III. — Utilité et nécessité des colonies
Les avantages des colonies sont surtout de développer le commerce, la marine, l'influence politique de. la métropole; elles lui procurent des matières premières pour l'industrie, telles que le coton, la soie, les métaux, ainsi que les denrées coloniales que l'Europe ne cultive pas, comme le café, les épices. Les colonies reçoivent en retour de la métropole les produits manufacturés : des tissus, des armes, des machines; elles réagissent ainsi sur l'industrie même de la mère patrie en lui donnant du travail et des bénéfices, par suite un accroissement de la richesse publique.
Les colonies profitent à la marine marchande nationale en utilisant ses vaisseaux , et à la flotte de guerre en lui donnant des points de ravitaillement de munitions et de charbon, des chantiers de construction et de réparation, qui lui permettent de stationner dans les mers lointaines, d'y combattre l'ennemi, sans être obligée de rentrer intempestivement dans ses ports.
Grâce aux colonies, la métropole porte au loin son nom, sa langue, ses idées, sa civilisation, sa religion, et son influence politique grandit en raison même du développement de ses relations extérieures.
En effet , la considération la plus importante et qui milite en faveur des acquisitions coloniales est celle qui résulte du besoin d'expansion d'une nation au dehors. Voici comment s'exprime à ce sujet un éminent économiste, M. Leroy- Beaulieu, professeur au collège de France :
« La colonisation est la forme expansive d'un peuple, c'est sa puissance de reproduction; c'est sa dilatation et sa multiplication à travers les espaces ; c'est la soumission de l'univers ou d'une vaste partie à sa" langue, à ses mœurs, à ses idées et à ses lois. Un peuple qui colonise, c'est un peuple qui jette les assises de sa grandeur dans l'avenir et de sa suprématie future. Toutes les forces vives de la nation colonisatrice sont accrues par ce débordement au dehors de son exubérante activité. A quelque point de vue que l'on se place, que l'on se renferme dans la considération de la prospérité et de la puissance matérielle, de l'autorité et de l'influence politique, ou qu'on s'élève à la contemplation de la grandeur intellectuelle, voici un mot d'une incontestable vérité : le peuple qui colonise le plus est le premier peuple ; s'il ne V est pas aujourd'hui il le sera demain.
« Au commencement du xxe siècle, la Russie comptera 420 millions d'habitants occupant des espaces énormes ; près de 60 millions d'Allemands, appuyés sur 30 millions d'Autrichiens, domineront l'Europe centrale; 120 millions d'Anglo-Saxons occuperont les plus belles contrées du globe et imposeront au monde civilisé leur langue, qui domine déjà sur des territoires habités par plus de 300 millions d'hommes. Joignez
INTRODUCTION
à ces grands peuples l'empire chinois, qui alors recouvrera une vie nouvelle, et qui compte à lui seul plus de 300 millions d'âmes.
<r A côté de ces géants, que sera la France? Du grand rôle qu'elle a joué dans le monde, de l'influence qu'elle a exercée sur la direction des peuples civilisés, que lui restera-t-il ? Un souvenir s'éteignant de jour en jour.
« Notre pays a un moyen d'échapper à cette irrémédiable déchéance, c'est de coloniser. Si nous ne colonisons pas, dans deux ou trois siècles nous tomberons au-dessous des Espagnols et des Portugais, qui, du moins, ont eu le bonheur d'implanter leur race et leur langue dans les immenses espaces de l'Amérique du Sud, destinés à nourrir des populations de plusieurs centaines de millions d'âmes.
« La colonisation est pour la France une question de vie ou de mort: ou la France deviendra une grande puissance africaine , ou elle ne sera , dans un siècle ou deux, qu'une puissance européenne secondaire; elle comptera alors dans le monde à peu près comme la Grèce en Europe.
« Ce qui a manqué jusqu'ici à la France, c'est l'esprit de suite dans sa politique coloniale. La colonisation a été reléguée au second plan dans la conscience nationale. Notre politique continentale doit être désormais essentiellement défensive; c'est en dehors de l'Europe que nous pouvons satisfaire nos légitimes instincts d'expansion. Nous devons travailler à la fondation d'un grand empire africain et d'un moindre asiatique.
« C'est la seule grande entreprise qui nous soit avantageuse1. »
Comme on l'a vu plus haut, ces désirs d'un grand empire africain sont en train de se réaliser, quant à l'acquisition politique de territoire.
Malheureusement une chose plus importante encore manque à la France pour coloniser : ce sont les colons.
On sait avec quelle lenteur désespérante s'accroît la population de la France, où beaucoup de départements se dépeuplent même. Au dehors, la race française n'est vraiment prospère qu'au Canada, où elle compte plus d'un million de descendants, magnifique résultat dû surtout à la conservation de la foi et de la simplicité de mœurs des premiers colons, aussi bien qu'au régime de liberté dont ils ont joui. En réunissant tous les représentants de race française à l'étranger, on arrive à un total de 2 à 2 millions 1/2 d'individus, ce qui est bien peu dans la masse des 80 millions de descendants de races européennes, peuplant l'Amérique ou dispersés dans les quatre parties du monde, et parmi lesquels domine le sang anglais, germain, espagnol et portugais.
« Pour réussir dans la colonisation, dit M. Alexis Delaire, ce ne sont ni les qualités personnelles ni les capitaux qui nous manquent; nous avons toujours de hardis explorateurs et des marins courageux ; c'est à notre initiative que sont dues les grandes œuvres d'intérêt commun,
1 Leroy - Beaulieu , De la colonisation chez les peuples modernes.
telles que le percement de Suez et de Panama, et chaque année la France augmente d'un milliard au moins les 20 à 25 milliards qu'elle a disséminés partout dans l'univers. Ce qui nous manque, ce sont des émigrants actifs et laborieux à déverser sur les colonies agricoles, aussi bien que des maisons stables et durables pour exploiter les colonies de commerce et de plantation...
« C'est la mauvaise organisation de la famille, c'est le partage forcé des successions, — on commence à le reconnaître sans oser y porter remède, — qui entrave si misérablement l'essor de la population par la stérilité volontaire des mariages ; qui détruit les fortunes naissantes par la multiplication des procès; qui arrête enfin l'esprit d'entreprise, par la certitude d'un lambeau d'héritage à disputer.
« Alors pas de colons nombreux pour les territoires à peupler, pas de maisons durables pour les exploitations lointaines, pas de jeunesse active pour les comptoirs à fonder1, s
Ajoutons encore l'opinion exprimée par J. Duval dans son ouvrage sur l'Algérie.
« La France est largement assise sur un beau et vaste territoire de 34 000 lieues carrées ; elle dispose d'une population de 37 millions d'habitants, d'un revenu de 20 à 22 milliards ; elle est armée de tous les instruments et de toutes les ressources du travail; elle se sent pleine d'énergie et d'intelligence. Son territoire occupe une situation exceptionnelle entre l'ancien et le nouveau monde au point précis où le géomètre fixerait le minimum des distances habitées du globe, à l'intersection de toutes les grandes voies commerciales. Que lui manque-t-il pour l'entier accomplissement de ses hautes destinées? Une seule chose : une expansion pacifique plus intense et plus lointaine à travers le monde; car au rayonnement se mesure la grandeur des nations comme celle des astres.
« L'émigration et la colonisation, le commerce et la navigation, les voyages et les missions, sont les méthodes d'expansion et de rayonnement appropriées à notre époque de conquêtes par le travail, par la science et la morale. La liberté en est le ressort.
« Pour l'émigration , la France est en arrière de la race anglo-saxonne et de la race germanique : tandis que depuis un demi-siècle l'une et l'autre ont disséminé des essaims d'un nombre total de 7 à 8 millions d'individus sur toutes les terres, la France, croissant avec une lenteur qui accuse nos lois et nos mœurs, se cantonnant dans ses frontières, s'agglomérant à Paris, n'a envoyé que quelques milliers de ses enfants vers les pays éloignés.
<r Aussi la race anglaise, pour ne parler que d'elle, a-t-elle semé partout sa langue, ses habitudes, ses besoins, qui sont des appels à un commerce universel et pour ainsi dire illimité, tandis que les marchan-
1 A. Delaire. La colonisation et l'avenir de la France. Exploration, 1882.
INTRODUCTION 17
dises françaises ne trouvent au dehors qu'un petit nombre de nationaux pour en propager l'usage. Le commerce se ressent de ses timidités.
t Notre infériorité est plus marquée encore pour la navigation.
« Ces différences à notre désavantage, les voyageurs et les missionnaires sont loin de les racheter, malgré tout leur zèle. Tous les chemins de la terre, tous les courants des mers sont parcourus par de nombreux voyageurs anglais et allemands, dont les récits rendent populaire la science géographique et ouvrent des voies nouvelles aux entreprises de leurs concitoyens; les voyageurs français aussi sont aventureux et méritants, mais plus rares. Quant aux missions, les nombreuses sociétés bibliques et évangéliques de l'Angleterre opposent une active propagande à nos missionnaires catholiques, non pas avec plus de succès, mais avec plus de profit pour la consommation des produits anglais, dont les missionnaires protestants répandent le goût et l'usage.
« Dans cette excessive concentration chez soi, dans cette ignorance indifférente des affaires économiques du reste du monde, est la faiblesse, le péril de notre pays. Si nous restions stationnaires pour le nombre, pour les rapports extérieurs, pour les transactions lointaines, pour les fondations commerciales et coloniales, tandis que nos rivaux prennent possession du monde entier, un jour nous serions entourés d'un réseau invincible de supériorités et de résistances.
« L'heure de la décadence française aurait sonné!...
« Que Dieu conjure ce malheur, en inspirant au gouvernement l'amour des expéditions lointaines, du travail et de l'échange ; à la nation, l'ambition des victoires pacifiques; aux citoyens, l'esprit des grandes entreprises sur terre et sur mer ; aux caractères résolus, la curiosité des pays inconnus; aux âmes religieuses, le dévouement aux races inférieures; à tous, l'amour et le respect de la liberté, mère des progrès.
« La France alors concourra, pour la part que la Providence lui a dévolue, à la connaissance, à l'exploitation et à la colonisation du globe, ce qui est la condition et le complément de la mise en pleine valeur de son propre territoire et de l'élévation morale de sa population.
« Alors notre pays , le plus beau du monde après celui du Ciel , atteindra l'apogée de la gloire et de la richesse, les deux leviers de la puissance. Alors l'homme du pays, le paysan, personnifiera l'union du travail et du patriotisme, de la force et de l'intelligence. Qu'il en soit ainsi1!»