La France coloniale illustrâee
Les conquêtes coloniales et la colonisation, c'est-à-dire l'extension de la patrie au dehors, telle a été, après la guerre de 1870-71, la grande question politique suivie et aujourd'hui heureusement résolue.
Beaucoup y avaient vu pour la France un moyen de reprendre sa position prépondérante parmi les nations européennes, en agrandissant son influence commerciale et civilisatrice dans le reste du monde.
D'autres objectaient que les colonies coûtent souvent plus qu'elles ne rapportent; qu'elles n'ont plus aujourd'hui, grâce au libre échange et à la concurrence commerciale, la même valeur qu'autrefois, alors que les nationaux seuls avaient le droit ou le privilège de commercer avec les possessions d'outre-mer.
On répondait qu'une puissance politique de premier ordre, comme la France, a besoin d'une marine de guerre considérable, que les troupes de cette marine se recrutent dans les marines de pêche ou de commerce, et que celles-ci, pour être prospères, doivent être excitées et encouragées par des rapports plus fréquents avec des débouchés nombreux, s'abritant sous le drapeau tricolore.
D'ailleurs, la France, que l'on accuse d'inaptitude à la colonisation, a eu, au xvme siècle, les éléments sérieux d'un empire colonial aux Indes et en Amérique, et, sans les malheureuses guerres soutenues en Europe, peut-être serait-elle aujourd'hui ce qu'est l'Angleterre, maîtresse de 360 millions de sujets, bénéficiant d'un commerce qui compte par milliards, disposant d'une marine marchande dont l'importance est égale à celle de toutes les autres puissances européennes réunies.
Quoi qu'il en soit de cette controverse, on avouera que la perspective d'un nouvel empire d'outre -mer avait de quoi tenter de nouveaux efforts de notre part, alors que, comme bien d'autres nations, nous nous sentions trop à l'étroit dans la vieille Europe.
Aussi avons-nous vu chacune des puissances coloniales non seulement consolider ses possessions, mais les étendre partout où il y a eu possibilité. L'Espagne s'implantait sur la côte du Sahara et attendait l'occasion de s'agrandir au Maroc ; elle a défendu chaleureusement les îles Carolines contre les tentatives allemandes en 1891 , et récemment ses belles possessions des Antilles et des Philippines contre la rapacité des Américains, malheureusement sans succès (1898); le Portugal conserve de vastes territoires en Afrique ; la Hollande complète ses riches Indes orientales par l'annexion entière de l'île Sumatra ; la Russie avançait à pas de géant au cœur de l'Asie et en Chine , mais elle a été arrêtée par les Anglais au Tibet, en 1903, et par les Japonais en Corée et en Mandchourie, en 1904-1905.
D'autre part, l'Angleterre occupe l'Egypte pour assurer son empire des Indes, et elle se rapproche de la Chine par la conquête de la Birmanie. De 1890 à 1899, elle conclut avec diverses puissances des traités qui lui assignent en Afrique la domination sur la Nigérie, partie du Soudan central, le cours moyen du Zambèze, le Zanguebar septentrional, l'Ouganda et le bassin supérieur du Nil.
L'empire allemand aspire ardemment à devenir grande puissance maritime, et, soucieux du trop-plein de sa population, il ne se contente plus d'envoyer ses enfants dans les possessions d'autrui, aux États-Unis et ailleurs; voulant des terres à lui, il a su en peu de temps s'établir au Togo, au Cameroun, dans le Sud-Ouest africain, dans le Zanguebar méridional jusqu'aux Grands-Lacs, en Nouvelle- Guinée, donner même le nom de Bismarck à tout un archipel océanien, enfin acheter à l'Espagne les îles Carolines et Mariannes.
L'Italie, dernière venue, s'est implantée dans l'Abyssinie, dont elle possède encore la côte ou l'Erythrée, ainsi que la région orientale du pays des Somalis.
Les Belges eux-mêmes, ou plutôt le roi des Belges, Léopold II, par une initiative et avec un succès sans exemple dans l'histoire, sont parvenus en quelques années, grâce aux découvertes et à l'intelligence de l'explorateur anglais Stanley, à créer de toutes pièces l'immense État du Congo, quatre fois vaste comme la France. La Conférence tenue à Berlin en 1885, par quatorze des principales puissances du monde, en a consacré la neutralité et l'indépendance sous la souveraineté du roi Léopold. Elle a stipulé d'ailleurs la liberté du commerce et de la navigation, non seulement dans tout le bassin du Congo et du Niger, mais encore dans une zone
déterminée à travers l'Afrique centrale entre l'Atlantique et l'océan Indien. En 1908 enfin, les Chambres belges, acceptant la donation
royale, ont voté à une forte majorité l'annexion de l'État comme colonie à la Belgique, qui prend ainsi le cinquième rang parmi les puissances coloniales européennes, à l'exclusion de la Turquie, dont les possessions asiatiques sont partie intégrante de l'empire.
Hâtons- nous de dire que la France n'est pas restée en arrière dans celte chasse aux colonies, et que même elle en a pris l'initiative en 4881 par l'annexion de la Tunisie. Depuis lors elle a su profiter d'heureuses circonstances pour s'annexer en Afrique, outre cette contrée, le haut Sénégal, le haut et moyen Niger, la majeure partie du vaste Sahara, une partie de la Guinée, la côte de l'Ivoire, le Dahomey, le Congo occidental jusqu'au delà du Tchad, enfin Madagascar; en Asie, elle a acquis le Tonkin, l'Annam et le Laos oriental, qui, ajoutés à la Gochinchine et au Cambodge agrandi, lui présagent un établissement de premier ordre, avantageusement situé aux portes de l'immense empire chinois.
En somme, c'est la France qui a le plus grandement étendu son domaine colonial dans ces derniers temps. Alors que, en 1880, ses possessions se chiffraient par une population de 5 à 6 millions d'habitants sur un territoire de 1000000 de kilomètres carrés, aujourd'hui elle peut prétendre dominer, si elle le veut sérieusement, sur plus de 40000000 d'âmes, occupant un territoire vingt fois plus étendu que le sien propre.
Ces nombres se passent de commentaires : ils prouvent que la France a su reconquérir dignement la seconde place parmi les puissances coloniales d'Europe, tandis que, il y a trente ans, elle n'obtenait que le sixième rang, après l'Angleterre, la Hollande, la Russie, l'Espagne et le Portugal, sans parler de l'Empire turc.
Le tableau ci-après fait voir l'importance relative, en 1909, des diverses colonies et zones d'influence européennes, sous le triple rap-