HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
L'histoire de la littéraliire française se divise iialurellement en six périodes.
La première comprend les origines. C'est alors que s'agitent et se mêlent les éléments d'où doit sortir la langue française.
La deuxième s'étend du xi" au wi" siècle, c'est-àdire du moment où, par suite des combinaisons diverses de l'idiome primitif du pays avec celui des liomains et des populations envahissantes, il ne reste plus en France que les deux langues d'oc et d'oil. Alors, enfin, le langage est constitué, et quand par un travail de quatre siècles il aura tiré de lui-même tout ce qu'il renferme, il ne lui restera plus qu'à se perfectionner et à se polir au contact des langues savantes de l'antiquité.
Pendant cette période, le mouvement philosophique reste séparé du mouvement littéraire. Il se produit sous la protection de l'Église, à qui il emprunlo ses tendances spirilualistes et son idiome. L'esprit humain essaye ses forces et cherche sa voie ; il semble se perdre longtemps dans les recherches abstraites et souvent puériles ; cependant des étincelles jaillissent parfois de ces ténèbres, et quelques voix puissantes, mais isolées, s'élèvent en faveur de l'indépendance de la raison.
« Au xiv° et au xv^ siècle, dit M. J. Demogeot, autre spectacle non moins frappant : la science s'émancipe d'une tutelle longtemps bienfaisante; rÉglise n'est plus le seul pouvoir moral, l'esprit humain commence à s'affranchir.
» Bientôt il se fortifie par l'héritage de l'antiquité : la tradition grecque et latine reparaît dans tout son éclat. Le xvi" siècle est comme le confluent où les deux courants de la civilisation, le christianisme et l'antiquité, se rejoignent. »
De toutes parts, la lutte s'établit : lutte religieuse, lutte philosophique et politique, qui ébranle le monde tout entier, et qui se termine, d'un côté, par redit de iNantes, c'est-à-dire par la proclamation du dogme de la tolérance civile ; de l'autre, par le déplacement du principe d'autorité, qui passe de l'Église dans l'État. Mais dès lors le scepticisme en matière philosophique et religieuse a remplacé In foi profonde des âges précédents.
En littérature, le mouvement, pour être moins
violent dans ses manifestations, n'en sera pas moins réel. Le xvi" siècle est l'âge de la Renaissance. C'est alors que s'allient et se fondent les éléments de la civilisation chrétienne avec les traditions de l'antiquité. A la vue de ces chefs-d'œuvre inconnus, le génie français s'anime d'une vive émulation; et à ses qualités propres il ajoute par une sorte d'assimilation celles dont la Grèce et Home lui ont légué de si brillants modèles. Il fallut un siècle pour achever ce travail intérieur.
Mais aussi il eut pour résultat de rendre possible la plus brillante période de notre littérature. Alors la langue s'est assouplie, enrichie ; elle a emprunté aux écrivains de l'antiquité quelque chose de leur ampleur et de leur majesté. La verve et l'élan du génie français ont appris de ces modèles à se régler et à se contenir. Le goût s'est formé, et l'écrivain ne se laisse plus entraîner aux écarts et aux caprices de son imagination.
Au milieu de tous ces perfectionnements de la langue et de la littérature, l'intelligence humaine, longtemps accablée sous sa propre ignorance, se relève, s'éclaire peu à peu et se prend elle-même pour sujet de son étude. Le doute, le scepticisme, résultat des luttes du siècle précédent, devient entre les mains de Descartes une méthode pour trouver le vrai ; en fondant la certitude sur l'évidence, il détruit le principe d'autorité et assure l'indépendance de la pensée. Comme lui et avant lui. Corneille avait pris pour base la personnalité morale et libre, et cette tendance spiritualiste est le lien commun et le caractère des grands génies de ce siècle.
Après le xvii" siècle tout est fait pour la langue, et la philosophie a trouvé sa base et sa méthode. Les transformations que nous avons suivies jusqu'à présent, de littéraires, deviennent morales; elles passent de la langue à l'homme, et la philosophie remplace ou pénètre la Uttérature. On ne se contente plus d'admirer, et l'art ne suffit pas. Une ardente et noble curiosité s'empare de l'homme. On veut tout sonder, tout connaître. On s'attaque aux principes jusqu'alors presque incontestés qui régissent le monde; tout est remis en question, religion, société, gouvernement, et le xviii '^siècle repré-
sente moins une liUcralure qu'une bataille acharnée pour conquérir des droits et des vérités nouvelles. C'est une révolution qui se prépare, et souvent par les mains de ceux mêmes contre qui elle s'accomplira.
Au xix" siècle comme an xvin°, la littérature n'a qu'un but, la recherclie du vrai en soi en dehors de toute autorité. Mais si le principe est le môme, les manifestations en sont différentes, parce que la société qu'elle représente a changé.
Une révolution nouvelle s'est iaite, à laquelle le xvin" siècle n'avait pas songé, révolution littéraire, raisonnable par son principe, souvent exagérée dans ses premières manifestations, et qui s'est terminée par une alliance féconde et durable de la sévérité de la littérature classique avec les principes plus larges qu'apportaient les novateurs.
De ce mouvement intellectuel nous allons voir quelle part revient à chaque partie de la France, où plutôt nous allons tâcher d'en donner une idée sommaire en passant en revue le mouvement littéraire de chaque province, en tâchant de marquer le caractère distinctif de chacune d'elles et le rôle qu'elle a joué. Dans ce rapide tableau, nous emprunterons souvent le secours d'un émiuent historien, celui peut-être de tous nos contemporains qui a le mieux compris, senti le génie de la France, parce que nul ne l'a plus aimée, Jules Michelet.
Bretagne. — La Bretagne a été le dernier refuge de l'indépendcnce celtique. C'est par elle que nous commencerons. C'est là, au milieu des rochers et des forêts qui leur servaient d'asile, que se sont réfugiés les restes des antiques populations de la Gaule. Sans cesse en lutte contre un sol et une nature rebelles, ils semblent s'y être d'autant plus attachés. C'était pour eux le dernier sanctuaire de leurs dieux et l'image de la grande patrie qui leur était enlevée. C'est là, dans les hameaux, dans les campagnes, que se conservait vivante la vieille langue des aïeux, la langue celtique. Les bardes chantaient les hymnes des dieux et la gloire des guerriers. Comme leurs frères du pays de Galles, les Armoricains ont recueilli les chants de leurs bardes, dont la plupart ne se sont perpétués que par la tradition et la mémoire. M. de La Villemarqué, dans ses Chants iwimlaires de la Bretagne, en cite un, entre autres, du barde Gwenchlan, que les paysans bretons appellent la Prédiction, et qui offre tous les caractères de la poésie des bardes
du v et du vi° siècle. C'est un chant de guerre contre les envahisseur.?, prélude de cette longue résistance qui a fait de la Bretagne une contrée longtemps séparée de la France, et qui s'est prolongée jusqu'au xvi= siècle. C'est là enfin qu'au siècle dernier s'est soutenue le plus longtemps la lutte contre les idées nouvelles et le gouvernement institué par la Révolution. Partout dans l'histoire de celte province nous trouvons la résistance et l'opposition, et ce caractère est plus saillant encore dans l'histoire de la philosophie et de la littérature.
Pelage était Breton, et le premier il osa opposer au dogme de la grâce le principe de la liberté, et proclamer que l'homme peut, par la seule puissance de sa volonté, s'abstenir du péché. Il eut pour successeur au XII'' siècle Pierre Abailard, né dans le diocèse de Nantes, en 1079, mort en 1 142. On connaît l'invincible obstination qu'il apporta dans sa lutte avec saint Bernard. A son école, établie sur la montagne Sainte-Geneviève, se pressait une foule immense d'écoliers, accourus de toutes parts pour l'entendre. « Abailard établit en principe ce qui jusqu'à lui n'avait été qu'une tendance incertaine, l'application de la dialectique aux dogmes de la religion. Il veut prouver la foi : c'était la supposer douteuse. C'était surtout reconnaître à côté ou même au-dessus d'elle une autorité différente dont elle devait recevoir l'investiture. »
Pelage et Abailard peuvent être considérés comme les précurseurs de Descartes, sinon pour l'ensemble de leurs doctrines, au moins pour leur révolte contre le principe d'autorité. Descartes, quoique né à La Haye en Touraine, appartient à la Bretagne par sa famille, et la trempe de son génie l'y rattache bien plus qu'à la Touraine. C'est lui qui a complété l'œuvre de la philosophie tentée par Pelage et Abailard. En fondant son principe, en dehors de la foi et de la révélation, sur l'évidence dont la raison est nécessairement le seul juge, il a à jamais marqué la séparation entre la philosophie et la théologie; il a rendu à l'intelligence humaine son indépendance et fondé sur une base inébranlable l'édifice de nos connaissances. « Dès que le Discoiirs sur la méthode parut, à peu près en même temps que le Cid, dit M. V. Cousin, tout ce qu'il y avait en France d'esprits solides, fatigués d'imitations impuissantes, amateurs du vrai, du beau et du grand, reconnurent à l'instant même le langage qu'ils cherchaient. Depuis on ne parle plus que
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celui-là ; les faibles médiocrement, les forts en y ajoutant leurs qualités diverses, mais sur un fond invariable devenu le patrimoine et la rèfçle de tous. »
C'est à Rennes que sont nés l'intrépide La Clialotais, l'ennemi implacable des jésuites, qui paya son courage de sa liberlé, et qui du fond de son cachot écrivait avec un cure-dent ses éloquents mémoires; Fréron, l'infatigable adversaire de Voltaire ; Lanjuinais, qui osa combattre les jacobins tout-puissants et résister aux volontés de Napoléon; Geoffroy, le continuateur de VAnnée littéraire, et qui en 1793 rédigeait VAmi dît roi.
« Cet esprit d'opposition naturel à la Bretagne, dit Michelet, est marqué au dernier siècle et au nuire par deux faits contradictoires en apparence. La môme partie de la liretagne (Saint-.Maio, Dinan, Saint-Briouc) qui a produit sous Louis XV les incrédules Duclos, Maupertuis et Lamettrie, a donné de nos jours au catholicisme son poète et son orateur. Chateaubriand et Lamennais. »
Il y a peu de pays qui aient produit à une même époque deux écrivains aussi éminents. Atala, René, les Martyrs, les Natchez, le Dernier des Abencérages sont des œuvres dont chacune suffirait pour immortaliser un nom. Nul poète ancien ni moderne ne surpasse Chateaubriand dans ses descriptions, surtout quand il peint la nature. Né à Saint-Malo en 1768, il était le dernier rejeton, en ligne directe, de la maison de Chateaubriand. Il avait émigré pendant la Révolution. Rentré en France en 1800, il publia, deux ans après, le Génie du christianisme, poétique tableau de la religion chrétienne et très propre à y ramener les esprits au sortir des saturnales révolutionnaires. « La vérité dans les ouvrages de raisonnement, écrivait M. de Ronald, est un roi à la tète de son armée un jour de combat ; dans l'ouvrage de M. de Chateaubriand, elle est comme une reine au jour de son couronnement, entourée de tout ce qu'il y a de magnifique et de gracieux. »
Lam'ennais avec un génie égal a je ne sais quoi de plus profond, de plus saisissant pour l'esprit. Sa sombre imagination entraîne, subjugue, et ses tableaux revêtent parfois des couleurs effrayantes. Quand parut l'Essai sur V Indifférence, ce livre devint la préoccupation de toute la France. Tout le monde a lu les Paroles d'un Croyant, le Livre du Peuple, et ceux mêmes dont il blessait les convictions ont été contraints d'admirer; mais c'est sur-
tout dans son beau livre des Esquisses que « l'auteur semble avoir atteint, dans le calme de la méditation , la forme sereine et définitive de sa pensée. »
Cependant les écrivains d'une province n'en représentent pas tous l'esprit, et cela est vrai de tous les pays comme de la Bretagne. Les influences de l'éducation, des déplacements ont souvent assoupli la rudesse de ce fier génie, et plusieurs écrivains nous le présentent tellement modifié, qu'il serait impossible dans un si rapide aperçu d'en déterminer les véritables traits.
Au moyen âge, nous retrouvons les bardes bretons chantant les hauts faits du roi Arthur et des chevaliers de la Table ronde. Au xn° siècle, la Bretagne nous donne un de nos premiers écrivains, Guillaume Le Breton, l'auteur de la Philippéide ; au xv=. Maillard, prédicateur de Louis XI, dont les sermons macaroni([ues restent comme un curieux monument de l'enfance de l'art ; au xvn°, l'abbé La Bletterie, traducteur de Tacite ; l'abbé Neuville, célèbre prédicateur; l'abbé Trublet, l'infatigable compilateur; le père Bougeant, l'historien du traité de Westphalie, qui tous, par la nature de leurs ouvrages, échappent à l'influence du génie pincement breton.
En 1668 naît à Sarzeau l'immortel Lesage, ce peintre si habile et si piquant de son siècle; cet impitoyable frondeur des ridicules et des vices de son époque, qui dans Gil Blas attaque la société tout entière, et dans son Turcaret livre au ridicule la classe peut-être alors la plus puissante, grâce à la détresse où l'ambition du grand roi avait plongé la France. On doit aussi à Lesage la spirituelle comédie de Crispin rival de son ^naître, et le roman du DiaUe ioitenx, si vanté par Walter Scott. « Aucun livre, dit-il, ne contient plus de vues profondes sur le caractère de l'homme et tracées dans un style aussi précis. » Pour clore celle liste déjà si longue, nommons encore l'avocat Gerbier, Alexandre Duval, qui a laissé au tiiéàlre des ouvrages estimables. A Brest est née M'"= de Duras, dont la vie presque tout entière fut une lutte, et dont l'imagination et les écrits reflètent les tristesses. Un nom contemporain terminera celte nomenclature, Brizeux, le gracieux auteur de Marie et des Ternaires.
Poitou. — C'est dans le Poitou que se sont livrées les grandes batailles du Nord et du Midi, entre
Clovis et les Goths, Gharles-Martel et les Sarrasins, le prince Noir et le roi Jean. « Mêlé de droit roniain et de droit coutumier, il fournit au nord ses légistes : les Tiraqueau, les Besly, les Brisson ; au midi, ses troubadours. Il est lui-même, comme sa Mélusine, un assemblage de natures diverses. » (Michelet.) En effet, le Poitou se divise géographiquemenl en trois zones du midi au nord, et chacune d'elles est habitée par une population différente dont il serait facile de déterminer le caractère. C'est là ce qui explique les diversités que nous remarquons parmi les écrivains qu'a produits ce pays. Cependant, le caractère général de cette province est un génie d'opposition, moins opiniâtre peut-être que celui de la Bretagne, mais aussi plus vif et plus hardi dans ses manifestations. C'est dans le Poitou que se livrent les grandes batailles du calvinisme et du catholicisme; et ce même pays, qui au xvi" siècle recrutait les armées de Coligny et tentait la fondation d'une république protestante, fournit ces terribles soldats qui luttèrent si longtemps contre la Révolution au nom du catholicisme et de la monarchie.
Cette opposition se manifeste dès le xi° siècle. Gilbert de La Porée, évêque de Poitiers, fut comme Abailard, son collègue à l'école de Chartres, en lutte avec saint Bernard. Condamné par le concile de Reims pour quelques propositions trop hardies, il se rétracta.
En général, la littérature de cette province est sérieuse et sévère comme le caractère de ses habitants.
Le plus grand politique de la France appartient au Poitou. Richelieu sortait d'une famille noble de cette province. « Ambitionnant toutes les gloires, dit M. Demogeot, dans son Cours de littérature, il s'était fait auteur dramatique. Il était père ou parrain de Mirame, tragi-comédie signée par Desmarets, pour laquelle il fit construire la salle magnifique du Palais-Cardinal (Royal). Il esquissait parfois entre deux plans de campagne un plan de tragédie qu'il faisait exécuter par sa brigade de poètes. On en comptait cinq : Corneille, Bois-Robert, CoUetet, de L'Estoile et Rotrou. C'est ainsi que furent composés les Tuileries, V Aveugle de Sonyme et la Grande Pastorale. Chaque poète faisait son acte ; le cardinal jugeait, corrigeait et payait. » Ajoutons que ses Mémoires et la fondation de l'Académie française lui assurent une place plus sérieuse dans l'histoire de la littérature.
k Niort naquit Beausobre, qui a écrit l'histoire du manichéisme et celle de la Réformation, que la mort l'empêcha d'achever. La même ville a donné à la France M'™ de Maintenon, dont le caractère et le rôle ont été diversement jugés, mais dont certainement la correspondance restera comme un modèle de raison et de netteté-.
L'imagination poétique n'a pas manqué non plus au Poitou.
Pierre Blanchet est né à Poitiers en 14S9. C'est à lui qu'on attribue V Avocat Patelin, le chefd'œuvre comique du moyen âge. « L'intrigue n'est qu'un fil léger, dit encore M. Demogeot; mais elle est nouée avec tant de naturel, conduite avec une si admirable vérité; elle fait passer devant nous des personnages si vivants, si originaux, que cette farce est demeurée le plus ancien et l'un des meilleurs types de la bonne plaisanterie gauloise. »
Fontenay est la patrie de Nicolas Rapin, l'un des spirituels et mordants auteurs de la Satire Ménippée, qui, comme une seconde bataille d'Ivry, acheva la victoire de Henri en ensevelissant la Ligue dans le ridicule.
A Niort est né Fontanes, poète, orateur, et le plus célèbre représentant de la littérature impériale.
Le nom même de Voltaire peut être revendiqué par le Poitou, d'où sortait sa famille; on dit même qu'il y a encore des Arouet dans les environs de Parthenay, au village de Saint-Loup.
Sainto.\ge et Angoumois. — La Saintonge et l'Angoumois, placés entre la Guyenne et le Poitou, tiennent pourtant par leur esprit plus au nord qu'au midi. Comme le Poitou, ces provinces ont dans leur génie quelque chose de rude et de sévère, soit qu'elles doivent ces qualités à leur propre nature, soit qu'elles aient subi l'influence du calvinisme si longtemps florissant dans ces contrées. Ce sont elles qui ont donné naissance au plus vigoureux de nos poètes satiriques, Agrippa d'Aubigné, dont les effrayantes satires sont teintes de si noires couleurs et respirent une si sombre énergie. La Rochefoucauld, poli, assoupli par l'usage de la cour, garde cependant une part de cette âprelé, et ses Maximes, sous une forme moius violente, sont encore une satire du genre humain. Balzac, tout préoccupé de la forme qu'il veut imposer à la prose française, conserve au milieu de sa pompe solennelle je ne sais quelle raideur inflexible. Il prend,
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Hôtel de la Société de géographie, à Paris (Ed. Leudière, archit.).
comme il le dit lui-même, autant de peine à travailler ses ouvrages que les anciens sculpteurs à faire les dieux. Et quand il rencontre une idée grande, un intérêt sérieux, la véritable éloquence éclate aussitôt, comme quand il développe la merveilleuse diffusion de l'Evangile, ou quand il montre la main de Dieu cachée derrière les événements de l'histoire.
Cependant la grâce n'a pas manqué à ces provinces, et le caractère des écrivains qui ont précédé le temps des guerres religieuses montre assez combien ces luttes et ces doctrines ont influé sur le génie de cette contrée. En effet, c'est là que sont nés Octavien de Saint-Gelais et son fils, ou son neveu, Mellin de Saint-Gelais, ces poètes charmants de l'amour et des plaisirs, et la spirituelle Marguerite de Navarre, dont les Nouvelles si piquantes ont tant fourni aux conteurs des siècles suivants ; nouvelles « qu'elle composa, dit Brantôme, en ses gaietés, et la plupart dans la litière, en allant par pays ; car
France iLLusmcE.
elle avoit de plus grandes occupations estant retirée. » A ces noms s'en joignent quelques autres moins connus peut-être, qui cependant ne méritent pas l'oubli : le bibliographe Coloniez; l'agronome La Quintinie ; Gourville, le secrétaire du duc de La Rochefoucauld et plus tard son ami, ainsi que du prince de Condé ; des Roches, dit de Parthenay, auteur d'histoires estimées; Réaumur, si connu da-ns les sciences naturelles par ses découvertes, et qui mériterait de l'être dans la littérature par ses mémoires si curieux destinés à servir à l'histoire des insectes ; le président Dupaty, auteur de plusieurs ouvrages de jurisprudence, et qui doit surtout sa réputation à ses Lettres sur V Italie; et, enfin, Vanderbourg, l'éditeur et en grande parlie le créateur des poésies, d'uue naïveté si étudiée et pourtant si touchante, faussement attribuées à Clotilde de Surville.
LiMousi.N. — y\. de Pourceaugnac, selon Molière, Inti'.odlcticn, 11° Liv.
vient de Limoges; mais le Limousin a bien changé depuis. Ce pays élevé, froid, pluvieuN, avait longtemps souffert, si longtemps disputé entre la France et l'Angleterre, thcùlre de guerres continuelles, longtemps incertain entre les deux partis contraires. De là cette indécision que raille Molière. Mais ce caractère a disparu avec les causes qui le produisaient, et la gloire littéraire de cette province n'a rien à envier aux autres. « Le caractère remuant et spirituel des méridionaux est déjà frappant dans le bas Limousin. Les noms des Ségur, des Sainte-.\ulaire, des Noailles, des Veuladour, et surtout des Turenne, indiquent assez combien les hommes de ce pays se sont rattachés au pouvoir central, et combien ils y ont gagné. »
C'est au Limousin que nous devons le savant et laborieux Baluze. A Bort est né Marmontel, l'ingénieux et spirituel conteur, qui, sans être dans aucun genre un écrivain supérieur, les cultiva presque tous avec quelque succès; à Brive, Treilhard, dont le nom est attaché à la législation qui nous régit ; Charles de Lasteyrie, le savant agronome, qui consacra son talent à l'instruclion des campagnes, et son fils, le savant auteur de V Histoire de la peinture, à Grimont, l'abbé de Feletz, le spirituel feuilletoniste du Journal des Débats, le critique fin et ingénieux, dont les articles réunis ont formé un livre aussi solide qu'intéressant; à Cosnac, enfin, Cabanis, l'immortel physiologiste, à qui la philosophie et la religion ont pu reprocher des erreurs d'autant plus regrettables que son talent et sa puissante conviction les ont rendues contagieuses, mais qui a enrichi la science d'une foule d'observations aussi utiles que profondes.
Pour le haut Limousin, les noms de Muret, de d'Aguesseau, de Vergniaud, sont une éclatante réponse aux railleries de Molière. Si le nom de Muret, le latiniste, semble sortir de notre cadre, quel pays ne serait fier d'avoir produit le vertueux et intègre d'Aguesseau, dont l'éloquence, peut-être un peu compassée, a su cependant trouver des accents si vrais et si majestueux pour peindre la majesté de la vertu et enseigner aux magistrats leurs devoirs? El Vergniaud, l'entraînant orateur, le chef brillant de la Gironde, dont la poétique et sublime éloquence suffirait pour faire la gloire d'une grande assemblée, et qui peut-être aurait égalé le plus grand orateur des temps modernes, Mirabeau, sans son indifférence pour la gloire, et si les fureurs révolutionnaires lui en avaient laissé
le temps? Citons encore un nom contemporain, l'habile et savant économiste Michel Chevalier, l'un des chefs de l'école moderne, l'un des plus ardents et des plus puissants promoteurs de la liberté des échanges et du commerce.
PÉmcoRD, Guyenne, Gascogne, Béarn, Bigokre, RouERGUE, RoussiLLON. — Nos provinces du sudouest, assimilées entre elles par le climat et la position, par la langue et l'accent, longtemps unies sous la domination des Wisigoths, des ducs d'Aquitaine, des Anglais, ne peuvent être séparées, et les différences qui les distinguent ne sont que des nuances qu'il serait difficile de faire sentir sans entrer dans de longs et minutieux détails. Peuple léger et charmant, plein de vivacité, d'esprit, d'imagination, touchant à tout sans approfondir; religieux ou incrédule par caprice, par occasion; consacrant la finesse et la subtilité de son esprit à la conduite et aux succès dans le monde; unissant à la vivacité et aux élans des peuples méridionaux la gaieté et le bon sens de l'esprit français; terrible parfois et emporté dans ses passions, mais bientôt calmé; il semble qu'après avoir passé sous tant de maîtres différents sans avoir le temps d'en recevoir une empreinte durable, il n'en ait retenu que l'inconstance.
« La Guyenne, le pays de Montaigne et de Montesquieu, est celui des croyances flottantes. Fénelon, l'homme le plus religieux qu'ils aient eu, est presque un hérétique. C'est bien pis en avançant vers la Gascogne, pays de pauvres diables, très nobles et très gueux, qui tous auraient dit comme leur Henri IV : « Paris vaut bien une messe... » En effet, malgré ce qu'on pourrait trouver peut-être d'exagéré dans le tableau tracé par l'illustre historien (Michelet), la plus haute personnification de ce génie hardi-, rapide, léger, paraît être Montaigne, avec son esprit prime-sautier, si vif et si piquant. 11 est douteur par nature, par instinct, par répulsion pour toutes ces affirmations hardies qui se posent autour de lui. « ^e?> Essais, dit M. Demogeot, sont le premier et peut-être le meilleur fruit (ju'ait produit en France la philosophie morale. C'est le premier appel adressé à la société laïque et mondaine sur les graves matières que les savants de profession avaient jusqu'alors prétendu juger à huis clos. Le principal charme de cet ouvrage, c'est qu'on y sent à chaque ligue l'homme sous l'auteur. Ce n'est point un traité, encore moins un discours;
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c'est la libre fantaisie d'un causeur aimable et prodigieusement instruit, qui se déroule capricieusement sous vos yeux. L'Idée y prend un corps, l'abstraction devient vivante. Le livre et l'écrivain ne sont qu'une même chose. Montaigne a pour ainsi dire vécu son ouvrage au lieu de le composer. »
Parmi les illustrations du Périgord figure au premier rang l'arclievêque de Cambrai, Fénelon, l'immortel auteur de Télémaque. Bien que docile à la parole de l'Église, Fénelon est l'apôtre de l'inspiration intérieure. C'est lui qui proclame qu'27 ne faut pas chercher la lumière au dehors de soi, et que chacun la trouve en soi-même. Celte lumière, elle est coiiimune à tous les hommes, supérieure à eux; elle est parfaite, éternelle, immuable, toujours prête à se communiquer en tous lieux et à redresser tous les esprits qui se trompent. Elle se montre à la fois à toxis les hommes, dans tous les coins de l'univers. C'est dans son livre des Maximes des saints que Fénelon avait résumé sa doctrine, livre qui déplut à la fois à la cour de Home et à Louis XIV. « Un instinct de despote, ajoute M. Demogeot, avertissait ce prince que l'édifice si régulier, si logique de son pouvoir absolu avait là un ennemi d'autant plus redoutable qu'il était moins violent. On disait avec raison que la grande hérésie de Varchevêque de Cambrai était en politique et non pas en théologie, et Louis l'appelait nettement le pins bel esprit et le plus chimérique de son royaume. Les chimères de Fénelon devaient être bien dépassées par les réalités de l'avenir, et c'est un honneur pour lui d'avoir appelé des réformes qui auraient pu dispenser la France d'une révolution. La lettre hardie qu'il écrivit au roi, en 1704, sur les abus de son règne; les Mémoires particuliers qu'il rédigea en 1711 et qui devaient servir de programme à un règne nouveau, enfin ses admirables Directions potir la conscience d'un roi rendront sa mémoire éternellement chère à tous les amis d'une sage liberté.
.Montesquieu aussi est bien l'enfant de sa province; mais il a subi l'influence de son siècle aussi bien que de son pays. Il doute des vérités de la religion, mais sans trop s'y appesantir et sans s'en préoccuper. Son scepticisme se borne là; partout ailleurs il est dogmatique et affirmatif, et l'on retrouve en lui le trait général des grands génies du xviii<= siècle, la recherche théorique et formelle de la vérité elle-même. L'abbé Raynal, moins grand de génie que Montesquieu, a comme lui soif de la vé-
rité. Le doute n'est pour lui, comme pour toute l'école spiritualiste, qu'un point de départ, et non pas un but, un doux oreiller, comme pour Montaigne.
Cependant l'influence du christianisme a laissé dans quelques génies une empreinte plus profonde. Là est né saint Vincent de Paul, également dévoué à la religion et à l'humanité, qui puisa dans son cœur ses plus nobles inspirations; pour qui les discours étaient des actes, et qui par là mérite une place dans l'histoire littéraire, comme ses travaux apostoliques et ses fondations pieuses lui assurent un droit immortel à la reconnaissance des peuples. Frayssinous, dont les conférences religieuses ont fait tant de bruit dans notre siècle, appartient au Midi, ainsi que cet illustre archevêque de Paris, W Affre, qui a donné sa vie pour mettre un terme aux luttes affreuses dont Paris fut ensanglanté pendant plusieurs jours, en juin 1848.
Voilà de bien grands noms; mais ces contrées si vives, si poétiques, où l'imagination déborde, devaient produire aussi des littérateurs, des poètes, des orateurs.
Dès le xu" et le xin= siècle, nous trouvons les troubadours Lérengerde Palasol, Guillaume de Cabestan et Berlram de Born, leur contemporain et leur maître, dont la poésie s'élève avec une impétuosité si violente, quand il peint la joie terrible des batailles et cet affreux plaisir de ravager et de tuer. Plus tard, Clément Marot, ce poète si na'if et si fin, si gracieux et si mordant, qui fit école en France, et aujourd'hui même encore a des imitateurs. Né à Cahors en 1493, « cet aimable poète, dit encore M. Demogeot, absorbe et résume en lui sous une forme plus pure toutes les qualités de notre vieille poésie; il en possède tous les charmes, mais il en a aussi toutes les limites. On retrouve en lui la couleur de Villon, le naturel de Froissart, la délicatesse de Charles d'Orléans, le bon sens d'Alain Charlier et la verve mordante de Jean de Meung. Tout cela est rapproché, concentré dans une originalité piquante et réuni par un don précieux qui forme comme le fond de cette broderie brillante d'esprit. Marot est le premier type véritable de l'esprit français dans son acception la plus restreinte, mais la plus distinctive. Il semble que la poésie du xiv et du xv" siècle, sur le point de s'éclipser devant l'éclat nouveau de la Renaissance, ait ramassé toutes les richesses pour en douer cet heureux héritier des trouvères. »
Théophile de Viau, plus criliqué que connu, qui doit à son siècle des travers incroyables, et à luimême des traits de poésie souvent admirables; — Dubartas, plein de verve, d'imagination, quelquefois de grandeur, mais dont le goût n'égalait pas le génie; c'est lui qui, dans un vers, appelait le soleil grand duc des chandelles; — Le Franc de Pompignan, qui par sa vanité s'attira les railleries de Voltaire, mais dont il reste quelques strophes pleines de poésie et de grandeur; et, enfin, Berquin, ce nom si cher à l'enfance, sont aussi des hommes de ces contrées.
Parmi les prosateurs, nous trouvons Brantôme, le continuateur de Froissart, comme lui plein de vie et de mouvement, comme lui naïf et toujours intéressant, qui sait si bien s'emparer de ses lecteurs et les reporter aux scènes qu'il décrit, mais dont l'imagination quelquefois déréglée se laisse emporter à des tableaux qui n'ont pas pour excuse, comme ceux de Juvénal, l'indignation du narrateur; — Henri IV, dont la correspondance est si remarquable; — Cyrano de Bergerac, qui fil l'histoire comique du soleil et de la lune, ouvrages singuliers, mais souvent pleins de verve, et qui dans son Pédant joué a imaginé une situation et une scène que Molière, prenant, dit-il, son bien où il le trouvait, a pu transporter dans une de ses comédies; — De La Calprenède, auteur de Cléopâtre et de Cassandre, romans qui excitaient l'enthousiasme de M"» de Sévigné, et dont la longueur seule explique l'oubli où ils sont tombés; — Garât, écrivain de talent, qui a tout fait pour la gloire de ceux qu'il a loués; — Guibert, qui écrivit des tragédies et publia des ouvrages sur divers sujets miUtaires, dont la netteté, la précision mérita les éloges et excita l'admiration de Voltaire. N'oublions pas M"° Cotlin, dont les romans sont remplis d'un intérêt si saisissant, et qui sut peindre avec tant de vérité les passions du cœur humain; ni ces deux poètes si complètement méridionaux, si exclusivement inspirés par leur pays, qui tous deux ont eu le tort d'écrire dans une langue connue seulement dans quelques provinces, que personne n'apprend, et dont le destin a été si divers, que l'un a trouvé la gloire dans la cause même qui a condamné l'autre à l'obscurité et à l'oubli : Goudoulin et Jasmin.
Ici trouve sa place celte immortelle Gironde, qui lutta si vaillamment contre les montagnards, dans la Convention : Fonfrède, Guadet, Gensonné, tous jeunes et éloquents, tous unis dans la vie et dans la
mort, et qui périrent rassasiés de triomphes et de gloire à cet âge où la plupart des génies s'ignorent encore; et leurs dignes successeurs. Laine, un grand caractère qui osa résister à Napoléon I", et le général Lamarque, une des plus pures gloires militaires et oratoires de notre siècle. Voilà déjà une bien longue liste, et que de noms encore qu'on ne peut cependant pas passer sous silence!
Tous les écrivains que nous avons énumérés représentent tous un côté littéraire et poétique de l'imagination m(!ridionale. Voyons ce qu'a produit la finesse d'esprit et la pénétration des hommes de ces provinces, appliquées aux sujets philosophiques ou scientifiques.
Tels sont le cardinal d'Ossat, l'illustre diplomate ; La Boétie, qui fit à vingt ans un ouvrage immortel par la vigueur du style et la hardiesse de la pensée; Maine de Biran, l'éminent philosophe, le plus prudent métaphysicien de son siècle; La Romiguière, qui exposa et développa le système de Condillac avec tant de mesure, et honora par son talent comme par son caractère les convictions généreuses auxquelles il était resté fidèle; Lacépède, l'ami et l'héritier de Buffon, qui le choisit pour continuer et compléter son œuvre; Basliat, l'économiste profond, qui sut être clair en des sujets abstraits et arides; l'illustre Arago, qui plus que tout autre eut la gloire de rendre les sciences populaires et de mettre à la portée de tous une des études les plus ardues et les plus effrayantes pour l'imagination de l'homme, et qui, à toutes ces qualités, joignait celles de grand écrivain et d'habile orateur, et, enfin, Léon Gambetia, l'éloquent tribun de la troisième République.
Languedoc. — « C'est une bien vieille terre que ce Languedoc. Vous y trouverez partout les ruines sous les ruines, les Camisards sur les Albigeois, les Sarrasins sur les Goths ; sous ceux-ci, les Romains, les Ibères. Les mursdeNarbonne sont bâtis de tombeaux, de statues, d'inscriptions. L'amphithéâtre de Nîmes est percé d'embrasures gothiques, couronnées de créneaux sarrasins, noircis par les flammes de Charles-Martel. Mais ce sont encore les plus vieux qui ont le plus laissé ; les Romains ont enfoncé la plus profonde trace : leur Maison-Carrée, leur triple pont du Gard, leur énorme canal de Narbonne, qui recevait les plus grands vaisseaux. » Tel est, en quelques mots, suivant Michelet, le portrait du vieux Languedoc.
Grâce à ces vieilles habitudes de liberté municipale, cette province a longtemps échappe à la féodalité. Ce n'est qu'à la suite des guerres des Albigeois, à la faveur de la religion, ([u'elleput s'y introduire avec Simon de Montfort. Amoureux de liberté politique et soumis au clergé, plus fanatique cependant que dévot, ce pays a toujours été un foyer d'opposition. Le catholicisme même s'y est transformé en jansénisme, et plus d'une hérésie s'y est produite depuis Félix d'Urgel et Vigilance jusqu'aux Albigeois. C'est là qu'est né Bayle, le sceptique par excellence, qui douta de tout, et fit de son doute une doctrine, une croyance.
C'est lin fort et dur génie que celui du Languedoc. Là, les convictions sont violentes, l'incrédulité intolérante, et par là il se distingue profondément de la légèreté spirituelle de la Guyenne et de la pétulance emportée de la Provence. Le trait commun cependant, cette vive et poétique imagination du Midi, se retrouve dans ses poètes.
C'est à lui que nous devons, dans les premiers siècles de notre littérature, Périgon, Raymond du Rousquet, Clémence Isaure, qui fonda ou du moins rétablit à Toulouse les Jeux floraux.
Dans les temps plus modernes, il a produit La Fare, le cardinal de Bernis, qui eut plus de succès dans la littérature que dans le ministère ; Pibrac, dont les quatrains ont été traduits même en grec; les Ghénier, tous deux également célèbres, mais à des titres différents : l'un, André, le poète de la Jeune Captive, qui renouvela parmi nous l'entreprise de Ronsard, mais avec plus de goût et de jugement; qui, nourri du génie grec, voulut l'introduire dans la poésie française, et dont les œuvres marquèrent une ère de rénovation du génie poétique de la France : l'autre, Marie-Joseph, l'autour de Charles /Xet du Chant du départ, moins original peut-être, mais plus véhément, plus emporté, satirique mordant, fit des tragédies politiques, souvent étincelantes de verve et d'énergie, et qui, bien que jetées dans le moule des tragédies de l'époque, s'en distinguent par le mouvement et la vigueur des pensées.
Nous devons citer encore Campistron, l'élève et l'imitateur de Racine, bien inférieur à son modèle, mais non pas sans mérite; Fabre d'Eglantine, l'auteur du Philinte de Molière, génie incomplet, mais à qui on ne peut refuser la vivacité et l'énergie; Florian, l'aimable auteur A' Estelle et Némorin et le plus digne successeur de La Fontaine
comme fabuliste, si La Fontaine pouvait avoir des successeurs; Rrueys et Palaprat, qui remirent au théâtre la vieille farce de Patelin et que la postéril('' a laissés unis comme ils l'avaient été dans leur vie ; Roucher, le poète des Mois et le compagnon d'André Ghénier sur l'échafaud ; Baour-Lormian, le poétique traducteur A'Osslan et le premier, parmi les pseudo-classiques, qui tira le canon d' alarme con\,v&V&co\Q romantique; Vicnnet, homme politique et poète, à la verve si mordante et si libre; Alexandre Soumet, à qui son élégie de de la Pauvre Fille suffirait pour assurer sa part de célébrité; Guiraud, l'auteur des Élégies savoyardes, et enfin Victorin et Auguste Fabre, tous deux poètes et prosateurs distingués.
Parmi les prosateurs, nous trouvons Rapin-Thoyras, neveu de Pellisson, auteur d'une Histoire d'Angleterre encore estimée ; Cujas, une des lumières de la jurisprudence; Rivarol, le caustique et spirituel écrivain ; Ricard, le savant traducteur dePlutarque; Court de Gébelin, dont l'érudition embrassa tous les sujets et qui voulut apprendre à l'esprit humain l'histoire de ses premiers développements ; Las Cases, à qui nous devons l'histoire des pensées de Napoléon 1°' ; Daru, poète et historien, et enfin Frédéric Soulié, dont la sombre imagination nous a retracé avec tant de vérité, dans ses romans, les principales scènes de la terrible histoire de son pays.
L'éloquence a eu, là aussi, ses représentants : Pellisson, le noble et courageux défenseur de Fouquet disgracié ; l'éloquent Bridaine ; Cazalès, l'ardent défenseur de la royauté à l'Assemblée constituante ; Lakanal, l'organisateur de l'instruction publique sous la Convention ; Guizot, un des hommes d'État de la monarchie de 1830, en même temps que l'un de nos plus éminents historiens, dans un siècle qui en a tant produit.
Provence. — Il y a un rapport singulier entre la nature, le climat de la Provence et le génie de ses habitants. Ces marais qui la bordent, ces orages violents et subits qui changent les plaines en lacs et les entraînent dans le Rhône, ce vent éternel et glacial sous un soleil de feu, tous ces caprices d'une nature violente, passionnée et pourtant charmante représentent, par une vive image, les continuels et rapides changements de ce génie emporté et cependant plein de grâce.
Ce pays, peuplé de cités grecques et de muni-
cipes romains, en a conservé nn singulier esprit de liberté, et dès les premiers siècles nous en voyons les manifestations. Quand la voix de Pelage s'éleva pour proclamer l'indépendance de la raison humaine, Fauslus, Cassien répondirent à son appel, et ces doctrines furent celles de l'illustre école de Lérins. Quand Descartes dégagea la pliilosophie des entraves Ihéologiques, Gassendi tenta la même révolulion au nom du sensualisme; et, au xviii» siècle, nous retrouvons encore un Provençal, le marquis d'Argens, à côté de Maupertuis et de Lamettrie.
« Ce n'est pas sans raison que la littérature du Midi, au xii" et au xm" siècle, s'appela la littérature provençale. On vit alors tout ce qu'il y a de gracieux et de subtil dans le génie de cette contrée. C'est le pays des beaux parleurs, abondants, passionnés au moins pour la parole et, quand ils veulent, artisans obstinés de langage^ ils ont donné Massillon, Mascaron, Fléchier, Maury, les orateurs et les rhéteurs. Mais la Provence entière, municipes, parlement et noblesse, démagogie et rhéto-, rique, le tout couronné d'une magnifique insolence méridionale, s'est rencontré dans Mirabeau, le cou du taureau, la force du Rhône. >^
Sans vouloir établir de comparaison, nommons après lui l'abbé Poulie, prédicateur remarquable; Manuel, le député patriote, dont le nom rappelle un des plus tristes scandales politiques de la Restauration, et Berryer, le grand orateur de la légitimité.
On peut dire, en général, que le caractère provençal ressemble plus à celui de la Gascogne qu'à celui du Languedoc, qui l'avoisine. Le génie plus profond cl plus concentré du Languedoc s'éloigne également de la vivacité enjouée des Gascons et de la pétulance du Provençal. Dans cette dernière province, les écrivains sont plus vifs et plus colorés, et l'accent musical y est plus marqué. Les poètes Esmenard, Barthélémy, Méry, Joseph Autran, l'auteur des Poèmes de la Mer ; Jean Aycard, Henri de Bornier, l'auteur des Noces d'Attila; Fr. Coppée, le charmant poète du i'fl^^ftM^, ont pour caractère commun l'amour du rythme et de la forme. Désaugiers, moins élevé que Béranger, a dans son talent quelque chose de plus insouciant, de plus libre; c'est en lui que se personnifie cette gaieté si vive, si spirituelle du Midi ; mais, chez lui, comme chez tous les peuples de cette contrée, l'imagination et l'esprit jouent un plus grand rôle que le sentiment. 11 y a cependant un poète qui fait exception à cette règle, c'est Reboul, le bou-
langer deNimes, qu'on pourrait comparer par certains côtés avec notre immortel Lamartine. Chez lui, la délicatesse du sentiment s'unit à la vivacité de l'imagination.
Nous ne devons pas oublier la pléiade des Féliires, à la tète desquels marchent Mistral, le chantre inspiré de Mireille ; Roumanille, Félix Gras, etc., qui se sont donné pour mission de faire revivre la langue des troubadours provençaux.
Cette puissance de l'imagination, en s'unissent à la subtilité et à la finesse du génie provençal, a formé des historiens qui ont à la fois le taleat de tout pénétrer et celui de tout représenter par vives images. Sans parler de Moréri, qui fut plutôt un savant compilateur qu'un historien, ces qualités, déjà très sensibles chez l'abbé Barthélémy et Raynouard, s'élèvent au plus haut degré dans les œuvres des historiens contemporains, MM. Thiers et Mignet, si clairs tous deux parce qu'ils voient bien, si saisissants parce qu'ils parlent à notre imagination aussi bien qu'à notre intelligence. Cependant chacun d'eux possède ces deux qualités à des degrés différents ; on pourrait dire peut-être que chez l'un la pénétration est le caractère dominant, chez l'autre le talent d'exposer et de peindre. Ayant à retracer le grand drame révolutionnaire et Phcrorquc épopée du Consulat et de l'Empire, M. Thiers a su particulièrement s'approprier et mettre en œuvre les souvenirs des acteurs encorj vivants de cette mémorable époque. « Vieux débris de la Constituante, de l'Assemblée législative, ce la Convention, du Conseil des Cinq-Cents, du Corps législatif, du Tribunal, girondins, montagnards, vieux généraux de l'Empire, fournisseurs des armées révolutionnaires, diplomates, financiers, hommes de plume, hommes d'épée, hommes de tête, hommes de bras, M. Thiers passait en revue tout ce qu'il en restait, questionnant l'un, tournant autour de l'autre pour le faire parler, prêtant l'oreille gauche à celui-ci, l'oreille droite à celui-là; et puis, réunissant, coordonnant dans sa tête tous ces propos interrompus, il rentrait chez lui, se couchait sur le Moniteur et ajoutait une page déplus à cette belle Histoire de la Révolution française (1) », qui eut un si grand retentissement, et qu'il fit suivre plus tard de l'Histoire du Consulat et de l'Empire.
(I) Galerie pninilairc des conlcrnporains illustres, par un liomme de rien (M. de Loménic).
INTRODUCTION