II. — Diverses sortes de colonies
Mais d'abord, qu'entend-on par colonies? N'y en a-t-il pas de plusieurs sortes, et quels sont leurs caractères distinctifs?
Un peuple industriel, qui produit plus qu'il ne consomme, de même qu'une population trop nombreuse, qui se trouve à l'étroit dans sa patrie, cherche au dehors un débouché pour ses produits ou une patrie nouvelle pour l'exr édent de ses habitants ; il fonde ^les colonies.
De tout temps on a colonisé.
Le mot colonie s'emploie en plusieurs sens : il s'entend d'un certain nombre d'émigrants qui vont habiter et peupler un pays étranger. Dans ce sens, des colonies grecques se sont formées autrefois
en Italie, en France, en Afrique, et il y a actuellement des colonies et des colons français aux États-Unis, dans l'Argentine, etc.
Mais on désigne plus ordinairement aujourd'hui par colonies les possessions territoriales d'une puissance européenne en dehors de l'Europe.
Sous ce rapport, on distingue aujourd'hui les colonies d'exploitation et celles de peuplement.
1° Les colonies d'exploitation sont surtout celles dites à cultures, lesquelles ont pour objet les plantations de denrées qui exigent le climat tropical : coton, café, épices; elles demandent de puissants capitaux, et sont exploitées par des colons européens dirigeant le travail des indigènes ou des races propres au climat chaud : telles sont les Antilles, l'Indo- Chine, l'Afrique occidentale, le Congo, Madagascar, Bourbon.
« Il n'est pas nécessaire, dit M. Delaire, que la mère patrie ait à y déverser un excès de population : il suffit qu'elle y envoie des capitaux importants, des marins nombreux et des commerçants qui en reviendront enrichis. Telles sont les possessions des Portugais en Asie et en Afrique, la plupart de celles des Hollandais dans la mer des Indes, toutes les créations des Anglais en Orient, entre autres les trois belles créations d'Aden, de Singapour et de Hongkong. — Tels furent pour la France, à partir de Richelieu, les premiers établissements de diverses Compagnies sur la côte de Guinée, au Sénégal, à Madagascar, à Ceylan et dans les Indes, où nous conduisit une politique trop avide de gloire et de conquêtes pour être soucieuse des intérêts du trafic. »
2° Les colonies de peuplement sont de vastes territoires acquis pour des raisons politiques autant que commerciales. Situées sous un climat supportable pour notre race, elles sont susceptibles d'être peuplées de colons européens, tout en conservant plus ou moins leurs races indigènes ; telles l'Algérie et la Tunisie.
On fait, et avec raison, une place à part à l'Algérie, qui est comme un prolongement du territoire français. Toutefois, elle ne doit pas être assimilée à la métropole; car, à part la proximité, nos colonies de Bourbon, des Antilles, de la Nouvelle-Calédonie, peuplées de descendants de Français, ayant même des députés à la Chambre, sont dans le même cas que l'Algérie. L'Algérie est une colonie mixte, susceptible à la fois d'exploitation et de peuplement.
On appelait naguère sphères d'influence les vastes territoires que les puissances européennes, afin de s'éviter des conflits fâcheux, se sont partagés en Afrique, en 4890 particulièrement, sans avoir consulté les indigènes et sans que parfois les acquéreurs aient même entrevu les régions acquises.
C'est ainsi que la France a obtenu tout le Sahara occidental, entre l'Algérie et le lac Tchad, et le Soudan central. Aujourd'hui ces sphères d'influence sont en voie de colonisation, et comme telles assimilées aux colonies.
On pourrait se demander si les Européens ont bien le droit de disposer ainsi de territoires qui ne leur appartiennent pas, sans même consulter les chefs et les peuples indigènes.
Au point de vue du droit européen de la liberté reconnue entre puissances chrétiennes et civilisées, on répondrait négativement à cette question. Mais, en Afrique, il s'agit, espérons-le, non pas d'enlever aux gouvernements locaux leur liberté en ce qu'elle a de juste et d'humain dans son application, mais bien plutôt de traiter amicalement avec eux tout d'abord; puis de garantir les peuples contre les cruautés des instincts sauvages en pays nègres, et plus encore contre l'oppression des tyrans mahométans qui ont semé tant de ruines dans toute l'Afrique septentrionale, où ils se sont introduits depuis un millier d'années.
Des raisons politiques et commerciales se mêlèrent certainement à ces considérations d'ordre supérieur dans le partage du continent africain et dans la colonisation desdites sphères d'influence; mais en cela même les peuplades africaines profiteront, et il faut espérer qu'en somme il résultera plus de bien que de mal de cette ingérence européenne. Bien plus, la religion chrétienne, si nécessaire pour régénérer et civiliser les peuples, se servira, comme elle le fait déjà par ses admirables missionnaires et religieuses, des calculs humains pour régner tôt ou tard dans cette immense région des ténèbres morales et intellectuelles.