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CHAPITRE III

Une colonie a besoin, à l'origine, d'une grande liberté d'allures. La plus chimérique de toutes les prétentions, c'est de fonder une société vieille dans une contrée neuve.

Paul Lrrot-Beaulieu.

La colonie, en créant récemment un collège, a donné une preuve de son amour du progrès. L'institution a été largement dotée, et depuis cinq ans nous attendons les résultats. Ils ont été nuls, chacun le constate avec regret. La mise à flot, tous les deux ou trois ans, d'un maître d'école à peine possible ne saurait entrer en ligne de compte. Le collège n'a encore été d'aucune utilité à la colonie, et il n'est pas prouvé qu'il remplace avec beaucoup d'avantage l'institution pourtant bien moins dispendieuse des frères de PloêrmeL C'est donc pour des résultats négatifs que le pays a consenti un budget de 100,000 francs par an.

Les créateurs étaient pleins de bonne volonté, mais la science et l'expérience étaient également étrangères à la plupart d'entre eux. Ils ont voulu un collège parce que, dans leur esprit, collège signifiait vaguement instruction, amélioration, progrès, démocratie, et plutôt par intuition que par raisonnement, sans savoir au juste ce qu'on pouvait, ce qu'on voulait en faire, le collège a été fondé. Un peu de réflexion n'eût pas été inutile en ce moment, car

il y a collège el collège. Pour ne citer qu'un exemple, il y a de la marge entre l'humble collège communal et le très illustre Collège de France. Mais on dédaigna ces subtilités. Les écoles sont bien portées dans une société républicaine. Eh bien! pensa-t-on, nous aurons la nûtre. La main du hasard plus ou moins heureuse traça programmes et méthodes, et indiqua par à peu près un but encore mal déHni; la main du hasard encore amena en Guyane un personnel quelconque pris dans les rangs du corps universitaire. N'importe, l'enseigne était sur le mur et dès qu'on \it l'étiquette on se déclara satisfait.

Pour nous, plus ambitieux, nous voulons que le collège rende de grands services à la colonie. Nous savons qu'il peut être un des principaux instruments de la rénovation du pays; nous savons qu'il peut donner des résultats immédiatement appréciables, et qu'il peut èlre le facteur de progrès durables, sérieux et décisifs. Pour cela, il" faut qu'il change complètement de caractère.

Nous nous félicitons du bon concours du Ministère el de l'empressement de l'Université, mais nous regrettons que l'ancien Conseil général n'ait pas mieux compris les intérêts de la colonie et le parti réel qu'il y a à tirer pour elle de la création d'un collège. Nous n'avons pas besoin d'une succursale mesquine, ridicule et contrefaite des lycées métropolitains. Si l'enseignement classique et traditionnel est nécessaire à quelques-uns de nos enfants, nous enverrons X'ià en France. Notre collège réclame un enseignement ■ticulier. Le collège de la colonie doit avoir un enseifment approprié aux besoins de la colonie. Pourquoi vrions-nous toujours pas à pas, imitateurs maladroits timides, les errements tin passé? C'est à nous à nous dre un compte exact de nos besoins et de nos ressources, it-èlre que si nous avions une bonne fois le courage d'un

peu d'initiative, cette période trois fois séculaire d'essais fantastiques, de tâtonnements hébétés, d'expériences absurdes et de désastres lamentables qu'a si péniblement traversée la Guyane, ferait place à la période du succès.

Quelle est l'organisation intime du collège d'aujourd'hui? Ou plutôt cette organisation existe-t-elle? A diverses reprises et pendant quelques mois, quelques semaines consécutives, le collège a été d'enseignement mixte et d'enseignement spécial, selon la fantaisie de l'homme influent au jour. En somme, il n'a jamais été qu'un collège d'enseignement élémentaire. Les élèves le quittent avec des connaissances élémentaires incomplètes, connaissances qui n'ont été dirigées vers aucune application pratique. Pourquoi donc avoir remplacé les frères de Ploêrmel ? Voici : le but entrevu , la pensée choyée, caressée, était de préparer, par les procédés universitaires les plus rapides, le plus grand nombre possible des bacheliers es lettres. Que la Guyane aurait été glorieuse le jour où elle aurait pu se vanter d'être le pays du monde fournissant en proportion le plus grand nombre déjeunes philosophes! Les créateurs n'avaient-ils pas fait la commande de trois ou quatre licenciés es grec et latin! Mais, hélas! ces superbes espérances ne devaient pas se réaliser. Nous ne dépensons 100,000 francs par an que pour échouer, de temps à autre, deux ou trois pauvres jeunes gens sur la route incertaine d'un baccalauréat problématique et lointain. Ces bacheliers fort aléatoires nous reviendront peut-être un jour comme avocats, magistrats, officiers. Mais, nous le demandons à tous, quel besoin a de légistes et de héros ce pays riche et désert qu'il faut défri* cher et peupler? Préparons des hommes pour la colonisasion, et n'ayons jamais crainte de manquer de Saint-Cyriens et de licenciés en droit.

Sans paraphraser l'immortel Bastiatet écrire une diatribe

aOO LE COLLIGE DE CAYENNE.

sur Baccalauréat et Colonisation^ nous pouvons insister sur ce point : à quoi serviront au relèvement de ce pays des jeunes gens pleins de vieilles idées , de beaux parleurs dénués de sens pratique, de graves diplômés suffisants et incapables, élite prétentieuse et impuissante, sortie dûment estampillée de quelque vieille fabrique métropolitaine? Quoi! au moment où les privilèges du diplôme tombent en France sous les buées des hommes d'esprit nous n'aurions dans ce pays, où il y a tout à oser, d'autre but en instruisant nos enfants que de les préparer à un diplôme de latin et de grec? Le collège doit-il préparer des colons experts, des arpenteurs, des ingénieurs, des agronomes, des mécaniciens, des forestiers, des comptables, des commerçants, des éleveurs, ou bien des mandarins? Et où la science de l'utilisation de la Guyane française pourrait-elle s'apprendre mieux qu'au collège de la Guyane française?

Vraiment, ce collège ne semble avoir été créé que pour l'agrément particulier de l'aristocratie locale. Menant les jeunes héritiers jusqu'en 4* ou en 3*, cet établissement aurait permis aux bonnes familles de faire de leurs aines et de leurs cadets, avec commodité et économie, de graves gens de robe ou de nobles gens d'épée; à quelques rares privilégiés sortis du peuple et suffisamment soutenus et protégés par les grands du jour, de suivre les carrières dites libérales. Quant aux malheureux qui n'auraient pas pu aller terminer leurs études en France, nos bureaux déjà si encombrés de petits fonctionnaires parasites auraient été pour eux un refuge assuré. Cet enseignement qui ne prépare guère qu'au fonctionnarisme est vivement discuté et combattu dans la Métropole : ici, nous devons le repousser.

Ce ne sont pas des fonctionnaires que nous demandons, mais des colons, des colons intelligents, des colons habiles^ des hommes aussi experts que possible dans la

science et dans Tart de la colonisation. Pour avoir de tels hommes, il nous faut les former sur place. Les universitaires, ceux de la vieille école surtout, ne sont pas rares sur le marché métropolitain, mais les spécialistes que nous demandons y sont hors de prix. Le collège de la colonie, une fois organisé, devra préparer de la colonie pour la colonie. La Guyane française a besoin de ses enfants. Ce ne sera pas pour les envoyer parader sur les Transatlantiques avec un galon quelconque, qu'elle consacrera 100,000 francs par an à leur instruction.

Si nous étions des pacotilleurs, des traitants bataillant jour et nuit pour la fortune sur quelque côte inhospitalière, nous serions excusables de vouloir arracher nos enfants à cette vie de luttes et de dangers, en rêvant pour eux les carrières libérales et les fonctions rétribuées. Mais nous sommes créoles. Ayons le courage de ne pas rougir de notre pays; ayons confiance dans les destinées de cette terre. Pourquoi pousser nos enfants en masse dans la voie du fonctionnarisme? C'est là une espèce de désertion. Que nos enfants consacrent au contraire tout ce qu'ils ont de force et d'ardeur au relèvement de notre Guyane. Qu'ils placent le pays au rang qu'il mérite d'occuper.

Le collège colonial doit nous préparer, nous fournir les nombreux spécialistes dont nous avons besoin : des ingénieurs et des conducteurs des ponts et chaussées, des agents voyers, des contre-maîtres, des ouvriers d'arts pour nos routes, nos canaux, nos ponts, nos ports, nos digues; des arpenteurs, des géomètres, des ingénieurs géographes pour le mesurage de nos terres et l'établissement de la topographie coloniale; des agronomes pour conduire de grandes exploitations agricoles; d'habiles mécaniciens pour diriger des usines; des vétérinaires pour

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le bétail de nos magnifiques savanes; des jeunes gens habitués aux langues et aux pratiques du commerce; des économistes au courant des questions de crédit , d'association, d'assurance, et aptes à gérer de grandes entreprises; des mineurs pour étudier et exploiter les trésors minéraux que renferme notre sol ; des hydrographes et des marins, car un peuple qui a des côtes sur l'Amazone et la grande mer, dans la partie la plus centrale de l'Atlantique, ne peut manquer d'avoir des destinées maritimes.

Ces besoins n'existent pas tous à l'époque actuelle, il s'en faut, mais ils se révéleront, s'accentueront et s'affirmeront successivement, et successivement le collège colonial sera chargé d'y donner satisfaction. Nous ne pensons pas, cela va sans dire, installer du jour au lendemain l'Ecole centrale et l'Ecole polytechnique à Cayenne. Mais la colonie a des besoins immédiats se rapportant à la viabilité, à l'aménagement et à l'appropriation des terres, aux industries agricoles en général : le collège colonial doit préparer et fournir les spécialistes requis. De longtemps l'institution locale ne pourra voler de son propre vol, mais au fur et à mesure des besoins et selon leur nature, elle enverra les meilleurs de ses élèves dans les grandes écoles scientifiques et pratiques de la Métropole. Douze ou quinze de ces écoles, qui sont d'ailleurs au premier rang, n'exigent pas de l'impétrant la sacro-sainte garantie du diplôme universitaire.

Le collège colonial fortement organisé pourrait faire entrer directement ses élèves dans ces écoles supérieures. Deux seulement, l'École polytechnique et l'École forestière exigent le baccalauréat es sciences, titre qui, tant qu^il subsistera , ne coûterait que quelques mois de travail aux élèves qui auraient suivi les cours, cours consciencieusement scientifiques du collège colonial. Bien

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qu'il ne sorte guère de ces deux écoles que des fonctionnaires, la colonie pourrait avantageusement les utiliser chez elle. Aucune des autres écoles spéciales ne demande le diplôme universitaire. Ce sont : l'École centrale j d'où les élèves sortent ingénieurs; l'École des ponts et chaussées, dont ils suivront les cours comme externes pour devenir sous-ingénieurs ou conducteurs ; rÉcole des mines et les Ecoles de mineurs , dont les ingénieurs et les contremaîtres auront tant à découvrir et à exploiter dans notre sol guyanais; l'École des hautes études, qui ouvrira à nos élèves les amphithéâtres et les laboratoires du Collège de France, de la Sorbonne et du Muséum, pour les applications des sciences physiques, chimiques et naturelles; l'École des hautes études commerciales et l'École supérieure du commerce, qui les initieront à la pratique des arfaires et les mettront en relation avec le monde du grand commerce; l'Institut agronomique, où ils apprendront la haute science agricole qui fait tant défaut aux colonies; les Écoles d'agriculture, qui leur enseigneront les bonnes pratiques agronomiques; les Écoles d'arts et métiers, dont les élèves, praticiens habiles^ ingénieurs experts^ ne seront jamais trop nombreux dans la colonie; les Écoles vétérinaires, auxquelles nous devrons demander quelques sujets quand nos savanes seront peuplées; les Écoles d'hydrographie, qui nous feront des marins; l'École d'irrigation et de drainage et l'École d'horticulture, qui, dans leurs sphères, rendront des services non moins importants.

L'idéal de la Métropole n'est plus de former des bacheliers es lettres^ pourquoi celui de notre colonie, la plus vaste et la plus belle de toutes celles que la France ait à peupler, ne serait-il pas de former des ingénieurs? Dans un pays neuf, le titre d'ingénieur, ingénieur civil.

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ingénieur des arts et manufactures , ingénieur des mines , ingénieur agricole, doit être placé au premier rang dans l'estime publique.

Tous nos élèves ne passeront sans doute pas par les grandes écoles, tous ne seront pas ingénieurs, mais tous auront une instruction professionnelle pratique, immédiatement utilisable dans le mouvement économique local. Tous auront des notions exactes et précises des ressources de leur pays et des moyens de les mettre en œuvre, de ses besoins et de ce qu'il faut pour y satisfaire. Tous auront Tesprit positif, véridique, exempt de ce dogmatisme et de ces lubies dont le vieil enseignement farcit trop souvent la tête des jeunes philosophes.

Nous savons qu'il est impossible de créer subitement, ou même dans l'espace de quelques années, le collège colonial tel que nous le voyons dans l'avenir. Mais nous demandons qu'on en jette immédiatement les bases. Une ère de rénovation s'ouvrira pour la colonie. Il faut qu'un collège bien monté, établi d'après un plan bien conçu , un collège qui s'accroîtra et se* complétera au fur et à mesure des besoins, vienne seconder et précipiter le mouvement général du progrès.

Quel sera cet enseignement qui nous préparera des hommes pratiques, n'ayant pas les yeux ouverts seulement sur les beautés de deux antiquités, mais sur la Guyane française, sur ses richesses et sur son avenir? Des hommes ignorant, si vous le voulez, les déclinaisons latines, mais connaissant à fond l'économie de leur pays et celle des régions similaires; des hommes capables de mener à bonne fin les grandes entreprises rénovatrices, capables de se mettre à la grande œuvre et de féconder le désert? Quel sera cet enseignement qui consistera principalement à étudier les intérêts coloniaux , qui ne s'a-

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cbarnera pas à tailler nos jeunes créoles de l'Equateur sur le patron métropolitain, qui nous formera les hommes capables de faire honneur au pays, non pas dans des luttes stériles de la chicane ou sur les champs de bataille de l'Europe, mais dans la lutte du génie humain contre les résistances de la nature et les nuisances du désert? Enseignement qui ne visera pas à nous préparer des individualités plus ou moins brillantes, mais la légion des hommes de cœur et de talent dont nous avons besoin; légion qui, au lieu de ne laisser derrière elle que quelques vains et fragiles souvenirs de gloriole locale, triste héritage d'une contrée déserte, léguera à l'avenir embelli un pays plus riche ou pour mieux dire fondé, une nation en croissance?

Si nous avions tous passé quelque temps en Australie, en Californie ou dans toute autre colonie anglo-saxonne, nous ne serions pas embarrassés pour choisir notre enseignement; mais nous sommes des Français attachés exclusivement aux préjugés de leur clocher, et il est nécessaire que nous apprenions des vérités que nos maîtres de New- York, de Londres et de Berlin ont proclamées depuis longtemps; vérités que Paris- Ville met depuis quelque temps en pratique avec un réel succès, mais que Paris-Gouvernement semble hésiter à reconnaître, dans la crainte sans doute de nuire aux petits intérêts d'une corporation qui ne peut se transformer en un jour.

L'enseignement nouveau se substitue actuellement en France au vieil enseignement des jésuitières du seizième siècle et des lycées-casernes du grand Napoléon. Il a déjà été adopté depuis longtemps comme enseignement national par plusieurs pays d'Europe et d'Amérique. Et nous, qui nous piquons de n'être pas conservateurs, nous sommes les derniers à avoir l'idée de conserver l'étude d'ailleurs

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superficielle, insuffisante et fausse, d'une antiquité plus ou moins recommandable , au lieu de la reléguer dans les hautes régions où trônent dans Tisolement le Malabar et le Sanscrit. Cet enseignement prospère de Tautre côté du Rhin. Ce sont les écoles réelles qui ont fourni ces officiers allemand géographes, topographes, mathématiciens, qui, en 1870, ont vaincu notre France. C'est lui que l'intérêt privé a spontanément adopté aux États- Unis, car chez ce grand peuple les écoles et les collèges n'ont pas à subir de programme officiel, et chaque établissement n'a d'autre objet que de fournir des sujets aux besoins d'un milieu. C'est pour cet enseignement que les citoyens de l'Union américaine dépensent annuellement 25o millions de francs contre 75 que l'État octroie en France à son Université. C'est grâce à cet enseignement régénérateur que le peuple américain peut déjà revendiquer la plus forte part proportionnelle dans les découvertes de notre époque.

En France, nous sommes longtemps restés au latinpanacée et au grec-talisman. Encore aujourd'hui, tout ce qu'il y a de vieux ou de vieilli , tout ce qu'il y a de byzantin dans notre société, tout est, dans son vide, sa vanité, son impuissance, acoquiné au providentiel baccalauréat es lettres. L'excuse de notre Guyane, pays neuf, est d'avoir eu de mauvais exemples dans le vieux pays. De part et d'autre cependant on a senti la nécessité de l'instruction , et de part et d'autre on a cru se mettre à la hauteur de l'enseignement nouveau en faisant de l'enseignement moyen âge. Ce n'est pas sur les exemples d'un passé tenace mais expirant qu'il fallait se modeler. On a choisi à côté. D'ailleurs, savait-on s'il y avait un choix à faire?

Il fallait regarder ailleurs. Dès 1866, le Gouvernement français se vit forcer les mains, et l'enseignement que nous

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appelons spécial, malgré rimperfection des programmes et malgré les persécutions de la caste dominante, aura mis moins de vingt ans pour enlever à l'enseignement classique plus de la moitié de ses élèves. La Révolution s'est accomplie malgré la routine, malgré l'antique pédantisme et malgré les intérêts de la corporation. L'instinct populaire s'est manifesté, et la moitié des ridicules vieilleries scolas* Uques a disparu dans le néant. Et même , concession singulière aux préjugés d'un autre âge! cet enseignement vient de recevoir la sanction d'un baccalauréat conduisant* au doctorat par la licence. Nous voyons les bons esprits du jour, et parmi eux quelques hauts dignitaires de l'Université, déclarer qu'ils se contenteraient de deux ou trois lycées à latin , conservés à Paris pour la France entière, et qu'ils consentiraient sans regret à ce que les autres établissements d'instruction secondaire fussent purgés de leurs cours d'antiquaille, et exclusivement consacrés à l'enseignement dont le pays a besoin. Et les créateurs, qui croyaient faire du dernier neuf en ornant leur collège de Cayenne de trois ou quatre licenciés es lettres du bon vieux temps!

Ce que l'État a mis si longtemps à comprendre, Paris l'avait senti depuis longtemps. Paris qui, depuis i84o, donnait le signal de la réforme de l'enseignement, possède aujourd'hui plusieurs grandes écoles municipales : Turgot, Say, Lavoisier, Arago, Monge faisant aux lycées officiels une redoutable concurrence. La grande ville veut avoir maintenant son lycée modèle : le conseil municipal vient de créer, boulevard de la République, un grand lycée d'enseignement spécial pur. Avec les derniers vestiges du passé disparaîtra l'enseignement du passé.

Le monde savant s'est prononcé depuis bientôt cent ans. La phalange des économistes mène , depuis lin siècle.

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la guerre sans trêve ni merci contre cet enseignement vieillot aux doctrines puériles ou dangereuses, aux méthodes ridicules et impuissantes; enseignement cacochyme qui aurait momifié Tesprit français, mais dont, depuis Bastiaty il n'est plus permis de parler sans rire. La création de douze ou quinze grandes écoles plus haut citées, représente autant de triomphes de Tesprit scientifique et de discussion sur l'esprit de routine et de dogmatisme. De plus, nous sommes heureux de le reconnaître, l'Université a eu à cœur , en présence de ce mouvement , de se tenir à la hauteur de sa mission : elle a modifié et modifiie, elle refond et révolutionne ses programmes.

La Province n'a pas attendu non plus le signal parti d'en haut. Il n'est pas de grande ville qui n'ait depuis plusieurs années son école professionnelle, appliquée soit au commerce, soit à l'industrie, soit à l'agriculture. Le lycée conserve l'aristocratie de naissance et d'argent, que lui dispute le séminaire, l'école pratique accapare l'aristocratie de l'intelligence et du travail.

Ainsi l'enseignement scientifique et pratique fait prime dans les grandes villes, à Paris, dans le monde savant et dans l'Université.

Youlons-nous en Guyane des moyens qu'enseigne la science contemporaine pour nous mettre sérieusement à la colonisation , ou bien voulons-nous appeler les vers latins dans le pays?

Jusqu'à ce jour notre collège, d'une insignifiance lamentable, n'a fait ni. bien ni mal, il n'a eu ni but ni méthode. Dès l'origine il était condamné à l'impuissance, car M. Chaptal lui avait porté malheur. Au début, nous ne voyons dans le régime intérieur que désorganisation et démoralisation. Nul ne pense au lendemain, aux perfectionnements, aux améliorations, soit par impuissance de juger la si-

tuation, soit par préoccupation de rapatriement forcé. Le personnel avait la bouche fermée par les menaces de renvoi ou par les pourboires. Un concours permanent de bassesses s'était établi dans de triste milieu : des grattages budgétaires de mauvais aloi récompensaient, sous le nom d'heures supplémentaires , les platitudes des courtisans. Le personnel était un prétoire, le patron un sinécuriste maniaque , et les élèves , des victimes dédaignées. Et maintenant, où en somme»-nous? Nous voyons toujours à la tête du cortège , malgré les vilaines histoires que personne n'a oubliées, les créatures d&M. Chaptal. Pouvons-nous compter sur le personnel actuel quand le collège sera réorganisé? Les plus optismites osent à peine dh*e qu'il y aurait un choix à faire.

Ce qu'il nous faudrait, ce sont des professeurs à aptitudes spéciales et réelles, des universitaires au courant des méthodes, des programmes et des idées nouvelles de l'illustre et puissante corporation , mais appartenant à l'enseignement spécial , à l'enseignement primaire supérieur, et non à l'enseignement classique, dont nous n'avons que faire , des universitaires sortis de l'École de l'enseignement spécial ou des grandes Écoles scientifiques de France. Le Ministère a l'esprit assez large pour nous comprendre; le personnel universitaire est assez riche en capacités diverses pour que nous trouvions, sans peine, dans ses rangs, les hommes que nous cherchons. 11 ne faudra rien négliger pour nous attacher ces éducateurs quand nous les aurons trouvés. Dans un pays vide comme le nôtre, vide de science comme de population, l'acquisition définitive d'une dizaine de personnes expertes et pratiques s'imposeait au premier chef» Il nous serait si facile de faire d'un Européen un Guyanais. Pourquoi, par exemple, ne pas nous les attacher par des concessions, comme fait l'Âlgé-

rie pour certaines classes de fonctionnaires? Ce personnel travaillera, mais il faut qu'il ait intérêt à travailler à la prospérité de la colonie. Dans les grandes universités des États-Cnis, les professeurs sont citoyens de la ville, magis trats municipaux, membres des corps électifs, propriétaires. C'est en faisant aux hommes de science une belle situation morale et pécuniaire que la grande République est arrivée à se mettre à la tète du mouvement scientifique contemporain. Ce personnel spécial dont nous avons besoin , ce personnel d'hommes de réelle valeur, nous le trouverons assurément. La colonie connaît, dans le passé et dans le présent, des Européens de mérite qui ont aimé la Guyane, qui ont travaillé toute leur vie pour elle et se sont faits ses enfants.

Nous croyons, par cet exposé, avoir montré assez clairement notre pensée. Terminons par une rapide esquisse de l'organisation du futur collège spécial, espèce de résumé du projet de réorganisation.

Le collège de Cayenne sera réorganisé.

Il sera remplacé, aussi promplement que possible, par un collège spécial, c'est-à-dire un collège dont les méthodes ou les programmes rentreront, autant que le permettront les intérêts coloniaux , dans le cadre de ce qu'on appelle en France l'enseignement secondaire spécial.

Le collège n'aura pas en vue de préparer aux titres universitaires, ni aux carrières libérales, ni aux fonctions administratives. Il fournira surtout des praticiens, et les fournira selon les besoins du moment. Le collège sera, avant tout, un collège d'enseignement spécial et professionnel. 11 devra s'inspirer des méthodes et des programmes du :i8 juillet 1882 et de ceux des écoles agricoles, industrielles et commerciales de la France et de l'étranger. Par ses hautes classes, il atteindra à l'enseignement supérieur.

facilitant à ses élèves Faccès des douze ou quinze grandes écoles spéciales plus haut citées.

Un comité de patronage nommé par le Conseil gêné* rai et présidé par le Gouverneur se concertera , quand besoin sera, avec rassemblée des professeurs , au sujet des modifications à introduire dans les programmes , la création de sections nouvelles , le nombre d'élèves à attribuera chacune des sections de renseignement. Ce comité se chargera, en outre, de faciliter le placement dans la colonie des élèves sortant du collège colonial et de ceux ayant passé par les grandes écoles de la Métropole.

Trois sections seront immédiatement créées : i"^ section des mathématiques appliquées à larpentage et à la viabilité; 2"" section d'agronomie; 3^ section de comptabilité et d'études commerciales.

La première section aurait pour débouchés : Técole des ponts et chaussées et Técole centrale; la deuxième section, les écoles d'agriculture et l'institut agronomique; la troisième, l'école des hautes études commerciales et l'école supérieure du commerce.

Les matières ordinaires de l'enseignement secondaire spécial seront communes aux trois sections, mais reléguées au second plan, avec une grande extension, cependant, pour ce qui a trait à la colonie.

L!n cours également commun, cours complet et développé d'économie politique appliquée principalement à la science historique et dogmatique de la colonisation, constituera la philosophie de cet enseignement.

Pour chaque section, des examens périodiques et un examen final tiendront lieu de diplômes aux élèves du collège qui ne se présenteraient pas au baccalauréat d'enseignement spécial, seul diplôme auquel aboutissent les cours de l'établissement.

Les cours comprendront quatre années.

Une année préparatoire* — Un instituteur de France et un adjoint, inculqueront aux enfants sortis de chez les frères les dernières notions de renseignement primaire.

Les élèves ne seront pas reçus avant dix ans révolus.

- Chaque élève en entrant en première année choisira Tune des trois sections. Dès lors, pendant trois ans, il aura dix ou douze heures par semaine d'un cours spécial avec ap* plications. Au bout de trois ans, l'élève aura parcouru le cycle de l'enseignement secondaire spécial, et il aura acquis de plus une spécialité.

Si l'élève doit poursuivre ses études, il pourra rester encore un ou deux ans au collège, redoublant sa troisième année et se préparant à l'école spéciale correspondant à la section dont il aura suivi les cours, ou à telle autre à laquelle il pourrait prétendre.

Chacune des trois années du cours devra être redoublée, si l'élève n'a pas subi un examen de passage satisfaisant.

Le personnel se composera de :

Un directeur, professeur spécial ;

Quatre professeurs spéciaux (le directeur compris) : de mathématiques appliquées, d'agronomie, de comptabilité et de commerce, d'économie politique et de colonisation ;

Quatre professeurs d'enseignement secondaire : deux pour les lettres (histoire et géographie , français et langues); deux pour les sciences : mathématiques, physique^ chimie, histoire naturelle ;

Deux professeurs d'enseignement primaire, autant que possible un breveté complet de France et un breveté simple pour adjoint;

Un maître de gymnastique, pris à la caserne.

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Le régime du collège étant l'externat absolu, il n'y aura pas besoin de maître d'études.

Ce personnel ne coûterait pas plus cher que celui d'aujourd'hui. Les ateliers s'établiraient au fur et à mesure, et ne coûteraient pas de grandes dépenses d'installation si de \rais spécialistes avaient la direction de la chose.

Qu'on y réfléchisse. Avec la même somme on peut avoir, au lieu du pitoyable collège laïque d'aujourd'hui, un grand collège dans le genre de ceux de Demerari, Québec, Melbourne et Sydney. Il suffît pour cela de demander au Ministère de l'instruction publique quelques-uns des professeurs qu'il emploie dans ses grands collèges, lycées et autres établissements d'enseignement spécial. La question est de la plus haute importance. Il s'agit de savoir si nos enfants seront nourris de connaissances de fantaisie, ou si l'enseignement qu'ils recevront leur apprendra à connaître et à utiliser le pays.

Que l'on n'oublie pas c< qu'une colonie a besoin au déc< but d'une grande liberté d'allures, et que la plus chimé « rique des prétentions est de fonder une société vieille a dans une contrée neuve. »

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