‹ La France coloniale illustréeChapitre 18 sur 80 · I. — NOTICE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

I. — NOTICE HISTORIQUE

Nous ne pourrions mieux résumer l'histoire ancienne de la Tunisie qu'en empruntant les lignes ci-après , dues à l'illustre cardinal Lavigerie, primat d'Afrique, archevêque d'Alger et de Carthage, dont l'Église et l'humanité déplorent la mort récente.

« Ce petit royaume de Tunis, dit le savant prélat, appartenait, dès l'origine, à l'ensemble des contrées de l'Afrique du Nord connues sous la dénomination générale de Libye. C'est le nom que leur donnent nos Livres saints, et après eux Hérodote, le père de l'histoire profane. Les Libyens ou Laabim étaient, d'après la Genèse, les descendants de Cham. — Une race préhistorique a laissé les traces de son passage en Tunisie dans les monuments mégalithiques qui se retrouvent, du reste, en grand nombre dans toutes les régions qui s'étendent depuis la Cyrénaïque jusqu'au détroit de Gibraltar.

« D'après les traditions locales recueillies par Salluste, des armées confuses de Perses et de Mèdes se jetèrent plus tard sur le pays, après avoir traversé le nord de l'Arabie et celui de l'Egypte , où les habitants ne leur permirent pas de s'établir. Poussées par l'entraînement de la conquête jusqu'au delà du détroit de Gibraltar, mais arrêtées par les belliqueuses populations des Gaules, elles revinrent sur leurs pas et s'établirent définitivement dans l'Afrique du Nord, entraînant sans doute avec elles une partie des populations qu'elles avaient d'abord vaincues. C'est ce qui explique, avec l'usage des Carthaginois de lever partout des légions de mercenaires, et avec l'invasion ultérieure des Vandales, la présence parmi nos populations africaines de types nombreux des races du nord.

« D'autres peuplades, chassées de la Palestine et de la Syrie, suivirent la même route qui fut, pendant des siècles, celle des grandes migrations de l'Asie occidentale, et se mêlèrent aux premiers vainqueurs. Enfin, chose très peu remarquée et qui explique néanmoins quelques faits des temps postérieurs et même de l'époque contemporaine, des troupes nombreuses

d'Israélites vinrent, toujours en suivant la même voie, à l'époque des désastres de la Judée , habiter un certain nombre des points de l'Afrique , où elles formaient des tribus séparées. Elles ont en partie subsisté jusqu'à nos jours. La ville de Tunis compte en ce moment 40 000 juifs indigènes. Il s'en trouve, assure-t-on, plus de cent mille dans la Tunisie, où leur influence s'accroît chaque jour, comme en Algérie, par la puissance de l'or.

« Pendant que l'intérieur se trouvait ainsi occupé par les tribus, les

unes sédentaires, les autres nomades, selon leurs diverses origines, le littoral devenait le siège de comptoirs puissants, formés par Tyr et les villes maritimes de ces mêmes régions de l'Asie d'où étaient venues autrefois les populations de l'intérieur. C'est ce que mettent chaque jour davantage en lumière les études poursuivies avec persévérance depuis notre occupation algérienne. Gela explique aussi comment les nombreux comptoirs phéniciens de la Tunisie : Leptis , Abrotonum , Meninx, Gercinna, Thenae, Thapsus, Adrumète, Aspis, Neapolis, Nepheris, Tunis, Utique et enfin le plus célèbre de tous, Carthage, ont si facilement trouvé à établir autour d'eux leurs relations commerciales et à se créer des alliés.

« L'histoire politique de Carthage est trop connue pour qu'il soit besoin de la rappeler à nos lecteurs. Ils savent qu'elle s'assujettit, par son commerce et ses alliances, toutes les côtes et la plus grande partie de la Tunisie actuelle. Inutile de rappeler comment cette république, qui dominait par son admirable situation maritime le reste de l'Afrique et les îles de la Méditerranée, excita la jalousie et les craintes de Rome, comment celle-ci livra à sa rivale le duel gigantesque où elle faillit périr, et qui se termina par les victoires de Scipion et la ruine de la patrie d'Annibal.

<r Je remarquerai seulement que ce long travail des siècles avait un but providentiel , et que l'Afrique du Nord se trouva ainsi réunie au monde romain au moment précis où celui-ci allait recevoir l'Évangile et le répandre par les envoyés de Pierre et de ses successeurs.

Carte de la Tunisie.

<r Tertullien montre, dans les écrits substantiels et forts où il flagelle les erreurs et les vices de son temps, que l'état des croyances et celui des mœurs étaient, à Carthage, comme la résultante des éléments divers que chacune des invasions successives dont j'ai parlé avait portés avec elle. 11 y constate tout d'abord l'idée de Dieu, qu'il a, le premier, appelé éloquemment le cri d'une âme naturellement chrétienne. On la retrouve jusque dans les monuments mégalithiques des plus anciens habitants de nos contrées.

« Tyr porta naturellement et maintint à Carthage ses superstitions et ses dieux. C'étaient ceux-là mêmes dont il est parlé, sous des noms divers, dans les saints Livres, à propos des Phéniciens : Baal ou Moloch, le Saturne des Romains, Astarté ou Tanith, la déesse ou Yénus céleste. Mais rien de cruel comme le culte rendu à ces divinités. On immolait à Saturne , et peut-être aussi à Tanith , des victimes humaines et surtout des enfants. « C'était en le sachant et de sang -froid, dit Plutarque, que les « Carthaginois immolaient leurs propres enfants. Ceux qui n'en avaient « pas achetaient les enfants des pauvres et les égorgeaient comme de <r tendres agneaux; la mère assistait au sacrifice, sans jeter une larme ni « pousser un soupir; le moindre signe d'attendrissement lui faisait perdre « le prix du sacrifice, et elle ne sauvait pas son enfant. Cependant, autour « de la statue, était placée une foule nombreuse de musiciens qui jouaient « de la flûte et d'autres instruments , pour empêcher qu'on entendît les « cris de ces malheureuses créatures. »

« Rome, après sa conquête, apporta tous ses dieux avec leurs infamies, qui firent revivre celles de Baal et d' Astarté sous les noms de Saturne et de Vénus. Telle était la situation religieuse de la région de Carthage au Ier siècle de notre ère.

« Une tradition, conservée par de graves écrivains des premiers siècles, veut que saint Pierre lui-même soit venu visiter l'Afrique et y porter les prémices de la foi. Nous l'apprenons de Flavius Dexter, évêque de Barcelone , contemporain de saint Jérôme, qui en a fait l'éloge et auquel il a dédié son livre De viris illustribus. On lit dans sa chronique : « Année « de Jésus- Christ, 50. Pierre, en qualité de vicaire du Christ, se rendit « en Espagne... De là, il partit pour ï Afrique et ÏÉgijpte. » Les ménologes grecs y font venir la Samaritaine, en compagnie de son fils Joseph; ils auraient habité Carthage, y prêchant le Christ. Quoi qu'il en soit de ces traditions, il est certain que, dès le milieu du second siècle, il se tint à Carthage un concile où se trouvaient réunis jusqu'à soixante-dix évêques. »

Mgr Lavigerie passe ici en revue l'histoire de l'établissement du christianisme à travers les persécutions des empereurs romains d'abord , puis des Vandales ariens (ve siècle) et des Arabes musulmans (vne siècle). Ensuite il fait à ce propos une énumération des lieux et des faits historiques qui intéressent non seulement la religion, mais qui sont, pour ainsi dire, les

TUNISIE

antécédents de l'occupation française de cette partie de l'Afrique. C'est pourquoi nous la reproduisons, tout en abrégeant les détails :

« Sur la hauteur de Byrsa, où étaient le palais du proconsul, son prétoire, les prisons publiques, quels souvenirs touchants et incomparables! C'est là qu'avant la fin du second siècle, furent enfermés et comparurent ■ces martyrs scillitains qui, les premiers, firent entendre à leurs juges sur la terre d'Afrique le langage de la liberté des âmes. C'est là encore que saint Cyprien comparut une première fois au même tribunal, et fit entendre «es belles paroles : « Je suis chrétien et évèque; je ne connais point « d'autres dieux que le seul vrai Dieu qui a créé le ciel, la terre et la « mer, et tout ce qu'ils renferment. » C'est là que Perpétue et Félicité furent enfermées avec leurs compagnons, se montrant au-dessus des faiblesses de la nature.

« Non loin de Byrsa, voici l'amphithéâtre où les chrétiens étaient livrés aux bêtes, où saint Augustin s'assit tout brûlant de cette passion du sang et des spectacles dont il parle dans ses Confessions. Sur la voie des Mappales, est le lieu de la sépulture de saint Cyprien. A quelques jets de pierre, en se rapprochant de la ville, les anciens cimetières chrétiens, ces arese dont parle Tertullien, où les fidèles célébraient leur culte au temps des persécutions. Enfin près de la place Neuve, au haut des grands escaliers conduisant des quais aux plus beaux quartiers de Carthage, l'emplacement des thermes de Gargilius, où Augustin, Possidius, Alype, soutinrent victorieusement la foi catholique contre les donatistes, sous la présidence du tribun Marcellin , qui devait payer de son sang son courage et sa droiture.

« Mais je ne parle que de Carthage, alors qu'un si grand nombre d'autres églises réclameraient leur place dans ce tableau.

« Il faut savoir, et ce chiffre montre l'immensité de l'œuvre de réparation qui nous est confiée, qu'il n'y avait pas moins de trois cent cinquante-trois évêchés, dont les noms sont encore connus, dans la seule Tunisie actuelle.

« Tabarka, la première qui se rencontre sur le rivage de la mer, en dehors des limites actuelles de l'Algérie, rappelle les trois martyrs dont Victor de Vite a raconté la lutte et la mort bienheureuse. Hippone-Zaryte, la Bizerle actuelle, a sa sainte Bestitute, dont la légende ressemble à celle de plusieurs saints d'Afrique. Utique et sa masse blanche, Massa Candida : cette masse de trois cents martyrs dont les corps furent plongés dans la chaux vive, blancs par leur innocence autant que par leur sépulcre, comme le dit saint Augustin dans le discours qu'il a consacré à leur mémoire. Tunis, avec sa sainte Olive, la vierge palermitaine , ravie de force à sa patrie et martyrisée sous les tyrans qui ne purent ébranler sa foi. Koarba, la Curubis antique, illustre par l'exil de saint Cyprien, et où il eut la vision fameuse qui lui annonçait son martyre. Hadrumète ,

la Sousse actuelle, que l'on peut vraiment appeler, elle aussi, la terre des saints. C'est de là que sortirent saint Mavilus, saint Vérule, saint Victorien, avec vingt- deux autres martyrs et, les plus illustres de tous, saint Boniface et sainte Thècle. Ruspe et Vîle de Cercina, où saint Fulgence, accablé d'années et de fatigues, voulut se retirer dans la solitude, et où il avait construit un monastère pour se préparer au dernier combat, ce combat où il ne demandait à Dieu que deux choses : « h patience en ce monde durant les souffrances de son agonie et la miséricorde dans l'autre. Gafsa, le poste le plus avancé qui soit aujourd'hui occupé par nos troupes, patrie des six martyrs Boniface, Rogatus, Libérât, Rusticus, Septimus et Maxime. Thiiburbo, la Tebourba actuelle, avec ses martyrs nombreux, et surtout son saint Servus, qui souffrit un martyre inouï, impossible à décrire. Sicca, le Kef actuel, patrie d'Arnobe, où, par l'ordre d'Hunéric, fat réunie la troupe généreuse des 4966 martyrs qui furent chassés dans les déserts au milieu des nomades, dans des conditions de cruauté d'une part, d'héroïsme de l'autre, qui ne sauraient être assez célébrées.

« Mais c'est assez parler des temps anciens du christianisme. Dans les longs jours de mort qui suivirent l'invasion musulmane, que de noms nous aurions à mentionner, depuis ceux des disciples de saint François jusqu'aux fils de saint Vincent de Paul et aux religieux de la Trinité et de la Merci!

« Enfin, dans des temps plus rapprochés de nous, comment oublier deux figures chères au monde, plus chères encore à la France, saint Louis et saint Vincent de Paul : le premier sanctifiant par sa mort les ruines de Carlhage, en 1270; le second illustrant par sa captivité et le miracle de sa charité la ville musulmane de Tunis. Saint Louis adressant à Dieu cette parole : « Qui me donnera de voir la foi chrétienne prêchée « à Tunis ! » Saint Vincent de Paul convertissant un renégat et le ramenant en France avec lui comme un trophée. » (Card. Lavigerie, Annales de la Propagation de la foi.)

Saint Vincent de Paul lui-même, dans une lettre à M. de Commet, avocat au présidial d'Acqs (Dax), raconte sa prise par les corsaires et sa captivité à Tunis. Ce récit, dont le style, sinon l'orthographe, a été conservé, peint bien les mœurs de cette époque du xvne siècle et mérite de trouver sa place ici.

Saint Vincent de Paul à Tunis. — « Étant sur le point de partir de Marseille par terre, je fus persuadé par un gentilhomme avec qui j'étais logé de m'embarquer avec lui jusqu'à Narbonne. Le vent nous fut aussi favorable qu'il fallait pour nous rendre ce jour à Narbonne (qui était faire cinquante lieues), si Dieu n'eût permis que trois briganlins turcs qui côtoyaient le golfe de Lyon, pour attraper les barques qui venaient de Beaucaire, où il y avait une foire que l'on estime être des plus belles de

TUNISIE

la chrétienté , ne nous eussent donné la chasse et attaqué si vivement, que deux ou trois des nôtres étant tués et tout le reste blessé, et même moi qui eus un coup de flèche qui me servira d'horloge tout le reste de ma

Tunisienne et son enfant.

vie, n'eussions été contraints de nous rendre à ces félons et pires que tigres. Les premiers éclats de leur rage furent de hacher notre pilote en mille pièces, pour avoir perdu un des principaux des leurs, outre quatre ou cinq forçats que les nôtres leur tuèrent. Ce fait, ils nous enchaînèrent après nous avoir grossièrement pansés, et poursuivirent leur pointe faisant

mille voleries, donnant néanmoins liberté à ceux qui se rendaient sans combattre, après les avoir volés. Et enfin, chargés de marchandises, au bout de sept ou huit jours, ils prirent la route de Barbarie, tanière et spélonque de voleurs sans aveu du Grand Turc, où, étant arrivés, ils nous exposèrent en vente, avec procès-verbal de notre capture, qu'ils disaient avoir été faite dans un navire espagnol, parce que, sans ce mensonge, nous aurions été délivrés par le consul que le roi tient là, pour rendre libre le commerce aux Français. Leur procédure à notre vente fut qu'après qu'ils nous eurent dépouillés, ils nous baillèrent à chacun une paire de braies, un hoqueton de lin avec une bonnette, et nous promenèrent par la ville de Tunis, où ils étaient venus pour nous vendre. Nous ayant fait faire cinq ou six tours par la ville, la chaîne au col, ils nous ramenèrent au bateau, afin que les marchands vinssent voir qui pouvait manger et qui non, et pour montrer que nos plaies n'étaient point mortelles. Ce fait, ils nous ramenèrent à la place où les marchands nous vinrent visiter, tout de même que l'on fait à l'achat d'un cheval ou d'un bœuf, nous faisant ouvrir la bouche pour voir nos dents, palpant nos côtes, sondant nos plaies et nous faisant cheminer le pas, trotter et courir, puis tenir des fardeaux, et puis lutter pour voir la force d'un chacun, et mille autres sortes de brutalités.

« Je fus vendu à un pêcheur, qui fut contraint de se défaire bientôt de moi, pour n'avoir rien de*si contraire que la mer, et depuis, par le pêcheur à un vieillard, médecin spagirique, souverain tireur de quintessences, homme fort humain et traitable, lequel, à ce qu'il me disait, avait travaillé cinquante ans à la recherche de la pierre philosophale.

« ... Mon occupation était de tenir le feu à dix ou douze fourneaux, en quoi, Dieu merci, je n'avais plus de peine que de plaisir. Il m'aimait fort et se plaisait de me discourir de l'alchimie et puis de sa loi, à laquelle il faisait tous ses efforts de m'attirer, me promettant force richesses et tout son savoir. Dieu opéra toujours en moi une croyance de délivrance par les assidues prières que je lui faisais, et à la Yierge Marie, par la seule intercession de laquelle je crois fermement avoir été délivré...

<r Je fus avec ce vieillard jusqu'à sa mort. Il me laissa à son neveu, vrai anthropomorphite , qui me revendit bientôt après, parce qu'il ouït dire comme M. de Brèves, ambassadeur pour le roi en Turquie, venait avec bonnes et expresses patentes du Grand Turc, pour recouvrer tous les esclaves chrétiens. Un renégat de Nice en Savoie, ennemi de la nature, m'acheta et m'emmena à son temat, ainsi s'appelle le bien que l'on tient comme métayer du Grand -Seigneur; car là le peuple n'est rien, tout est au sultan. Le temat de celui-ci était dans la montagne, où le pays est extrêmement chaud et désert. L'une des trois femmes qu'il avait était grecque chrétienne, mais schismatique , une autre était turque, qui servit d'instrument à la miséricorde de Dieu pour retirer son mari de l'apos-

TUNISIE

tasie, le remettre au giron de l'Église et me délivrer de son esclavage. Curieuse qu'elle était de savoir notre façon de vivre, elle me venait voir tous les jours aux champs où je fossoyais , et un jour elle me commanda de chanter louanges à mon Dieu. Le ressouvenir du Quomodo cantabimus in terra aliéna des enfants d'Israël captifs en Babylone me fit commencer,

Quartier général du général Logerot à la Manouba.

avec la larme à l'œil, le psaume Super flumina Babylonis, et puis le Salve Regina, et plusieurs autres choses, en quoi elle prenait tant de plaisir, que c'était merveille. Elle ne manqua point de dire à son mari, le soir, qu'il avait eu tort de quitter sa religion, qu'elle estimait extrêmement bonne pour un récit que je lui avais fait de notre Dieu et quelques louanges que j'avais chantées en sa présence. Son mari me dit, dès le lendemain, qu'il ne tenait qu'à une commodité que nous nous sauvassions en France, mais qu'il y donnerait tel remède dans peu de temps, que Dieu

y serait loué. Ce peu de jours furent dix mois qu'il m'entretint dans ces vaines, mais à la fin exécutées espérances, au bout desquels nous nous sauvâmes avec un petit esquif, et nous nous rendîmes, le 28 juin, à Aigues- Mortes. » Saint Vincent de Paul, Lettre à M. de Commet, avocat au présidial dAcqs (Dax).

La captivité de saint Vincent de Paul avait duré ainsi près de deux ans, du 26 ou 27 juillet 1605 au 28 juin 1607. De retour en France, il n'oublia jamais la contrée où il avait gémi comme esclave, et, au milieu des grandes et immortelles œuvres qu'il entreprit plus tard pour le soulagement de l'humanité souffrante, il songea également à secourir de toutes ses forces les malheureux chrétiens qui étaient captifs en Tunisie...

En retour d'un pareil bienfait, et afin d'honorer une pareille mémoire, M3r Lavigerie a choisi cet apôtre par excellence de la charité pour en faire' le patron de la cathédrale provisoire qu'il a fondée à Tunis, et celui de cette ville elle-même où, pauvre esclave, cet humble enfant des Landes avait jadis porté des fers, et où les chrétiens l'invoquent maintenant comme leur céleste protecteur.

Reprenons la suite des événements jusqu'à la conquête française.

Après les Carthaginois, les Romains, les Vandales, les Byzantins, la Tunisie tombe au pouvoir des Arabes, et Okba établit sa capitale à Kairouan (670). Plusieurs dynasties musulmanes se succèdent, et toutes font la guerre aux chrétiens. En 1270, saint Louis vient attaquer Tunis, devenue la capitale du royaume; il campe sur les ruines de Carthage et y meurt de la peste; mais ce qui nous paraît pour lors un désastre est plutôt le premier germe de l'influence française dans le pays, car les Arabes eux-mêmes ont toujours eu notre saint roi en vénération, tellement que lors de l'érection de sa statue sur le plateau de Byrsa en 1841, les indigènes ont voulu la traîner eux-mêmes jusqu'au sommet de la colline.

En 1390, Charles VI, aidé des Génois, fit contre Tunis une expédition qui échoua. En 1535, Charles-Quint s'en empara, mais bientôt Barberousse la reprit et la soumit ainsi qu'Alger aux Turcs, les derniers possesseurs avant nous. En 1685, nous obtenons du bey Mohammed un traité connu sous le nom de Capitulation, en vertu duquel les sujets chrétiens peuvent recourir à la protection des consuls français. -En 1770, Louis XV fait punir certains actes de piraterie par le bombardement de Bizerte, Porto-Farina et Monastir. En 1816, le bey Mahmoud abolit l'esclavage des chrétiens. En 1871, la Porte ottomane accorde l'émancipation au bey de Tunis, lequel toutefois doit recevoir l'investiture du sultan et frapper monnaie en son nom. Deux ans après, 1873, le bey Mohammed -Sadok signe un traité qui met la Tunisie sous le protectorat anglais : c'en était fait de notre influence dans ce pays, sans le désistement de l'Angleterre, pendant que l'affaire des Kroumirs nous donnait occasion de nous en emparer.

TUNISIE

En effet, en 1884, par suite de quelques faits de maraudage des Kroumirs qui infestaient la frontière algérienne, des démêlés s'engagèrent entre la France et le bey. Celui-ci, ne voulant ou ne pouvant réprimer les méfaits imputés à ses sujets, une expédition française, sous les ordres du général Forgemol, pénètre dans le pays kroumir, puis se porte sur Tunis, dont le bey, après en avoir appelé en vain aux grandes puissances, doit signer le traité du Bardo, qui met son pays sous le protectorat de la France (12 mai). Toutefois les Arabes des tribus du sud se soulevèrent pour leur indépendance, et il fallut les bombardements de Sousse, de Sfakès, la prise de Kairouan et de Gafsa pour les soumettre. L'Europe, y compris l'Angleterre elle-même, accepta les faits accomplis : la Turquie et l'Italie seules protestèrent vainement.

Par le traité du Bardo, la France garantit au bey de Tunis l'intégrité de son territoire et de ses droits de souverain. Le bey s'engage à n'avoir de relations avec les autres puissances que par l'intermédiaire diplomatique de la République française. En 1890, il décrète finalement l'abolition de l'esclavage des nègres en Tunisie.

Page 1