IV. — Aperçu chronologique de la colonisation française
Nous nous proposons de donner, en tête de l'étude de chacune de nos colonies actuelles, un aperçu de son histoire. Il nous suffira de présenter ici un tableau d'ensemble qui résume, dans l'ordre des temps, les tentatives d'exploration et d'établissement à l'étranger de la nation gauloise et française.
Gomme pour toute autre nation, la colonisation française remonte aussi haut que l'histoire. Si la Gaule a vu arriver chez elle successivement les Phéniciens, les Grecs, les Romains, les barbares Germains, les Arabes, par contre, les Gaulois émigrants ou conquérants, conduits par Bellovèse, Sigovèse et autres, sont allés ravager ou peupler diverses parties de l'Europe : on en a vu en Angleterre, en Italie, en Bohême, en Hongrie, en Macédoine et en Asie Mineure, où leur souvenir est encore vivant dans les noms de Gallipoli et de Galatie.
C'est de l'histoire ancienne.
Plus tard, après avoir été contenue pendant cinq siècles sous la domination romaine, puis subjuguée par les hordes de Germains, dont une tribu donna à la Gaule son nom actuel, la France réagit de nouveau au dehors-^ notamment au moyen âge et au temps des croisades, alors qu'elle envoya ses enfants en terre sainte et donna même des souverains à l'Angleterre, au Portugal, à la Hongrie, à Naples, Jérusalem, Gonstantinople, Chypre, etc.
Jusque-là ce n'était, il est vrai, que des expéditions guerrières, dont le but était politique plutôt que commercial. C'est au xvie siècle que commencèrent les entreprises coloniales, ayant pour objet le trafic dans des pays nouveaux. A cette époque, où les républiques italiennes et les puissantes communes belges et allemandes du Nord s'enrichissaient par le négoce, l'histoire signale des navigateurs normands de Dieppe et de Rouen explorant, ainsi que les Portugais, les côtes de l'Afrique occidentale jusqu'en Guinée; mais ces premières tentatives furent entravées par les malheurs de la guerre de Cent ans. Au xvie siècle, après la découverte de l'Amérique, et pendant que les Espagnols et les Portugais, suivis des Hollandais, découvrent et soumettent des mondes nouveaux, les Français, livrés à de stériles guerres d'ambition en Italie et ailleurs, ne jouent qu'un rôle effacé dans les expéditions lointaines. Toutefois nos Basques vont déjà pêcher dans les parages de Terre-Neuve; le marin Denis, de Honfleur, parvient au Brésil en 1503; les frères Parmentier visitent la Malaisie et Madagascar vers 1528 ; mais ce n'étaient là que des entreprises privées.
Toutefois, François Ier envoie le marin florentin Giovanni Verazzano
prendre possession de Terre-Neuve, qui fut ainsi notre première colonie officielle (1525). En 1535, le malouin Jacques Cartier soumet le Canada; mais de nouvelles guerres européennes éteignent encore l'ardeur des expéditions commerciales. Malgré l'impulsion donnée par l'amiral de Coligny, les tentatives d'établissement de Villegagnon au Brésil (1555), celles de Ribaut et de Laudonnière en Floride, n'eurent pas de succès. En 1500, deux Marseillais exploitent le corail au Bastion, près de la Calle, dans la régence d'Alger.
Le xviie siècle ouvre l'ère de nos grands succès coloniaux. Henri IV fait prendre possession de la Guyane, et Champlain fonde Québec en 1008. Richelieu enlève plusieurs Antilles à l'Espagne et crée la Compagnie française des Indes occidentales /il dispute l'Orient au Portugal en faisant prendre possession de Madagascar (1042).
Sous Louis XIV, les colons canadiens descendent le Mississipi et fondent la Louisiane (1082); les îles Mascareignes sont annexées et reçoivent le nom d'îles Bourbon et de France; Colbert crée deux nouvelles Compagnies des Indes occidentales et des Indes orientales, qui se partagent les possessions d'outre -mer et leur font faire de grands progrès. Des comptoirs sont établis à Surate (1003), à Ceylan, Pondichéry, Chandernagor, et l'Inde française, sous l'impulsion habile de Colbert, jouit partout d'une grande prospérité.
Mais avec le xvnie siècle s'ouvre une première période de revers. Le traité d'Utrecht (1713) cède à l'Angleterre les territoires de la baie d'Hudson, Terre-Neuve et l'Acadie. Toutefois, sous Louis XV, la Louisiane se peuple, la Nouvelle- Orléans est fondée (1717); aux Indes, Dupleix conquiert le Dékan, et l'espoir renaît d'établir un empire franco-indien. Mais, encore cette fois, la guerre de Sept ans renverse tout; le traité de Paris (1703) nous enlève l'Inde, sauf quelques comptoirs; le Canada tout entier, en échange duquel nous obtenons Saint-Pierre et Miquelon; nous perdons la rive gauche du Mississipi, la plupart des Antilles et le Sénégal, enlevés par l'Angleterre; en outre, la Louisiane est cédée à l'Espagne, notre alliée, comme compensation des pertes qu'elle avait subies. C'en était fait de l'empire colonial français, et la suprématie sur mer passait aux Anglais, qui l'ont conservée jusqu'à nos jours.
Sous Louis XVI, la France se venge en aidant la jeune Amérique soulevée contre l'Angleterre ; mais c'est sans grand profit pour elle , sauf que le Sénégal et Tabago, aux Antilles, lui sont rendus. Sous la Révolution et l'Empire, nous perdons Saint-Domingue par la révolte des noirs, et l'Angleterre nous enlève successivement toutes les autres colonies, en même temps que l'Egypte, les îles Corfou et de Malte, que nous avions conquises pour quelque temps. En 1800 , la Louisiane nous est rendue par l'Espagne; mais le premier consul la
vend trois ans après pour la somme dérisoire de 75 millions, de sorte qu'en 1814 la France ne possède presque plus rien en dehors de l'Europe.
Tout est à recommencer.
Cependant, aux traités de 1815, l'Angleterre nous restitue les comptoirs de l'Inde, Bourbon (mais non l'île de France), le Sénégal, la Guyane, la Martinique et la Guadeloupe, Saint-Pierre et Miquelon. Avec des droits sur Madagascar, c'était là tout notre actif, soit un ensemble de territoires de 160000 kilomètres carrés environ, avec une population de 3 à 400000 sujets à peine.
Mais la conquête de l'Algérie, à partir de 1830, sous Charles X, ouvre une ère nouvelle, qui se continue en outre vers 1842-43, sous Louis- Philippe, par les acquisitions pacifiques de Grand- Bassam et d'Assinie, du Gabon, de Nossi-Bé et Mayotte, des Marquises et de Taïti.
Napoléon III nous donne la Nouvelle-Calédonie (1853), les îles Touamotou (1859), achève la conquête de l'Algérie (1857), agrandit le Sénégal, achète la côte des Somalis, conquiert la Cochinchine (1862) et soumet le Cambodge à notre protectorat : l'empire des Indes se renouvelle. Notre inventaire colonial donne, en 1870, 1000000 de kilomètres carrés de territoire, avec environ 6000000 de sujets.
La troisième république a plus de chances encore : Saint- Barthélémy des Antilles est rachetée à la Suède (1873) ; le protectorat de Taïti devient une annexion (1874); la précieuse Tunisie s'ajoute à l'Algérie (1881); le haut et moyen Niger est joint au Sénégal; le Popo et Porto -Novo sont acquis; le Gabon devient le vaste Congo français; la côte des Somalis s'agrandit; l'Annam et le Tonkin nous sont soumis, ainsi que les îles Comores et les îles Wallis, tandis que le protectorat français est établi sur toute l'île de Madagascar (1885), notre ancienne France orientale, qui sera annexée dix ans après.
Depuis lors, notre édifice colonial s'est agrandi prodigieusement. En 1890 et 1899, l'accord avec l'Angleterre nous donne le Sahara occidental, le Soudan et le Dahomey. Des traités avec l'Allemagne en 1894 et avec l'Angleterre en 1899 nous accordent, en outre, les territoires compris entre l'Ubanghi, le lac Tchad, le bassin du Bahrel-Ghazal et les monts du Tibesti. En Asie, la guerre du Siam (1893) agrandit notre Indo-Chine du versant occidental du Mékong moyen, et la guerre sino-japonaise en 1895 nous donne occasion d'obtenir la concession en Chine du port de Kouang-Tchéou et dépendances, avec des droits commerciaux sur les provinces méridionales de cet empire. En somme, 10000000 de kilomètres carrés de territoire peuplés de 42000000 d'habitants, en chiffres ronds, c'est un domaine digne de la France, d'autant plus que les divers éléments en sont avantageusement distribués dans les quatre parties du monde et dans toutes les
mers, et que plusieurs acquisitions : Tunisie, Soudan, Congo, Madagascar, Indo-Chine, étaient bien les plus précieuses qu'il fût encore possible de faire. Aussi la prudence conseille-t-elle d'arrêter là nos conquêtes, qu'il importe désormais beaucoup moins d'agrandir encore que de développer.
Nos ports militaires, appuis de la marine pour la défense des colonies, sont aujourd'hui Bizerte, Dakar, Diégo-Suarez , Saigon, Port- Courbet, près d'Haïphong, Nouméa et Fort- de- France.
Le tableau statistique ci-après fait voir l'ensemble de nos colonies ; il donne pour chacune l'étendue du territoire, le chiffre de la population et la valeur du commerce général en 1908.