VI. — CONQUETE DE TOMBOUCTOU
Tombouctou est, comme chacun sait, la ville la plus renommée du centre de l'Afrique du nord-ouest. Situé à 15 kilomètres de la rive septentrionale du Niger, au point où ce grand fleuve tourne sa convexité vers le nord, cette ville de 10 000 âmes environ s'élève sur la limite des déserts du Sahara et des plateaux ou plaines plus fertiles du Soudan. Elle est au carrefour des routes de caravanes qui se dirigent au nord vers le
Vue de Tombouctou.
Maroc, l'Algérie, la Tunisie et Tripoli, tandis que la voie fluviale du Niger la met en relation avec le Sénégal à l'ouest, le Soudan central à l'est, et la Guinée au sud. De là son importance commerciale, politique et religieuse, qui fut considérable autrefois, et qui lui reviendra, suivant la prévision du voyageur Lenz (1879), lorsqu'une des puissances européennes y aura ramené la sécurité des transactions. »
Fondée vers le xne siècle, Tombouctou passa successivement sous la domination des États voisins arabe, mandingue, toucouleur et même sous celle du Maroc, qui la considérait naguère encore comme lui appartenant. Peu de voyageurs européens y sont parvenus, car l'intolérance de l'esprit musulman en défendit jusqu'ici les abords aux chrétiens. En 1824, la Société de Géographie de Paris promit un prix de 10 000 francs à celui qui y parviendrait et en donnerait une bonne description. Le major anglais Laing y arriva par la voie de Tripoli en 1820; mais il fut mas-
sacré à sa sortie de la ville, et ses papiers furent perdus. En 1828, le Français René Caillié y accéda par le Sénégal , avec une caravane et sous le costume musulman. Il y séjourna quatorze jours et put revenir par le Maroc. En 1853, le docteur allemand Barth, et en 1879, le voyageur autrichien Lenz, y arrivèrent également et nous en donnèrent d'exactes descriptions. En dernier lieu, deux marins français, les commandants Car on (1887) et Jaime (1890), amenèrent leurs canonnières dans les eaux de Kabara et de Koriumé, les deux ports de Tombouctou, sans pouvoir entrer dans la ville. Cet avantage était réservé à l'une des compagnies du colonel Bonnier, celle que commandait le lieutenant de vaisseau Boiteux, le premier officier français qui pénétra l'épée à la main dans la cité mystérieuse. Du reste, cette entrée fut plutôt une surprise qu'une prise militaire ; c'était un heureux coup de main favorisé par l'état d'anarchie qui régnait dans la ville, où la djemaa luttait contre l'ingérence des Touareg du désert.
Voici comment l'enseigne de vaisseau Aube raconte les incidents de la prise de Kabara, suivie de l'occupation de Tombouctou.
Prise de Kabara et de Tombouctou. — « Le 10 décembre 1893, nous étions arrivés à Kabara. Tandis, hélas ! que je restais à bord à deux kilomètres du village, le commandant (lieutenant Boiteux) avec dix hommes, — vous entendez : dix hommes, — se dirigeait vers ledit village. En approchant, il était reçu à coups de fusil ; chaque coup me frappait au cœur, me voyant inutile.
« Heureusement qu'à un moment donné j'aperçus des cavaliers touareg, arrivant au galop. A tout hasard je fis tirer les canons, et je pus, en envoyant à cette distance quelques obus, contribuer à la retraite de l'ennemi. Mon rôle, vous le voyez, a été peu brillant; mais j'ai fait ce que je pouvais, le devoir m'empêchant de faire autre chose.
« Kabara était pris par ce brillant coup de main. Donc tout l'honneur revient au commandant, qui a soutenu pendant une heure le feu de 100 à 150 combattants avec une poignée d'hommes. Vous pensez si j'attendais son retour avec impatience, et quelle joie fut la mienne quand, après deux mortelles heures d'attente, je le vis rentrer, n'ayant qu'un homme blessé au bras !
« Deux jours après, nous sommes partis pour Tombouctou , où l'on ne peut accéder par eau. J'étais au premier rang cette fois ; mais MM. les Touareg, étonnés (dans le vieux sens du mot : frappés de stupeur) du joli coup de Kabara, avaient filé, et nous sommes entrés dans la cité mystérieuse, n'ayant eu à tirer que quelques coups de canon sur des groupes de cavaliers fuyant dans le lointain sans essayer la plus légère résistance, les triples niais !
« Depuis lors, gardant Tombouctou contre un retour offensif, le commandant m'a envoyé dans les pays environnants pour recevoir les sou-
missions des chefs de village, ce que j'ai fait dans le chaland, m'arrêtant deçà, delà, pour palabrer avec les indigènes.
« Dans cette excursion, une seule aventure : une attaque, par une troupe de cavaliers, reçue comme il convenait. Pauvres diables ! Il y en a eu deux de tués ; les autres en fuite.
<r C'est là la civilisation que nous apportons avec nous ! Qu'elle s'impose, c'est mon vœu ; mais toute ma sympathie va aux Touareg, à ces fiers cavaliers qui tiennent sous leurs pieds tous ces nègres pusillanimes, et qui au
Le colonel Bonnier.
nombre de trois, — pas un de plus, — dictent leurs volontés à des villages ayant parfois plus de mille habitants ! Pillards, disons-nous. Oui, pillards ; mais la lâcheté des Soudanais n'est-elle pas pour eux une sorte d'encouragement et d'excitation ?
« Rions, pour finir gaiement. Dans ce même village, les Touareg avaient laissé un cheval. Ne pouvant l'emmener, ne voulant pas le laisser, je rassemblai mon infanterie (sept hommes), composée de quelques matelots noirs et de mes domestiques (nous faisons flèche de tout bois), et je leur dis : « Il faut tuer ce cheval. » La pauvre bête était à quarante mètres à peine. Pan ! le cheval lève la tête et nous regarde. Pan ! il se met à brouter. Pan! il va boire... C'était tout à fait risible. Nous y serions encore si, désireux de ne point brûler nos cartouches inutilement, je n'avais pris un fusil et n'avais étendu cette cible complaisante , le corps
traversé en long d'une balle. Vous voyez que mon infanterie est brillante et que je puis, en un combat, rééditer la scène d'opéra où il n'y a ni morts ni blessés. Heureusement que mon chaland porte un canon, et que j'ai bon œil... avec mon lorgnon. »
<r C'est long tout ça,... mais je recommencerai. » (Léon Aube.)
Quelques jours après, cet officier, fils de l'amiral Aube, était tué hors de la ville par les Touareg, et le colonel Bonnier lui-même subit un pareil sort dans une reconnaissance.
Massacre de la colonne Bonnier. — Le capitaine Philippe, commandant le poste de Tombouctou, écrit : « La colonne du colonel Bonnier arriva ici le 10 janvier (1894). Une fraction de la colonne est partie en reconnaissance vers un campement de Touareg, le 12 au matin, sous le commandement du colonel, avec le commandant Hugueny, tout l'état-major, la 5e compagnie et un peloton de la 11e. La colonne a été surprise, endormie, au campement de Dougoï, à deux heures au nord de Goundam, lequel est situé au sud-ouest de Tombouctou, à environ 50 kilomètres en amont de cette ville, sur un marigot communiquant avec le Niger.
« Des Touareg, montés et suivis de fantassins armés de lances et de couteaux, sont entrés par plusieurs côtés, culbutant la ligne des faisceaux en avant des tirailleurs, qui ne purent prendre leurs fusils.
<r Le capitaine Nigotte, blessé à la tête, a pu s'échapper et rejoindre un peloton laissé à plusieurs kilomètres en arrière, gardant les troupeaux de prise sous le commandement du sous-lieutenant Sarda. Il est entré ici le 17, rapportant la nouvelle, et ramenant un peloton composé d'hommes des 5e et 11e compagnies. Neuf officiers et deux sergents européens ont disparu, ainsi qu'un interprète, un sergent, six caporaux et soixante et un tirailleurs indigènes, d
Bientôt le colonel Joifre arrivait à Tombouctou, qu'il se hâta de mettre en état de défense.
Aujourd'hui les couleurs françaises flottent fièrement au sommet des plus hautes tours de la métropole du désert. En 1904, celui-ci a vu s'opérer au nord-est de la cité la jonction de deux expéditions françaises : celle du commandant Laperrine, partie de l'Algérie, et celle du capitaine Théveniaut, venue du Sénégal. Alors déjà la croix du Rédempteur du monde avait pénétré à son tour dans cette ville musulmane, grâce aux Pères Blancs, qui, sous la direction du R. P. Hacquard, trouvèrent les circonstances favorables pour y apporter l'Évangile du Christ.
Descente du Niger par le lieutenant Hourst. — De 1894 à 1896, diverses expéditions françaises parties de Garnotville, au nord du Dahomey, sous les ordres des officiers Decœur, Toutée, Baud, Ballot, avaient reconnu Pinterland jusqu'au Niger, de Badjibo à Say.
Mais, pendant ce temps, les Allemands partis du Togo et les Anglais
de la Compagnie du Niger faisaient à peu près les mêmes reconnaissances; tous signaient des traités avec les chefs indigènes. L'embarras est donc de bien établir la priorité et la valeur de ces traités, que les chefs cupides ne dédaignent pas de conclure à la légère successivement avec les représentants des diverses puissances.
Enfin l'acte principal de cette course au clocher, et celui qui assure le mieux àtla France la possession du bassin du Niger, au moins jusqu'à mi-chemin de Say à Badjibo, c'est la glorieuse descente du fleuve par le lieutenant de marine Hourst, à l'aide de trois chaloupes canonnières.
Lieutenant de vaisseau Hourst, explorateur du Niger.
Préparée en 1893, la mission Hourst fut suspendue par les événements de 1894, et c'est au mois d'août 1895 seulement que la reprise en fut décidée. Son chef, le lieutenant de vaisseau Hourst, est un Soudanais déjà connu par ses études hydrographiques dans le Tankisso et le haut Niger. Les quatre collaborateurs dont il a su s'entourer lui ont rendu les plus grands services : l'enseigne de vaisseau Baudry, le lieutenant Bluzet, le docteur médecin Taburet, enfin le R. P. Ilacquard,des Pères Blancs de Tombouctou, très versé dans la connaissance des choses et des langues africaines.
Toute la mission était réunie le 10 novembre à Koulikoro, après avoir réparé le chaland démontable le Jules- Davoust et les chalands l'Enseigne- Aube et Le Dantec. Arrivée le 12 novembre à Kabara, la mission en repartit le 23 janvier. Alors commença la périlleuse descente du Niger, faite à travers des eaux inconnues, au milieu de populations dont les dis-
positions étaient ignorées. A partir de Rheiga, la mission rencontra partout une opposition due surtout au fanatisme des marabouts, qui la dépeignaient comme l'avant-garde d'une colonne nombreuse. À Tosaye, le 27, la situation changea, grâce à la recommandation suivante donnée au commandant à Tombouclou: « Dis à tous que tu es le fils d'Abd-Ul-Kerim (Henri Barth). » On sait que l'illustre voyageur allemand a laissé des souvenirs vivaces partout où il a passé. En effet, l'hostilité se dissipa dès que M. Hourst, qui lui-même avait pris le nom arabe d' cr Abd-el-Kader », plus intelligible pour ces populations, se fut présenté comme le neveu de Barth.
On passa le 1er mars devant Bouroum, et les Tadmekket, qui n'avaient cessé de suivre la mission, furent remplacés dans cette surveillance par les Tinger Egedeche, qui manifestèrent des dispositions plus agressives. Le commandant dut même faire tirer par-dessus leurs têtes, et comme « pour leur gouverne », un obus Hotchkiss, qui produisit une vive impression; peut-être malgré les efforts du Père Hacquard, qui comprenait la nécessité d'éviter toute effusion de sang avant d'entrer chez les Aoullimiden, allait-on engager le combat, quand par enchantement toute cette bande fanatisée se dissipa par l'intervention d'un chef.
La mission Hourst arriva le 4 mars à Gao, où elle engagea les premières relations avec Madidou, chef des Aoullimiden. Le 8, elle était à Ansongo, village occupé par les Kel-Es-Souk, et rencontra en ce point les premières grandes difficultés de navigation: les rochers, les écueils, joints à un orage violent, firent échouer plusieurs fois V Enseigne- Aube.
Le 14 mars, à un coude brusque du fleuve, on se trouva tout à coup devant une longue ligne de brisants, que le Jules-Davoust ne put traverser sans recevoir une large déchirure; un des chalands se mit en travers du passage, ce qui obligea Y Enseigne- Aube à mouiller en plein rapide. La mission arriva à Say le 7 avril au matin, et y resta cinq mois et demi.
Le village de Say nous est déjà connu par les récits des récents explorateurs français qui y ont passé. 11 est situé sur la rive droite; mais, aux hautes eaux, un marigot le sépare de la terre ferme. Pendant le séjour de M. Hourst, il comptait une population d'environ 2000 habitants. Le commandant alla s'établir à un campement situé à six kilomètres en aval de Say, dans une petite île où il construisit un fortin auquel il donna le nom de fort Archinard. C'est là qu'il resta jusqu'au 15 septembre, et, comme la voie fluviale était la seule ouverte, ce fut celle qu'il prit.
La mission passa, le 24, à Giris, port d'Ilo, dont le chef vint je lendemain voir le commandant et lui demander... du Champagne! Le 2 octobre, elle arrivait à Boussa, où périt par trahison en 1806, au milieu des rapides, le courageux docteur écossais Mungo Park, le découvreur du Niger, qu'il descendit depuis la Sénégambie.
Le 10 octobre, le commandant Hourst rencontra le premier poste anglais à Leaba. Le lendemain, la mission passa à Badjibo devant le fort
construit par le commandant Toulèe; le poste d'Arenberg, que les Anglais ont occupé et qu'ils appellent fort Taubman-Goldie. Elle arriva le
Capture de Samory par la troupe du capitaine Gouraud.
13 octobre à Akassa, après un voyage de 2200 kilomètres, accompli en neuf mois. Elle a dressé la carte hydrographique au 50000° de Tombouc-
tou à Boussa, d'après des points astronomiques. Grâce aux travaux de MM. Garon, Lefort et Hourst, nous avons donc actuellement une carte complète du Niger sur 3000 kilomètres. Aussi bien les trois quarts du bassin de ce fleuve sont devenus possession exclusive de la France, depuis le traité de délimitation conclu avec l'Angleterre en juin 1898.
Capture de Samory. — Samory, surnommé le « Napoléon noir j> et « PAbd-el-Kader du Soudan », fut pendant vingt ans le plus redoutable ennemi de la France dans les régions du haut Niger.
Longtemps le colonel Borgnis- Desbordes, puis le colonel Archinard le pourchassèrent sans pouvoir l'atteindre. En 1894, l'expédition du colonel Monteil, qui lui infligea d'abord de sanglants échecs, ne put lui enlever la ville de Kong, dont il s'était emparé. Enfin, en 1898, les mesures prises par le colonel de Trentinian, gouverneur du Soudan, eurent plus de succès.
Au lieu de lancer contre lui une forte colonne qu'il eût pu éviter, le colonel Audéoud forma une série de petites colonnes commandées par le lieutenant-colonel Bertin, les commandants Pineau et de Lartigue, qui pourchassèrent sans retard Samory et ses bandes. Surpris par la rapidité de ces attaques multiples, Samory dut s'enfuir sur les territoires de la république de Libéria. Mais il ne pouvait y tenir longtemps, et bientôt il dut tenter de reprendre l'offensive. A la vérité, il essaya à ce moment d'obtenir la paix, sans doute pour gagner du temps. Mais ses propositions ne furent pas acceptées, et, le 9 septembre 1898, une petite colonne , commandée par le lieutenant Wœlffel, surprenait les sofas au moment où ils allaient traverser le fleuve Cavally, près de Nzô. Accueilli à coups de fusil, Wœlffel les attaqua et les rejeta dans un marigot profond; 2000 déposèrent les armes. Le même jour, Sara N'Keni Mory, fils de Samory, cherchait à surprendre nos troupes; mais il fut repoussé. Après cette victoire, 30000 hommes firent leur soumission.
Samory était démoralisé; nos troupes, au contraire, excitées par la victoire, ne demandaient qu'à en finir avec lui. Profitant du succès du lieutenant Wœlffel, une petite colonne, commandée par le capitaine Gouraud, parvint à surprendre dans les premiers jours d'octobre le campement de Samory et à s'emparer de l'almamy, de toute sa famille, de ses chefs de bande et de ses sofas. Ainsi finissait heureusement, en 1898, la longue série des campagnes militaires du Soudan, commencées par Faidherbe en 1857 au Sénégal.
L'ère des conquêtes est donc close dans ces régions , et doit faire place à celle de l'occupation pacifique et civilisatrice.
Historique. — Nul doute que les négociants français de Dieppe et de Rouen, en même temps que les Portugais, n'aient fréquenté les côtes de Guinée, aussi bien que celles du Sénégal, dès le xive siècle.
Ainsi que le dit M. Gaffarel, « en septembre 4365, quelques marchands de Rouen s'associèrent avec ceux de Dieppe et firent partir quatre vaisseaux. Les deux premiers avaient mission d'explorer les côtes depuis le cap Vert jusqu'au Petit- Dieppe et d'y charger des marchandises. Les deux autres devaient pousser plus avant et découvrir de nouveaux pays à explorer. Ce second voyage fut également heureux. Au bout de sept mois, les deux premiers navires étaient de retour à Dieppe avec beaucoup de cuirs, de poivre et d'ivoire. Des deux autres navires chargés d'explorer de nouveaux pays, le premier s'arrêta sur la côte qu'on nomme aujourd'hui Côte du Poivre, et dans un village appelé Grand-Sestre, auquel les matelots donnèrent le nom de Paris. Ce navire ramassa si vite une telle quantité de cette précieuse denrée, qu'il ne voulut pas s'exposer à compromettre une aussi riche cargaison en poursuivant son voyage, et revint à Dieppe. Le quatrième navire longea la Cote des Lents et arriva à celle de l'Or. L'or était en poudre. Les indigènes en ramassent encore de nos jours dans les cours d'eau qui descendent des monts Kongs.
« La nouvelle de ces découvertes, la facilité des échanges, la certitude de s'enrichir à peu de frais, excitèrent les Dieppois. En peu de temps, de véritables comptoirs, des loges, comme nous dirions aujourd'hui, s'élevèrent sur toute la côte de Guinée. Les indigènes, attirés vers nos compatriotes par la facilité de leurs mœurs, par leur entrain sympathique, par leur absence de morgue, apportaient en abondance à ces loges l'ivoire, la poudre d'or, le poivre, les plumes d'autruche, les peaux de bêtes féroces, que les Normands vendaient en France à des prix exorbitants. Peu à peu des relations régulières s'établissaient. Les indigènes apprenaient même notre langue, et accueillaient avec empressement tous ceux de nos compatriotes qui n'hésitaient pas à s'enfoncer dans l'intérieur du pays...
<l En 1380, quelques armateurs de Dieppe et de Rouen, voyant que la concurrence diminuait leurs profits, résolurent un nouveau voyage d'exploration. En décembre, le navire qui portait le beau nom de Notre-Dame
de Bon-Voyage était déjà sur la Côte de l'Or; neuf mois après il était de retour à Dieppe, chargé de poudre d'or. La voie était ouverte. Il ne restait qu'à s'y engager résolument.
On s'y lança, en effet, et cela avec un tel profit que des comptoirs permanents y furent établis presque dès l'abord. Mais les guerres civiles et étrangères du xve au xvue siècle entravèrent singulièrement ces fructueux voyages de nos compatriotes, voyages qui tombèrent même dans
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Carte des côtes de Guinée.
l'oubli au grand avantage des Portugais. Ceux-ci s'avancèrent jusqu'au fleuve Orange, donnant à toute la côte africaine ce nom de Guinée (Ginera), qui désignait d'abord le pays des Bambaras du Moyen -Niger. Il est aujourd'hui porté politiquement par la colonie portugaise du Rio Grande et par notre ancien district sénégalais des Rivières du Sud, avec ses annexes du Fouta-Djalon et du Haut-Niger.
Notre colonisation guinéenne ne reprit vie qu'en 1685 par la création de la Compagnie de la Guinée, qui disparut à son- tour en 1720. Le commerce fut continué néanmoins par les négociants de Bordeaux et de Rouen ; mais, chose triste à dire pour notre pays et pour d'autres, le principal article d'exportation africain était les esclaves nègres, que l'on transportait dans les colonies d'Amérique pour y travailler aux plantations. Enfin, sous la Révolution et l'Empire, presque tous nos comptoirs guinéens furent abandonnés.
Ce résumé historique s'applique en général à toute la côte située au sud du Sénégal et dont plusieurs fractions sont dénommées, d'après les produits qui caractérisaient jadis leur commerce: Côte du Poivre, Côte de l'Or, Côte de l'Ivoire, Côte des Esclaves. Ajoutons quelques détails exclusivement relatifs à notre colonie de la Guinée. Son littoral était à peine occupé par les Portugais au commencement du siècle dernier; jusque-là les Européens s'étaient contentés de naviguer sur les marigots sans pénétrer dans l'intérieur, sauf quelques rares voyageurs qui osèrent s'aventurer jusqu'au Fouta-Djalon, sans aucun résultat, du reste, pour le commerce. Jusqu'en 1880, il y eut encore peu d'explorateurs qui visitèrent l'intérieur; tels sont Mollien en 1818, René Caillié en 1827, Hecquard en 1850, Lambert en 1860, Zweifel et Moustiers, qui, en 1879, découvrirent les sources du Niger. C'est pendant le dernier quart de siècle qu'ont eu lieu des explorations nombreuses, entre autres celles de Bayol et Noirot, Plat, Beckmann, Madrolle, Paroisse, Briquelet; c'est surtout grâce à ces explorations ou expéditions militaires, que la Guinée française est aujourd'hui connue et occupée.
Comme résultat politique, des traités de protectorat conclus à diverses époques, depuis 1865, avec les « rois » indigènes, ont dûment assuré la suzeraineté française sur toute la région occidentale, dite des Rivières du Sud. Cette dénomination était donnée jadis par les marins et les traitants à l'ensemble des estuaires qui s'ouvraient sur la côte au « Sud » de la Gambie, alors qu'on ne savait pas encore si ces estuaires étaient des embouchures de cours d'eau ou de simples bras de mer. Administrativement, elle ne s'applique depuis 1883 qu'aux territoires français s'étendant entre la Guinée portugaise et le Sierra Leone anglais; la Casamance, qui faisait partie desdites Rivières ou <r rios », est restée unie au Sénégal.
Quant à la région centrale de la colonie, le Fouta-Djalon, où les Foulahs mahométans dominent depuis plus d'un siècle, comme les Mandingues dominent à l'ouest, il était sous notre protectorat nominal depuis 1881 ou, suivant une autre version, depuis 1888; il n'est entré effectivement sous notre suzeraineté qu'en 1896 par le traité définitif signé à Timbo avec l'almamy, ou chef politico-religieux. C'est aussi à cette époque que ledit Fouta-Djalon et, à l'est, le Haut-Niger, d'où venait d'être chassé notre ennemi Samory, ont été réunis aux Rivières du Sud pour ne former qu'une seule et même colonie, la Guinée française.
Géographie physique. — La Guinée française comprend trois parties distinctes: les Rivières du Sud, le massif du Fouta-Djalon, d'où descendent le Sénégal et la Gambie, et le bassin du Haut-Niger. Approximativement, elle dessine une surface rectangulaire, rétrécie vers le milieu, qui est occupé par Timbo; elle mesure environ 800 kilomètres de l'est à l'ouest, et 400 kilomètres du nord au sud. Comme limites, à l'ouest l'Atlantique et la Guinée portugaise, au sud le Sierra Leone anglais et le
Libéria, au nord et à l'est nos colonies du Sénégal, du Haut-Sénégal-et- Niger, de la Côte de l'Ivoire.
La côte se dirige du nord -ouest au sud -est, en décrivant une légère courbe d'environ 300 kilomètres de développement. Elle est déchiquetée par un grand nombre de petites baies et d'estuaires, séparés par des pointes souvent escarpées: indentations qui correspondent, en général, aux vallées et contreforts occidentaux du massif fouta-djalonnais. De plus, la côte est bordée d'îles d'alluvions , dont l'une contient même le cheflieu de la colonie, Gonacry, et a pour voisines les îles Los, cédées en 1904 par l'Angleterre.
La région bordière de ce littoral est composée de terres basses et marécageuses, sillonnées d'un réseau inextricable de fleuves et marigots, aux rives couvertes de palétuviers. Mais à mesure qu'on pénètre dans l'intérieur du pays, les sites charmants se multiplient. Le sol se relève d'abord en pente douce, puis en gradins successifs jusqu'au sommet du Fouta- Djalon, et cela dans la parure de la plus admirable végétation tropicale.
Le Fouta-Djalon est l'une des régions les plus importantes de l'Afrique occidentale, à cause de sa grande fertilité et de ses richesses minérales, de son beau climat, de sa structure qui en fait une position stratégique de premier ordre, enfin parce qu'il est comme le cœur de cette vaste région par ses sommets, qui aspirent l'eau du ciel et la refoulent en tous sens dans ses vallées. Le massif en lui-même est surtout composé de baôoual, plateaux peu accidentés dont l'altitude moyenne est de 1200 mètres, et l'altitude suprême de 1340 mètres au mont Daro. Les érosions météorologiques en ont fait une sorte de chaîne de 300 kilomètres , s'allongeant du sud au nord et dont le versant occidental , nous l'avons vu, s'abaisse doucement, tout en étant profondément sillonné par les cours d'eau qui descendent à la mer, tandis que le versant oriental tombe presque à pic sur la haute Gambie et le haut Sénégal. Géologiquement, il est formé de roches cristallines, granit, gneiss, grès primaires, qu'entourent des roches plus récentes.
Le bassin du haut Niger est aussi une succession de plateaux peu élevés, coupés de nombreuses vallées très fertiles, saines et boisées. Les massifs les plus élevés sont, au sud-est, ceux de Kouranko et de Konian, qui dépassent 2000 mètres.
Presque tous les cours d'eau de la Guinée française descendent du massif du Fouta-Djalon; mais aucun d'eux n'est une bonne artère navigable, à cause des nombreux rapides et cascades, ou encore, pour les rivières du Sud, à cause de la barre qui sévit sur la côte. Citons, parmi ces dernières, les Rios Compony ou Gogon , Nanez et Pongo ; la Mellacorée n'est qu'un médiocre estuaire. La Grande-Scarcie a son cours supérieur seul entièrement français, puis elle sert de frontière avec le Sierra- Leone, où elle pénètre. A l'est du Fouta-Djalon, naissent la Gambie, le Bafing , branche
maîtresse du Sénégal, qui circonscrit les environs de Timbo; le Tinkisso, qui se jette dans le Niger en amont de Siguiri. Le grand « fleuve des Noirs » jaillit lui-même, par 350 mètres d'altitude, sur les confins de la Guinée, où il coule d'abord vers le nord jusqu'en aval de Farana, chef-lieu de cercle; puis il tourne brusquement à l'est et, à Kouroussa (300 mètres), où commence la petite batellerie, il s'engage dans son long voyage au nord-est.
Dans la région maritime, humide autant que chaude, le climat est malsain et débilitant, surtout dans la saison pluvieuse. Le Fouta-Djalon, au contraire, grâce à son altitude élevée, jouit d'un climat tempéré et relativement très sain. Le thermomètre y dépasse rarement 30° et se tient le plus souvent entre 20° et 28°. C'est, à ce point de vue, la partie de notre Afrique occidentale la plus favorable à la colonisation. Le Haut- Niger a aussi un bon climat, mais plus chaud.
Productions et commerce. — Les minéraux de la Guinée ne sont pas bien connus ; on présume cependant que le Fouta-Djalon et le Haut-Niger renferment de nombreuses mines de fer et même des mines d'or. On peut y joindre les sources thermales (32° à 45°) sulfatées calciques des environs de Kadé, bourgade du Fouta.
La flore forestière, très belle, comprend, comme celle du Sénégal, beaucoup d'essences de construction et d'ébénisterie; mais elle ne se développe qu'au delà de la zone côtière des mangliers, arbres si curieux par leurs racines aériennes. Les forêts sont, avec les autres produits agricoles, la véritable richesse du pays. Parmi les principales récoltes se trouvent le caoutchouc, la gomme copale, les huiles d'arachide, de sésame et de palme, le café dit du Rio Nunez, estimé presque à l'égal du moka, la noix de kola, le coton, la canne à sucre, l'indigo, la banane, l'ananas et autres fruits; le mil, le riz, le maïs, la patate douce. La vigne croît à l'état sauvage. Le sol si fécond pourrait se prêter à une culture très rémunératrice des plus précieux de ces produits.
Les animaux sauvages sont de mêmes espèces qu'au Sénégal: nombreux singes dans les forêts, hippopotames et crocodiles dans les cours d'eau côtiers, serpents venimeux ou inoffensifs, oiseaux au plumage éclatant et varié, etc. En fait à' animaux domestiques, le bœuf domine, principalement au Fouta-Djalon, pays d'élevage; puis ce sont le mouton, la chèvre et le porc; le cheval, qui s'acclimate très difficilement, pourrait être remplacé avantageusement par l'âne.
Le commerce consiste surtout dans l'échange des produits indigènes avec les marchandises européennes. Jusqu'à présent les caravanes seules apportaient les produits de l'intérieur aux factoreries de la côte. Ce moyen de transport, dispendieux et lent, est aujourd'hui en partie suppléé par le chemin de fer qui, de Gonacry, atteindra sous peu le Niger à Kouroussa, où commence la batellerie. Aussi les transactions, qui étaient à peine de 10 millions de francs en 1896, ont-elles plus que triplé en dix
ans. La France n'entre que pour un quart dans ce trafic, qui comprend à Y importation des cotonnades anglaises, des denrées de consommation, des objets d'ameublement, de la houille, et à Y exportation du caoutchouc, de la gomme, des huiles et fruits oléagineux, des noix de kola, des peaux de bœufs, des animaux vivants.
Ethnographie. — On estime très approximativement à 500000 les habitants des Rivières du Sud; à 600000 ceux du Fouta-Djalon et peutêtre à 400000 les naturels du Haut-Niger. Dans la partie occidentale dominent les Mandingues Soussous; jadis tous idolâtres, ils sont devenus musulmans, sauf la branche des Bambas, mais n'en continuent pas moins à adorer les astres et les animaux. Les Foulahs ou Peuls, à qui appartient la suprématie du Fouta-Djalon, sont plus civilisés que les tribus soussoues qu'ils ont dépouillées. Ils sont également disciples de Mahomet, comme aussi, sans doute, les Malinkés et les Djalonkés du Haut-Niger. Naturellement les dialectes soussou et foulah sont les plus répandus.
L'organisation politique indigène du Fouta-Djalon est la plus remarquable. Cet État se compose de pays tributaires et de 10 provinces ou dioualé, dirigées chacune par un alpha, relevant de Yalmamy , ou chef suprême, et de son conseil. Il dispose de 25000 guerriers armés de fusils à pierre. Le chef-lieu est Timôo, jadis plus important, et la ville sainte, Fougoumba, qui en est voisine.
Pour ce qui concerne notre administration, la Guinée française est divisée en cercles, ayant chacun un administrateur qui relève du lieutenant-gouverneur résidant à Gonacry. Au point de vue de l'évangélisation, le territoire actuel est réparti entre les Pères du Saint-Esprit, qui en ont la très grande part, les Pères Blancs et les missionnaires africains de Lyon.
Conacry, ou Konacry, dans l'île côtière de Toumba, est la principale localité de la colonie, dont elle est le chef-lieu. C'est une ville maritime très prospère qui, surgie de terre en 1888, compte déjà environ 20000 indigènes et quelques centaines de blancs. On pourra y établir un excellent port. Elle est reliée au continent par un pont métallique, tête de ligne d'une route carrossable et surtout de la voie ferrée qui la reliera au Niger navigable. C'est le poste le plus sain de la côte et une importante position stratégique. On y remarque une église catholique, le palais du gouverneur, l'hôtel du télégraphe, l'hôpital, les maisons de nombreux agents commerciaux. Un faubourg appelé Newtown est peuplé d'Anglais.
Les autres centres commerçants de la côte sont, du sud au nord : Benty, où, en raison de la proximité du Sierra -Leone, on parle surtout l'anglais; — Dubréka, avec des factoreries françaises, anglaises, allemandes; — Boffa, qui renferme une mission catholique; — Boké, qui possède le monument de René Caillié, en souvenir de son départ pour la traversée du Soudan et du Sahara. — A l'intérieur, se trouvent diverses localités. Timbo, entre les sources du Bafing et le massif du Fouta-
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Djalon, est la résidence de l'almamy et de l'administrateur français de ce pays. Dépeuplé depuis notre occupation, il est resté toutefois un centre commercial et, comme tel, sera réuni par un embranchement à la grande ligne ferrée de Konacry au Niger. — Dinguiray , non loin du Tinkisso, est une ancienne capitale qui compte plus de 3000 habitants. — Kouroussa, sur le Niger, est appelé à devenir important comme terminus du ci-devant chemin de fer et point de départ de la navigation fluviale. Il est protégé par un fort, ainsi que Siguiri, en aval, au confluent du Milo, et, sur cette rivière, Kankan, devenu chef-lieu de cercle, après avoir été complètement détruit par Samory. — Au sud, Bissandougon fut quelque temps la capitale de ce fameux guerrier noir ; nos troupes s'en emparèrent en 1891.
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Historique. — Cette colonie s'étend sur la partie du littoral guinéen appelée autrefois Côte des Dents, à cause de son produit principal, l'ivoire, dans les anciens trafics. Rappelons que vers 1365 les marins dieppois fondèrent sur cette côte des comptoirs florissants, puis que les relations cessèrent jusqu'au xvne siècle, où le commerce des esclaves vint se mêler avec celui de l'ivoire et de l'or. Les premiers droits d'occupation officielle de la France remontent à 1842, époque où le commandant Bouèt-Willaumez signa des traités avec le roi Amatifou, qui nous céda le territoire d'Assinie, et le roi Piter, qui nous accorda celui de Grand -Bassani et le droit d'établir un poste à Dabou, sur la lagune d'Ébrié. Évacués après 1870, pour être remis à un négociant rochellois, les postes furent réoccupés en 1883. Mais c'est de 1888 que date véritablement la colonie, à la suite du remarquable voyage opéré par le capitaine Binger dans le pays inexploré de Kong, d'où il gagna Grand -Bassam en descendant le Comoé. Binger devint peu après le gouverneur de la colonie qu'il avait fondée, mais dont nous étions loin d'avoir pris effectivement possession, surtout dans le pays de Kong lui-même, ravagé par les sofas de Samory. L'expédition du colonel Monteil, dirigée en 1893 contre l'almamy, n'eut aucun résultat : ainsi qu'on Ta vu, cinq ans de guerre devaient encore se passer avant la capture de l'Abd-el-Kader du Soudan.
Géographie physique. — Située sur la partie nord-ouest du golfe de Guinée, entre 3° et 7°30' de longitude occidentale, la Côte de l'Ivoire est bornée à l'est par la Côte de l'Or, à l'ouest par le Libéria, au nord par nos colonies de la Guinée et du Haut- Sénégal- et-Niger. La superficie peut être évaluée à 330000 kilomètres carrés. Le littoral, partout bas, décrit une courbe régulière entre ses deux rivières limitrophes, le Tanoé
à l'est et le Gavally à l'ouest. Il est formé dans sa moitié orientale par un étroit cordon séparé du continent par un long système de lagunes (Lahou, Ébrié, Aby), où se jettent généralement les cours d'eau et qui communiquent avec l'Océan par des passes ou gratis. L'accès de la côte est partout assez difficile, à cause du phénomène de la houle ou barre. Sur le littoral même commence l'épaisse forêt guinéenne, formant une zone de 300 kilomètres de largeur, laquelle s'élève par terrasses vers l'intérieur. Au delà s'étend la région découverte de la brousse, c'est-à-dire des hautes herbes; c'est un ensemble de plateaux contenant bon nombre de massifs isolés et de chaînes de collines : à l'est, les monts Komono atteignent \ 450 mètres, et les collines de Kong 1 800 ; à l'ouest, le mont Nimbo aurait 2000 mètres.
Tous les fleuves de la colonie ont une direction générale du nord au sud. Les principaux sont, de l'est à l'ouest : le Comoé, qui traverse le pays de Kong et finit à Grand -Bassam, étant navigable en chaloupe depuis Attacrou, sur 200 kilomètres; le Ba?idama, qui passe à Tiassalé, important marché de caoutchouc où s'arrête la navigation (90 kilomètres), et finit au Grand-Lahou ; — le Sassandra, ou rivière de Saint-André , coupé de chutes et néanmoins bordé de nombreux villages; — le Cavally , navigable pour un petit vapeur sur 80 kilomètres.
La colonie, dont le littoral est bas et insalubre, a deux saisons sèches, les plus favorables quoique les plus chaudes, et deux saisons pluvieuses, en mars-juillet et octobre- novembre, produisant l'anémie et la fièvre chez l'Européen. Dans la forêt épaisse et sombre, l'air sursaturé rend la respiration pénible; mais sur les plateaux découverts, l'air est pur et la fraîcheur relative des nuits permet un repos réparateur.
Productions naturelles. — D'après le colonel Marchand, « on peut dire que le Baoulé est un placer. » Les pluies, en désagrégeant les cailloux de quartz aurifère, entraînent l'or dans les rivières, où les indigènes le ramassent.
La végétation est très puissante. Les bois de construction et d'ébénisterie sont nombreux dans la forêt; mais la difficulté du transport et de la main-d'œuvre forme un grand obstacle à leur utilisation. Parmi les plantes alimentaires, citons l'ananas, la banane, la canne à sucre, le palmier-élaïs, qui fournit non seulement l'huile à manger, à brûler, à oindre les cheveux et la peau, mais encore des feuilles pour faire les nattes, et la sève ou vin de palrns. Les plus importantes cultures indigènes sont le riz, le maïs, l'igname et la patate. Mais le caféier, le poivrier, le vanillier viennent aussi très bien, et les lianes à caoutchouc sont répandues partout, de même que le cotonnier; toutefois les nègres tissent peu le coton, qu'ils remplacent par l'écorce du ficus pour la confection de leurs pagnes.
Les animaux sauvages sont les mêmes qu'au Sénégal , sauf qu'on n'y trouve pas le lion, la girafe, l'âne et quelques autres. Il est très difficile
COTE DE L'IVOIRE
d'acclimater le cheval, alors que le bœuf, la chèvre et le mouton sont communs. Les basses- cours ne contiennent que des poules.
Ethnographie. — On estime la population de la colonie à 900 000 individus. Dans la forêt, les indigènes sont indolents, autant par le fait du climat que parce qu'ils y trouvent presque sans travail ce dont ils ont besoin : ils sont grossiers fétichistes et pratiquent même les sacrifices humains. Dans la brousse, le peuple est aussi foncièrement fétichiste, bien que travaillé depuis longtemps par la propagande musulmane des colporteurs dioulas. Mais ici les indigènes sont industrieux; ils cultivent
Poste français d'Assinie.
fort bien le sol, élèvent des constructions en pisé et vivent en communautés presque policées. En fait d'esclavage, ce qui existe surtout dans la contrée c'est la captivité domestique, comparable à l'état des serfs du moyen âge. L'administration française ne saurait supprimer tout d'un coup cet état de choses; elle ne peut non plus que réglementer le portage à dos d'hommes, où trop souvent les coups de fouets sont distribués aux porteurs. De son côté, la charité chrétienne interviendra utilement pour rendre le maître plus bienveillant et le serviteur plus docile; mais, hélas! combien lentement! Ainsi il n'y a que deux missionnaires catholiques à Coroco, à six cents kilomètres de toute autre station. Enfin notons diverses tribus plus connues du littoral : à l'est, les Agnis, les intelligents Jacks-Jacks, qui servent d'intermédiaires entre les Européens et les indigènes de l'intérieur; à l'ouest, les Kroumen, laborieux et doux, qui sont à peu près les seuls chez qui n'existe pas l'esclavage.
Administration. — La colonie de la Cote de l'Ivoire est administrée
par un lieutenant-gouverneur, résidant à B inger ville , sur la"*rive nord de la lagune d'Ébrié. Elle se divise en cercles, dont chacun égale au moins dix de nos départements et que dirige un commissaire centralisant des fonctions multiples, mais qui en fait, on le comprend, a peu d'influence. Un exemple : les lagunes et le bas des cours d'eau sont presque impraticables aux petits vapeurs, parce qu'ils sont encombrés par les barrages de pêche des indigènes, lesquels ne veulent pas entendre raison à ce sujet.
Au point de vue catholique, l'évangélisation de la colonie est confiée aux missionnaires africains de Lyon.
Commerce. — Et d'abord comme établissements industriels, il n'y avait encore en 1905 qu'une briqueterie, propriété de la mission catholique située à Mossou, près de Grand-Bassam, et une scierie d'outillage moderne installée à Abidjean. Près Dabou, est la pépinière de la Société coloniale française. Malheureusement, pour toute entreprise la maind'œuvre fait défaut.
Depuis notre occupation, les factoreries échelonnées tout le long de la côte trouvent dans les principaux fleuves, qui sont peu navigables, du moins de longues percées à travers l'inextricable forêt, pour aller provoquer le commerce dans le Soudan. Mais ce moyen est lent et coûteux. Aussi construit-on une ligne ferrée qui part d'Abidjean et se dirige par le Baoulé vers Kong et le Haut-Niger.
Le commerce extérieur de la colonie s'est élevé en 1905 à vingt-deux millions de francs, dont quatorze millions à l'importation, où dominaient le sel, les liqueurs, le tabac, le savon, la poudre. A l'exportation, figuraient le caoutchouc, les huiles et amandes de palme, l'or en poudre, le bois d'acajou et, surtout pour la France, le café, dont les plantations se multiplient. Les principaux centres commerciaux sont, dans l'intérieur : la ville de Kong, peuplée de 15000 habitants, et qui a été décrite plus haut; sur la côte : Assinie, Grand-Bassam, Jacqueville , Grand -Lahou; mais celui qui est appelé au plus bel avenir est Abidjean, tête du chemin de fer sur la lagune d'Ébrié, en face de Port-Bouet, l'ex-Petit-Bassam.
DAHOMEY
La colonie du Dahomey s'étend, d'une part, entre 2°20' de long. O. et 1°30' de long. E. de Paris; d'autre part, entre 6° et 13° de latitude nord. Elle est bornée au sud par le golfe de Guinée ou mieux la baie de Bénin, à l'ouest par le Togo allemand, à l'est par la Nigérie anglaise, au nord par la colonie du Niger. C'est un territoire d'environ 750 kilomètres de long sur 120 à 300 de large, soit une superficie de 170000 kilomètres carrés.
DAHOMEY
Historique. — Sous le roi Gléglé, nous acquîmes les territoires de Cotonou, de Ouidah et de Grand-Popo, dits ci-devant <r établissements de Bénin >, Quant au royaume de Porto-Novo, qui releva également du Dahomey, il se mit sous notre protectorat en 1863; mais ce n'est qu'après l'Acte de Berlin, en 1885, que nos troupes occupèrent ces territoires. Enfin, par accord avec l'Allemagne et l'Angleterre, le Dahomey, d'abord réclamé
Guerre du Dahomey. — Combat de Cotonou.
par le Portugal, fut reconnu sphère d'influence française. Or, les méfaits des Dahoméens dans nos possessions côlières nous obligèrent en 1890 à entrer une première fois en lutte avec eux. Grâce à l'héroïque Père Dorgère, de la Congrégation du Saint-Esprit, lequel se rendit auprès du roi, les sujets français prisonniers furent délivrés et un traité de paix eut lieu. Mais bientôt Behanzin, successeur de Gléglé, ayant recommencé les hostilités, une expédition commandée par le colonel Dodds, en 1892, lui infligea plusieurs défaites et s'empara d'Abomey, sa capitale. Déclaré déchu du trône, Behanzin fut transféré à la Martinique, où il est mort. Le pays, devenu colonie, a servi de point de départ à une série de reconnaissances poussées vers le nord, concurremment avec celles des Allemands
et des Anglais. Par la création de nombreux postes fortifiés et la conclusion de traités avec les chefs indigènes, il en résulta l'établissement de notre protectorat sur le Borgou, le Gando, le Gourma, en un mot la jonction de notre possession du Dahomey avec la vallée du Niger.
Géographie physique. — Le Dahomey se divise en deux zones principales. La zone maritime comprend un système presque continu de lagunes, avec au sud un cordon littoral, au nord des plaines basses couvertes de marécages, d'herbes géantes et de forêts. Au delà de la dépression de Lama ou des marais de Cô, se terminant au plateau d'Abomey, commence la région des collines, qui s'élèvent de plus en plus jusque dans le Borgou soudanais, où les monts à'Atacora atteignent environ 1 200 mètres.
Au point de vue hydrographique, le nord du pays appartient au bassin du Niger, même par une section de ce fleuve, et le sud aux bassins côtiers du Mono, du Coufo, rivière qui forme le beau lac d'Ahémé, et surtout de YOuémé, qui se jette dans les lagunes de Nokoué et de Porto -Novo.
Il y a au Dahomey quatre saisons, dont une de grande sécheresse, de décembre à la mi-mars, suivie de la saison des grandes pluies jusqu'en juillet. Au sud du 7e parallèle ou d'Abomey, le climat est insalubre, la région étant très marécageuse; au nord, région de collines et de plateaux, il est relativement sain. La température moyenne de février, mois le plus chaud, n'est pas moins de 30°.
Géographie économique. — Au Dahomey proprement dit, le fer seul est commun; le calcaire fait défaut, de sorte que les murs des cases, palais et forteresses, sont en pisé d'humus gras ou de terre rouge. La principale richesse végétale est le palmier à huile (elaeis guineensis), ne croissant qu'au sud. Le coton est cultivé dans le nord, où il sert au tissage d'étoffes. Gomme particularités de la faune, peu variée, on rencontre beaucoup de requins sur la côte et de nombreux insectes phosphorescents ; la volaille est très abondante, mais les troupeaux de vaches, de chèvres et de moutons n'existent que dans la région soudanaise, où s'élèvent aussi l'âne et le cheval, en même temps que les cultures y sont développées. L'industrie indigène, fort primitive, n'a trait qu'aux besoins des nègres.
Quant au commerce, il a plus que triplé depuis 1890; il s'élève à trente millions de francs, dont un quart avec la France, qui exporte surtout des tissus, des alcools et importe des huiles, des amandes de paLme, des noix de cocos. Cette prospérité s'accroîtra plus rapidement encore avec la voie ferrée, déjà bien avancée, qui reliera la côte au Niger.
Géographie politique. — La population de la colonie est évaluée à 750000 habitants. Les nègres du Dahomey, entre autres les guerriers Fons, sont généralement grands et vigoureux, mais aussi très astucieux et hypocrites. Les noirs Baribas, sans doute de race haoussa, forment la principale tribu soudanaise de l'Arrière -Dahomey.
Les villes ou bourgades sont notamment sur ou près de la côte : Porto-
DAHOMEY
Novo (40000 habitants), capitale du royaume de ce nom, résidence du lieutenant-gouverneur et centre commercial actif ; — Cotonou (20 000 habitants), principal établissement européen, tête de la voie ferrée et premier port de la colonie; — Ouidak (20000 habitants), autrefois le plus grand marché d'esclaves ; — Grand-Popo, Jacquin, Agoué, siège d'une mission catholique. Dans l'intérieur, Abomcy, cité de 20000 âmes, est la capitale d'un nouveau royaume, après l'avoir été du Dahomey. Aux environs, Cana était jadis la ville sainte où étaient sacrés les rois, dont Daho, village voisin, était le berceau familial. — Carnotville est un poste impor-
Le colonel Dodds , vainqueur de Behanzin.
tant sur le confin du Borgou, dont l'un des chefs-lieux est Nikki. Ajoutons, en Nigérie anglaise, le poste de commerce à bail de Badjibo, sur le Niger, en aval de Boussa, et celui de Forcados, à Tune des embouchures du fleuve.
La colonie est administrée par un lieutenant-gouverneur, subordonné au gouverneur général de l'Afrique occidentale. Elle comprend : 1° les territoires annexés de Cotonou , Ouidah et Grand-Popo , formant trois cercles ; 2° les territoires protégés, restés sous l'autorité nominale de rois ou de chefs indigènes, mais surveillés par autant de résidents français.
Aussi l'état social des Dahoméens tend-il à se modifier rapidement sous notre influence. Leur vie et leurs biens ne sont plus comme autrefois à la merci de rois tyranniques; de même, ont disparu les horribles sacri-
fices humains jadis en usage parmi eux, ainsi qu'on le verra ci-après. Les missionnaires africains de Lyon travaillent sans contredit le plus efficacement à cette civilisation, dans la mesure du possible, par l'évangélisation qui leur est confiée de ce champ inculte et sauvage du divin Père de famille.
Les anciens rois dahoméens. — « Le roi de Dahomey (écrivait M. Déhérain avant la dernière guerre) a maintenant vue sur la mer; bien plus, il a une côte à lui, qui tire son nom de la marchandise qui s'y vend : c'est la Côte des Esclaves. Assuré désormais d'un débouché, il multiplia naturellement ses expéditions au delà de ses frontières. Rapporter beaucoup d'esclaves et les vendre très cher à Ouidah devint son but. Ce qu'il se commit de cruautés dans ce pays jusqu'au moment où les nations européennes prirent de sévères mesures pour réprimer la traite , c'est inimaginable !
« On peut aisément supposer que, devenu le fournisseur en titre des marchands de bois d'ébène, le roi de Dahomey fut obligé de se pourvoir d'institutions bien appropriées à ce genre de commerce. Pour ces chasses à l'homme, entreprises par toute la nation à des époques déterminées, que lui fallait-il? un pouvoir absolu et une armée, comme l'on dit, bien dans la main.
« L'autorité du roi de Dahomey est indiscutée. Tous les voyageurs s'accordent pour dire que les marques d'idolâtrie rendues par les Dahoméens à leurs souverains sont difficiles à dépasser. Génuflexions, prosternations jusqu'au sol, le sujet n'omet aucun signe d'adoration quand il est en présence de son roi. Il n'est même pas nécessaire que le roi soit là en personne; sa canne, portée par un de ses serviteurs, est l'objet des mêmes hommages. Comme dans tout gouvernement absolu, l'autorité centrale est bien constituée. Un premier ministre, le méhou, s'occupe en particulier du commerce et des impôts ; le minghan est le chef de la police et des hautes œuvres (mission qui n'est pas une sinécure dans ce pays); enfin le premier ministre, ou tolonou, cumule les fonctions de chef du palais et celles de porte -paroles du roi.
« Le pouvoir discrétionnaire du souverain se révèle encore dans le sansgêne avec lequel il s'empare du bien de ses sujets. En effet, quand les ressources qu'il tire des péages ou des douanes établis sur les routes ou à l'entrée des villages sont épuisées, le roi envoie quelques-uns de ses gens lever un impôt extraordinaire sur les plus riches. Toute résistance serait inutile, car la fortune de ses sujets lui appartient au même titre que leur vie. Ce roi de pillards, qui a élevé sa fortune sur l'exploitation cynique de l'homme, a une armée aussi bien appropriée que ses institutions civiles au caractère de son État. Tous les hommes valides sont soldats. A l'appel royal, les cabécères (gouverneurs de villages) de chaque province amènent leur contingent. L'armée permanente, cantonnée à Abomey, est ainsi considérablement augmentée par ce qu'on pourrait
DAHOMEY
appeler les réserves. Peu brillantes dans un combat régulier, ces troupes sont excellentes dans la guerre de rapines et de surprises qu'elles pra-
Behanzin, ex-roi de Dahomey.
tiquent habituellement. <r Le caractère belliqueux de ce pays, — et ce n'en est pas une des moindres singularités, — apparaît en particulier
dans cette garde royale formée du fameux corps des Amazones. Incorporer jusqu'à des femmes, c'est bien pousser le militarisme jusqu'à ses dernières limites. Régies par une sévère discipline militaire et morale, elles ont étonné par leur intrépidité les étrangers qui ont assisté à leurs simulacres de combat : elles foulaient de leurs pieds nus, des tas d'épines.
L'évangélisation des noirs.
Sacrifices humains. — « A vrai dire, il semble bien exister simultanément deux religions au Dahomey : l'une, le fétichisme, qui consiste dans l'adoration d'une foule de petites divinités et à laquelle il faut rapporter vraisemblablement le culte des serpents, en l'honneur de Ouidah; l'autre, qui est la religion des morts. Celle-ci semble reposer sur l'idée que l'homme ajes mêmes besoins après la mort que pendant la vie. On honore les parents trépassés par d'horribles sacrifices humains. Les grandes coutumes durent plusieurs jours, parfois plusieurs semaines. C'est surtout
DAHOMEY
à la mort d'un roi qu'elles sont célébrées dans toute leur atrocité; il faut donner au monarque défunt un entourage digne du haut rang qu'il occupe.
« On lui immole des femmes, des guerriers et des serviteurs. Gomme on est persuadé que tous ces malheureux vont aller retrouver le défunt, on leur fait des recommandations, et on les charge de présents qu'ils devront remettre à leur arrivée. Les sacrifices s'accomplissent solennelle-
Mission d'Afrique. — Les Sœurs françaises et leurs élèves nègres.
ment et devant un grand concours de peuple. Certaines victimes sont décapitées; d'autres, emmaillottées dans des corbeilles, dont la tête seule dépasse, sont jetées du haut d'une plate-forme et déchirées par la foule. Pendant les deux dernières nuits, il était tombé plus de cinq cents têtes. On les sortait du palais à pleins paniers, accompagnés de grandes calebasses, dans lesquelles on avait recueilli le sang pour en arroser la tombe du roi défunt. * « Il est certain, dit Bazile Feris, que pendant mon année de séjour dans cette région, le cruel monarque du Dahomey a fait répandre le sang de plusieurs centaines d'individus (on en a évalué le nombre à plus de mille), à propos du deuxième ou troisième anniversaire des funérailles de sa mère. j> (H. Déhérain, dans la Nature.)
Action civilisatrice et patriotique des missionnaires. — Nous profitons de l'occasion de la conduite héroïque du Père Dorgère pour citer le témoignage que rend de nos missionnaires catholiques en général
un officier supérieur qui, lui aussi, s'est dépensé pour servir sa patrie, qu'il aurait voulu rendre héritière de cette belle contrée du bas Niger et du Soudan central, devenue anglaise.
Le commandant Mattéi fut pendant cinq ans agent général de la Compagnie française de l'Afrique équatoriale. Il avait créé, sur les rives du bas Niger et de la Binué, un grand nombre de stations de commerce, au milieu des stations similaires anglaises, lorsque malheureusement cette Société dont il était l'agent, mal secondée par le pouvoir français, dut vendre ses droits à la Compagnie britannique du Niger.
La France perdait ainsi, malgré les avertissements du commandant Mattéi, une occasion unique d'agrandir son patrimoine colonial de l'une des plus fertiles contrées africaines.
Quoi qu'il en soit, cet officier avait vu à l'œuvre les missionnaires catholiques, et dans son livre intitulé le Bas-Niger, la Binué et le Dahomey , il leur consacre un chapitre dont nous extrayons les pages suivantes :
« Des hommes malveillants, par esprit de secte, dit -il, reprochent à nos missionnaires leur manque de patriotisme. Ceux qui parlent ainsi n'ont jamais voyagé, ou bien ils sont les ennemis de l'Évangile; ils voudraient que les missionnaires fussent des agents politiques.
« Ils voudraient les voir abandonner leur sainte mission, qui plane radieusement au-dessus de toutes les gloires, de toutes les ambitions, et prendre parti pour telle ou telle forme de gouvernement. Leur rôle est plus élevé, et la réserve à laquelle ils sont tenus n'implique pas qu'ils agissent contre l'intérêt de leur pays.
« Les missionnaires avec lesquels nous avons vécu ont toujours été très corrects dans leur rôle spirituel, et nous ne les avons jamais vus s'immiscer dans les affaires politiques. Il est regrettable que, dans notre pays, on soit si peu juste envers nos missionnaires, qui exposent et perdent souvent leur vie dans des contrées où ils sont les premiers à porter la liberté, l'égalité et la fraternité.
« Tous ces vaillants et modestes pionniers de la civilisation travaillent sans bruit au milieu des sauvages. Nous avons été témoin de leurs efforts pour bannir l'esclavage et extirper les coutumes barbares que pratiquent ces malheureuses populations. Les ayant vus à l'œuvre, vivant de privations et cultivant la terre en même temps que les âmes, nous nous découvrons devant ces héros, que nous sommes très fier d'avoir servis.
<r Nous les saluons les premiers parmi les premiers champions de la civilisation, parce qu'ils devancent souvent le drapeau delà France, pour laquelle ils savent mourir sans bruit et simplement par devoir. .Ils sont les vrais précurseurs de la civilisation, dont l'Arabe est l'antithèse.
« C'est l'histoire en main, et libre de préjugés, qu'il faut apprendre à
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connaître cette vaillante milice. Pour nous, si nous lisons les annales de tous les pays, nous voyons dans tous la bonne influence des missionnaires. N'est-ce pas à eux, en effet, que l'Europe doit d'être civilisée, et n'est-ce pas par eux encore que l'Afrique sera régénérée?
« Ces sentiments sont ceux de tous les grands voyageurs. Les explorateurs, les officiers de marine sont unanimes à reconnaître que c'est à l'influence des missionnaires que nous devons le bon accueil des populations. Si la politique les consultait plus souvent et suivait leurs conseils, elle verrait le succès couronner ses entreprises lointaines.
« C'est par la religion et le travail qu'il faut moraliser le sauvage; il ne suffit pas de lui apporter les produits de notre industrie, il faut encore lui apprendre à mettre en œuvre les ressources dont abonde son pays, à se servir de son intelligence et de ses bras, en un mot lui montrer qu'il est un homme. Seuls les missionnaires ont le secret d'accomplir cette grande œuvre.
« Toutes leurs missions ont des écoles pour instruire la jeunesse, des ateliers pour la familiariser avec les travaux utiles ; les garçons apprennent la culture des champs, le jardinage, la maçonnerie, la cordonnerie, etc.; les jeunes filles, sous la conduite des Sœurs, apprennent la couture et ce qui est nécessaire à une femme de ménage.
<c Quand ces enfants, ainsi formés, sont en âge d'être mariés, on choisit un petit coin de terre où bientôt s'élève une case, puis deux, puis trois; les champs sont défrichés, et voilà un village à la fois chrétien et civilisé.
<r Or, ce que nous relatons ici se fait non seulement en Afrique, mais dans toutes les parties du globe.
<r C'est avec les missionnaires du Saint-Esprit et du Saint-Cœur de Marie que M. de Brazza a accompli ses grands travaux du Congo; c'est aux Pères des Missions africaines de Lyon qu'il aurait fallu s'adresser pour la pacification du Dahomey. C'est aux enfants de Son Éminence le cardinal Lavigerie que l'on doit en grande partie la solution des problèmes des Grands Lacs. Seuls ils connaissent ces différents pays, car ils sont plus à même que les explorateurs d'étudier les mœurs et les caractères des populations avec lesquelles ils vivent continuellement. »
Le commandant Mattéi passe ensuite en revue les diverses missions fondées par les Pères du Saint-Esprit en Guinée et sur le bas Niger, à Ouidah, Porto-Novo, Lagos, Abéokuta, Oyo, Quitta, Brass, Bida, Onitcha, Lokodja, etc.; puis il ajoute, dans un langage de soldat croyant :
« Je termine ce chapitre en unissant dans un même respect et les enfants du cardinal Lavigerie et toutes les familles religieuses qui se dévouent à l'évangélisation de ces pays barbares. Les servir a été ma gloire, les respecter sera mon honneur. » (Commandant Mattéi.)