GHAP. I. — L'HISTOIRE ET LA CONQUÊTE
Algérie. — L'Algérie, dont le nom dans sa forme actuelle est tout moderne , est la partie centrale de la contrée que les anciens ont appelée la Berbérie ou Pays barbaresque, à cause de ses populations berbères, et qui comprend le Maroc, l'Algérie, la Tunisie et le Tripoli.
Les Romains divisaient le nord du continent africain en Afrique, Numidie et Mauritanie. L'Afrique propre ou proconsulaire {Ifrikia) correspondait à la Tunisie et au Tripoli de nos jours; la Numidie, à la province actuelle de Constantine. La Mauritanie s'étendait jusqu'aux colonnes d'Hercule (Gibraltar) et se subdivisait en Mauritanie sitifienne, avec Sitifis (Sétif) pour capitale; Mauritanie césarienne, capitale Cœsarea (Gherchell), et Mauritanie tingitane, capitale Tingis (Tanger).
Au ixe siècle avant Jésus-Christ, les Phéniciens colonisèrent toute la côte; leur capitale, Carthage, joua un grand rôle dans l'histoire, et, après une lutte héroïque, fut détruite par les Romains, 146 ans avant Jésus- Christ. Ceux-ci s'établirent d'abord sur les territoires phéniciens de la côte et s'enfoncèrent ensuite dans le pays en subjuguant les populations berbères; ils fondèrent de grandes cités, dont les ruines imposantes se voient encore, notamment à El-Djem (Tunisie), où se trouve le plus grand amphithéâtre connu ; à Tébessa , à Lambèse , dans l'Aurès et dans toute la province de Constantine jusqu'à Biskra, où ils eurent des postes militaires ; ils s'étendirent moins sur les plateaux des provinces d'Alger et d'Oran. Leur marche conquérante se fit ainsi de l'est à l'ouest, tandis que plus tard les Vandales, barbares germains , procédèrent en sens con traire, venant par les rivages de l'Espagne (ve-vie siècles). Les Byzantins parurent au vie siècle, mais furent remplacés au vnc par les Arabes musulmans, qui en peu d'années fondèrent l'empire de Kairouan en Afrique et le califat de Cordoue en Espagne. Toute la Berbérie fut désignée par les Arabes sous le nom de Magreb, <r pays du couchant. » Vers le xie siècle, les Berbères reprirent peu à peu leur indépendance ; mais au xvie, après
l'expulsion des Maures de l'Espagne et les tentatives de Charles-Quint à Alger, une anarchie complète sévit dans le pays, et les forbans de la côte infestèrent la Méditerranée.
C'est alors qu'apparurent le fameux corsaire turc de Mitylène, Bab- Aroudj, vulgairement appelé Barberousse, et son frère Kaïr-Eddin, qui s'emparèrent d'Alger et soumirent tout le pays à la suzeraineté de la Porte ottomane (1516). Leurs successeurs portèrent d'abord le titre d'agha , « chef des troupes, » et prirent dans la suite celui de dey, <r oncle ou patron 2 , et de pacha, « serviteur du chah ou roi. » C'était l'usage, en Europe, de désigner la contrée sous le nom de régence d'Alger.
On appelait odjac le gouvernement turc d'Alger, composé des ministres de la guerre, de la marine, des finances et de l'intérieur. Comme le dey était élu par la milice, il s'ensuivit que l'agha, son chef, était le personnage le plus influent et que la plupart des deys finirent tragiquement.
Cette période, dite turque, est signalée par des pirateries continuelles sur les côtes européennes de la Méditerranée, et les plus puissants royaumes chrétiens subirent jusqu'en 1 830 l'humiliation de payer un tribut au chef des brigands d'Alger, pour obtenir une paix relative.
Cependant la France entretint, presque de tout temps, avec l'odjac des relations politiques et commerciales. C'est ainsi que dès 1520 des Provençaux obtinrent à prix d'argent le privilège exclusif de la pêche du corail près du littoral algérien, ainsi que l'exportation des produits de ce pays j'outre-mer; plus tard, des établissements français furent créés au Bastion de France, à la Galle , au cap Rose, à Collo, et à partir de 1581 nous eûmes un consul à Alger. L'odjac n'en laissa pas moins à plusieurs reprises, sous Henri IV et Louis XIII, capturer nos vaisseaux, dévaster nos comptoirs et remplir ses bagnes de prisonniers français. Pour réprimer ces brigandages, Louis XIV fit bombarder Alger par Duquesne en 1682 et 1683, 9t par d'Eslrées en 1688. Il s'ensuivit avec l'ambassadeur algérien, venu à Versailles en 1690, un traité qui maintint la paix pendant le xviir2 siècle. Les pirateries s'étant renouvelées lors de l'expédition d'Égypte et après notre défaite navale de Trafalgar, Bonaparte prépara contre la régence une expédition qui n'eut pas lieu; mais en 1815 la flotte anglaise de lord Exmouth, pour exécuter la décision du congrès de Vienne, lança 34 000 projectiles sur la capitale du dey et écrasa sa flotte. Le coup était terrible, mais non mortel à cette piraterie, que la France seule devait anéantir en 1830, au profit de la liberté des chrétiens, du commerce maritime et de la tranquillité des populations côtières. Voici les circonstances qui ont amené la conquête.
Le coup d'éventail. — La France payait depuis trois siècles une redevance annuelle pour les concessions d'Afrique. Hussein-Pacha, élu dey en 1818, éleva cette redevance de 90 000 à 380 000 francs; le consul français en promit 300 000, mais Louis XVIII, en 1820, ne voulut accorder
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que 220 000 francs. Cette cause de mésintelligence n'était pas la seule, ni la plus grave. Deux juifs algériens, du nom de Bacri et Busnach, avaient autrefois fourni une grande quantité de blé au Directoire et à l'armée française d'Egypte. Leurs créances, s'élevant à plusieurs millions, n'avaient jamais été acquittées, malgré les fréquentes réclamations du dey, qui avait de grands intérêts dans celte affaire, dont les tribunaux étaient saisis. Le 30 avril 1827, notre consul, M. Deval, étant allé le visiter, Hussein se plaignit vivement des lenteurs du procès, et il s'ensuivit une altercation rapportée dans les termes suivants par le consul lui-même dans son rapport au gouvernement français :
« — Pourquoi, lui dit le dey, votre ministre n'a-t-il pas répondu à la lettre que je lui ai écrite ?
« — J'ai eu l'honneur de vous en porter la réponse aussitôt que je l'eus reçue.
« — Pourquoi ne m'a-t-il pas répondu directement? Suis-je un manant, un homme de boue, un va-nu-pieds? Mais c'est vous qui êtes la cause que je n'ai pas reçu la réponse de votre ministre, c'est vous qui lui avez insinué de ne pas m' écrire ! Vous êtes un méchant, un infidèle, un idolâtre!... »
«i Se levant alors de son siège, ajoute M. Deval, il me porta avec le manche de son chasse-mouches trois coups violents sur le corps et me dit de me retirer. »
C'est ce fameux coup de chasse-mouches ou d'éventail qui valut à Hussein la perte de son royaume et à la France la plus importante de ses conquêtes coloniales. Une réparation d'honneur fut exigée; mais Hussein ayant refusé de la donner, M. Deval, rappelé par son gouvernement, quitta Alger avec tous nos nationaux, et les hostilités commencèrent. Nos établissements de la Galle et de Bône étaient livrés au pillage pour la quatrième fois. Par contre, le commandant Collet infligea peu après une sanglante défaite aux corsaires algériens; mais le dey ne se soumit pas. L'année suivante s'étant passée en escarmouches et en négociations, un dernier accommodement fut proposé en juillet 1829 au dey, qui, aux menaces de notre parlementaire, répondit fièrement : « J'ai aussi de la poudre et des canons. Nous ne pouvons nous entendre : tu peux te retirer. Le sauf-conduit qui t'a amené protégera ton départ. »
Mais, le lendemain, le vaisseau parlementaire français la Provence fut criblé de boulets par les batteries du port. Le dey était-il coupable de ce second méfait? Il protesta que les canonniers avaient agi sans ses ordres. Néanmoins le gouvernement de Charles X ne devait plus balancer : il organisa donc une expédition décisive contre la régence.
La conquête. — L'année suivante (1830), une flotte de 400 vaisseaux de transport, escortée de 100 vaisseaux de guerre, débarquait à Sidi- Ferruch, les 15 et 16 juin, une armée de 37 000 hommes sous le com-
mandement du général de Bourmont. Le 29 du même mois, après cinq jours de combat, on enlève d'assaut le plateau de Staouéli défendu par Mustapha-Bou-Mezrag, et, le 4 juillet, la prise du Sultan-Kalassi, <r Château de l'Empereur, » construit par Charles -Quint, nous assure la possession d'Alger. Le dey, enfermé dans la Kasbah ou citadelle, demande à capituler, se livre au vainqueur, avec son trésor de 48 millions de francs, et le général de Bourmont le fait conduire à Naples avec sa suite ; le corps des janissaires est expulsé, l'odjac dissous, et la France reste maîtresse de la position.
Mais ce n'est pas tout de conquérir, il faut consolider; nous ne le pourrons ici qu'à la condition de soumettre souvent les tribus révoltées et de gagner sans cesse du terrain. De là l'occupation d'Oran (1831), de Bône (1832), d'Arzeu, de Mostaganem et de Bougie (1833), opérée sous l'administration successive des généraux de Bourmont, Clauzel, Berthezène, Savary, Yoirol et Drouet d'Erlon ; celui-ci fut le premier gouverneur général d'Alger, en 1834.
A cette époque , pour établir des rapports avec les indigènes , on organisa le corps des zouaves et les bureaux arabes. Les zouaves étaient, à l'origine, des bataillons indigènes composés de Kabyles zouaouas de la province de Constanline ; mais il s'y mêla bientôt des aventuriers de toute provenance, dont Lamoricière, le « mâcheur de poudre » , au dire des Arabes, fit « un corps d'élite, les vrais soldats d'Afrique, les héros des coups de main difficiles, les fantassins des longues marches, des nuits sans sommeil et des journées sans eau. d Les bureaux arabes étaient formés d'officiers français qui concentraient entre leurs mains la justice, les finances et l'administration. Connaissant les langues du pays, ces officiers s'enquirent par eux-mêmes, sans le secours d'interprètes souvent infidèles, du caractère, des mœurs et des habitudes des indigènes. Le premier chef de bureau arabe fut encore Lamoricière, homme de résolution, rempli de ressources dans l'esprit et animé du désir de bien faire, ce qui lui concilia l'affection de ses subordonnés. Des abus résultant de leurs pouvoirs trop étendus firent supprimer plus tard ces bureaux arabes.
Jusqu'en 1834, l'occupation française avait été restreinte aux villes côtières. Des hésitations, des fautes militaires, des mesures impolitiques, souvent aussi des traitements maladroits appliqués aux indigènes, avaient indisposé ceux-ci contre nous et compromis l'entreprise. C'est alors que parut l'ennemi le plus redoutable qui combattra, souvent avec succès, l'influence française pendant plus de douze ans.
Abd-el-Kader. — Cet homme, ce conquérant, c'est Abd-el-Kader. Fils d'un marabout influent, il avait reçu une éducation soignée, vu l'Orient et l'Egypte, était versé dans l'étude du Coran, et à la science d'un thaleb il joignait la vigueur du soldat. Bien fait de corps, élégant dans sa tenue, habile dans les exercices militaires, doué de bravoure autant que
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de sens politique, à la fois froid et passionné, souple et violent, d'une activité infatigable et d'un vrai talent d'organisation, Abd-el-Kader était fait pour dominer. Les tribus de la province d'Oran, livrées à l'anarchie, avaient besoin d'un chef et se groupèrent autour de celui qu'elles considéraient comme « envoyé de Dieu ». En 4834, le général Desmichels, commandant d'Oran, le reconnaît comme « prince des croyants ï et lui fournit même des secours pour vaincre ses compétiteurs.
Celte politique ayant élé désavouée, le général Trézel, qui succéda à Desmichels, attaqua Abd-el-Kader et se fit battre par lui sur la Macta (1835). L'année suivante, le général Bugeaud défit l'émir à la Sikkah, mais il conclut avec lui en 1837 l'imprudent traité de la Tafna, qui livrait au chef arabe les provinces d'Oran, de Titeri et d'Alger, sauf les villes du littoral et la plaine de la Métidja, qui restaient à la France.
Louis Blanc fait de l'entrevue de la Tafna le récit suivant, qui peint bien les personnages en action :
Entrevue de la Tafna. — « A neuf heures du matin, on fit halte dans un vallon du plus riant aspect que baignent les eaux de la Tafna : là était le lieu du rendez-vous. Mais on n'y rencontrait que la solitude, le silence; pas un cavalier arabe ne se dessinait à l'horizon. Le soldat se sentit humilié. Il fallut attendre; et l'on attendit longtemps. Les vedettes revenaient sans nouvelles. Habile à s'entourer de prestige, Abd-el-Kader avait voulu se donner auprès des siens l'avantage d'une supériorité apparente, et le dédain qu'il affectait à l'égard du chef des infidèles était un calcul de sa politique musulmane. Le jour commençait à baisser, l'émir ne paraissait pas; et pendant que, tourné en gaieté, le mécontentement des troupes s'évaporait de toutes parts en vives saillies, le général Bugeaud avait peine à dissimuler sa colère. Enfin l'approche des Arabes est annoncée. A l'instant même, les tambours rappellent, les faisceaux se rompent, chacun court à son poste. Mais, à une lieue de notre avant-garde, Abd-el-Kader s'était arrêté. Ce fut alors auprès du général une succession de messages ayant pour but de lui apprendre que l'émir était malade, qu'il n'avait pu se mettre en route que fort tard; qu'il serait bon peut-être de renvoyer l'entrevue au lendemain... A bout de patience, et oubliant la dignité de son rang pour n'obéir qu'aux impétueux conseils de son dépit et de son courage, le général Bugeaud laisse au général Laidet le commandement des troupes, et, suivi de son état-major, il se porte en avant.
« Presque entièrement composée de cavalerie, l'armée d'Abd-el-Kader figurait un immense triangle, dont les angles mouvants s'appuyaient à trois collines. Arrivé au milieu des avant -postes, le général français vit venir à lui un chef de tribu, qui lui montra un coteau sur lequel était l'émir. « Je trouve indécent de la part de ton chef, dit le général Bugeaud « à l'Arabe, de me faire attendre si longtemps et venir de si loin. » Et il s'avança résolument. Alors parut l'escorte de l'émir : jeunes et beaux
pour la plupart, les chefs arabes étalaient avec faste leurs riches costumes et montaient des chevaux magnifiques. Bien différente était celle du général Bugeaud, à laquelle s'étaient réunis plusieurs membres de l'administration civile, coiffés de la casquette modèle, et dans une tenue fort peu militaire. Un cavalier sortit des rangs. Il portait un burnous grossier, la corde de chameau ; il ne se distinguait point par son costume du dernier des cavaliers ennemis; mais autour de son cheval noir, qu'il enlevait avec beaucoup d'élégance, des Arabes marchaient tenant le mors de bride et les étriers. C'était Abd-el-Kader. Le général français lui ayant tendu la main, il la lui serra par deux fois, sauta rapidement à terre et s'assit. Le général prit place auprès de lui, et l'entretien commença.
« L'émir était de petite taille. Il avait le visage sérieux et pâle, les traits délicats et légèrement altérés, l'œil ardent. Ses mains, qui jouaient avec un chapelet suspendu à son cou, étaient fines et d'une distinction parfaite. Il parlait avec douceur, mais il y avait sur ses lèvres et dans l'expression de sa physionomie une certaine affectation de dédain. La conversation porta naturellement sur la paix qui venait d'être conclue; et Abd-el-Kader parla de la cessation des hostilités avec une mensongère et fastueuse indifférence. Le général français lui faisait observer que le traité ne pourrait être mis à exécution qu'après avoir été approuvé, mais que la trêve était favorable aux Arabes puisque, tant qu'elle durerait, on ne toucherait pas à leurs moissons : « Tu peux dès à présent les détruire, répon- « dit-il, et je t'en donnerai par écrit, si tu veux, l'autorisation. Les Arabes « ne manquent pas de grains. j>
« L'entretien fini, le général Bugeaud s'était levé, et l'émir restait assis. Blessé au vif, le général français le prit alors par la main et l'attirant à lui d'un mouvement brusque : « Mais relevez-vous donc I » Les Français furent charmés de cette inspiration d'une âme impérieuse et intrépide, et les Arabes laissèrent percer leur étonnement. Quant à l'émir, saisi d'un trouble involontaire, il se retourna sans proférer une parole, sauta sur son cheval et regagna les siens. En même temps on entendit une puissante clameur que les échos prolongèrent de colline en colline. <r Vive le sultan! » criaient avec enthousiasme les tribus. Un violent coup de tonnerre vint ajouter à l'effet de cette étrange scène; et, se glissant dans les gorges des montagnes, les Arabes disparurent. (Louis Blanc, Histoire de dix ans.)
Fier de ce succès diplomatique, qui le grandit énormément aux yeux des peuples arabes, Abd-el-Kader ne tarda pas à agir en souverain. Il se débarrassa bientôt de ses rivaux, vainquit ou écrasa les tribus récalcitrantes, divisa le pays en huit gouvernements, et se créa une armée permanente au lieu des troupes temporaires. <r Il avait 10 000 réguliers, dont 3 000 fantassins, 2 000 cavaliers et 240 artilleurs avec une vingtaine de pièces; des poudrières fonctionnaient à Mascara, Miliana, Médéa, Tag-
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dempt; une manufacture d'armes était installée à Miliana, une fonderie de canons à Tlemcen. Sebdou, Saïda, Tagdempt, Boghar, Biskra, formaient de l'ouest à l'est une ligne de places qu'il avait construites ou réparées ; c'étaient autant de forteresses pour mater les tribus , de ma-
L'émir Abd-el-Kader.
gasins où s'amassaient les approvisionnements, de retraites en cas de guerre malheureuse. » (Maurice Wahl.)
Telle est l'organisation moyennant laquelle, après deux ans de paix, l'émir tiendra en échec pendant huit ans de nombreuses armées françaises.
Pendant ce temps, nos troupes atteignent Constantine, où dominait le bey Ahmed. Après un échec grave en 1836, la ville fut prise d'assaut,
en 4837 par le maréchal Valée ; le général de Damrémont avait été tué la veille.
En octobre 4839, les hostilités recommencèrent avec Abd-el-Kader, qui prétendait renfermer les Français dans la Métidja. Ceux-ci en sortirent pour occuper en 4840 Gherchell, Médéa et Miliana, tandis que le capitaine Lelièvre, avec 423 hommes, défendait victorieusement, pendant quatre jours, le fortin de Mazagran attaqué par une nuée d'Arabes.
Rappelons ici en détail le récit de cette brillante affaire.
La défense de Mazagran. — « Mazagran n'était rien de plus qu'un petit fort élevé à la hâte par les Français, non loin de Mostaganem. Il renfermait la 40e compagnie du bataillon d'Afrique, c'est-à-dire 423 hommes, commandés par le capitaine Lelièvre, lorsque le 4er février quelques éclaireurs arabes vinrent reconnaître les lieux. Le lendemain, les contingents de quatre-vingt-deux tribus, formant 40 000 hommes (?), sous les ordres de Muslapha-Ben-Tehamy, khalife de Mascara, prirent position devant le fort. La garnison n'avait pour toutes provisions qu'un baril de poudre, une pièce de canon et 40 000 cartouches ; mais en revanche elle était composée de braves disposés à vendre chèrement leur vie.
« Animé par le fanatisme religieux et par des promesses de récompense, l'ennemi se précipita avec rage contre les murailles, que son artillerie avait entamées, et y planta quatorze de ses drapeaux. Les assiégés reçurent cette attaque et celles qui suivirent par un feu de mousqueterie qui couvrit de cadavres les abords de la brèche. Trois fois le canon abattit le drapeau national, trois fois il fut relevé avec enthousiasme aux cris de : Vive le roi ! Vive la France !
« Le 3 et le 4, l'acharnement des Arabes redoubla. Ils venaient sur la brèche se faire tuer en se précipitant sur les baïonnettes de nos soldats. Sur le soir, les munitions étaient presque complètement épuisées; le capitaine Lelièvre rassembla ses hommes : <r Mes amis, leur dit-il, nous avons « encore un tonneau de poudre presque entier et douze mille cartouches ; « nous nous défendrons jusqu'à ce qu'il ne nous en reste plus que douze « ou quinze, puis nous entrerons dans la poudrière pour y mettre le feu, « heureux de mourir pour notre pays. Vive la France ! »
« On se battit ainsi pendant quatre jours et quatre nuits, et c'étaient, dit un Arabe qui a rendu compte de ce siège mémorable, « c'étaient « quatre grands jours, car ils ne commençaient pas et ne finissaient « pas au son du tambour; c'étaient des jours noirs, car la fumée de la « poudre obscurcissait les rayons du soleil; et les nuits étaient des « nuits de feu, éclairées par les flammes des bivouacs et par celles des « amorces. »
« Le cinquième jour, les Arabes, fatigués de cette intrépide résistance, renoncèrent au succès et abandonnèrent la place emportant plus de mille morts ou blessés. Lorsque les braves de Mazagran purent se compter, il
ne leur manquait que dix-neuf des leurs, trois morts et seize blessés1 ! »
Impuissant à s'emparer des places fortes, Abd-el-Kade? résolut de tenir la campagne et de harceler ses adversaires. Grâce à celte tactique, plus naturelle pour l'Arabe, la difficulté pour nous était moins de battre l'émir que de l'atteindre. Avec son armée de 10 000 hommes seulement, mais intrépides et montés à la légère, on le trouvait partout, sans pouvoir le surprendre nulle part. Aussi fallut-il, en 1841 , au nouveau gouverneur le général Bugeaud, 100000 soldats divisés en corps nombreux, pour traquer de toutes parts cet ennemi insaisissable. Bugeaud s'empare de Mascara (1841), de Tlemcen (1842), et soumet la vallée du Chéliff, où il fonde Orléansville. De son côté le duc d'Aumale surprend, au brillant fait d'armes de Taguin (1843), la Smala ou camp d'Abd-el-Kader, et fait 3 000 prisonniers avec un riche butin.
Voici à ce sujet quelques détails.
Prise de la Smala. — « Depuis que l'émir n'avait plus de résidence fixe, et que son rôle s'était abaissé aux étroites proportions de chef de bande, sa famille et celles des principaux personnages de sa maison avaient dû partager sa vie nomade et se former en smala. On appelle smala, chez les Arabes, ce que nous nommerions les équipages, la suite; elle comprend la famille, les domestiques, les tentes, les richesses du maître. La smala d'Abd-el-Kader contenait 12 à 15 000 personnes. Elle suivait tous ses mouvements et était l'objet de sa plus grande sollicitude. Le général Bugeaud songea à s'en emparer, et confia l'exécution de cette entreprise difficile au duc d'Aumale.
« Le 10 mai, le jeune prince se mit en marche à la tête de 13 000 fantassins et de 600 cavaliers. Le 14, il arriva à Goujilah, où il apprit que la Smala était, en ce moment, à quinze lieues au sud-ouest ; il prit aussitôt cette direction, et le 16, après vingt- cinq heures d'une marche accablante, dans un pays inculte et sans eau, il aperçut, près de Taguin, une réunion de tentes occupant un espace de près de deux kilomètres. N'écoutant que son ardeur, sans songer à sa faiblesse numérique, l'avant-garde, composée de 500 chevaux seulement, s'élance au galop, conduite par le prince, par le colonel Youssouf, et par le lieutenant -colonel Morris. Dire l'effet de cette attaque subite serait impossible. Les femmes épouvantées , les vieillards et les enfants se pressent en tumulte et communiquent leur trouble aux fantassins réguliers , qui résistent à peine. C'est une mêlée , une confusion affreuse ; ceux qui purent prendre la fuite se dirigèrent vers le désert; les autres, au nombre de 4 000, restèrent nos prisonniers. Le trésor de l'émir, ses tentes, ses drapeaux, tombèrent en notre pouvoir. (Comtesse Drohojowska.)
1 Comtesse Drohojowska, Algérie française. M. le capitaine Niox porte à trois cents, au lieu de cent vingt-trois, le nombre des soldats de la garnison de Mazagran. M. Gaffarel compte, non par mille , mais par centaines les pertes des Arabes , et Ton peut aussi réduire le nombre des assaillants et la durée de cette défense, d'ailleurs assez héroïque, sans qu'on doive y mêler l'exagération.
Quant à Abd-el-Kader, pressé de toutes parts, il se réfugie au Maroc, où il entraîne le shérif Abd-er-Rhaman dans la guerre sainte. Mais le bombardement de Tanger et de Mogador par l'escadre du prince de Joinville, et surtout la victoire de l'Isly (14 août 1844), remportée parBugeaud sur l'armée marocaine, obligent bientôt le sultan à la paix de Tanger (1845), qui fixe notre frontière actuelle du côté de l'ouest. L'année suivante (1846) a lieu la soumission du Dahra, insurgé par les instigations du marabout Bou-Maza, puis celle de l'Aurès, dont la principale ville, Biskra, nous appartenait déjà; en même temps, Abd-el-Kader, rentré en Algérie, est poursuivi de tribus en tribus, dont il se voit successivement abandonné et trahi, ainsi que du shérif marocain, qui lui refuse même l'hospitalité.
Aussi se rend-il, le 23 décembre 1847, au colonel Lamoricière, sous la promesse de pouvoir se retirer librement à Alexandrie ou à Saint-Jeand'Acre. Lamoricière le présenta au duc d'Aumale, devenu gouverneur, qui ratifia la promesse faite. Mais le gouvernement de Louis- Philippe dirigea l'émir sur Toulon, puis l'interna à Pau et de là à Amboise jusqu'en 1854. Alors Napoléon III lui permit d'aller habiter Damas, en Syrie, où, fidèle à sa promesse de ne pas retourner en Afrique, il termina ses jours en 1883.
L'Algérie est dès lors à nous dans la majeure partie du Tell et sur les plateaux ; mais il faut encore faire respecter notre autorité par les populations sahariennes et kabyles, toujours prêtes à combattre pour leur indépendance à la voix des marabouts ou de leurs chefs nationaux.
C'est pourquoi une expédition est dirigée contre l'oasis de Zaatcha, en 1849. La ville, prise d'assaut, fut détruite, et sa population anéantie; celle affaire nous coûta 1 500 hommes, sans compter les victimes du choléra. En 1852, Laghouat et, en 1854, Tougourt tombent à leur tour en notre pouvoir, après une résistance également opiniâtre. Ouargla fut reprise en 1800, et le général de Gallifet, avec une colonne légère montée sur des chameaux, surprit en 1872 El-Goléa, qui devint le point extrême de nos possessions, à 1100 kilomètres au sud d'Alger.
Dans les mêmes années on avait conduit diverses expéditions en Kabylie, dont nous possédions depuis longtemps les villes maritimes: Bougie, Djidjelli, Collo et Dellys. En 1844-47, Bugeaud avait soumis une partie du pays. Des insurrections presque annuelles furent réprimées jusqu'en 1857 ; enfin le général Randon dut employer 35 000 hommes pour vaincre ces intrépides montagnards, mal armés, désunis, mais fiers et indomptables, résignés à subir les guerres les plus atroces.
Mac-lMahon leur infligea la sanglante défaite d'Icheriden, qui les réduisit (1857). Pour dompter ce pays qui jamais n'avait connu de maîtres, il fallut construire le fort Napoléon, devenu aujourd'hui le fort National.
En 1864, d'autres insurrections durent être réprimées, notamment celle des Ouled-Sidi-Cheikh, dans le sud oranais, et celle des Fliltas, dans l'Ouaransénis.
ALGÉRIE
A la suite des revers de la France en 1870-71, les Kabyles des provinces d'Oran et d'Alger se soulevèrent de nouveau, et ce soulèvement eut pour cause les mesures intempestives portées par le gouvernement de la Défense nationale, notamment celle de la naturalisation en masse des juifs
Prise de Constantine, d'après Horace Vernet.
algériens, détestés des Kabyles, auxquels ils enlèvent peu à peu toutes leurs propriétés. Les Kabyles, défaits au combat de Djebel -Bou-Thaleb, payèrent des contributions de guerre considérables ; leur autonomie municipale fut supprimée, et une partie de leurs terres affectée à la colonisation. Le soulèvement de l'Aurès, en 1879, n'eut pas de graves conséquences. Il
nous en coûta bien davantage pour étouffer l'insurrection de 4881, laquelle n'était en réalité qu'une suite de la lutte permanente des Ouled-Sidi-Cheikh, mal domptés en 1870. C'est encore un marabout, Bou-Amama, qui, profitant du mécontentement des tribus, les excita à la révolte. De nombreuses colonnes délogèrent successivement les insurgés de leurs ksour et poursuivirent. Amama jusqu'à Figuig.
En 1881, la mission du colonel F lutter s , chargée d'étudier la création d'un chemin de fer transsaharien jusqu'au Soudan, fut massacrée dans le désert au sud-est d'El-Goléa, vers le 23° de latitude nord , par les Touaregs Hoggar, aidés de la complicité des Chaamba qui formaient son escorte. Ce massacre, qui n'a pu être vengé, a porté un rude coup à l'influence française dans la région du Sud vers le Soudan. Toutefois 1882 vit l'occupation du Mzab et de Ghardaïa, qui nous assure la tranquillité relative du Sahara algérien au nord d'El-Goléa.
Nous parlerons plus loin du projet d'un chemin de fer transsaharien, destiné à dominer le désert jusqu'au Niger et au lac Tchad.
La conquête de la Tunisie en 1881 compléta notre colonie algérienne vers l'est et garantit sur ce point la tranquillité du pays.
Il n'en est pas de même à l'ouest, où la frontière marocaine, tracée arbitrairement par le traité de Tanger, coupe en deux des régions naturelles habitées par les mêmes tribus. Le cours de la Malouïa eût été plus rationnellement choisi. De plus, une partie des Riffains ou habitants du Riff (rivage) marocain, ont en ces derniers temps recherché la protection des Français. Si l'on ajoute les tentatives des Italiens et des Allemands pour s'établir sur la côte nord du Maroc, et les droits de l'Espagne sur la même région, on peut en inférer que tôt ou tard des complications politiques modifieront la situation de celte sultanie si mal administrée, livrée à l'anarchie, au brigandage, et dont la ruine prochaine est prévue.
Tel est le résumé de cette conquête algérienne, « qui a coûté à la France, dit M. Elisée Reclus, six milliards de francs et plusieurs centaines de milliers d'hommes, soldats ou colons. »
Nous empruntons au même auteur les considérations ci -après sur la situation actuelle et sur l'avenir de cette colonie.
La France algérienne. — « En parlant de l'Algérie, on lui donne souvent le nom de « France nouvelle » ou de « France africaine ». A maints égards cette expression est justifiée. Il est certain que les Français se sont très solidement établis dans le continent africain, apportant leur langue et leurs mœurs. Villes et villages de construction européenne se sont élevés non seulement dans la région du littoral, mais dans toutes les parties du territoire ; des routes traversent le pays jusque sur les confins du désert. On a pu comparer l'œuvre accomplie par les Français en un demi-siècle
ALGÉRIE
à celle qui fut le résultat de sept siècles d'occupation romaine. Si leur civilisation est encore bien loin d'avoir aussi fortement assimilé la population indigène, si leurs colonies dans la région orientale des plateaux sont encore clairsemées en comparaison de celles des Romains , à d'autres égards, ils ont fait davantage. La science leur a fourni un élément de puissance qui manquait aux anciens: la vilesse. Par le chemin de fer, par le télégraphe, par les signaux optiques, ils sont présents partout. Dans leurs mains, le pays s'est réduit en étendue, pour ainsi dire ; ils ont pénétré plus avant dans le désert, puisqu'on ne trouve plus de débris romains au sud de Djelfa, à 300 kilomètres au nord d'El-Goléa, la dernière oasis française ; même la mer qui baigne les rivages algériens s'est rétrécie sous la quille de leurs navires, et les naufrages y sont moins à craindre, grâce aux jetées et aux môles qui abritent actuellement les ports ; Alger, à moins de trente heures de Marseille, est plus rapprochée de la Fi ance que Toulon ne l'est de Brest. Quoiqu'on ait souvent répété le contraire, l'annexion politique de l'Algérie à l'Europe est un fait acquis à l'histoire.
« Cependant l'Algérie a de grands progrès à faire avant qu'elle puisse être en toute justice comparée à la France, comme une « France nouvelle». Il faut d'abord que son territoire, presque désert dans une grande partie de son étendue, se peuple ou se repeuple, et que ses immenses ressources minières, agricoles, industrielles, soient utilisées; il faut que le pays, maintenant suspendu dans le vide, pour ainsi dire, puisqu'il confine à des solitudes inexplorées , se rattache par des itinéraires suivis et des recherches scientifiques aux oasis du désert et aux régions populeuses du Sénégal et du Niger ; il faut surtout que les éléments ethniques si divers de la contrée se fondent en une population homogène. L'Algérie est encore loin d'avoir constitué son unité morale et politique ; non seulement l'assimilation ne s'est point faite entre vainqueurs et vaincus, mais le monde arabe, en tant que musulman, est encore fermé, et la société kabyle n'a fait que s'entr'ouvrir aux idées modernes. C'est isolément, par individualités distinctes, non par grandes masses, que s'établit l'union. Des deux parts les foules se haïssent ou du moins se regardent encore obliquement, parce qu'elles ne se comprennent point, et l'injure est toujours ressentie doublement quand elle vient d'un étranger. Pourtant, quand on a vu les habitants de la Tunisie, ceux du Djérid , « pays des Palmes, » accepter si facilement la domination de la France, peut-on douter que la principale cause de l'acquiescement passif ou volontaire des indigènes algériens au régime européen augmente ou diminue avec les garanties de justice qu'il leur assure? D'ailleurs n'cxistet-il pas en Algérie des tribus telles que les Douair et les Smela , des environs d'Oran, qui de tout temps, même dans l'infortune, sont restées les fidèles alliées des Français, malgré cette invincible haine dont on a souvent parlé comme devant à jamais séparer les deux races? La conquête
des ksour du Sahara, dans les régions presque inabordables aux hommes du Nord, eût-elle même été possible, si les Français n'avaient pas été secondés par des goum de diverses tribus ?
« Suivant un proverbe arabe, le peuple ne demande que deux choses : « la pluie et la justice. » L'une donne le pain, l'autre assure la paix, le progrès social, l'assimilation graduelle des éléments naguère en lutte, et non pas cette assimilation qui consisterait à penser de la même manière, à ne parler qu'une seule langue, à se conformer aux mœurs et aux usages de la capitale, mais celle qui repose sur le respect mutuel et l'observation du droit à l'égard les uns des autres. Or, qu'on ne l'oublie pas, entre populations entremêlées que séparent les origines, les traditions, les mœurs, l'état social, il n'y a d'autres alternatives que l'assimilation graduelle, l'avilissement par la servitude ou le massacre. » (Elisée Reclus, Afrique septentrionale.)