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LE SALUT DE LA FRANCE A L'ALSACE-LORRAINE

12 novembre igi8 Séance historique à la Chambre,

Nul, à une heure, aux abords de la Chambre, n'aurait pu se douter qu'un armistice, mettant fin à tout combat, était signé et que la lutte avait cessé sur tout le front . . .

5 Trois heures quarante. La salle se remplit, en flots pressés. Modestement dissimulé parmi eux, M. Clemenceau veut gagner son banc. Visiblement, il cherche à se dérober à toute manifestation. Mais il a été vite reconnu et, d'un bout à 10 l'autre de la salle, la tempête se déchaîne rapide comme l'éclair. Un formidable cri de: «Vive Clemenceau ! » retentit, faisant trembler les verrières. Tout le monde est debout; députés et spectateurs, mains tendues, applaudissent fréné- 15 tiquement . . .

A trois heures cinquante, dix minutes avant l'instant fixé, comme sous la poussée impatiente de tous, M. Deschanel déclare reprise la séance. Sans préambule, il dit simplement: «La parole 20 est à M. le président du Conseil. » Et à nouveau . les applaudissements crépitent, accompagnant, portant le chef du gouvernement à la tribune.

Il a en main un cahier, un modeste cahier relié

de vert, mais qui porte, en ses quatre pages, le

25 plus splendide bulletin de victoire qui jamais ait

été proclamé. Dès le silence rétabli, M. Clemenceau, les deux poings solidement posés sur le marbre, dit: «De tels hommages ne se peuvent reconnaître que d'une seule manière: nous faire la 5 promesse les uns aux autres de travailler toujours de toutes les forces de notre cœur au bien public ...»

Puis, sans transition, et d'une voix forte:

— Je vais vous donner lecture du texte officiel des conditions de l'armistice conclu ce matin à 5 10 heures entre M. le maréchal Foch, l'amiral anglais Weymiss et les plénipotentiaires de l'Allemagne.

Et, posément, paragraphe par paragraphe, il lit le document impérissable . . .

Maintenant il parle de la libération de l'Alsace- 15 Lorraine. L'émotion est à son comble. Comme si un coup de baguette magnifique l'avait ordonné, le canon se met à tonner, scandant de sa grande voix la lecture du chef du gouvernement, affirmant que la force reste toujours prête au service 20 du droit. Ce fut une inoubliable minute.

M. Clemenceau a achevé sa tâche. Il jette encore pour terminer : « Signé foch ! »

Une frénétique acclamation retentit, se prolongeant pendant plusieurs minutes, en hommage 25 au chef victorieux, et au milieu de laquelle disparaissent les noms de ceux qui, après lui, vaincus, signèrent leur capitulation.

M. Clemenceau fait signe qu'il a encore un mot à dire. Le silence se fait :

30 — Au nom du peuple français, au nom du gouvernement de la République Française, le salut de

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la France une et indivisible à l'Alsace et à la Lorraine retrouvées.

Et puis, honneurs à nos grands morts qui nous ont fait la victoire !

5 Nous pouvons dire qu'avant tout armistice la France a été libérée par la puissance de ses armes. Et quand nos vivants, de retour sur nos boulevards, passeront devant nous, en marche vers l'arc de Triomphe, nous les acclamerons.

10 Qu'ils soient salués d'avance pour la grande œuvre de reconstruction sociale !

Grâce à eux, la France, hier soldat de Dieu, aujourd'hui soldat de l'Humanité, sera toujours le soldat de l'Idéal.

15 Chacune de ces phrases est hachée par les applaudissements qui partent seuls maintenant, et c'est dans un tonnerre ininterrompu d'acclamations que le président du Conseil descend de la tribune et regagne sa place, où, en foule, les députés se pré-

20 cipitent pour lui serrer la main.

M. Deschanel, à son tour, s'est levé.

Il clame, au milieu d'acclamations répétées, un hymne splendide à la Victoire et à ses valeureux artisans:

25 — Provinces encore plus tendrement aimées parce que vous fûtes plus misérables, chair de notre chair, grâce, force et honneur de notre patrie, un barbare ennemi voulait faire de vous le signe de sa conquête; non ! vous êtes le gage sacré de notre

30 unité nationale et de notre unité morale, car toute

notre histoire resplendit en vous! C'est toute la France, la France de tous les temps, notre ancienne France comme celle de la Révolution et de la République triomphante, qui, respectueuse de 5 vos traditions, de vos coutumes, de vos libertés, de vos croyances, vous rapporte toute sa gloire! Et maintenant, Français, inclinons-nous pieusement devant les artisans magnifiques du grand œuvre de justice, ceux de 1870 et ceux de 19 14.

10 Ceux de 1870 sauvèrent, — non l'honneur, certes, l'honneur était sauf, j'en atteste les mânes des héros de Reichshoffen, de Gravelotte, de Saint- Privat, de Beaumont, Beaumont, où les fils des compagnons de La Fayette viennent de venger

15 Sedan, — mais ils sauvèrent l'avenir. Leur résistance a préparé nos victoires.

Et vous, combattants sublimes de la grande guerre, votre courage surhumain a fait de l'Alsace- Lorraine, aux yeux de l'univers, la personnifica-

20 tion même du Droit: le retour de nos frères exilés n'est pas seulement la revanche nationale, c'est l'apaisement de la conscience humaine et le présage d'un ordre plus haut !

M. Albert Thomas s'écrie:

25 — Nous demandons tous que les députés de l'Alsace-Lorraine qui sont ici présents dans cette salle aient les honneurs de la séance !

Une émotion indescriptible s'empare de tous

les assistants quand on voit, se frayant un passage

30 à travers les rangs pressés du public, les députés

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alsaciens-lorrains, MM. Wetterlé et Weil, paraître enfin au premier rang d'une tribune. M. Weil est en uniforme d'officier français.

Et, spontanément, partie on ne sait de quelle 5 travée, la Marseillaise, vibrante et grave, s'élève de l'assemblée, clamée par tous à pleine voix, chant de libération et de triomphe . . .

Le Journal. JMardi 12 novembre 1918.

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