de ville à Tadjourahy qui n'est que la réunion de quelques habitations construites avec des piquets et des nattes au bord de la mer. Ces huttes sont, il est vrai, grandes, proprement construites et bien aérées.

Une mosquée, une maison de douane et un fortin en maçonnerie constituent les édifices de Tadjourah ; les deux derniers ont été construits par les Égyptiens. Dans de beaux jardins, bien arrosés par des puits à bascule, poussent sous des dattiers une assez grande variété de légumes.

Tadjourah a deux ports et, suivant la mousson, les boutres mouillent au ras Ali ou à Tadjourah même.

La ville de Tadjourah a une population de 1 000 à i 500 habitants, dont un certain nombre, le tiers ou le quart, est étranger à la localité : on y rencontre des Arabes, des Indiens, des Juifs, des gens du Choa, etc.

A l'exception de quelques artisans forgerons ou bijoutiers, tous les Tadjourates sont en même temps marchands, conducteurs de caravanes, marins.

Outre Obock et Tadjourah, signalons les deux villages maritimes de Sagallo et Ambabo, où les caravanes vont s'organiser.

x\u petit port du cap Djiboutil, il y a quatre négociants : deux Français et deux Somàli.

Assurément, tout cela est encore bien modeste.

Utilité de cette colonie. — Notre établissement d'Obock peut et doit devenir :

1° Un port de relâche et de ravitaillement entre Suez et la Cochinchine et les autres possessions françaises de TExtréme- Orient;

2» Une colonie française ;

3<ï Un centre de commerce maritime ;

4« La tète de ligne d'une route commerciale vers l'Ethiopie méridionale.

1^ Obock port de relàcbe. — Il ne faut point I oublier : les Anglais à Aden ont, pendant la guerre franco-alle-

mande, interdit de vendre du charbon à des navires français. Ce seul fait, et il est historique, prouve surabondamment que, si la France ne veut point s'exposer, dans certaines circonstances données, à perdre dans rExtrême-Orient une situation laborieusement acquise, elle doit avoir un port à elle dans les parages mêmes où les Anglais ont reconnu qu'il leur était indispensable de posséder un établissement pour la sûreté de leur empire des Indes.

Le simple examen d'une carte suffit à démontrer qu'un port de relâche entre Suez et les Indes est tout aussi bien placé sur la côte d'Afrique que sur celle de TArabie. La situation d'Obock est bien supérieure, pour un port de refuge, à celle d'Aden : c'est l'opinion de tous les navigateurs qui connaissent le port anglais et la rade française.

Il ne faut que longer la côte d'Afrique de Massaouah à Gàrdafui, visiter Assah, Reita, Tadjourah, Zeilah,Berberahmême, pour reconnaître la grande supériorité d'Obock sur tous ces différents ports, tous plus ou moins ouverts aux vents du sud ou du nord.

Dans ces parages, soumis à l'influence des moussons de la mer des Indes, les vents sont périodiques et réguliers, plus ou moins impétueux ; ils soufflent constamment ou du sud ou du nord ; généralement du sud-ouest en été, ils tournent au nordest en hiver.

Le mouillage d'Obock, situé à la corne nord de la baie de Tadjourah et à l'intérieur du redan que forme le ras Bir, se trouve ainsi fermé à tous les vents qui soufflent du nord.

Les vents qui soufflent du sud sont sans effet sur la mer d'Obock, car elle est brisée et amortie par les îles, bancs et récifs qui se trouvent entre Obock et Zeilah, point qui est luimême abrité par un cap des vents du sud.

Le mouillage d'Obock, tel qu'il est, sans travaux, offre une rade close, abritée de tous les vents, où un grand nombre de navires de tout tonnage peuvent trouver en tout temps un refuge assuré.

Les ressources d'Obock, jusqu'à ces derniers temps, ont été celles d'une côte sauvage : de l'eau de très bonne qualité, du poisson, du gibier, de la viande fraîche, du bois.

^ Obock colonie française. — Obock ne sera jamais une colonie agricole; mais les ressources de son sol sont suffisantes pour permettre à des Européens de s'y établir dans de bonnes conditions.

On y trouve tous les matériaux nécessaires aux constructions : bois, argile, sable, pierre à chaux, moellons, pierres de taille.

Les terres arables et irrigables y sont en assez grande quantité pour fournir les légumes et fruits nécessaires à la consommation d'une importante population fixe et à Tapprovisionnement d'un grand nombre de navires.

Les pâturages de l'intérieur nourrissent de nombreux troupeaux ; ils s'augmenteront, d'après la loi de l'offre et de la demande, à mesure que les achats seront de plus en plus importants.

Les Européens établis à Obock pourront s'y livrer à plusieurs industries rémunératrices que nous allons énumérer.

Il sera facile de transformer en marais salants une partie notable des plages de notre possession; partout le sel aune valeur, mais à Obock on est aux portes des Indes et de l'Afrique centrale, ces deux grands marchés du monde pour le sel.

La pêche peut, elle aussi, devenir à Obock une industrie prospère : la côte est très poissonneuse; de tout temps les indigènes y ont fait sécher des poissons, surtout l'aileron d'une espèce particulière de requin, très abondante à Obock et qui serait l'objet d'un commerce important aux Indes pour la Chine. On pourra facilement saler du poisson; or, des quantités considérables de poissons salés venant de l'Arabie, des Indes, de Zanzibar sont consommées à la Réunion, Madagascar, Maurice. Dans cette dernière colonie la ration réglementaire des engagés indous comprend 250 grammes de poisson salé.

Avec du sel il sera possible d'installer des saladeros et de se livrer sur une grande échelle à l'exportation de viande conservée et des produits animaux, peaux, cornes, etc., etc.

On pourra aussi faire exploiter l'écorce et le bois même de certains arbres, tels que le mimosa et le palétuvier par exemple.

De produits minéraux, en dehors des matériaux de construction, il n'y en a pas de connus. On avait signalé la présence de la houille sur plusieurs points; vérification faite, on s'était trompé. Près d'Obock se trouvent des sources d'eaux thermales sulfureuses, qui indiqueraient la présence du soufre dans le sous-sol de la possession.

Nous avons vu, ci-dessus, que nos colons trouveront dans la population indigène d'Obock une partie des bras qui leur seront nécessaires.

LA. MER BOUGE i29

Au reste, deux factoreries françaises existent déjà à Obock.

3« Oboclc centre de comnierce marlttine. — La

mer Rouge et le golfe d'Aden sont sillonnés par de nombreuses embarcations indigènes dont quelques-unes sont de véritables navires (50, 80, 100 tonneaux de jauge) et qui se livrent à un commerce côtier d'une certaine importance. Il y a aussi dans les mêmes parages de nombreux pêcheurs de nacres, huîtres perlières, tortues.

Obock a été de tout temps fréquenté par de nombreux boutres arabes, venant de tous les points de la mer Rouge et de la mer des Indes; autrefois c'était dans ces mers le seul lieu où ils pussent relâcher et faire aiguade sans avoir rien à payer. Ils y viendront plus nombreux encore le jour où ils sauront qu'ils peuvent s'y livrer à des opérations commerciales suivies.

La première denrée que ces boutres demanderont à acheter ou à vendre, ce sera le riz. Car il est important de noter qu'à Aden le plus grand nombre des boutres arabes venant des Indes y sont chargés de riz; d'autre part, tous les boutres de la côte d'Afrique qui viennent à Aden y chargent du riz,

A Obock, le riz a pour le commerce maritime la même importance que le sel pour le commerce avec l'intérieur. Obock, aussi bien et mieux qu'Aden, peut devenir un centre commercial important. Si la colonie d'Aden a derrière elle l'Arabie, Obock a l'Ethiopie.

4<* Oboek tête de lli^iie d'une route commerciale vers rÉthtopte méridionale. — Prenons la carte et examinons le golfe de Tadjourah. Ce golfe, qui ne mesure pas moins de 100 kilomètres de profondeur, étant de toute cette côte le point où la mer pénètre le plus en avant dans les terres, est par conséquent le point naturel d'arrivée des caravanes du haut pays.

Le golfe de Tadjourah a la forme d'un estuaire et, en le voyant sur la carte, l'on cherche naturellement le fleuve dont les eaux ont dû le sculpter. Ce fleuve existe, c'est VAouache dont les eaux viennent se perdre aujourd*hui dans les lacs Aoussa à 60 où 70 kilomètres dans l'intérieur. A une époque relativement peu reculée, mais au moment où le lac Assal devait être un volcan en pleine activité, il y eut un soulèvement de terrain qui interrompit par un renflement les communications entre le fleuve et la mer. Les eaux de l'Aouache, ne pouvant plus s'écouler vers la mer, durent d'abord inonder la

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plaine relativement basse du Aoussa, et, au fur et à mesure du colmatage des bords de cette plaine, il s*est formé les lacs que nous voyons aujourd'hui.

Les caravanes pour aller à Ankober, capitale du Ghoa, suivent encore la vallée de TAouache, et, après les lacs, leur route se confond souvent avec Tancien lit du fleuve que Ton retrouve en partie, et elles débouchent sur la mer par Allouli et Sagallo. Là, elles trouvent, au milieu d'un pays plat, une riante oasis, de Teau, des pâturages, des arbres, parmi lesquels le palmier-dattier; en passant par Ambabo, elles arrivent î\ Tadjourah, qui est le dernier point de l'oasis, car après Tadjourah le terrain change: il devient niontueux et aride.

Relattons actaellen de Vadjourali avec l^Abjsfii- Bie. — Les Tadjourates se sont constamment regardés comme les vassaux du Ghoa, et ils n'ont jamais cessé de payer tribut aux souverains de cet Etat. Pour être également protégés sur mer et sur terre, ils s'étaient ainsi placés sous une double suzeraineté. Le Choa est le but de toutes leurs caravanes, et une grande partie de la population tadjourate a des maisons et de la famille dans les provinces frontières du Choa, notamment dans l'Argoba.

Malheureusement, et jusqu'à ces dernières années (cela durait encore en 1884), la ville de Tadjourah a été le centre d'un honteux trafic d'esclaves. Le roi de Choa actuel, Ménélick II, a bien interdit la traite dans ses États, mais les négriers contournent le Choa proprement dit et font en contrebande traverser les provinces musulmanes du royaume par leurs convois. La France saura mettre un terme à ce honteux état de choses.

Les Tadjourates exportent au Choa des tissus d'Europe et des Indes, des métaux, acier, cuivre, zinc, étain, argent, de la parfumerie, de la verroterie et de la bimbeloterie. Ils forment leurs caravanes de concert avec des Bédouins de l'intérieur qui, de leur côté, exportent au Choa du sel du lac Assal et du beurre fondu.

Ces caravanes se rendent à Chano et à Farré : là, l'impôt dû au gouvernement du Choa est payé en sel. Les Tadjourates (appelés Tegouri au Choa) vont à Aliemba, grand marché, où viennent se vendre une notable partie des produits du llarar, Djema, Kafîa, Ennerea, Nonno. Ils vendent leurs marchandises achètent de l'ivoire, du musc, du café, de l'or, des plumes, des peaux, et traitent par courtiers des affaires d'esclaves à livrer.

Les Bédouins échangent à Chano ou Farré leur sel et leur beurre fondu contre des produits manufacturés au Choa même : de la poterie, des étoffes de coton, des fers de lance et des lames de couteau.

Depuis 1882, les Français ont fait quelques opérations directes avec le Choa. Elles ont été limitées à des importations d'armes et de munitions de guerre et à des exportations d'ivoire, or, musc, etc.

Ce Qii*est pour nous l'Aby-ssInle. — Le Choa, avec son ancienne province de Harar, qui reste son annexe géographique, offre à notre commerce et à notre industrie autre chose que des affaires ainsi limitées. Il peut, avec ses trois millions de populations chrétiennes et civilisées, ses nombreux marchés, Aliemba, Boule-Orké, Djarso, Rogué, etc., en relation avec rÉthiopie jusqu'au Kaffa, actuellement tributaire du Choa, assurer un immense débouché à nos produits manufacturés et nous offrir les productions de son sol riche et fertile.

Le plateau central éthiopien peut se diviser en trois zones auxquelles correspondent des climats et des productions différentes. A ces zones les Éthiopiens donnent les noms de :

i*' Kollah : \es régions les plus basses, où se cultivent le coton, le mil, le café, la canne à sucre, le bananier. Les indigofères, cactus, euphorbes arborescents, y poussent spontanément. L'altitude des Kollah varie de 1 500 à 2 000 mètres. Les Kollah sont formées par de petites vallées recoupées en tous sens par des lits de torrents et de rivières.

2<* Ouïna-Daga (plateau à vignes), où se cultivaient, avant l'invasion musulmane, les vignes ; où se cultivent les céréales, teff, blé, orge, des plantes légumineuses et oléagineuses, des cognassiers, pêchers. Les cyprès, sycomores, oliviers et citronniers sauvages sont les arbres caractéristiques de la région. La Ouïna-Daga est formée d'une série de petits plateaux en terrasses.

3® Daga est le nom des plateaux les plus élevés, de ceux dont l'altitude dépasse 2 500 mètres ; là, se cultivent le blé et Forge; les stipées, les églantiers, les conifères y sont les plantes caractéristiques. Les Daga sont formés par de grands plateaux légèrement concaves, au milieu desquels l'on remarque des buttes gazonnées en forme de ballon.

A ces trois régions correspondent aussi trois faunes particulières : la première est caractérisée par l'éléphant, le rhinocéros, rhippopotame, le buffle, le caïman, le lion, le zèbre, la

panthère noire, le léopard, le chat musqué (civette d'Afrique), roryctérope. La deuxième Test par des antilopes, des gazelles, le golobe gonereza. La marmotte, un corbeau particulier à corps noir et à plumes blanches, qui lui font sur la tête comme une calotte de prêtre, certaines espèces d*antilopes dont une, le sass, a des poils forts et piquants, caractérisent la troisième région.

De même que les animaux sauvages, les animaux domestiques sont localisés. Les bœufs, les ânes, les chèvres sont communs aux trois régions, mais le cheval et le mouton ne prospèrent que sur la Daga.

Avenir de no» relation» avec l*Aliyssiiiie. — De ce qui précède, on doit conclure que nos colons d'Obock auront d'autres opérations à faire avec le Choa que d'y porter des armes et d'en retirer de l'ivoire et de l'or ; mais il faudra, avant tout, faire un effort pour créer entre le Choa et la côte un autre moyen de relation que celui, par trop long et coûteux, des transports par chameaux. Actuellement, il faut aux caravanes un mois pour aller de la mer au Choa, et les marchandises qu'elles transportent ont un fret à supporter variant de 2 000 à 2 500 francs la tonne.

Une route, un chemin de fer peuvent changer cet état de choses ; on peut plus facilement utiliser TAouache, qui est probablement navigable et certainement flottable des lacs Aouassa aux mines de soufre du Choa. Il n'y aurait donc qu'à réunir par une route, un chemin de fer ou un canal, ces lacs qui ne sont qu'à soixante ou soixante-dix kilomètres de la mer et ont une altitude positive de 300 mètres environ. Amsi pouvons-nous, avec une facilité relative et des dépenses minimes, mettre en rapport régulier et constant notre colonie d'Obock avec cet État de Choa, notre ancien allié, où déjà un certain nombre de Français ont résidé et résident, protégés par un traité qui a près de cinquante années de date et qui a toujours été religieusement observé par les rois de Choa ^

1. Traité politique et commercial entre le roi Louis-Philippe et Sahela- Sellc^sié, roi de Choa, et $e$ $uccet$eurs : o m •. ia t^„îc

Vu les rapports de bienveillance qui existent entre Sa Majesté Louis- Philippe, roi de France, et Sahela-Sellasié, roi de Choa. et ses successeurs ;

Vu les échanges et cadeaux qui ont eu lieu entre ces souverains, par l'entremise de M. Rochet d'Héricourt, chevalier de la Légion f honneur et décoré des insignes de grand du royaume de Choa, le roi de Choa désire alliance et commerce avec la France. .. ,^ «^-

Vu la conformité de religion qui existe entre les deux nations, le roi de Choa ose espérer que, en cas de guerre avec les musulmans ou

Il a été signé par SaheJa-Sellassié, mort vers 1849, Taïeul de Ménélik II, actuellement roi de Choa et, depuis 1889, négus ou empereur d'Abyssinie. Ménélik II, tout enfant, a reçu la bénédiction de Taïeul mourant. 11 semble avoir hérité de son goût pour les Français. Il a fait un accueil cordial à plusieurs de nos voyageurs, notamment Paul Soleillet et M. Borelli.

C'est Ménélik II qui écrivait à M. Jules Grévy, président de la République : « Nous n*en poursuivrons pas moins notre œuvre d'ouvrir et d'assurer à la science, au commerce et à l'industrie les routes qui de Choa conduisent dans les riches pays du sud. >

Ménélik II cherche à attirer auprès de lui les Européens; plusieurs sont établis depuis des années dans ses États.

Au Choa, la France a donc une œuvre importante à accomplir : aider au développement économique d'un peuple qui a une civilisation analogue à la nôtre, puisqu'il est chrétien et régi par un code inspiré du droit romain.

Paul Soleillet.

autres étrangers, la France considérera ses ennemis comme les siens propres.

sa Majesté Louis-Philippe, roi de France, protecteur do Jérusalem, s'engage à faire respecter comme les sujets français tous les habitants de Choa qui iront au pèlerinage et à les défendre, à l'aide de ses représentants, sur toute la route, contre les attaques des infidèles.

Tous les Français résidant au Choa seront considérés comme les sQjets les plus favorisés, et, à ce titre, outre leurs droits, ils jouiront de tous les privilèges qui pourraient être accordés aux autres étrangers.

Toutes les marchandises françaises introduites au Choa seront soumises & un droit de 3 pour 100, une fois payé, et ce droit sera prélevé en nature afin d'éviter toute discussion d'arbitrage sur la valeur desdites marchandises.

Tous les Français pourront commercer dans tout le royaume de Choa.

Tous les Français résidant au Choa pourront acheter des maisons et des terres, dont l'acquisition sera garantie par le roi de Choa; les François pourront revendre ou disposer de ces mômes propriétés.

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iU LA FRANCE COLONIALE

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