PARIS
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OPINIONS D'UN AMERICAIN
France, brave Foster-sister, hail !
Thy comrade since our double birth, Thy twin Republic greets thee, hail !
Once more to prove thy boasted power To make the distant vision real, Wed deed to thought. Reveal again Thy soûl intrepid, kin to ours, Defender of the rights of man !
[Extrait d'un poème de l'auteur The Voice of Atmrica, August, 1914, publié en partie dans le Times.}
La position de l'Angleterre dans la guerre actuelle a été fort discutée, bien que, pour le spectateur impartial, elle paraisse assez nette. C'est sans doute, parce que certaines accusations portées par l'Allemagne contre
i. Cette étude a été préparée pour un auditoire semi-populaire, et de langue anglaise. Elle a été publiée dans le Sociological Review, avril igi5. Ayant passé en France la plus grande partie de chacune des six dernières années, j'ai eu, grâce à la large hospitalité qui m'a été offerte dans les milieux littéraires et scientifiques, des occasions exceptionnelles de faire de précieuses observations. 11 n'est que juste aussi d'ajouter que les séjours que j'avais faits autrefois à Berlin et à Leipzig, en qualité d'étudiant, m'avaient amené à me faire des opinions à beaucoup d'égards favorables à l'Allemagne.
13 5 » Baldwin. — 1
l'Angleterre ont contribué à obscurcir la question. L'Angleterre est devenue dans cette guerre l'ennemie « intime » de l'Allemagne. Il en résulte que la situation de la France et les raisons que la France avait de prendre part à la guerre sont restées entourées d'une certaine obscurité qui, si l'on désire rendre justice aux Français, doit être dissipée.
Il est à remarquer, au début, que les Allemands n'ont porté contre la France aucune accusation, sauf ce grief bien vague — qui n'a été mis en avant d'une façon officielle qu'à une époque fort tardive du conflit — que la France avait l'intention de violer la neutralité de la Belgique. Ils avouent d'autre part que c'était bien leur intention d'écraser complètement la France, quoi qu'il arrivât. Partant de là, ils admettent que la France était pleinement justifiée à résister et ils admirent l'héroïsme avec lequel elle a résisté. Il y a cependant beaucoup plus à dire sur le rôle de la France dans la guerre actuelle et certaines des hypothèses, qui ont cours à ce sujet — du moins aux États-Unis — sont mal fondées. C'est ce que je me propose de montrer.
Mon principal objet est de faire voir que la France moderne, la France de la troisième république, n'est point un pays militaire ou guerrier dans les deux sens bien distincts, sens moral et sens politique du mot « militarisme ». Ceux qui font l'apologie de l'Allemagne disent que la France a une armée permanente plus forte, relativement à sa population, que l'Allemagne, et que la
durée du service obligatoire est plus longue dans le premier pays que dans ce dernier.
Ces faits présentent bien les caractères du militarisme, du moins superficiellement compris. Mais ils ne dénotent ni une conception militariste de la vie, un militarisme psychologique et moral, ni une attitude militariste officielle vis-à-vis des autres états, un militarisme politique. Il faut les expliquer comme venant de deux causes générales et comme reflétant deux grands faits dans la vie de la France républicaine. De ces deux faits les Français en ont accepté un jusqu'à ces derniers temps avec résignation et ce n'est qu'aujourd'hui qu'ils apprécient la pleine valeur de l'autre.
Ces deux faits sont devenus si capitaux et se sont imposés si fortement aux esprits du peuple qu'ils se sont fixés dans deux expressions spéciales : « Le péril allemand » et « la Triple-Entente » . Dans l'opinion française, de celle du cocher à celle du ministre, de celle du royaliste à celle du radical-socialiste, le « péril allemand » est devenu, depuis l'incident de Tanger, en 1905, une sorte de « donnée » de la vie émotionnelle, une hypothèse qui n'a pas besoin de démonstration, un fait toujours présent, comparable au danger d'une épidémie de choléra ou à la menace d'une crue de la Seine. Quant à la Triple- Entente, l'Alliance russe, combinée avec l'Entente avec l'Angleterre, elle a été considérée dans tous les milieux éclairés et instruits, comme l'arme politique effective, l'instrument de la diplomatie, le gage de l'intégrité non
seulement des libertés de la France, mais des libertés de l'Europe entière.
De là est née la puissance supérieure qui pouvait seule faire face à une agression militaire.
Avant 1905, date de l'incident de Tanger, ni l'un ni l'autre de ces deux faits n'avait acquis sa véritable valeur dans l'opinion populaire.
Bien que le péril allemand existât, il n'était point envisagé avec toute sa signification, sauf par quelques hommes d'État avisés, comme Delcassé, qui n'étaient point occupés, comme l'étaient tant de politiciens, à poursuivre les mirages du socialisme international.
Je voudrais m'étendre un peu sur ces deux points, surtout sur le premier, car il explique la tolérance morale et psychologique avec laquelle on a, dans ces dernières années, accepté les mesures militaires prises, et justifié la tactique politique grâce à laquelle la « Triple- Entente » a été maintenue et développée.
Le péril allemand date naturellement, sous sa forme actuelle, — je parle ici comme si la guerre actuelle n'avait pas encore éclaté — de la guerre de 1870, après laquelle la France se trouva dans une phase d'humiliation. Elle avait de bonnes raisons de voir, dans les clauses du traité de Francfort, la menace d'une seconde agression et d'un écrasement possible. Pendant les pre-
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mières années de la République cependant, les théories des Jacobins étaient si « furieusement pacifiques » et étaient dans une si grande mesure basées sur la tolérance et la fraternité internationales, que les Français abandonnèrent la crainte d'une agression allemande et aussi une grande part de leur sens patriotique.
Le sentiment de sécurité, fondé sur l'internationalisme, fut accru par le succès du parti socialiste en 1902 et par le développement de la démocratie théorique qui s'ensuivit sous le gouvernement de M. Combes. Mais la crainte et le sens patriotique furent réveillés par une série de provocations militaires et diplomatiques non cherchées, qui parurent aux Français être dues, d'une part, à l'idée que se faisait l'Allemagne de l'insouciance nationale et, de l'autre, à la jalousie allemande en présence de la prospérité intellectuelle et morale de la France.
Pendant plusieurs années consécutives, les Français opposèrent à cette politique de coups d'épingle une modération, un sang-froid et une dignité auxquels le monde rendit hommage, à l'occasion de l'incident d'Agadir et pendant tout l'imbroglio marocain. Cette attitude fut d'autant plus frappante que cet incident suivit l'affaire de Tanger, et d'autres événements tous faits pour éveiller le soupçon et provoquer l'irritation. Quiconque veut bien regarder les articles du Temps, des Débats, du Figaro, pendant les journées d'inquiétude de 1 911, où les chances
de paix ou de guerre se contrebalançaient, en trouveront les preuves.
Calme, résolue, tout comme aux jours du mois de juillet dernier, la presse française donnait les raisons qui militaient en faveur d'une agression et n'y voyait autre chose que le spectre du « péril allemand » sous une forme nouvelle. Il n'y avait point alors d'émotion publique, rien de cet apparent énervement que l'opinion superficielle en Angleterre et en Amérique attribue parfois aux Français. L'admiration pour cette belle modération fut publiquement exprimée dans certaines solennités américaines qui eurent lieu à Paris à ce moment. L'attitude des Français fut considérée comme le signe d'une certaine résolution stoïque basée sur le pressentiment, qui n'avait pas encore alors le caractère de terrible certitude qu'il a pris à présent, que la guerre était inévitable. On a jamais douté que la guerre ne fût prochaine depuis la chute de M. Delcassé, sacrifié à l'Allemagne, en 1905. Mais, en 191 1, régnait en France le sentiment que l'on n'avait pas en 1905, qu'on était suffisamment prêt, que l'on avait en main les ressources vitales et matérielles de la guerre, sentiment qui se manifeste si noblement aujourd'hui dans le peuple français tout entier.
Peu après, se produisit l'affaire de Saverne, suivie d'une série remarquable de coups d'épingle portés aux susceptibilités des Français. Dans certains villages, la foule avait osé sourire devant l'arrogance des autorités militaires prussiennes, d'aucuns avaient même fait des
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plaisanteries sur la morgue du soldat allemand. Dans le conflit qui s'ensuivit entre les pouvoirs civil et militaire, ce dernier eut naturellement le dessus : des personnalités militaires inculpées par les tribunaux civils d'outrages â la foule, furent dégagées par Berlin de toute responsabilité pénale. D'innocents citoyens, suspects d'avoir des sympathies françaises, furent accablés par l'autorité redoutable d'une main de fer. Un officier convaincu d'avoir porté à un infirme un coup de sabre, bénéficia d'une justification militaire, voilée par un blâme officiel. Cette tyrannie mesquine s'exerça au moyen de subterfuges qui montrent bien que les méthodes actuellement en vigueur en Belgique ne sont point neuves. L'infirme ne s'était-il pas avoué coupable en essayant de s'enfuir? Enfin, le fameux caricaturiste et écrivain, Hansi, qui osa rendre le côté grotesque du militarisme dans la vie quotidienne, dut quitter subrepticement l'Alsace et venir en France pour échapper à la prison. A toutes ces mesquineries la France répondit avec bonne humeur, mais une bonne humeur empreinte de la mélancolie qu'inspirait un grave pressentiment. L'ironie subtile que l'on sent dans les publications françaises de l'année 1911-1912, comporte une nuance d'amertume et au fond le dégoût. Qu'est-ce que cela montre? Telle était la question que l'on se posait à ce moment. Cela montre, répondait-on, non seulement la suffisance des Allemands, la brutalité, la fanfaronnade, mais une politique sournoise et anti-française, une jalousie
sourde, un appétit inassouvi. L'opinion française, dès longtemps était choquée, son caractère naturellement chevaleresque était outragé ! Plus encore, la conviction que le pays avait de l'animosité teutonne était corroborée! Des principes tels que la liberté de parler, la liberté de critiquer publiquement le gouvernement, les droits de la presse étaient-ils donc supprimés en Alsace? Les Allemands eux-mêmes acceptent-ils ailleurs de pareilles violations des droits élémentaires du citoyen? On avait des raisons de penser que l'outrance germanique elle-même se forçait un peu lorsqu'elle présentait au peuple susceptible son voisin un spectacle pareil, sur le territoire qu'il avait jadis perdu.
Mais le fait le plus essentiel était que les Français ne pouvaient se mettre à la place des Allemands et penser comme ceux-ci pensaient. Leur mentalité était toute autre de même que leur éducation. Depuis l'époque de Gambetta les Français avaient perdu le respect du point de vue militaire qui fait du soldat le centre de toutes choses aussi bien temporelles qu'éternelles. Ils étaient absorbés par la mise en pratique de leurs théories démocratiques et des droits de l'homme. Ils haussaient sans rien dire les épaules en songeant aux « cochons d'Allemands », à ces gens qui s'habillaient sans goût, ne prenaient aucun soin de leurs mains, marchaient sur les pieds d'autrui dans les hôtels des stations estivales, parlaient sans cesse de leur « nazionales Bewusstsein » et faisaient étalage d'une sorte de sentiment religieux
ta 12 et
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égoïste qui flattait leur vanité nationale (je parle ici comme un Français l'eût fait). Mais à présent ils découvraient dans ce même germanisme quelque chose d'utile à surveiller, quelque chose qui s'alliait ouvertement avec la Force, quelque chose qui autorisait ses apôtres à prêcher la conquête et l'empire du monde.
C'est cela même que les Français ont senti grandir dans leurs esprits, au cours de ces dernières années et qui devint un cauchemar au fur et à mesure que l'on voyait chaque journal du soir relater quelque symptôme nouveau de ce que l'on nomme aujourd'hui « bocherie ».
Depuis que la guerre a éclaté, j'ai entendu plus d'une fois répéter : « Dieu merci, nous savons ce que nous avons à faire. » Il n'y a plus aucune incertitude, aucune hésitation, aucune crainte : ces états d'âme ont été remplacés par la notion de la tâche à accomplir, du devoir.
Mais quel droit, demande-t-on, la France avait-elle de se préparer à faire face à une menace pareille? Le droit que possède n'importe quelle nation de vivre, de cultiver ses aspirations nationales, de poursuivre en paix sa mission. La France s'est aperçue qu'elle vivait dans un paradis de dupes, s'abandonnant au rêve socialiste de la fraternité universelle. Il y avait même eu un mouvement germanophile, — ou du moins un mouvement d'imitation — dans les sciences, dans l'instruction, dans les lettres, semblable à celui dont les États-Unis viennent de se guérir tout récemment. Mais quand les
nuages menaçants ont paru, le patriotisme français s'est réveillé en un seul jour.
De nombreux signes extérieurs montrent bien que ceci représente fidèlement l'état de l'esprit français au début de la guerre actuelle : par exemple, le caractère des récents gouvernements français. La France a eu, depuis des années, un gouvernement socialiste. La coalition qui a dominé les partis a été ouvertement antimilitariste. Chaque augmentation du budget de l'armée ou de la marine — augmentations continuelles depuis l'incident de Tanger — ont fait l'objet de discussions longues et passionnées, et il a fallu pour les obtenir qu'elles fussent justifiées d'une façon péremptoire par les nécessités de la défense nationale. Les ministères ont senti, les uns après les autres, le courant qui portait vers le désarmement. Ils ont été obligés de pacifier les pacifistes, pour ainsi dire, à l'égard des mesures les plus modérées qu'inspirait la prudence militaire, Les radicaux-socialistes, conduits par Jaurès, ardents et tenaces tant à la Chambre que dans leurs organes, l'Humanité et la Guerre sociale, ont continué la tradition du combisme. Par bonheur la marée montante du nationalisme a été un antidote plus que suffisant.
La portée de tout ceci s'aperçoit dans le dernier grand débat de ce genre, celui qui eut lieu au sujet de la nouvelle loi1 qui fixait à trois ans la durée du service mili-
4. L'histoire des lois déterminant la durée du service militaire est en elle-même significative. Cette durée avait été réduite par des mesures suc-
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taire obligatoire, la loi de trois ans. Le vote de cette loi, bien que n'étant pas théoriquement la cause de la chute du cabinet Barthou, le fut en réalité parce qu'il exacerba et fortifia l'opposition. Jamais au cours des dernières années — jamais, disons-le, depuis l'affaire Dreyfus — la République n'avait traversé une période aussi orageuse et aussi critique, que celle de la discussion de cette mesure.
Jamais la politique militariste ne fut, comme telle, plus nettement et plus énergiquement condamnée. Jamais la politique de la défense nationale et de l'intégrité de la race ne fut défendue avec plus d'ardeur et de courage. Jamais le péril allemand ne fut présenté au peuple français avec plus d'éloquence et en même temps d'une manière plus convaincante. La mesure fut votée au milieu d'une véritable explosion du sentiment populaire. Le gouvernement avait joué son existence sur le vote de cette loi déclarant qu'elle était essentielle pour le salut de la nation. Le péril allemand avait pris en cette circonstance une forme concrète et numérique. Ce furent des hommes comme MM. Barthou, Léon Bourgeois, Alexandre Ribot, Poincaré — économistes, savants, hommes d'Etat de divers partis politiques — qui formulèrent le sentiment national. Ce sentiment fut soutenu par une presse dirigée avec une habileté extraordinaire
cessives à deux années. Le retour à la sagesse et à la préparation militaire se montrait donc dans cette nouvelle loi qui revenait à une période de trois ans.
m i5 et
et un patriotisme élevé. Combien la clairvoyance de ces hommes fut justifiée par les événements !
Dans les ministères qui suivirent, dominés par les radicaux de gauche, la loi de trois ans est restée acquise. Ses ennemis d'hier bien qu'au pouvoir, n'osèrent pas l'abroger, en opposition au sentiment national. Sa prudence fut finalement adoptée par M. Doumergue et ses collaborateurs, M. Caillaux et autres (l'on peut sans doute se demander si ce fut par patriotisme ou par politique de parti). On en était arrivé à l'appliquer quand éclata l'orage de la guerre. Son effet immédiat fut une augmentation considérable de l'armée car l'on retint sous les drapeaux les hommes qui autrement eussent été libérés en 1914.
Depuis le début de la guerre, les socialistes de la nuance la plus radicale ont manifesté leur satisfaction que la loi eût été mise en vigueur à temps. Sans aucun doute, Jaurès, le martyr, eût partagé leur avis s'il eût vécu, pour suivre le cours des événements. Dans le ministère actuel, recruté dans tous les partis en vue de la défense nationale, deux portefeuilles sont aux mains de deux socialistes militants, MM. Guesde et Sembat. De plus, dans aucun parti, on ne trouve de symptômes de divergences à l'égard de la conduite de la guerre1.
1. Les opinions de Guesde et de Sembat sur la guerre et sur l'avenir du socialisme, se trouvent dans les journaux du n février (voir le Figaro de cette date). Tous deux se sont prêtés à des interviews qui soulignent une attitude à l'égard de la conférence projetée des socialistes des nations alliées tenue à Londres, dans la semaine qui commença le 14 février. — On peut regretter
«a 16 si
Bien loin d'indiquer un état d'esprit militariste, dans la nation tout entière, la volonté d'être une grande puissance militaire, les nouveaux préparatifs militaires de la France pendant les dix dernières années, représentent donc quelque chose de tout différent : — une appréhension croissante et en même temps une réaction contre le libéralisme sans énergie et peu patriotique des doctrinaires du parti démocratique. Ces préparatifs militaires ont augmenté peut-être le danger d'une guerre; une recrudescence d'armements a toujours produit cet effet. C'était là un des arguments de Jaurès et consorts contre la loi de trois ans. Le chancelier allemand fit, en effet, usage de cette loi à l'appui de ce sa demande de nouveaux crédits militaires en Allemagne. Mais, il y a toutes raisons de croire que cette mesure et les autres mesures militaires prises en France, furent en ellesmêmes motivées par des considérations qu'inspirait la défense nationale. Il est certain, dans tous les cas, qu'elles furent comprises dans ce sens par la nation.
Un autre motif d'agression attribué aux Français est le désir de la Revanche — celui de se venger de la perte de l'Alsace et de la Lorraine. Cette passion de la Revanche leur est constamment imputée par ce que l'on considère en France comme l'excuse grossière d'ennemis arrogants.
que la même mise de vues n'ait pas été manifestée par les socialistes anglais, comme l'on peut le conclure des remontrances adressées à Mr. Keir Hardie et à ses amis de l'Inde fendent Labour Party, par Mr. Hyndman et par le leader socialiste belge, M. Vandervelde. (Voyez les récents numéros de l'Humanité.)
Les Allemands voient dans ce sentiment une raison suffisante de toutes les mesures militaires prises par leurs voisins. On admet si généralement, sans la moindre discussion, que cet état d'âme est un état naturel, que son absence complète dans la période qui précéda la guerre, absence que je puis moi-même certifier, est plus que remarquable. Je n'ai jamais entendu exprimer un sentiment pareil dans aucune société française pas plus que je n'ai entendu discuter la question de la Revanche, sauf au point de vue objectif et historique. La Revanche des Gambettistes et celle des prophètes attristés de l'Alsace, comme Déroulède, était toujours discutée avec cet amour qu'ont les Français pour l'analyse et le paradoxe, mais jamais elle ne le fut au titre de question vitale ou d'idéal national. Le sentiment qu'on manifestait était, en réalité, une pitié humaine envers les habitants des provinces perdues et le vœu qu'on exprimait était de les voir délivrées quelque jour. C'était un sentiment d'affection pour l'Alsace bien plus que de haine pour l'Allemagne. L'idéal était devenu chez eux, sous le régime républicain, à ce point éloigné de tout militarisme, que les Français ne peuvent concevoir les malheureux Alsaciens heureux ou satisfaits sous le joug de la Prusse.
Sans doute qu'à présent, depuis la déclaration de guerre, le peuple parle de revanche et les littérateurs de châtiment1. C'est un côté de l'esprit nouveau créé
i. Peu après l'ouverture des hostilités, on vendait sur les boulevards des
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parla guerre. Mais dire que la nation française a préparé son armée et construit sa flotte, afin de se venger de l'Allemagne, serait une affirmation tout au moins grotesque. L'idée de revanche, sous cette forme, se trouverait en opposition avec les éléments les plus profonds de la culture française moderne.
Un sentiment tout différent, professé par le peuple français, apparaît partout : c'est une hostilité contre le chauvinisme religieux que l'on trouve associé au militarisme germanique. Pour les Français, cet état d'esprit est une forme d'affectation de religiosité unie à une outrecuidance ridicule. Les fréquentes invocations que le kaiser adresse à la divinité, sur un ton d'égalité et en laissant supposer une entente* secrète entre lui et Dieu, font si bien saisir ce que je veux dire, que lecteur n'aura aucune difficulté à me comprendre.
Les écrivains français trouvent, dans cette religiosité un des facteurs principaux de la rivalité exclusive entre nations. Au spectateur impartial, elle présente un vrai problème dans la psychologie de l'état militaire. Considérée du point de vue du libéralisme français, cette religiosité montre que les Allemands sont à une période ou
exemplaires du traité de Francfort et l'on donne sur une scène parisienne, une pièce ayant pour titre : l'Aube de la Revanche.
i. Mais si cette entente ne produit pas toujours l'effet désiré, ce n'est pas la faute du kaiser. Sa Majesté passe pour avoir dit à ses troupes (Vossische Zeitung, cité par le Figaro, 17 février) : « J'espère de tout mon cœur pouvoir célébrer la fête sacrée de Pâques dans la paix et dans la joie de nos foyers. Je prends Dieu à témoin que si cela ne se passe pas ainsi, il n'y aura -pas de ma faute. »
étape primitive du développement politique et aussi de la culture religieuse. Toujours respectueux de la religion qu'il vénère aujourd'hui — comme je le montrerai plus loin — le Français ne peut souffrir une forme de religion dans laquelle la Divinité identifie son intérêt exclusivement avec ceux d'une tribu ou d'une race qui s'est arrogée elle-même le titre d' « élue » et donne à un peuple « élu » le mandat de conquérir et de détruire. En Allemagne, comme le sait fort bien quiconque a vécu dans le pays, il n'y a rien là d'accidentel, de local, de superficiel. Enseignée dans les écoles et les universités au moyen de livres édités par l'Etat, imposée par l'Église, la presse et l'opinion publique, partout sous le contrôle de l'Etat, cette conception est systématiquement incorporée à l'organisme national. C'est la justification, en théorie et en pratique, non seulement de la Germanie telle qu'elle est à l'heure actuelle, mais de la Germanie à venir — Deutschland ùber ailes ! La « destinée nationale » assurée par une alliance avec le Tout-Puissant, est la fin qui justifie les moyens. C'est ce que le chancelier a déclaré en parlant de la violation du territoire belge. Pour cettefin, les moyens les plus variés sont bons : l'épée, la torche, la bombe, la mine, la fraude diplomatique. C'est, renouvelée, la mission de Gédéon, qui égorgea les ennemis de Jéhovah, et celle d'Elie qui détruisit les prophètes et aussi les « hauts lieux, les sanctuaires » — les cathédrales d'alors — de Baal ! Par contre, le caractère cosmopolite de la culture
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française présente tous les symptômes, conciliants et pacifiques, de la tolérance. Appelez-le libre pensée, si vous voulez, appelez-le esprit éclairé, attribuez-le au rationalisme, au positivisme ou au socialisme, ce caractère reste le même. Il frissonne d'horreur en entendant invoquer une divinité qui manifeste sa gloire en répandant le sang. Il ne peut retenir un haussement d'épaules en voyant le fidèle se faire l'instrument élu d'une pareille divinité. Le professeur Boutroux a déclaré qu'une certaine brutalité est inhérente à la nature même de la culture allemande. Nous saisissons peut-être ici, la raison de ce fait. Cette culture trouve son prototype dans l'implacable « Ange exterminateur » de la légende, — prenant aujourd'hui la forme du uhlan sous le casque et l'armure germanique. Sans doute que, dans les armées qui ont envahi la Belgique et la France, il y a beaucoup d'hommes qu'anime le zèle des croisés. Je pense que les Français comprennent que, le gros des Allemands de classe moyenne se considèrent eux et leur peuple comme de vrais croisés, sous les ordres d'un Gédéon investi d'une mission divine. Mais ils pensent aussi, que ces gens-là sont guidés dans leur mission par des égoïstes religieux et des hypocrites conscients1.
i. Cette impression d'hypocrisie se fait jour dans les commentaires de la circulaire allemande « Appel aux chrétiens des églises protestantes de langue française » adressé aux « Protestants étrangers des pays ennemis et neutres » dans lequel l'Allemagne se pose en champion du protestantisme et des missions chrétiennes, contre l'Angleterre. On est forcé de se
*â 21 gf BALDWIN. — 2
La sévérité même du jugement qu'ils portent sur la classe militaire et sur la façon dont elle fait usage du jargon religieux, montre combien le point de vue français est éloigné d'un militarisme de ce genre.
Quant au cosmopolitisme, les Français trouvent en lui une précieuse influence en faveur du pacifisme, l'ennemi des préjugés de race, et le créateur de relations de sympathie entre les hommes. Cependant ils en arrivent à reconnaître que, dans la théorie internationaliste, il y a des germes de faiblesse nationale, car, en pratique, il tue le véritable patriotisme et produit des symptômes de paralysie politique.
Pour un homme qui a vécu dans les deux pays, Allemagne et France, le contraste est frappant à l'extrême ; et tous les deux diffèrent du provincialisme complaisant, mais tolérant des Anglais. Et cette différence n'apparaît pas seulement dans le sentiment national, mais dans les intentions avouées et dans le jeu des institutions et les organisations sociales de tout genre. Les Allemands déclament contre l'usage des modes françaises, déplorent l'introduction de mots français, même dans les menus ; vitupèrent, dans la presse et sur l'ordre de sociétés germaniques, les Allemands d'Amé-
demander : et l'Autriche catholique? et la Turquie mahoîriétane ? Les signataires de ce Manifeste, entre autres Eucken, Harnack et Wundt, doivent bien savoir que des appels semblables lancés en Orient, présentent le Kaiser sous le titre de « Sa Majesté islamique », qui doit imposer à l'Europe la foi mahométane, à présent professée. A l'Autriche est sans doute laissé le soin de briguer de même, la faveur du Vatican.
rique qui donnent à leurs enfants des prénoms étrangers, et boycottent la musique qui n'est pas « made in Germany ».
J'ai été jadis publiquement blâmé, sur un transatlantique allemand à propos du fait suivant : « Au dîner du capitaine » offert avant l'arrivée au port, comme les drapeaux des différentes nations étaient les uns après les autres enlevés du gâteau servi au centre de la table par les représentants enthousiasmés des divers pays, je me levai et comme il n'y avait aucun passager anglais, je brandis le pavillon anglais en même temps que la bannière étoilée. « Voilà, dit l'officier qui présidait la table, un homme qui n'aime pas l'Allemagne. » Cette Allemagne là, non certes ! Dans quel autre pays pourrait-on interdire officiellement à tous les agents diplomatiques, en temps de paix, d'épouser des étrangères ?
On ne voit rien de pareil à Paris ; dans la France entière, on ne voit que très peu de cet esprit. Jusqu'à une date récente, le véritable nationalisme lui-même était exposé à être traité d'étroit et de provincial. Il n'y a pas longtemps, les garçons d'hôtel et de café français, se sont plaints de l'invasion irrésistible et trop libre de leur domaine par les Allemands, mais leurs protestations ont été vaines. Les plaintes des danseuses d'opéra parisiennes, au sujet de l'état d'infériorité dans lequel on les plaçait en face des danseuses russes ou étrangères, n'ont été accueillies que par cette réponse ;
« Vous n'avez qu'à vous perfectionner dans votre art, pour soutenir la supériorité française. » L'an passé, vers la clôture de l'année musicale, un journal quotidien en vue, déclarait plaisamment : « A présent que nous avons eu une « saison russe », une « saison « viennoise »,etdes « saisons américaines et italiennes », rien n'empêche que nous n'entendions quelque chose de français ! Quel est le couturier de Paris qui songerait à exclure les modèles allemands ou américains et quel est l'artiste français qui souhaiterait d'interdire l'importation des tableaux ou des statues allemandes ou italiennes ? Cette sorte de nationalisme qui refuse l'hospitalité aux meilleures choses, qui craint la concurrence des méthodes et des idées étrangères, qui fait plus de cas des accidents de pays ou de naissance que de ce qui est essentiel aux idées universelles d'art et d'humanité, cette sorte de nationalisme là n'est pas française. Si quelqu'un en doute, il n'a qu'à interroger n'importe quel Français éclairé sur les sentiments qu'il a éprouvés à la nouvelle de la destruction des monuments de Louvain et de Reims. Pour obtenir une réponse plus large il n'a qu'à consulter les opinions exprimées par les leaders de la presse française dans les journaux publiés à ces mêmes dates. Il trouvera, il est vrai, l'expression de l'horreur et l'indignation ; mais non seulement l'horreur nationale, et non pas seulement des protestations au nom de l'art belge ou français. Il sera plutôt frappé par le sentiment d'une perte universelle, d'un coup
« 24 et
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porté à l'art tant qu'art, d'un affront fait aux aspirations humaines et d'une insulte au génie du passé ! « Mon Dieu, dit-il, c'est irréparable, on ne pourra remplacer cela. » L'Allemagne s'exprime tout autrement. « En réalité, qu'est-ce que cela fait ? C'est dommage, mais nous pouvons faire bien mieux1,! »
Aucune des méthodes qui caractérisent une civilisation militante, si l'on peut ainsi parler, ne sont tolérées en France. Les Français repoussent l'idée qu'une culture réelle puisse être imposée en exigeant telle ou telle manière de vivre, telle ou telle règle du goût. Une semblable idée dénote, dans les sociétés où elle a cours, le reflet de la discipline militaire sur la vie morale.
Comment l'art libre, la science libre, la parole libre, peuvent-elles subsister dans une atmosphère où les activités spontanées de l'individu, ses tendances à vivre sa vie et à exprimer les opinions à la lumière de sa conscience, sont arrêtées à chaque pas? En France, le merveilleux développement des beaux-arts témoigne de l'absence de cette manière de déférence qui soumet tout au souverain maître depuis la coupe de la moustache jusqu'à l'authenticité d'une statue antique. Sous la troisième République les héros populaires n'ont pas été des soldats, mais des littérateurs, des artistes, des auteurs
i. Je veux citer le passage suivant, extrait du rapport fait au gouvernement allemand par son expert, le professeur Paul Clemen, sur la destruction de la cathédrale de Reims (cité par M. Dalimier, sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts) : « Ce culte extravagant des monuments est une étrange sentimentalité, un anachronisme... à une époque où notre existence et la victoire ou la chute de la pensée allemande sont en jeu. »
dramatiques, des lauréats des académies, et des titulaires des Prix de Rome. Les apparitions de livres nouveaux d'Anatole France et de Paul Bourget ont été des événements nationaux. La première de Chantecler, les actes et la mort de Gaston Calmette ont autant touché le Paris de l'époque que les faits d'armes des troupes du Maroc. Quoi que l'on ait pu conclure de cette attitude — et pendant quelque temps elle trahit peut-être un esprit trop négligent de l'intérêt national, et résultant d'un libéralisme idéologique plutôt que d'une saine philosophie sociale — elle montrait sans nul doute que l'intérêt militaire ne tenait point dans l'esprit public la première place. C'est bien cet état de choses qui a produit dans l'esprit des critiques étrangers, qui n'ont pas vu les signes plus récents des temps, une méconnaissance de la force actuelle, aussi bien que du vrai patriotisme des Français.
Aujourd'hui que. la guerre est déchaînée, la tristesse, la patience résignée du peuple est touchante, tragique. Les représentations théâtrales, sauf celles d'un certain caractère sont interdites; la musique légère, la gaieté dans les lieux publics, les toilettes excentriques ne sont point tolérées. La sensibilité du public se révolte à l'idée de la légèreté, en présence de l'accaparement des ressources de la vie par les fatalités de la guerre. Il se produit un élan moral, un sérieux extrême, des espérances nouvelles, un enthousiasme pour la grande cause : tout cela donne l'assurance de la victoire. Mais on corn-
$ 26 et
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prend aussi le coup porté aux sentiments d'un noble peuple qui envisage une longue lutte contre les tendances à l'avilissement et à la matérialisation des valeurs morales, qui suivent toujours la guerre. « Hélas ! il faudra réparer tout » dit un écrivain de marque. Mais au-dessus de cet état d'esprit, apparaît la reconnaissance du but nouveau à poursuivre, l'esprit de maîtrise de soi, dont je reparlerai tout à l'heure. Parlant d'un incident sans importance qui s'est produit dans un théâtre : le public avait sifflé une actrice qui dansait le tango, M. Alfred Capus dit : « Ce sera peut-être un des miracles de cette guerre, pour peu que la victoire la favorise, que d'avoir réformé le goût public. » Je puis citer dans cet ordre d'idées deux fragments de conversations, pris presque au hasard. Au début de la guerre, je demandai à un officier si les aviateurs français suivraient l'exemple donné par les allemands de laisser tomber des bombes sur des villes ouvertes : « C'est impossible, me dit-il, nous ne sommes pas des brutes. » Je me rappelle fort bien l'expression de la physionomie d'une femme du monde à la nouvelle que les théâtres de Berlin étaient fréquentés comme à l'ordinaire : « Comment, dit-elle, peuvent-ils aller au théâtre? Ils ne portent donc pas le deuil de leurs morts ? »
A un autre point de vue, la France s'est montrée, depuis quelques années, occupée d'autre chose que d'armements et de projets militaires. Je veux parler de la naissance d'un nouvel idéalisme.
L'hiver dernier un écrivain anglais bien connu, Mr. J. E. C. Bodley a publié une étude sur « la Décadence de l'Idéalisme en France l » dont il lut des extraits à l'Académie des sciences morales et politiques. Il soutenait que l'âge de la machine, l'âga du mécanisme avait succédé à l'âge de l'idéalisme. Il disait qu'en France, comme partout, il s'était produit une matérialisation de la vie spirituelle, un déclin dans la puissance des idéals. La réponse française à cette assertion, je l'ai entendue répéter maintes fois, elle a été formellement exprimée par différents auteurs (entre autres, par M. G. R. Lévy dans la Revue bleue) et elle est toujours au fond la même.
Les écrivains montrent — de même que les observateurs étrangers, comme moi, l'ont fait — que les choses ont bien changé dans ces dix dernières années. Nous avons constaté la naissance et le développement indéniable en France d'un nouvel et fécond idéalisme. Il se trahit dans la vie pratique, dans les lois, dans le goût public, dans la littérature, la philosophie et la religion. On en constate les traces palpables dans le développement de notions plus rigides de morale personnelle et sociale, de tempérance, de restriction de la liberté individuelle, des exigences de la solidarité sociale, et de la responsabilité collective. La discussion élargie dont l'Institut de France a été le centre, sur le déclin alar-
i. Titre d'un chapitre de l'ouvrage de M. Bodley. Cardinal Manning, and other Essays.
te 28 e»
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mant de la natalité dans le pays, a dévoilé une nouvelle tendance de l'esprit public et un réveil de la conscience nationale. On peut en dire autant de la question de l'alcoolisme. L'interdiction de l'absinthe est probablement le premier pas vers une législation favorable à la tempérance. Quant aux autres lois, un grand nombre de mesures d'une importance pratique directe, ont été soumises à la Chambre des Députés et beaucoup des plus importantes ont été votées : les décrets sur le jeu et sur les enfants illégitimés sont d'une grande importance comme symptômes d'un mouvement de l'opinion. Beaucoup d'autres choses auxquelles la théorie libérale du laisser-faire poussée à l'extrême d'une part, et le nonmoins excessif anticléricalisme de l'autre avaient donné le caractère respectable de traditions populaires, sont à présent franchement critiquées et condamnées : entre autres la licence extrême accordée aux représentations théâtrales.
En philosophie, ce nouveau mouvement idéaliste prend la forme, du côté négatif, d'une révolte contre le positivisme et le naturalisme du dix-neuvième siècle, et au point de vue positif d'un nouvel intuitionisme allié avec un mysticisme spirituel. Ce dernier, le mysticisme spirituel, prend une forme religieuse positive, remplit les églises de fidèles, sinon de convertis, et modifie l'attitude du public, en face de sujets importants comme l'éducation laïque et le traitement des organisations religieuses. Le changement d'attitude de la presse à l'égard de
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l'Église au cours des dix dernières années a été fort remarquable. Un changement analogue dans le goût du public et dans ceux qui en sont les pourvoyeurs, les auteurs populaires, se fait sentir par une certaine tendance vers la sévérité morale et l'austérité littéraire.
Depuis le début des hostilités, on a vu paraître en Angleterre et aux Etats-Unis des articles donnant à entendre que la guerre elle-même avait servi à produire en France une foi nouvelle, une unité plus grande dans les aspirations nationales, une synthèse plus élevée des forces spirituelles, une renaissance des idéals historiques d'un grand peuple. On ne peut douter que la guerre n'ait rendu évidente cette transformation.
Quel déploiement d'unité, d'abnégation, de constance, de chevalerie, de sincérité, s'ajoute aux vertus militaires : loyauté, bravoure, héroïsme ! Et voyez le fond du tableau : c'est le décor ordinaire de la guerre, dans lequel se meuvent des personnages qui déshonorent même le métier des armes par la brutalité, la licence, la haine, la fourberie, le brigandage ! Et qu'elle a été peu théâtrale cette campagne de France ! Pas de fanfares, pas de drapeaux flottants, pas de cris de victoire. Et ce peuple-là, plus que tous les autres, adore le dramatique !
Mais, bien que la guerre soit arrivée au bon moment pour mettre en relief et pour cristalliser ces motifs, ce n'est pas elle qui les a produits. Celui qui étudiera plus tard la culture nationale trouvera des preuves nombreuses qui montreront que la plus belle préparation à
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la guerre, l'assurance la plus convaincante de la victoire, ne résidaient pas dans l'équipement et l'armement des troupes, pas plus que dans le remarquable crédit financier de la France, mais dans l'idéal moral du peuple, et dans sa nouvelle façon d'envisager la vie et le devoir. Elles résidaient dans l'aspiration nationale vers une « place au soleil » , mais à un soleil plus brillant, foyer des lettres, des arts, de la morale. Cette aspiration s'affirmait et cherchait déjà des moyens de se manifester quand la guerre éclata et vint lui donner conscience d'elle-même. Dans une série d'articles éloquents, écrits avant la guerre, M. Gabriel Hanotaux, ancien ministre des Affaires étrangères, et qui fut lui-même un des fondateurs de la politique coloniale française, a montré qu'en face du développement croissant des intérêts commerciaux de l'Allemagne en Orient, la véritable mission de la France était d'affirmer à nouveau, dans les pays de l'Orient, ses anciennes conquêtes dans le domaine de l'esprit.
En voilà assez sur le côté psychologique et moral de notre sujet. Considérons-en à présent rapidement le côté politique : l'existence et le rôle de la « Triple-Entente ».
Je ne fais pas ici une étude politique ; une discussion politique et détaillée exigerait des citations minutieuses des documents d'Etat et des affirmations diplomatiques. Je veux simplement indiquer que l'existence de la Triple-
Entente trouvait à la fois son motif et sa justification, en ce qui concerne la France, dans l'état de l'opinion française et du sentiment français que j'ai étudié plus haut.
La théorie de « l'équilibre entre les puissances » est exposée dans bien des traités sur la politique européenne.
Tant qu'une nation ou une coalition de nations semble résolue à une agression ou à une expansion territoriale, il est nécessaire que sa puissance soit contrebalancée par celle d'une autre coalition de force militaire égale.
C'est ce qui a été la raison d'être de l'Alliance francorusse qu'a négociée M. Delcassé. La France était obligée de faire face à la menace allemande qui représentait toute la puissance de la « Triple- Alliance », de l'Allemagne, de l'Autriche et de l'Italie. On croit généralement que ce fut la clairvoyance diplomatique du roi Edouard qui fit virtuellement entrer l'Angleterre dans cette coalition avec la France et la Russie. Il est admis, en pratique et sans conteste, parmi les juristes internationaux, que le maintien de la paix européenne jusqu'à ce jour est dû à la création de l'équilibre entre ces deux groupes de puissances alliées. L'utilité d'un pareil équilibre est alors évident. Rien ne pourrait le remplacer tant qu'une nation ou qu'une coalition quelconque persisterait dans la voie d'armements qui menaceraient la sécurité ou l'existence des autres. Les seules alternatives possibles étaient le désarmement, total ou partiel, décidé d'un commun accord, ou l'établissement d'un tribunal
d'arbitrage des disputes internationales devant se substituer aux guerres.
A l'égard de ces deux solutions — propositions de désarmement et projets de règlement judiciaire des conflits par une transformation du Tribunal de La Haye en un véritable Tribunal international — la France a montré, d'une façon non équivoque et à plusieurs reprises, ses intentions pacifiques. Tout en prenant une place un peu secondaire, par suite de son alliance avec la Russie, la France a, presque sans varier, soutenu les projets présentés par l'Angleterre et les États-Unis, tandis que dans les deux alternatives dont nous venons de parler, l'Allemagne a toujours, et avec ténacité, trouvé le moyen d'empêcher tout progrès ou de faire une destruction complète. Un des derniers exemples de ce fait, sortant de la sphère du Tribunal de La Haye, fut le rejet de la proposition faite par l'Amirauté britannique en faveur d'une «trêve navale », cessation temporaire dans les deux pays de la construction de navires de guerre1. D'après M. André Carnegie, la France a soumis six cas au Tribunal de La Haye, plus que toute autre nation2.
Dans certaines occasions, lorsque les propositions n'eurent pas de succès, les affirmations des personnages officiels allemands ont été empreintes de la plus brutale
i. Voyez l'admirable brochure, Comment l'Angleterre a lutté en faveur delà Paix (How England Slrove for Peace), historique des négociations angloallemandes, 1898-1914, par Sir Edward Cook (Macmillan, 1914).
2. Les chiffres donnés par M. Carnegie sont: France, 6 cas; Angleterre, S; Etats-Unis, 3; Allemagne, 3.
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franchise; l'épée, disaient-ils, était l'arbitre des conflits internationaux et la guerre était le seul moyen effectif de discuter. Le « bruit du sabre » du kaiser, tout en provoquant les railleries humoristiques des Américains, a produit un effet assez sérieux sur le continent, car il faisait voir la colossale machine militaire mise en oeuvre en vue du but qui en avait déterminé la construction.
En France, au contraire, il n'y avait pas de parti de la guerre, de campagne « pangallique » correspondant à la campagne « pangermanique », ni de bureaucratie militaire servant à la diffusion de l'esprit nationaliste; mais un mouvement persévérant dirigé par des hommes comme le baron d'Estournelles de Constant, en vue de l'établissement d'institutions judiciaires internationales.
Les admirables efforts que fit M. Taft pendant sa présidence, pour négocier la signature de traités embrassant tous les sujets possibles de conflit, furent secondés par l'Angleterre et la France, mais jamais par l'Allemagne. On dit que l'Allemagne n'accorda qu'à contrecœur son consentement, après que les autres traités eurent été élaborés. Mais, en réalité, aucun traité avec l'Allemagne ne fut présenté au Sénat américain. Même avec les États-Unis, l'Allemagne n'était pas disposée à renoncer pour l'avenir au droit d'avoir recours aux armes1.
i. L'idée suggérée par l'auteur de ce travail dans une conférence faite devant une société américaine de Paris, d'établir une « alliance Pan- Atlantique », affirmation morale faite par l'Angleterre, la France et les Etats- Unis, dans le sens des traités de M. Taft, a été bien accueillie. Les traités tels qu'ils ont été présentés au Sénat, mais sans succès, revenaient en réalité à une affirmation de ce genre.
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Tous ces symptômes de la politique extérieure avaient le même sens. Ils donnaient corps d'une manière formidable à la crainte que la France avait d'une agression allemande. Ils justifiaient à la fois les préparatifs militaires et la constitution de la Triple-Entente, considérée comme un moyen d'empêcher ou de retarder cette agression.
Quand le moment arriva et quand le prétexte naquit, il devint évident que la voix de la diplomatie, le cri d'alarme de toute l'Europe dans l'intérêt de millions de gens, et le coup de clairon de l'honneur national, ne devaient pas être suffisants pour enrayer la catastrophe. Ce devait être, après tout, l'appel aux armes en faveur duquel la nation rompue à l'art de la guerre, avait toujours professé sa préférence. Pour la France, la menace se transforma en un seul jour, en un assaut monstre et la Triple-Entente se révéla comme étant bien le moyen de défense trouvé par une sage et prudente prévoyance. L'attaque, en effet, prit bien la forme que tout le monde avait prévue : un coup formidable porté à la France. Le premier but de la guerre — moyen d'arriver au résultat final, sinon le but même — était la destruction de la France. Ce moyen était double, puisqu'il exigeait en outre, la violation de la Belgique.
Un peuple a-t-il jamais été plus excusable d'entretenir une armée et une marine, d'adopter résolument le mécanisme d'une puissance militaire que la France du vingtième siècle ? Quel autre moyen aurait pu prévaloir
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contre l'épée allemande ? Il est écrit : « Quiconque prendra l'épée, périra par l'épée. »
Il est à présent évident, je crois, que la menace allemande, prenant, en 1905, une forme aiguë, a signifié à la France le danger imminent d'une guerre. Ce n'est pas le désir de vengeance, ce n'est pas l'ambition militaire qui l'a, en fin de compte, poussée à prendre les armes, mais la nécessité de la défense nationale, combinée avec le devoir de défendre le droit en Europe. Pour l'Angleterre, ce dernier devoir seul était urgent, quand l'heure sonna ; à la France, ce devoir et cette nécessité s'imposaient à la fois.
L'attitude du peuple français dans cette guerre est bien résumée, à mon sens, dans les paroles suivantes prononcées par un homme qui occupe à présent une place prépondérante dans les Conseils de l'État. « La guerre, pour tout bon Français, c'est une nécessité à envisager, un devoir à remplir — mais dans le cœur du vrai Français, quelle lourde tristesse ! » — M. Viviani, président du Conseil, termine son patriotique discours de nouvel an à la Chambre des députés par ces paroles (Journal officiel, 23 déc. 1914) :
« Si cette guerre est la plus gigantesque que l'histoire ait enregistrée, ce n'est pas parce que des peuples se heurtent pour conquérir des territoires, des débouchés, un agrandissement de la vie matérielle, des avantages politiques et économiques; c'est parce qu'ils se heurta 36 »
OPINIONS D'UN AMERICAIN
tent pour régler le sort du monde. Rien de plus grand
n'est jamais apparu au regard des hommes Voilà
l'enjeu. Il dépasse notre vie tout entière. Continuons donc à n'avoir qu'une seule âme, et demain, dans la
paix de la victoire nous nous rappellerons avec
fierté ces jours tragiques, car ils nous auront faits plus vaillants et meilleurs. »
Quant à l'avenir, nul ne peut prophétiser. Nous devons attendre la tournure des événements. Un livre récent, rempli de fine analyse et de critique judicieuse, le Réveil de la France*, par M. Ernest Dimnet, donne des raisons de penser que les facteurs de réforme et d'énergie prévaudront contre ceux de dissensions politiques qui, à son avis, sont la cause de la plupart des maux sociaux du passé.
Je crois que son optimisme est pleinement justifié, d'autant plus qu'il y a des raisons de croire que les accusations qu'il porte contre le régime démocratique, — le caractère de certains de ces politiciens misa part — me semble un peu sévère. M.Henry Bergson, dans son commentaire de l'excellent ouvrage, récemment paru, de M. Charles Heyraud, la France de demain, rend cet éloquent verdict :
i. France Hersel; again. Dans cet ouvrage, paru trop tard pour que j'aie pu eu faire usage dans cet article, je trouve des conclusions fort voisines de celles que j'exprime ici. Je recommande ce livre aux lecteurs anglais et américains. — Un article remarquable analysant les effets pratiques et moraux de la guerre a été publié par M. E. Boutroux : « la France et la Vie de demain » [Revue bleue, i6-23 janvier igi5.)
«g 3y $ Baldwin. — 3
« Les difficultés que la théorie travaillait si péniblement à dénouer, l'action les a tranchées d'un seul coup. Les maladies que nous nous trouvions à nous-mêmes et pour lesquelles chacun venait nous proposer un remède, nous n'avons pas eu à les guérir, nous les avons supprimées, en nous haussant à un degré supérieur de vitalité. Dissensions intérieures, dépopulation, alcoolisme, que restera-t-il de tout cela demain, si nous conservons notre élan ? Dès maintenant, la France peut dire, avec un de ses grands poètes : « Le mal dont j'ai souffert s'est enfui comme un rêve1! »
i. Extrait du discours du président à l'Académie des sciences morales et politiques (12 décembre 1914.)
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Le Comité France- Amérique qui édite la Bibliothèque à laquelle cet ouvrage appartient, a été fondé à la fin de 1909 par un grand nombre de personnalités qui ont lancé l'appel suivant, résumant le programme du Comité :
Les Français qui signent cet appel viennent de fonder une institution qui se consacre à une œuvre urgente de rapprochement et de sympathie entre la France et les nations américaines : c'est le Comité France- Amérique.
Travailler au développement des relations économiques, intellectuelles, artistiques, etc., entre les nations du nouveau monde et la nation française ; fonder une revue mensuelle et y coordonner les renseignements les plus complets sur la vie économique et intellectuelle des peuples américains; attirer en France des étudiants et des voyageurs des deux Amériques et leur préparer un accueil cordial; encourager toute œuvre ou toute action qui fera connaître l'Amérique en France ou la France en Amérique, telle sera la direction donnée à nos efforts.
Les soussignés font appel au concours généreux et au dévouement actif de ceux qui, en France, s'intéressent aux Amériques et de ceux qui, dans les Amériques, s'intéressent à la France.
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Cette fondation a été accueillie avec tant de ferveur que, dès 191 1, le nombre de ses membres actifs et de ses adhérents dépassait le millier. A cette date, après avoir organisé en France une base solide, il a commencé à fonder des comités correspondants en Amérique.
Dans V Amérique du Nord, ceux de Montréal et de New-York fonctionnent, sous la présidence , à New-York de M. l'ambassadeur Bacon, et à Montréal de M. le sénateur Dandurand. A New-York, une maison française a été créée, grâce à la générosité du vice-président du comité de New-York, M. Barton Hepburn, ancien président de la Chambre de commerce de New-York, et installée aussitôt grâce à une libéralité de M. Vambassadeur Bacon. A Montréal, le Comité canadien a installé un Bureau spécial où une permanence est établie.
D'autre part, en France, une section spéciale, dite Ligue française de propagande, a organisé un service de renseignements et de propagande en Amérique touchant le tourisme en France, l'enseignement français, l'art français et les produits de l'industrie française.
Enfin, une section des Etats-Unis s'est créée à Paris sous la présidence d'honneur de l'ambassadeur des États- Unis, et sous la présidence de M. le général Brugère. M. Edward Tuck, le président de la Chambre de Commerce (M. Shoninger), M. Boutroux, de V Académie française, et le baron d'Estournelles de Constant, sénateur, en forment le Bureau.
Le Comité central de Paris qui a son siège social,
ta 40 m
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21, rue Cassette, se compose d'un Bureau, d'un Conseil de direction, démembres actifs et d'adhérents. Le Bureau de France-Amérique est actuellement formé des personnes suivantes :
Président du Comité : M. Gabriel Hanotaux, de l'Académie française, ancien ministre des Affaires étrangères ; président de la Section des Etats-Unis : M. le général BrugèrE ; président de la Ligue française de propagande : M. HEURTEAU, délégué général du Conseil d'administration de la Compagnie d'Orléans; président de la Section de V Amérique latine : M. François Carnot, député ; président de la Section du Canada : Vicomte R. DE Caix de Saint- Aymour ; président d'honneur de la Ligue française de propagande : M. Georges Paelain, gouverneur de la Banque de France ; président de la Commission de l'Enseignement : M. Appelé, de l'Institut, doyen de la Faculté des sciences ; président de la Commission des Beaux-Arts : M. Carnot, président de l'Union des Arts décoratifs ; président de la Commission de l'Industrie et du Commerce : M. de Ribes-ChristoflE, trésorier delà Chambre de commerce de Paris ; président de la Commission du Tourisme : M. Edmond Chaix, président de la Commission du Tourisme de l' Automobile-club ; trésorier : M. le comte R. de Vogué; secrétaire général : M. G. Louis-jARAY, membre du Conseil d'Etat.
Le Comité -publie depuis le 1" janvier 1910 une revue mensuelle France-Amérique, qui est la propriété du Comité. Cette revue étudie
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la vie des nations américaines dans toutes leurs manifestations, politiques, nationales, économiques, financières, sociales, intellectuelles, artistiques, etc. Elle a -publié régulièrement des articles et chroniques des auteurs les plus connus et les plus compétents. C'est une revue de luxe, qui paraît sur 92 pages de grand format, publie chaque mois des gravures ou cartes en planches hors texte sur papier couché et a un supplément mensuel de 12 pages consacré au Canada.
Le numéro (France et Etranger) : 2 fr. 5o.
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