LA FRONDE
Alors éclata la Fronde, espèce d'intermède entre Richelieu et Louis XIV, récréation turbulente que se donna la France entre la férule du grand cardinal et h3 sceptre du grand roi. Que voulait-on?
Qui le savail bien ? 11 y eut au drbul la cabale des importants. Ce nom s'appliquerait assez bien à toute la Fronde. Noblesse et parlement, hommes d'épée et hommes de robe voulurent se donner de l'importance et prendre une petite revanche de la royauté. Condé voulait qu'on écrivit en vers burlesques la guerre qui se fit alors et à laquelle pourtant il lut lui-même entraîné. « Les troupes parisiennes (celles du parlement), qui sortaient de Paris et revenaient toujours battues, étaient reçues avec des huées et des éclats de rire. Un ne réparait tous ces petits échecs que par des couplets et des épigrammes. Le coadjuleur de l'archevèiiue de Paris, Paul de Gondi, qui plus tard succéda à son oncle et fut le fameux cardinal de Retz, avait un régiment que l'on nommait le régiment de Corinthe, parce que le coadjuteur était archevêque titulaire de Gorintlie. Ce régiment ayant été battu par un petit parti royaliste, on appela cet échec la première aux Corinthiens , en faisant allusion aux épîtres de saint Paul à ces derniers. Vingt conseillers au parlement avaient fourni chacun quinze mille livres pour contribuer à la levée de la cavalerie dite des portes-cochères ; ils furent impitoyablement appelés les quinze-vingts. Les cabarets étaient les tentes où l'on tenait les conseils de guerre, au milieu des plaisanteries, des chansons et de la gaieté la plus dissolue. » (Voltaire.) Le coadjuleur de Retz, futur archevêque de Paris, était le boute-feu de la sédition. Il allait prendre séance au parlement avec un poignard dans sa poche, dont on apercevait la poignée, et l'on criait : « Voici le bréviaire de notre archevêque. » Les plus grands capitaines, Turenne, Condé, furent successivement jetés dans la révolte. Mazarin, deux fois obligé de s'exiler, ne perdit jamais courage et finit par avoir le dessus. Les Parisiens se lassèrent; le jeune roi, réduit naguère avec sa mère, à Saint- Germain, à coucher presque sur la paille, et fort mécontent de ce début de son règne, entra au parlement en grosses bottes, le fouet à la main. « Messieurs, dit-il, on sait les malheurs qu'ont produits vos assemblées ; j'ordonne qu'on cesse celles qui sont commencées sur mes édits. Monsieur le premier président, je vous défends de souffrir des assemblées, et à pas un de vous de les demander, i- Ainsi finit la Fronde (1654).
Mazarin ne mourut qu'après avoir conclu avec l'Fspagne le traité des Pyrénées, lequel, complétant le traité de Westphalie, achevait de donner la paix
à la France en l'agrandissant de l'Artois, de la Cerdagne et du Houssillon (16o9).
Louis XIV commença donc son règne personnel au milieu de la paix dans un pays que trois grands gouvernements, malgré des interruptions et des désordres passagers, avaient mis en voie de prospérité, et qui foisonnait d'hommes éminenls en tout genre. Louis XIV eut le talent de choisir ces hommes et de les appeler auprès de lui. Bientôt, par leurs habiles efforts, on vit dans toutes les parties du gouvernement réformer ce qui avait besoin de réformes, et dans toute la France stimuler les forces vives, déployer les ressources cachées. Colbert remit l'ordre dans les finances, réduisit les tailles, fit rendre gorge aux traitants et réintégra dans la classe des taillables une foule de roturiers qui s'en étaient dérobés par usurpations de litres.
Je sais un pays.in qu'on appelait Gros-Pierre,
Qui n'ayant pour tout bien qu'un seul qiiaitior de terre,
Y fil tout à l'entour faire un fossé bourbeux,
lî;t Je moiisieui- de l'Isle en prit le nom pompeux.
(MoufcriE.)
Il y avait beaucoup de ces Gros-Pierre qui, se cachant sous quelque nom de noble apparence, frustraient le trésor. L'agriculture fut encouragée, les routes réparées, le canal du Languedoc creusé. L'industrie fut l'objet d'une faveur particulière, surtout celle qui réclame de l'élégance et du goût, en quoi Colbert devina le génie industriel de la France; les draps, les tapisseries, surtout celles des Gobelins, les glaces, les cuirs maroquinés, mille produits enfin que l'on recevait jusque-là des pays étrangers, se fabriquèrent supérieurement en France, comme Boileau l'a justement exprimé :
Nos artisans grossiers rendus industrieii.t Et nos voisins fiiisln's de ces tribus serviles, Que payait à leur art le luxe de nos villes.
Nos colonies furent augmentées, les Compagnies des Indes furent fondées, notre marine devint formidable. Tout cela était l'œuvre de Colbert. Cependant Louvois organisait l'armée moderne, établissait V ordre du tableau, l'uniforme, la marche au pas, l'usage de la baïonnette, et apprenait aux officiers nobles à faire leur métier. « M. de Louvois, écrit M"'° de Sévigné, dit l'autre jour tout haut
INTRODUCTION
à M. de Nogaret : « Monsieur, votre compagnie est en l'orl mauvais état. — Monsieur, je ne le savais pas. — 11 faut le savoir, dit M. de Louvois; vous l'avez vue? — Non, monsieur, dit Nogaret. — Il faudrait l'avoir vue , monsieur. — Monsieur, j'y donnerai ordre. — Il faudrait l'avoir donné; car, enfin, il faut prendre parti, monsieur, ou se déclarer courtisan ou faire son devoir quand on est officier. »
Voilà par quelles ressources Louis XIV devint le premier roi de l'Europe ; voilà d'où sortirent tant de victoires. Dès les premières années, il fit paraître partout sa puissance et prit une attitude souveraine : à Rome, dans l'afTaire du pape; dans la .Méditerranée, à l'égard des pirates algériens; sur les bords du Danube, contre les Turcs; et sur ceux du Tage, contre les Espagnols. L'empereur, le roi d'Angleterre, la plus grande partie des princes allemands étaient attirés dans son alliance par des diplomates habiles.
C'est alors qu'en raison du droit de dévolution, et au nom de Marie-Thérèse, sa femme, il réclama à l'Espagne la Flandre et la Franche-Comté: l'Espagne refusa : les deux provinces sont conquises en un clin d'œil (1668). Par le traité d'.\ix-la-Chapelle , Louis XIV garde la première et rend la seconde.
La Hollande ellVayée avait formé la triple alliance qui avait arrêté le grand roi. D'ailleurs, son commerce faisait au commerce français une concurrence redoutable. Son arrêt fut prononcé; Louis XIV passa le Rhin; mais la maladresse de Louvois donna le temps aux Hollandais d'ouvrir leurs digues et de sauver Amsterdam par l'inondation. Cette lois l'Europe s'alarma à son tour, et la France dut faire face à une coalition générale. Ce fut avec un succès constant. La Franche-Comté fut reconquise en quelques Jours; Tursune sauva l'Alsace par son admirable campagne d'hiver de 1673; Condé fut vainqueur à Senef; Duquesne battit et tua Ruyter sur la Méditerranée. Enfin la paix d'Aix-la-Chapelle (1678) donna à la France la Franche-Comté et douze places de la Flandre, où Vauban fut aussitôt envoyé pour les fortifier.
« Le roi fut en ce temps au comble de la grandeur; victorieux depuis qu'il régnait, n'ayant assiégé aucune place qu'il n'eût prise, supérieur en tout genre à ses ennemis réunis, la terreur de l'Europe pendant six années de suite, enfin son arbitre et son pacificateur, ajoutant à ses Etats la
FrancHe-Comté, Dunkerque et la moitié de la Flandre; et, ce qu'il devait compter pour le plus grand de ses avantages, roi d'une nation alors heureuse et alors le modèle dos autres nations. L'Ilùlol de ville de Paris lui déféra, quelque temps après, le nom de Grand avec solennili' (1680), et ordonna que dorénavant ce litre seul serait employé dans tous les monuments publics : l'Europe, quoique jalouse, ne réclama pas contre ces honneurs. » (Voltaire..
Ici commence le déclin. La grande époque politique, mililaireet liltéraire toucheà sa fin. Turenne a péri; Condé achève sa vie dans la retraite; Molière, La Fontaine, Boilcau, Racine, Dossuet ont donné leurs chefs-d'œuvre; enfin (Fulbert meurt en 1683 et laisse Louis XIV livré aux conseils funestes de Louvois et de M'"° de Maintenon. Enorgueilli de ses succès, Louis XIV devient dur, tyrannique. Il fait en pleine paix des conquêtes qui blessent toute l'Europe ; il traite le pape et les Génois avec l'insolenci; du plus fort; il écrase lo peuple d'impôts pour ses fastueuses constructions, et met le comble à son despotisme par les dragonnades et la révocation de l'édit de Nantes. En sortant de la tolérance religieuse, il sort des grandes traditions de Henri IV, de Richelieu, de Colbert; il se montre esprit étroit et fanatique.
L'Europe se coalisa de nouveau à l'instigation de Guillaume III, devenu roi d'Angleterre, el forma la ligue d'Augsbourg. Louis XIV résolut de frapper au cœur cette coalition en rétablissant les Stuai'ts. Une flotte française jette en Irlande une armée el Jacques II à la tête. Le roi détrôné se laissa battre à la Boyne, Guillaume III fut affermi et la guerre devint générale. La France garda encore l'avantage sur presque tous les points. Elle n'était point si appauvrie de généraux qu'elle ne put opposer aux ennemis un Luxembourg et un Câlinât. Le premier fut vainqueur à Fleurus, à Sleinkerque, ù .Xerwinde, et envoya tant de drapeaux orner nos cathédrales, qu'on le surnomma le tapissier de Notre-Dame. Le second battit le duc de Savoie à Staffarde et à La Marsaille. Sur mer, Tourville avait longtemps gardé la supériorité sur les marines anglaise et hollandaise réunies, etj malgré la glorieuse défaite de La Hogue, plus funeste par son retentissement que par ses eflets réels, il tenait encore la mer avec avantage. Louis XIV ne se fit pas au traité de Ryswick (1697) la part que l'état de ses affaires lui eut permis de réclamer. D'où
venait cette soudaine modération ? La succession d'Espagne tllait s'ouvrir.
Charles II, roi de toutes les Espagnes, mourut après avoir vu sa succession disputée d'avance dans les congrès diplomatiques. L'habilelé de l'ambassadeur français ménagea enfin un testament en faveur de Philippe, duc d'Anjou et fils du dauphin. Après avoir délibéré trois jours dans le silence, Louis XIV accepta ce testament qui allait le mettre encore en guerre avec toute l'Europe. « Monsieur, dit-il au duc d'Anjou, le roi d'Espagne vous a fait roi. Les grands vous demandent, les peuples vous souhaitent et moi j'y consens. Songez seulement que vous êtes prince de France. » A quoi il ajouta en se séparant de lui : « Il n'y a plus de Pyrénées. »
La troisième partie du règne de Louis XIV commence ici. La première avait jeté le plus grand éclat; dans la seconde, les affaires de la France s'étaient soutenues glorieusement; la troisième fut désastreuse et sombre. Colbert, vers la fin de sa vie, signalait déjà au roi la misère des campagnes, dont le tableau lui arrivait de toutes parts : Louis XIV n'en tenait compte, et, incapable d'économie, demandait toujours de l'argent à son ministre, qui, ne pouvant refuser et le désespoir dans l'âme, écrasait le peuple pour satisfaire le roi. « Si j'avais fait pour Dieu ce que j'ai fait pour cet homme, ditil à son lit de mort, je serais sauvé dix fois et je ne sais ce que je vais devenir. » Le véritable arrêt de Louis XIV, c'est cette parole de Colbert, qui montre bien que ni les avertissements ni les remontrances ne lui avaient manqué. Mais ce prince personnifiait le pouvoir absolu et la monarchie de droit divin : il est apparu comme pour montrer ce que ce régime contenait à la fois de majesté et de tyrannie. C'est lui qui a écrit dans ses Mémoires : « Les rois sont seigneurs absolus et ont naturellement la disposition pleine et libre de tous les biens qui sont possédés aussi bien par les gens d'Église que par les séculiers, pour en user en tout temps comme de sages économes. Tout ce qui se trouve dans l'étendue de leurs États, de quelque nature qu'il soit, leur appartient au même titre, et les deniers qui sont dans leur cassette et ceux qui sont entre les mains de leurs trésoriers et ceux qu'ils laissent dans le commerce de leurs peuples. » Avec de telles doctrines, un roi peut tout se permettre et n'est comptable à personne qu'à Dieu, qui ne retient pas toujours les rois.
De plus, Louis XIV vieillissait; la plupart de ses
contemporains avaient disparu : de là une singulière prétention de se croire supérieur à la génération nouvelle et de tenir tout le monde en tutelle. Il voulait, de son palais, conduire ses généraux à la lisière. « Si le général voulait faire quelque grande entreprise, il fallait qu'il en demandât la permission par un courrier, qui trouvait à son retour, ou l'occasion manquée, ou le général battu. » Ou bien il donnait sa faveur à des gens qui n'avaient pas d'autre mérite que celui d'être de son âge, et ce n'en est pas toujours un. Tel fut ce pauvre vieux Villeroi, qui se laissa si bien prendre dans Crémone, pendant son sommeil, par le prince Eugène. Le malheureux, réveillé par la mousqueterie, se lève, saute sur son cheval et court par les rues de la ville pour rassembler ses troupes. Là première chose qu'il rencontre, c'est un escadron ennemi qui l'emmène prisonnier. L'ennemi fut cependant repoussé; il n'y eut de pris que le général. Les Français, qui commençaient à chanter ^on entrait dans le xvni= siècle, 1702', répétèrent partout, à la cour, à la ville et dans l'armée, ce couplet spirituel et méchant :
Français, rendez grâce à Bellone, Voire bonlieur esl sans égal :
Vous avez conservé Crémone Et perdu voire général.
Un peu plus tard, le même malencontreux général nous fit essuyer par son impéritie le désastre de Ramillies : « Monsieur le maréchal, lui dit Louis XIV, on n'est plus heureux à notre âge. » Ce désastre venait après celui d'Ilochstœdt, au moins égal, où Tallard et Marsin s'étaient laissé complètement battre. C'est qu'à de tels hommes les ennemis opposaient Marlborough et le prince Eugène. La France fut sauvée par Villars, Vendôme et surtout parle courage de ses enfants. C'est peutêtre à Malplaquet qu'on voit pour la première fois le simple soldat héroïque et dévoué. Nos troupes n'avaient pas mangé depuis un jour; le pain arriva, mais l'ennemi en même temps; elles jettent le pain ! et marchent à l'ennemi; le champ de bataille fut à la vérité perdu, mais les morts des alliés étaient d'un tiers plus nombreux que les nôtres. Enfin Vendôme affermit Philippe V sur le trône dEspagne par la victoire de Villaviciosa et Villars rétablit à Denain la supériorité de nos armes. Ces succès permirent à la France de signer les traités d'Utrecht, de Rastadt, et de Bade, qui lui laissèrent toutes les provinces conquises depuis Richelieu. Elle dut
INTRODUCTION
Séance de la Convention.
faire néanmoins quelques sacrifices pénibles, tous au profit de l'Angleterre ; telles furent la cession de l'Acadie, de la baie d'IIudson et de Terre-Neuve, la démolition du port de Dunkerque, l'expulsion de Jacques III. Triste fin du grand règne (17IS)1
On sait, du reste, avec quelle grandeur d'âme Louis XIV vit approcher la mort, disant à I\I™° de Maintenon : « J'avais cru qu'il était plus difficile de mourir; » et à ses domestiques : « Pour- (]uoi pleurez -vous"? M'avez-vous cru immortel? » Il donna tranquillement ses ordres sur beaucoup de choses et même sur sa pompe funèbre. Il eut le courage d'avouer ses fautes, et la postérité lui tiendra compte d'un pareil aveu.