V. — La croisade antiesclavagiste
L'Afrique française s'étend aujourd'hui diplomatiquement du rivage de la Méditerranée aux côtes de l'Atlantique, au golfe de Guinée et aux rives du Congo, sur une longueur de 5000 kilomètres de l'est à l'ouest et autant du nord au sud, ce qui fait une surface dix- huit fois plus étendue que celle de la France.
Dans cet immense domaine, à peine entrevu, vivent deux races antagonistes : l'une, la race arabe et musulmane, dominatrice et despotique ; l'autre, la race nègre, victime et esclave de la première. La lutte fratricide de ces deux races, vieille comme l'histoire, s'est aggravée il y a plus dé mille ans par l'envahissement des doctrines égoïstes et sensuelles du mahométisme, longtemps combattu par les croisades ; et il a fallu arriver jusqu'à notre époque pour voir s'organiser enfin la ligue des peuples chrétiens, non plus pour sauver la Terre Sainte, mais pour délivrer le continent africain.
C'est à la voix de Léon XIII que le cardinal Lavigerie, l'illustre primat d'Afrique, s'est fait l'apôtre de la rédemption des noirs, en prêchant aux peuples et aux gouvernements, à Paris, à Londres, à Bruxelles et à Rome, l'opportunité d'une nouvelle croisade contre l'islamisme.
Dans le congrès antiesclavagiste et international, tenu à Paris du 21 au 24 septembre 1890, il a été donné à l'auteur du présent ouvrage d'expliquer dans une conférence publique, au moyen d'une grande carte par lui dressée, quel est le domaine de la traite en Afrique, et quelles sont les zones d'action dévolues à chacune des puissances coloniales, en vue de la répression de la traite sur terre et sur mer. Cette question humanitaire et sociale étant de nature à mieux faire comprendre la grandeur de la tâche réservée à la France dans cette croisade africaine, nous reproduirons ici une partie de cette conférence.
<l L'Afrique, cet immense continent, est trois fois plus étendue que l'Europe, cinquante -six fois plus que la France. Nous ne nous figurons pas très bien la superficie d'un pays pareil. Pour vous en donner une idée, prenons comme unité de comparaison la surface de la grande île de Madagascar, laquelle, déjà plus grande que la France, serait cependant contenue au moins quatre fois dans l'État du Congo, par exemple. La comparaison frappe plus encore si l'on nous dit que le Congo belge contiendrait plus de quatre-vingts fois la Belgique elle-même, qui le possède par son roi.
« Au point de vue ethnographique, le continent comprend deux grandes divisions de races :
« 1° Les régions sèches du nord et du nord- est sont particulièrement habitées par les races blanche et brune et leurs métis, c'est-àdire par les Arabes, les Berbères et autres sémites, par les Nubiens, les Gallas, les Somalis et autres Éthiopiens. Ce sont des peuples nomades, guerriers, conquérants, vivant de négoce ou de rapines. Professant l'islamisme, ils s'adonnent particulièrement à la chasse et au trafic des esclaves.
« c2° Plus au sud, dans le Soudan, sont les nègres proprement dits et, dans l'Afrique centrale, les Bantous, autre variété de la race noire. On aurait tort, en effet, de confondre les noirs en un seul type ; ils sont de familles très diverses, de physionomies très variées, et les nuances physiques et morales qu'on observe parmi eux sont aussi distinctes qu'entre l'Européen et le Chinois. En général, ces noirs, groupés en peuplades peu nombreuses, vivent de la culture du sol, sont de mœurs paisibles, simples, naïves, superstitieuses, quoiqu'ils soient très aptes à une culture intellectuelle plus élevée qu'on ne le pense généralement. Malheureusement leur crédulité, exploitée par des féticheurs, les rend souvent cruels, anthropophages même, et leur simplicité de grands enfants les laisse à la merci des tyrans de toute espèce.
« Au point de vue social, politique et religieux, la différence est tout aussi profonde. Les blancs arabes et leurs métis, en introduisant en Afrique les pratiques du mahométisme , ont vu partout chez les noirs fétichistes une proie à saisir, des esclaves à subjuguer, un bétail humain à traiter de toutes façons par le fer et par le feu, tâche dont ils ne s'acquittent, hélas! que trop bien. C'est un demi-million de nègres qu'ils pourchassent annuellement, tuant les uns, emmenant les autres en esclavage, au risque d'en perdre les trois quarts en route.
a L'aire de la traite couvre environ la moitié centrale du continent africain. Sa limite coïncide au nord avec celles du Soudan et des peuples nègres; elle se dirige de Médine, en Sénégambie, vers Tombouctou, le lac Tchad et Kartoum, sur le Nil ; de là elle traverse l'Abyssinie et la Somalie, longe à courte distance les côtes orientales jusqu'au bassin du Zambèze, dans le pays des Matabélés. Dans l'Afrique australe et occidentale, où les Européens ont plus d'influence, la limite de la traite s'éloigne des côtes, surtout dans le bassin du Congo, qu'elle remonte jusqu'aux Stanley-Falls, à 1 500 kilomètres de la mer. De là elle se dirige à travers le Cameroun allemand et la Nigérie anglaise pour aboutir au Dahomey, de triste célébrité, et au pays de Kong, aujourd'hui soumis à la France.
« C'est dans cette immense surface, beaucoup plus grande que l'Europe, que s'exerce la cruelle chasse à l'homme. C'est de là qu'on
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enlève chaque année trois cent mille nègres pour l'exportation; et comme, pour un esclave qui arrive à la côte, cinq ou six autres malheureux ont péri dans l'attaque de leurs villages ou sont morts en route de faim et de mauvais traitements, c'est donc, comme je l'ai dit, peut-être un million de victimes faites annuellement par les féroces négriers mahométans! Qu'on juge par là de l'admirable fécondité de cette race nègre, ainsi constamment décimée, et réparant ses pertes pour maintenir son chiffre actuel de population, qu'on évalue en général à quatre-vingts millions d'âmes.
« Quel espoir ne doit-on pas fonder sur cette vitalité elle-même! Arrive le jour de la libération tant souhaitée, vienne la protection efficace des Européens, ces quatre-vingts millions de noirs, régénérés par le christianisme, deviendront dans un siècle trois cents millions et dans deux siècles peut-être un milliard d'êtres humains, que l'Afrique, si féconde, nourrira sûrement sans difficultés. Quelle conquête d'àmes pour le ciel! Quelle belle perspective pour l'œuvre antiesclavagiste du pape Léon XIII et du cardinal Lavigerie!
« Pour la répression de la traite, l'acte de Berlin a établi qu'une surveillance sur terre et sur mer doit s'exercer par les puissances européennes qui se sont partagé les territoires africains. Chacune y est intéressée, surtout dans la zone d'intluence qu'elle s'est attribuée par accord avec les puissances voisines.
« Si on fait le tour des côtes africaines, abstraction faite des îles, on peut remarquer qu'elles sont découpées en plus de trente portions appartenant à six puissances européennes : la France, l'Angleterre, l'Allemagne, le Portugal, l'Italie, l'Espagne, outre l'État indépendant du Congo belge, sans parler du Maroc et de l'Abyssinie ni des trois républiques de Libéria, Orange et Transvaal.
« L'État du Congo, quoique jeune encore, représente peut-être le mieux en Afrique le type d'un État chrétien constitué de toutes pièces en moins de dix années.
a Que ce partage africain ait souvent pour mobile les intérêts politiques et commerciaux, rien de plus naturel : ce sont là les petits calculs humains. Pour nous, je crois qu'il est plus consolant d'y voir des desseins providentiels, des vues de la miséricorde divine pour la régénération et la christianisation de nos frères de race noire. Commencer par la suppression de la traite et arriver à l'abolition de l'esclavage, tel est en ce moment le vrai rôle des puissances chrétiennes en Afrique, et, bon. gré mal gré, nous sommes forcés de reconnaître la justesse de cette observation que faisait à Saint- Sulpice le vénérable cardinal Lavigerie : Le doigt de Dieu est là! « Frère Alexis- Ma rie. »