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FOCH ET LA BATAILLE DE FRANCE

Dans la nuit du 14 au 15 juillet 1918, les habitants de Paris et de la banlieue nord-est et ouest, furent réveillés vers les deux heures du matin, par le bruit d'une violente canonnade, si violente 5 qu'elle semblait toute proche; en même temps le ciel, chargé de nuages bas, était éclairé par une intense lueur. C'était la troisième phase de la grande offensive allemande qui commençait. Elle devait être la dernière. La veille le chancelier 10 allemand, von Hertling, avait déclaré au Reichstag que la décision serait obtenue avant octobre.

Les Parisiens se demandaient avec inquiétude ce que signifiait ce bruit insolite. Les reculs précédents de nos armées, depuis le 23 mars 1918, les 15 heures critiques que nous avions traversées, la dernière avance au delà de la Marne, tout cela avait mis dans les esprits une angoisse bien compréhensible, surtout pour des profanes qui, n'étant pas au courant des choses de la guerre, ignoraient 20 la pensée du grand chef.

Mais Foch, nommé généralissime quelque temps auparavant, devant l'impérieuse nécessité du commandement unique, reconnue par le maréchal Douglas Haig lui-même, par le général Pershing, 25 et par les Italiens, Foch avait dit:

— Partout où les Allemands mettront une batterie, j'en mettrai quatre !

Il avait tenu parole et c'est cette canonnade-là

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que Paris entendait, sans se douter encore qu'elle lui annonçait l'arrivée de la victoire sous ses drapeaux.

— Les canons étaient tellement serrés l'un 5 contre l'autre, m'a confié depuis un officier d'artillerie qui participa à ce grand déclanchement, qu'on ne pouvait se glisser entre eux; le vacarme était tellement effroyable que nous ne nous entendions pas, même en criant de toutes nos forces à l'oreille

10 de nos camarades. Il fallait écrire les ordres au crayon.

Foch avait dit aussi quelques mois auparavant à des journalistes alliés qu'il recevait en son quartier général:

15 — Le flot allemand est venu expirer ici, sur la grève; il n'ira pas plus loin.

Dès lors, concentrant sa pensée sur le résultat positif et mathématique qu'il voulait atteindre; ayant attendu l'arrivée de ses réserves et des

20 réserves américaines, sans se laisser émouvoir ni énerver par les impatiences de l'opinion publique; ayant communiqué sa foi et son calme à tous ceux qui l'entouraient, fidèle à sa méthode, il laissa venir l'ennemi là où il l'attendait, là où il le voulait;

25 il le laissa se leurrer d'une fausse confiance, se préparer inconsciemment lui-même à la défaite, il l'attendit de pied ferme pour le battre au jour et à l'heure qu'il avait fixés. Et quand ce jour et cette heure furent venus, d'un signe, il lança

30 l'attaque suprême qui ne devait plus s'arrêter. A la fois Gouraud sur la Marne, Mangin dans la forêt de Villers-Cotteret, Humbert, Debeney,

tous les vaillants chefs de cette magnifique armée française qui va enfin reprendre le dessus, après quatre ans de luttes et de combats inouïs, se portent vers le but que les calculs du généralissime lui

5 ont assigné, accrochent l'ennemi, le mordent, le battent, le retournent, le roulent sanglant, éperdu et décimé dans la poussière et la boue des champs de bataille où il laisse des montagnes de morts. Et ce sont coup sur coup, presque chaque jour,

io ces retentissantes victoires qui ne cessent plus depuis, qui ont rempli la France de noble orgueil et le monde d'allégresse, qui constituent à elles seules une inégalable épopée, une épopée unique dans les fastes militaires du monde ancien et

15 moderne.

Tour à tour c'est la deuxième victoire de la Marne, aussi belle par l'héroïsme qui y est déployé, aussi grande par ses conséquences que la première, de cette Marne contre laquelle, à toutes les épo-

20 ques, sont venues se briser les invasions germaniques, et que de nouveau les Allemands repassent dans un désordre qui ressemble à une déroute. C'est Château-Thierry, Soissons, Montdidier, Noyon, Lassigny, Bapaume, Roye, enlevés de

25 haute lutte; Quéant, Ham, Chauny, Saint-Quentin, Lens, Armentières, Cambrai, reconquis; c'est Lens, Douai, Laon, Thouraut, Lille, Roubaix, Tourcoing, Zeebruge, Ostende, Denain, Bruges, délivrées, toute la côte belge libérée du joug odieux; c'est

30 Saint-Mihiel repris par les Américains: c'est la résistance de l'ennemi partout brisée, la poursuite sans merci des hordes du kaiser, les villages délivrés

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par centaines, les canons pris par milliers, les prisonniers expédiés à l'arrière par centaines de mille. En Orient, suivant le même plan d'offensive implacable, ce sont les Austro-Bulgares partout 5 repoussés, les victoires s'ajoutant aux victoires, la Serbie dégagée, les alliés touchant Belgrade où le vieux roi Pierre pourra faire bientôt son entrée solennelle, comme le roi-chevalier Albert de Belgique et sa noble épouse Font faite à Bruges. Et

10 c'est aussi le désarroi, l'épouvante, la consternation, la démoralisation dans le camp de nos ennemis. Ce sont les empires centraux tombant à genoux et demandant grâce. C'est la Bulgarie, habile à sauver sa situation, se retirant la première de la

15 guerre; c'est l'Allemagne effondrée mendiant un armistice et une paix dont elle a besoin, pour ne pas sombrer à jamais, et déjà répudiant le kaiser, auteur responsable de tant de forfaits, qui l'a conduite à l'abîme; c'est l'Autriche désagrégée et

20 démembrée se séparant à son tour de ses complices et obligée de reconnaître l'indépendance des races opprimées pour avoir la paix; c'est la Turquie désemparée cherchant à sauver les débris de sa puissance. C'est un grand vent de justice, de droit,

25 de liberté soufflant sur le monde et ouvrant à son avenir de magnifiques horizons.

Voilà l'œuvre du maréchal Foch!

Voilà l'œuvre de ses longues méditations, de sa patience, de sa vigilance jamais démentie, de son

30 génie militaire! Voilà le résultat de la mise en pratique d'une de ses maximes favorites...: « Quand vient l'heure des décisions à prendre, des

responsabilités à encourir, des sacrifices à consommer, il faut prendre ces décisions avant qu'elles soient imposées, aller au-devant des responsabilités, s'assurer partout l'initiative, déchaîner l'offen- S sive en tous points ...» En trois mots, grâce à cette doctrine, Foch a gagné une guerre de quatre ans, la plus formidable qui se soit vue par l'étendue du terrain, par les quantités d'hommes en présence, par l'énormité des intérêts en jeu.

Contamine de Latour Foch. Picart, Paris, 1918.

« Terre de France, desséchée par cinq ans de douleurs et d'efforts, voici la rosée de la paix qui vient te rafraîchir. Puisse-t-elle faire sortir de toi, dans un heureux enfantement, les fleurs et les fruits, la force et le nombre, la foi et l'union !...))

Henry Bordeaux

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