‹ La France illustréeChapitre 44 sur 301 · V.Ver. VepTOTies · texte numérisé non relu

V.Ver. VepTOTies

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INTRODUCTION

même les DauphiQois. Si l'esprit breton, plus ncgatit' et moins absorbant, représente la rOsislance, le génie de la Normandie, c'est la comiuète. Les populations qui l'occupent aujourd'hui ont autrefois presque conquis la France, la partie du moins qu'ils habitent ; ils ont conquis l'Angleterre, la Sicile, Naples, et rempli le monde de leurs guerriers et de leurgloire. Aujourd'hui agriculteurs, industriels, ils ont changé d'objet, mais non d'esprit. « Ce génie ambitieux et conquérant se produit d'ordinaire par la ténacité, souvent par l'audace et l'élan; et l'élan va parfois jusqu'au sublime, témoin tant d'héroïques marins; témoin le grand Corneille. Deux fois la littérature française a repris l'essor par la Normandie, quand la philosophie se réveillait par la Bretagne. Le vieux poème de Uou parait au xu" siècle avec Abailard; au xvn^ Corneille avec Descartes. »

Aussi est-il impossible de donner tous les noms des écrivains de la Normandie sans tomber dans la nomenclature; ce serait un détail infini ; nous nous contenterons d'indiquer les principaux.

Dans nos premiers siècles littéraires : Alexandre, l'inventeur du vers alexandrin ; Wace, l'auteur du Roman de Rou; Olivier Basselin, foulon de son métier, poète par l'inspiration du cidre, et dont les joyeux couplets ont pris du vallon de Vire qu'il habitait le nom de Vaux-de- Vire, et par corruption vaudevilles ; Vauquelin de La Fresnaye, le prédécesseur de Boileau ; Alain Chartier, poète et moraliste, souvent éloquent; Bertaut, disciple et imitateur de Ronsard, mais qui sut éviter ses écarts; Malherbe, le réformateur de la langue et de la poésie, dont le patient génie créa pour ainsi dire le goût en France, l'imposa à la littérature et la força d'entrer dans la voie qui devait aboutir à Corneille et à Racine ; Segrais, l'auteur des idylles louées par Boileau ; Thomas Corneille, dont le mérite réel fut éclipsé par la gloire de son frère ; Benserade, dont le talent est gâté par l'affectation et la recherche; Chaulieu, le poète spirituel et facile, qui fit les délices de son siècle et fut presque le rival de La Fontaine dans la poésie légère; Malfilàtre, à qui la mort ne laissa pas le temps de mûrir son talent.

De nos jours, la Normandie a produit Castel, le chantre des plantes; Boisjolin, le poète de la botanique; M. Ancelot, dont le talent fécond s'est exercé dans les genres les plus variés, vaudeville, drame , épopée ; Casimir Delavigne , le poète des Messéniennes, le dernier et le plus digue repré-

sentant de notre lillérature classique et dont les compositions théàlrales sont des chefs-d'œuvre d'habileté, de patience , d'esprit ; lîouilhct, l'auteur de la conjuration d'Aviboise.

Les prosateurs distingués sont encore en plus grand nombre. Huet, évêque d'Avranches, théologien, philosophe et poète, qui écrivit en grec, en latin, en français, et partout déploya un esprit profond et une immense érudition; Mézcray, écrivain plein de feu, de mouvement, d'énergie, plus remarquable par les qualités littéraires de son slyle que par sa science historique ; — le comte de Boulainvilliers, le paradoxal et savant panégyriste de la féodalité ; Sarrazin, le rival et le contemporain de Voiture, qui à la finesse et à la légèreté joignit des qualités plus sérieuses ; ses poésies firent sa gloire à l'hôtel de Rambouillet , mais ses histoires sont des titres plus durables à l'estime de la postérité ; — la bonne et sincère M"'" de Motteville, dont les mémoires ne sont pas seulement précieux pour l'histoire de son temps ; la lecture en est aussi attachante qu'instructive par un air de sincérité et d'abandon plein de charmes; — Sainl- Évremont, le successeur de Voiture et le prédécesseur de Voltaire, qui passa la plus grande partie de sa vie en exil, et dont la gloire fut immense ; — Fontenelle , dont l'érudition universelle toucha à tous les sujets ; écrivain fin et voilé, pénétrant et artificiel , qui n'ouvre qu'à demi la main où il croit tenir des vérités renfermées ; qui parfois a étendu même sur des sujets sérieux et savamment compris une apparence de frivolité. De là une grâce particulière dans son style , celle des demi-jours. L'affectation , la subtilité ne sont qu'à la surface ; enlevez cette première enveloppe , et vous serez frappé de la solidité et du bon sens; — Dupuis, le savant, mais systématique historien de l'origine des cultes; — Laplace, le grand mathématicien, qui compléta l'œuvre de Newton , répandit plus que tout autre l'intelligence des lois qui régissent l'univers, et joignit à ses profondes connaissances des qualités littéraires qui lui méritèrent l'honneur d'être admis à l'Académie française; — Bernardin de Saint-Pierre , l'auteur des Harmonies et des Études de la nature, l'auteur surtout de Paul et Virgie, un des chefs-d'œuvre de notre littérature, chef-d'œuvre de simplicité, de naturel, de sentiment vrai et profond , création charmante , dit M. Demogeot , qu'on admire avec le cœur et qu'on n'applaudit qu'en pleurant. Enfin, de nos jours,

L\ FRANCE ILLUSTREE

ccsL cacore la Normandie qui a produit le publicisle Armand Carrel; Alphonse Karr, qui dans ses ouvrages a su si bien unir la fantaisie, l'esprit et le sentiment; Gustave Flaubert, l'auteur de J/«dame Bovary.

Au-dessous de ces noms, il y en a bien d'autres encore que nous aurions pu citer : M"" de Scudéry, M"" de La Fayette , si célèbres par leurs romans au xvii° siècle ; Louis Leroy, un des auteurs de la Ménippée; le critique Desfontaines ; le bon abbé de Saint-Pierre, dont le génie trompa les intentions ; le père André, le cartésien, quoique jésuite; Vertot, l'historien, plus intéressant que véridique; le savant Turnôbe; le profond orientaliste Eugène Burnouf, aussi philosophe que philologue, et mille autres encore; mais il faut clore celte liste déjà trop longue.

AuvERfiNE. — « Vaste incendie éteint, aujourd'hui paré presque partout d'une forte et rude végétation. Le noyer pivote sur le basalte, et le blé germe sur la pierre ponce. Les feux intérieurs ne sont pas tellement assoupis que certaine vallée ne fume encore. Villes noires bâties de laves; mais la campagne est belle. Pays froid sous un ciel déjà méridional , où l'on gèle sur les laves... Il y a une force réelle dans les hommes de cette race, une sève amère, acerbe peut-être , mais vivace comme l'herbe du Cantal. L'âge n'y fait rien. Voyez quelle verdeur dans leurs vieillards, les Dulaure, les de Pradt, et ce Montlosier qui, octogénaire, gouvernait ses ouvriers et tout ce qui l'entourait, qui plantait et bâtissait, et qui aurait écrit au besoin un nouveau livre contre le parti prêtre ou pour la féodalité, ami et en même temps ennemi du moyen âge. Le génie inconséquent et contradictoire que nous remarquons dans d'autres provinces de notre zone moyenne atteint son apogée dans l'Auvergne. Là se trouvent ces grands légistes , ces logiciens du parti gallican, qui ne surent jamais s'ils étaient pour ou contre le pape. Tels furent le chancelier de L'ilospital, le plus grand et le plus digne chancelier qu'il y ait eu en France, dit Brantôme. C'était un autre censeur Caton; il en avait du tout l'apparence , avec sa grande barbe blanche, son visage pâle, sa façon grave; puis les Arnaud , le sévère Domat, Papinien janséniste, qui es.saya d'enfermer le droit dans le christianisme, et son ami Pascal , le seul homme du xvii° siècle qui ait senti lu crise religieuse entre Montaigne et Voltaire,

âme souffrante où apparaît si merveilleusement le combat du doute et de la foi. »

C'est en Auvergne que naquit, en 539, l'un de nos plus anciens historiens, Grégoire de Tours. « Il faut, dit Augustin Thierry, descendre jusqu'au siècle de Froissart pour trouver un narrateur qui égale Grégoire de Tours dans l'art de mettre en scène des personnages et de peindre par le dialogue. Tout ce que la conquête de la Gaule avait mis en regard ou en opposition sur le même sol , les races, les classes, les conditions diverses, figure pêle-mêle dans ses récits, quelquefois plaisants, souvent tragiques, toujours vrais et variés. Nous entrevoyons, à travers sa narration, la manière de vivre des rois francs, l'intérieur de la maison royale, la vie tumultueuse des seigneurs et des évêques de ce temps, la turbulence intrigante des Gaulois, l'indiscipline brulale des Francs. »

Outre Pascal, qui à douze ans, seul et sans livres, inventait, à ses heures de récréation, les éléments de la géométrie dont il ignorait les termes ; qui à seize ans composait son Traité des sections coniques, et épouvantait son père par la grandeur et la" puissance de sou génie, qui plus tard, dans les Provinciales et les Pensées, se montra le plus parfait peut-être des écrivains qu'ait produits la France; oulre ses grands jurisconsultes, l'Auvergne a fourni Gerbert (Sylvestre II), le prodige et l'admiration de son siècle; de Belloy, l'auteur du Siège de Calais; le poète Danchet, Delille, le plus illustre poète de l'Empire, le fondateur ou du moins le plus éminent représentant de l'école descriptive; Sirmont, le savant jésuite; Chamfort, l'élégant et spirituel écrivain; Thomas, qui, s'il déploya, dans le même genre, des qualités toutes différentes, dut à des qualités morales, qui ne furent point contestées, les plus beaux vers et les plus fiers qu'il ait composés; de Barante, ce clair et rapide historien, qui entraîne si vivement au milieu des scènes animées qu'il déploie sous nos yeux, plus littérateur encore peut-être qu'historien, mais toujours admirable de mouvement et de couleur, et enfin M. llouher, orateur et homme d'État sous le règne de Napoléon III.

MARcnE, Forez, Bourbonnais, Nivernais, Beurv, JLuNE, Anjou, Touraine, Orléanais. — Nous réunirons toutes ces provinces en un seul chapitre, non pas qu'elles fournissent à la gloire de la France moins de noms que les autres provinces , mais en

INTRODUCTION

raison de leur situation géographique. Les autres, isolées sur les frontières, ne se louchant entre elles que par quelques points, ont dû à leur position des caractères particuliers qui ne permettaient pas (le les réunir. Celles-ci, au contraire, placées au centre , dans des conditions presque semblables, n'ont guère pour se distinguer les unes des autres que les influences alTaiblies de ces provinces frontières qui les touchent à peine. Sans doute, le génie du Forez n'est pas celui du Bourbonnais ; sans doute, le sévère Orléanais ressemble au Nivernais, qu'il joint par un seul coté, plutôt qu'à la Touraine, celte molle et rieuse patrie de llabelais, qui forme une grande partie de ses limites ; mais ces différences même réelles sont plutôt des nuances que des diversités , et cette étude, tout intéressante qu'elle serait, sortirait du cadre étroit de cet aperçu. Qu'il suffise de dire que nous trouverons ici, en général, la vivacité et l'imagination méridionale mitigée et modifiée par le caractère plus réfléchi et le génie plus profond du Nord ; qu'ici plus que partout ailleurs nous trouverons des dilTérences et des contradictions, selon que chaque écrivain aura été plus exposé à l'une ou à l'autre de ces influences, toujours plus puissantes sur des esprits qu'un ensemble de qualités mieux balancées dispose à recevoir plus facilement les empreintes.

Les poètes y sont en grand nombre, et quelquesuns tiennent les premiers rangs dans notre histoire.

Joachim du Bellay, qui lança le manifeste de la réforme de Ronsard, la Défense et illustration de langue française. Cet ouvrage est plein de verve et d'enthousiasme, et respire bien l'enivrement que fit alors éprouver aux intelligences délicates la découverte des trésors de l'antiquité. Malgré tout le mérite de ses poésies, cet ouvrage est son principal litre de gloire. Du Bellay s'y montre hardiment réformateur et ne veut rien moins qu'y substituer les formes antiques à la vieille littérature française. « Lis donc et relis premièrement, ô poète futur, disait-il, les exemplaires grecs et latins : puis me laisse toutes ces vieilles poésies françoises aux Jeux floraux de Toulouse et au puy de Rouen, comme rondeaux, ballades, virelais, chants royaux, chansons et autres telles espiceries qui corrompent le goût de notre langue, et ne servent, sinon, à porter témoignage de noire ignorance. Jette-toi à ces plaisantes épigrammes...., ù l'imi-

tation d'un .Martial. Si la lascivité ne te plaît, mêle le profitable avec le doux ; distille avec un style coulant et non scabreux de tendres élégies à l'exemple d'un Ovide, d'un Tibulle et d'un Properce... Chante-moi de ces odes Inconnues encore de la langue françoise, d'un luili bien accordé au son de la lyre grecque et romaine, et qu'il n'y ail rien où n'apparoisse quelque vestige de rare el antique érudition. «

Ronsard fut le premier à mettre en œuvre le programme de la réforme littéraire, rédigé par Joachim du Bellay. « D'abord, dil M. Demogeot, il essaya de créer d'un seul jet une langue poétique. Pour cela, il puisa sans ménagement aux sources grecques et latines... Mais, avec toute son audace, Ronsard luttait contre l'impossible. Les langues ne se font pas en un jour. Ce sont des terrains d'alluvion créés par le temps, de hautes pyramides auxquelles chaque jour apporte sa pierre en passant. » Cependant, Ronsard n'est pas moins un génie plein d'enthousiasme, de poésie, k côté des mouvements du lyrisme le plus fier, on rencontre dans ses œuvres des morceaux d'une fraîcheur et d'une grâce charmante. Tout le monde sait quelle admiration il excita dans son son siècle, et a appris par cœur les vers si nobles et si parfaits que lui adressa Charles IX.

Baïf, un des disciples de Ronsard, né à Venise, appartient au Maine par son père; il est connu par quelques vers, et par sa tentative hardie et infructueuse de soumettre la poésie française aux règles de la métrique ancienne.

Rémi Belleau était aussi disciple el ami de Ronsard, qui faisait grand cas de ses poésies.

Avant eux, les auteurs du Roman de la Rose, Guillaume de Lorris, esprit délicat et doux, plus ingénieux que savant, plus naïf que hardi, el Jean de Meung, clerc libre-penseur, fort lettré et fort audacieux, qui entremêle ses longues dissertations, morales et immorales, d'invectives hardies contre les grands, les moines et le clergé; doué d'une érudition immense, qu'il ne sut pas coordonner, mais qui créa le personnage de Faux-Semblant, un des ancêtres de Tartufe.

Desportes, disciple de Ronsard ; mais, instruit par son exemple, il sut se préserver de ses excès. — Régnier, qui sut imiter les anciens sans les copier; ses satires sont pleines de caractères très bien saisis; mais son chef-d'œuvre est celui de Macelte, la vieille hypocrite. On l'a compare à Montaigne;

eu effet, il a comme lui à un haut degré l'esprit, l'enjouement, la verve, et comme lui encore il s'est créé un style inimitable.

Uacan, le disciple de Malherbe, à qui il emprunta ses qualités sans ses défauts, et dont la douceur et l'élégance font pressentir le style de Racine ; Rolrou, dont le génie fier et hardi rappelle parfois les mâles beautés de Corneille, surtout dans quelques scènes du VéritaMe Saint-Genest et dans l'admirable tragédie de Venceslas; — Adam Billaut, le Virgile du rabot, dont les poésies brillent par une verve et une originalité puissantes ; — Papillon, auteur de poésies chrétiennes pleines d'imagination et de mouvement; — Grécourt, connu par ses poésies légères et très légères; — Guimond de La Touche, l'auteur à^Iphigénie en Tauride, qui eut un succès prodigieux et qui, sous le titre de Soufirs du cloître ou le Triomphe du fanatisme, publia une satire violente des jésuites au milieu desquels il avait vécu ; — Colardeau, le poète à'Héloïse et d' Abailard ; — Desmahis, auteur delà comédie de V Impertinent; — Destouches, qui s'est fait un nom par sa comédie du Glorieux; — l'aimable Panard, le gai chansonnier ; — Collin d'Harleville, un de nos plus aimables écrivains comiques, qui parfois eut le tort de raconter ses personnages au lieu de les faire agir, mais dont la composition est vivifiée par une chaleur cachée ; — Dumersan, chansonnier et vaudevilliste: — Charles Loyson, que la mort enleva à vingt-neuf ans, et dont le talent promettait un écrivain distingué.

Les prosateurs ne sont pas moins illustres que les poètes.

Louis XI, qui n'était sombre qu'en politique, travailla aux recueils souvent licencieux du Rosier des guerres et des Cent Nouvelles nouvelles; Billardon de Sauvigny, Dussaulx, le traducteur de Juvénal et l'auteur du Traité de la passion du jeu; Gaillard, auteur dramatique; Lavalette; le comte de Tressan, qui fit revivre en France les romans de chevalerie ; Bussy-Rabutin, le caustique et spirituel correspondant et rival de M""" de Sévigné, à qui son Histoire amourexise des Gaules mérita le surnom de Pétrone français; le père Mersenne, l'ami et le correspondant de Descartes; la savante M""" Dacier; le grammairien Ménage; Descaries, le père de la philosophie moderne, qui appartient par sa famille à la Bretagne, mais qui est "né à La Haye, en Touraine ; les savants Desbillons. le père d'Orléans, l'abbé Berthier; Labbé,

le collecteur des conciles; Jurieu, l'antagoniste de Bossuet et d'Arnaud; l'abbé Guénée, le spirituel et mordant adversaire de Voltaire ; ISicole, une des gloires de Port-Royal; les orateurs Corbin, Chamillard; Bourdaloue, l'éloquent raisonneur; Mirabeau, qui, bien qu'enfant de la Provence, appartient à Nevers par sa naissance; et de nos jours Dupin aîné, aussi spiriluel dans ses reparties qu'élégant dans ses discours judiciaires et politiques; le philosophe Deslutt de Tracy, digne disciple de Condillac, un des derniers et des plus éminenls rep»ésenlants de l'école sensualiste en France; Fauriel, savant critique et historien ; V'olney, historien philosophe, qui a tant fait pour l'histoire de l'Orient, et qui par son style s'est assuré un rang élevé p'armi nos écrivains; Brissot, l'homme politique et l'âme de la Gironde.

Mais avant tous et par la date et par le génie, nous devons placer Rabelais, ce prodigieux esprit, le Voltaire de son siècle, qui réunit en lui seul toutes les quaUtés du génie gaulois; la verve, l'imagination poussée jusqu'au délire ; le bon sens élevé jusqu'à la plus haute éloquence. Sous cette enveloppe si gaie, parfois si burlesque, si obscène même, il se cache une pensée profonde. 11 a vu tous les vices de son siècle; il a prévu toutes les réformes, et, s'il n'a pas été brûlé, c'est que son siècle ne l'a pas compris et n'a vu de son livre que ses joyeusetés. Politique, religion, éducation, tout se trouve dans son livre, et plus d'une de ses idées a fait la fortune des écrivains qui plus tard les en ont tirées.

Tour à tour cordelier, bénédictin, médecin, bibliothécaire, secrétaire d'ambassade et curé, « il y aurait trop à dire sur Rabelais. Il est notre Shakspeare dans le comique. De son temps, il a été un Arioste à la portée des races prosaïques de Brie, de Champagne, de Picardie, de Touraine et de Poitou. Nos noms de provinces, de bourgs, de monastères; nos habitudes de couvent, de paroisse, d'université, nos mœurs d'écoliers, de juges, de marguilliers, de marchands, il a reproduit tout cela le plus souvent pour en rire. Il a compris et satisfait à la fois les penchants communs, le bon sens droit et les inclinations matoises du tiers état au xvi" siècle.

» Le livre de Rabelais est un grand festin, non pas de ces nobles et délicats festins de l'antiquité où circulaient, au son de la lyre, les coupes d'or couronnées de fleurs, les ingénieuses railleries

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el les propos pliilosophiques ; non pas de ces délicieux banquets de Xénophon ou de Platon, célébrés sous des portiques de marbre, dans les jardins de Scillonle ou d'Athènes ; c'est une orgie enfumée, une ripaille bourgeoise, un réveillon de Xoël. C'est encore, si l'on veut, une longue chanson après boire. » (Sainte-Beuve, Tableau de la poésie française au xvi" siècle.)

Parmi les noms contemporains qui perpétuent les traditions des sciences ou de littérature dans CCS provinces, nous citerons le baron Charles Dupin, Jules Janin, H. de Balzac, le profond observateur, qui malheureusement s'est surtout appliqué à représenter les laideurs de la nature humaine; Amédée Thierry, le savant historien de la Gaule; son illustre frère Augustin Thierry, le martyr de la science, qui a porté dans l'histoire l'intérêt du roman et les vives couleurs de la plus riche poésie, el a su mêler dans une juste mesure la critique historique aux dons les plus brillants de l'imagination; enfin, George Sand, qui est comme l'antithèse de Balzac, et dont l'esprit noble et élevé, tout en frondant la société, s'est attaché avec amour aux qualités les plus généreuses du cœur humain.

Les jurisconsultes sont nombreux dans ces provinces. Excepté Bodin et Duprat, les principaux appartiennent surtout au Nivernais el à l'Orléanais. Gui Coquille, les Lamoignon, Marchangy, Dupin aîné sont de Nevers; de l'Orléanais, Polluer, Isambert et Pardessus.

Ile-de-Fra.xce et Picardie. — Nous voici arrivés maintenant au véritable centre politique et intellectuel de la France, Paris cl les provinces qui l'environnent. C'est là que, pendant longtemps, fut concentrée toute notre histoire; c'est là qu'aboutissent el se fondent toutes les forces vives de la France pour former un esprit général, l'esprit de la nation : c'est là le cœur du pays, qui reçoit et renvoie aux provinces le sang transformé; l'aliment de la vie; chacun de ses mouvements se fait sentir jusqu'aux extrémités. On pourrait dire de Paris ce que Balzac disait de Home : « C'est la boutique où s'achèvent les dons naturels. » Cette contrée, si riche par elle-même, est plus riche encore par le tribut des provinces, qui lui envoient pour les former lélite de leurs enfants. Ici est le rendez-vous de tous les grands esprits; ici s'opère la fusion des races, des idées, des caractères. C'est du mélange de toutes ces individualités que .s'est formé le ca-

Franxe illustrée.

ractère général de notre esprit et de notre littérature. Là nous retrouvons à la fois et la verve intarissable du Midi avec le mysticisme et le sensualisme du Nord, l'esprit criti(jue de l'Est uni à la ténacité des provinces occidentales; le tout mêlé à la finesse ironique de la Champagne, à l'éloquence el à la poésie inspirée de la Bourgogne.

« Pour faire connaître le génie de ces écrivains, dit l'historien que nous avons déjà cité, il n'est qu'une manière, c'est de raconter l'histoire de la monarchie; on les caractériserait mal en citant quelques noms propres, ils ont donné l'esprit national. Ils ne sont pas un pays, mais le résumé du pays... Les écrivains si' nombreux qui sont nés à Paris et dans l'Ile-de-France doivent beaucoup aux provinces dont leurs parents sont sortis; ils appartiennent surtout à l'esprit universel de la France qui rayonna en eux. En Villon, en Boileau, en Molière et Piegnard, on sent tout ce qu'il y a de plus général dans l'esprit français; ou, si l'on veut y chercher quelque chose de local, on y distinguera tout au plus un reste de cette vieille sève d'esprit bourgeois, esprit moyen, moins étendu que judicieux, critique et moqueur, qui se forma d'abord de bonne humeur gauloise et d'amertume parlementaire. Mais ce caractère indigène el particulier est encore secondaire, le général y domine. »

Aussi l'unique difficulté est-elle ici de choisir parmi celte infinité de noms illustres. Sans doute il en est quelques-uns qui s'imposent, mais que chacun nomme tout d'abord, el l'on ne peut hésiter à citer des écrivains comme Molière, Racine, Regnarcj, Boileau, Béranger, Calvin, M""* de Sévigné, Voltaire, M""° de Staël et quelques autres; c'est quand on arrive au second rang qu'il devient difficile de choisir parmi tant d'hommes qui se recommandent à des titres si différenls.

Aux premiers siècles de notre littérature, ces provinces de l'Ile-de-France produisirent Blondel, célèbre par son altachemeul à Richard Cœur de Lion, etRutebeuf, sur lequel nous nous arrêterons quelque temps, comme représentant mieux qu'aucun autre l'immense famille des trouvères. Voici le portrait qu'en fait M. Demogeot dans ce style si vif el si net qui distingue son ouvrage : « L'un des plus hardis et des plus habiles trouvères est Rutebeuf, contemporain de saint Louis. Vilain d'origine, clerc par le savoir, laïque par l'habit, quand il en avait un, pauvre existence vagabonde pour qui la société n'avait pas encore de place : c'est au roi, c'est aux

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seigneurs qu'il demande le pain de chaque jour; mais le roi, mais les grands ont bien autre chose en tète que le pauvre Rutebeuf, et, s'il vit de leur générosité, il est exposé à mourir de leur oubli! Le pis est qu'il ne mourra pas seul; le pauvre poète a eule tort de croire encore qu'il étaithomme, et a fait l'imprudence d'avoir une femme, des enfants... Au milieu de sa détresse, sa verve ne l'abandonne pas : il trouve des traits sanglants conîre les prélats, les ])apelards et les béguins. Il sait que le roi les protège; n'importe, il aimemieux perdre la protection du roi qu'une malice, r,

Charles d'Orléans est, avec Thibaut de Champagne, le plus parfait et le plus gracieux de nos trouvères. Il possède à un haut degré le sentiment du rythme cl de l'harmonie poétique. Pour la premièrre fois, la poésie française atteint la beauté de la forme et produit une œuvre d'art ; mais, s'il y a dans cette poésie beaucoup de grâce, il y a peu d'inspiration et point de pensée. Toutes les misères delà France et ses propres malheurs n'ont pas arraché un cri à Charles d'Orléans. Pour lui, la poésie est un jeu d'esprit, charmant souvent ; mais l'émotion n'est jamais qu'à la surface.

« Villon, écolier de l'Université de Paris, vrai basochien, espiègle, tapageur, libertin et, qui pis est, larron; passant sa vie entre le cabaret, la prison, la faim et la potence; toujours pauvre, toujours gai, toujours railleur et spirituel; mêlant aux saillies de sa joyeuse humeur des traits nombreux d'une sensibilité rêveuse et quelquefois éloquente » (Demogeol), est le premier en date des poètes modernes. Ceux qui l'ont précédé sont des ' trouvères, même Charles d'Orléans. Il chante sa ' vie, ses misères, ses émotions; il décrit le monde où il vit. Là, rien de convenu ni d'allégorique. Mélancolique et gai à lafois, ilest toujours lui-même, et plus d'une de ses pièces de vers, telles que celles du Grand Teslament et des l^elges d'antan, sont ' restées dans les mémoires. Condamne à être pendu, ; pour vol (« nécessité, dit son premier biographe, fait : gens méprendre et faim saillir le loup du bois), » ' il obtint sa grâce du roi Louis XI et se retira en Poitou, à Saint Maixent, où il mourut.

Après lui, Jodelle, Hardy fondèrent en France le théâtre sur l'imitation de l'antiquité; et leurs Ira- i gédies marquent un progrès très sensible sur les ! mystères des confrères de la Passion, qu'un arrêt de 15i8 avait dépossédés de l'hôtel de Bourgogne pour le céder à une compagnie de comédiens sous

la direction de (lardy. Ce sont les ancêtres de la tragédie et de la comédie en France. Mais ces deux genres n'atteignirent leur perfection qu'avec Corneille, Racine et Alolière. Ces deux derniers appar- I tiennent à l'Ile-de-France, il y aurait trop à dire sur ces deux noms pour que nous nous y arrêtions. Qui n'apaslucesscènesimmorlellesqui fontpasser ; sous nos yeux l'humanité tout entière, tantôt avec j son héroïsme, ses côtés élevés et tendres, ses pas- , sions violentes, comme dans Racine; tantôt, dans la comédie de Molière, avec tous ses travers et se.? \ ridicules? On les sait par cœur, et l'admiration de

chacun suppléera facilement à notre silence. ' Autour de chacun de ces deux noms se rangent une cohorte d'imitateurs plus ou moins heureux. Derrière Molière, nous trouvons Regnard, Montfleury, Baron, Dufre3ny,Gre3set,Sedaine, Marivaux, Favart, et bien d'autres encore, qui tous, volontairement ou non, ont subi l'inlluence du grand comique et marchent de plus ou moins loin sur ses traces. Les successeurs de Racine ne sont pas moins nombreux. Ce sont tous les Iragiciues qui ont écrit après lui. Quelques-uns seulement appartiennent à l'Ile-de-France. Ce sont Lafosse, Lemierre, La Harpe, tous bien inférieurs à leur modèle. Quinault même, sans être un imitateur de Racine, lui ressemble aussi par quelques côtés. Ducis, plus vraiment poète peut-être qu'aucun de ces tragiques de second ordre, a transporté sur la scène française, en les affaiblissant, quelques-uns des chefs-d'œuvre de Shakspeare. Le xix« siècle a aussi ses poètes dramatiques : Népomucène Lemercier, qui a introduit dans l'art quelques éléments nouveaux ; et de nos jours, les deux Dumas, père et fils, qui ont illustré la scène moderne, l'un par ses drames pleins de vie, de mouvement et de passion, et l'autre parses comédies de mœurs et de caractères, où l'esprit et l'observation font rarement défaut.

Boileau aussi, le grand critique du xvii° siècle, a eu de nombreux imitateurs, dont il serait trop long de citer les noms. L'école moderne a eu son satirique, le poète Barbier, dont les ïambes respirent souvent une violence pleine d'énergie, notamment dans la Curée, qui a eu un si grand retentissement.

A l'Ile-de-France appartient, par son esprit comme par sa naissance. Déranger, le poète populaire qui, laissant en arrière les Collé, les Panard et les Désaugiers, éleva la chanson à la hauteurde l'ode. Sa muse ^( vérilableraent démocratique, dit

INTRODUCTION

M. Demogeoi, ennoblit le peuple cn.s'exprininnt; elle lui parla une langue digne de ses deslinées futures, et lui reconnut, comme prélude ou comme complément de ses autres droits, son droit à la poésie. Plusieurs des chansons palrioliques de notre poète, un grand nombre de ses chansons morales sont de véritables odes. L'antiquité n'a rien déplus beau que Mon Ame, le Dieu des bonnes gens, le Cinq Mai. La Bonne Vieille, Mon Habit égalent en grâce louchante certaines odes célèbres d'Horace, et aucune liltéralurc n'a rien de comparable à ceilc loulo de malins couplets poliliqucs, dont on peut apprécier diversement la tendance, mais non l'inimilable psrl'ection. Cet élan lyriiiue, cette délicatesse de senlimcnt, cette verve d'esprit, Déranger a su les rendre populaires, et les graver dans la tiiémoire des artisans de nos villes, de manière à pouvoir, seul de tous nos poètes, sepasserau besoin, du secours de la presse. »

La poésie légère et tous les genres inlérieurs ont élé cultivés par des écrivains nombreux. Chapelle, Collé, M""=Deshoulières,Bachaumont,Scarron, Dorât, Laujon, etc., ont tous des mérites différents; et si nous faisions autre chose qu'une stalislique littéraire, ils nous fourniraient des sujets d'étude intéressants.

Les prosateurs sont plus nombreux encore. Calvin, le propagateur de la Ré'forme en France, et dont les écrits sont par leur netteté et leur vigueur de style un des premiers monuments de notre littérature. C'est au roi François I" qu'il dédia son Instilution de la Religion chrétienne, « l'œuvre la plus importante qu'eût produite encore la Reforme. » Calvin n'avai, alors que vingt-six ans. Amyot porta dans la traduction l'originalité la plus marquée, au point de faire illusion à la postérité sur le vrai caractère des écrivains qu'il a traduits. « 11 a en quelque sorte créé Plutarque : il nous l'a donné plus vrai, plus complet que ne l'avait fait la nature. »

Viennent ensuite les écrivains qui comblent l'intervalle jusqu'au xvu» siècle : Budé, Charron, le disciple de Montaigne et souvent son copiste; Pasquier, Rollin, ainsi caractérisé par Montesquieu : Un honnête homme qui, par ses ouvrages, a enchante le public. « C'est, dit-il, le cœur qui parle au cœur; on sent une secrète satisfaction d'entendre parler de la vertu. C'est l'abeille de In France. » Citons en passant les travaux historiques de l'abbé Fleury et du président Hénault; les plai-

doyers éloquents de Jean Boucher, des Cochin, des Palru, et les savantes publications de Robert et do Henri Eslienne. Les grammairiens, les critiques, tels (jue Gui Patin, Restant, l'abbé d'.Uibignac, Bouhours, Furctières, Lancelot; les historiens de second ordre. Du Cange, Gaillard, Charlevoix, l'abbé Dubos, Quesnay, Bailly, P.ulhières, Letronne, le président de Thou, Crevier, Lebeau, de Tillcmont, malgré leur science et leurs immenses recherches, sont cependant, par la nature même de leurs ouvrages et de leur génie, en dehors de la litt 'rature proprement dite.

Ramus, moins littéraire encore, mérile cependant d'être distingué par ses persévérants et courageux efîorls pour rendre l'indépendance à la philosophie et l'arracher à l'influence exclusive d'Aristote.

Il est à remarquer que les grands ccrivayis de l'Ile-de-France et surtout de Paris datent presque tous du xvn° siècle. Jusque-là, en effet, les provinces non encore fortement reliées au centre vivaient de leur vie propre; mais, depuis le xvu'^ siècle, Paris est devenu vraiment le centre intellectuel de la France : c'est alors que, par la centralisation puissante de Louis XIV, cette ville est devenue comme le résumé de l'esprit général du pays.

Aussi au xvii° siècle, outre les grands poètes que nous avons déjà cites, nous trouvons une foule d'éminents écrivains, liacine, Molière, si grands par leurs poésies, ne le sont pas moins par leurs ouvrages en prose, Molière surtout. Un grand nombre de ses pièces sont écrites en prose, et l'on sait que Fénelon préférait sa prose è. ses vers.

Malebranche, disciple de Descartes, qui exagéra ses tendances spiritualisies, est aussi remarquable par la netteté et l'éclat de son style que par la singulière subtilité de sa pensée. Voiture, l'homme de l'hôtel Rambouillet, sans être un écrivain cminent, déploya cependant dans ses lettres des qualités d'esprit très remarquables. Trop admiré par son siècle, par Boileau même, qui le place à côté d'Horace, il a peut-être été trop abaissé depuis. Si l'on sent la recherche et l'effort dans ses écrits, quelquefois aussi on y trouve un esprit naturel et de bon aloi ; parfois même un bon sens séricuN vient se mêler à son enjouement.

Dans le même genre, mais dans un rang infiniment supérieur, brille M'"'= de Sévigné. Dans ses lettres, merveilleuses de naturel, d'abandon et parfois d'éloquence, nous retrouvons tout l'esprit

de celle sociélé du xvu'' siècle, qui en eut tant, mais sans apprêt, sans désir d'être admirée, d'autant plus admirable par là même. « Sa correspondance, comme un miroir enchanté, nous lait connaître la cour et ses intrigues, le roi et ses maîtresses, l'Église, le tliéùtre, la littérature, la guerre, les fêtes, les repa?, les toilettes. Tout cela s'anime et se colore en traversant l'esprit de cette femme charmante. » — « Je n'ai jamais eu l'imagination aussi frappée, disait le duc de Villars-Brancas après avoir achevé la lecture de ses lettres; il m'a semblé que d'un coup de baguette, comme par magie, elle avait fait sortir cet ancien monde... pour le faire passer en revue devant moi. » Les Mémoires du duc de Saint-Simon, restés secrets jusqu'à nos jours, sont encore un tableau de cette époque, mais à un autre point de vue. Cet écrivain incorrect, mais d'une énergie d'expression, d'une verve incomparables, nous dépeint la cour du grand roi avec toutes ses intrigues, ses petitesses ; il fait passer sous nos yeux tous les personnages qui la composent, et les marque en passant d'un trait ineffaçable. Remontant ensuite au règne de Louis XIII, il descend au régent et au cardinal Dubois; mais quelle variété et quelle vie dans ses portraits ! Passionné, mais en même temps profond et juste appréciateur, il rend justice à chacun, et ses préventions ne le trompent jamais entièrement sur un caractère.

Au-dessous d'eux, citons Scarron, le poète bnrlesque, mais qui eut la gloire par son Roman comique de discréditer les subtilités puériles qui étaient jusqu'alors le caractère de ce genre; le grand Arnauld, ce violent et puissant janséniste, qui dépensa un immense talent à composer des ouvrages de polémique, aujourd'hui tombés dans l'oubli comme le sujet qui leur donna naissance ; les de Sacy, dont les ouvrages et le style rappellent les qualités sévères de l'école de Port-Royal; La Motte-Houdard, très paradoxal et très modéré, à demi révolté contre la routine, mais le f lus pacifique et le plus poli des révoltés, plein de sens et de goût dans la défense même des idées littéraires les plus contestables, moins heureux dans l'application que dans la théorie, et démolissant souvent sa critique par ses ouvrages.

Cet écrivain nous amène au xyiii" siècle, à Beaumarchais, d'Alembert, Condorcet, Voltaire.

D'Alembert, géomètre illustre, savant de premier ordre, s'est créé un rang dans la littérature par

un style exact, élégant et fin. C'est lui qui écrivit le Discours 2»'vliminaire qui sert d'introduction à y Encyclopédie, et ce titre seul suffirait pour lui mériter notre admiration. C'est un magnifique exposé des progrès des sciences et des lettres depuis le xvi° siècle.

Comme d'Alembert, Condorcet unit la gloire du savant à celle de l'écrivain et du philosophe; il fut le biographe et l'un des plus fervents admirateurs de Voltaire. Celui-ci, poète épique et dramatique de second ordre, mais sans rival dans la poésie légère, et le premier peut-être des prosateurs français par la clarté, la netteté, a rempli tout son siècle de sa gloire. Cette rare intelligence avait pour qualités dominantes la passion et le bon sens; et le produit de ces deux forces fut un esprit étincelant, universel, irrésistible, le génie de l'esprit.

Beaumarchais rappelle Voltaire par sa verve ironique et mordante, son bon sons, son esprit, sa plaisanterie active, inépuisable, pleine d'audace et souvent d'éloquence. C'est lui qui, par ses mémoires contre le sieur Goesman, acheva la ruine du parlement Maupeou, et qui, dans ses comédies, dont le défaut est d'être trop spirituelles, créa ce Figaro, ce spirituel, cet industrieux barbier, et à qui il a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement qu'on n'en a mis depuis cent ans à gouverner les Espagnes; qui sait la chimie, la pharmacie, la chirurgie, broche des pièces de théâtre, rédige des journaux, écrit sur la nature des richesses, et risque fort de mourir à l'hôpital; ce descendant de Panurge, ce représentant de la roture enfin qui bientôt va succéder par son habileté à ces gens qui ne se sont donné d'autre peine que de naître.

Camille Desmoulins, autre successeurde Voltaire, mit son esprit tout athénien au service des idées les plus violentes, mais eut pour excuse une conviction profonde. Doué d'une imagination pleine de grâce et souvent de vigueur, il eut le rare privilège d'écrire des ouvrages de circonstance qui se Usent encore aujourd'hui.

C'est à la même époque que commencèrent à se faire connaître deux femmes que leur génie mot à part de leur sexe. Nous avons trouvé bien des noms de femmes dans l'histoire de notre littérature, mais aucune ne peut être comparée pour la vigueur et l'élévation de la pensée à M""" Roland et de Staël. Mais il y a cette différence entre elles que l'une, entièrement mêlée à la politique, y resta

INTilODUCTION

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constamment enfermée. Douce des senlimcnls les plus mâles, elle ne respira que liberté et fut l'âme de la Gironde. L'autre, génie plus vaste et plus complet, douée de tous les talents, accessible à toutes les idées vraies, à toutes les émotions généreuses, parcourant toutes les régions de la pensée, depuis les considérations les plus profondes de la philosophie et de la politique jusqu'aux fictions les plus brillantes de l'imagination, réunit sans confusion les éléments et les qualités les plus divers. M"'° de Staël appartient plutôt au xix" siècle qu'au xvin° et nous ramène aux temps contemporains.

Nous en citerons seulement quelques noms.

Picard, le plus fécond et le meilleur auteur comique de l'école impériale, fut le peintre de la vie ordinaire, et réussissait mieux à saisir les ridicules fugitifs des contemporaina que les défauts et les folies héréditaires de l'homme , mais là il est d'une verve et d'une gaieté intarissables. « Chacune de ses comédies est le développement d'une maxime de morale pratique ou de prudence vulgaire. Ses pièces sont des apologues dramatiques : c'est Ésope sur le théâtre. »

Paul-Louis Courier fut un admirable artisan de langage; mais, « habitué par son éducation à saisir rarement le grand côté des choses, il ne vit dans l'Empire que des prétentions ridicules, et dans la lîestauration qu'un objet de mesquines tracasseries. C'est le libéralisme dans ce qu'il y a de plus étroit et de plus bourgeois. Mais il est difficile d'avoir plus d'esprit sur un sujet donné, plus de malice sous une apparente bonhomie que Paul- Louis n'en jette à pleines mains dans ses feuilles légères, dans son Livret, dans sa Gazette du village, dans son Pamphlet des panipJilets. » (Demogeot.)

Villemain a laissé des souvenirs ineffaçables dans l'esprit de ceux qui ont entendu ses leçons à la Sorbonne. Voici le jugement qu'a porte sur lui l'illustre Gœthe : « Villemain s'est placé très haut dans la critique. Les Français ne verront sans doute jamais aucun talent qui soit de la taille de celui de Voltaire; mais on peut dire de Villemain qu'il est supérieur à Voltaire par son point de vue, en sorte qu'il peut le juger dans ses qualités et dans ses défauts. »

Un autre enfant de Paris, Cousin, à la même époque, popularisait en France les plus hautes doctrines philosophiques de l'Allemagne, et par là exerça une grande influence sur la plupart des esprits sérieux, non pas seulement en philosophie. Son premier ouvrage Sur le fondement des idées absolues du vrai, du beau et du bien renfermait un enseignement littéraire plus puissant et plus fécond que tous les livres écrits pendant le siècle précédent sur la littérature. Il a posé la base de l'esthétique, et les écrits purement littéraires qu'il a publiés depuis ont montré que, si nul n'était plus digne de découvrir et de dévoiler les sources philosophiques du beau, personne n'était aussi plus capable d'en appliquer les principes dans les œuvres d'art.

Telle est la part de chaque province de la France dans son histoire littéraire. Parmi les auteurs contemporains, nous nous bornerons, pour terminer celte esquisse générale de notre histoire littéraire, à citer les plus connus, en attendant que la postérité ait prononcé : — en philosophie : Renan, l'auteur de la Vie de Jéstis ; iu\es,?}'\mon, Vacherot, l'auteur de V Histoire critique de V École d'A lexandrie ; Auguste Comte, le chef de l'école positiviste; Ad. Franck ; — en histoire : Mignet, Louis Blanc, Victor Duruy, Henri Martin, Lanfrey, d'Haussonville, Camille Rousset, Ternaux, Achille de Vaulabelle; — en géographie, après les Gosselin, les d'Anville,qui avaient illustré le siècle dernier : Conrad Malte-Brun, Danois d'origine, mais Français et Parisien par ses écrits; Jomard, Vivien de Saint-Martin, d'Avezac, Ernest Desjardins, Elisée Reclus, E. Levasseur, Ad. Jeanne, E. Cortambert; — en philologie : J.-J. Ampère, Littré, Ch. Magnin, Désiré Nisard, Taine; — en poésie : Victor Hugo, François Coppée, Jean Richepin, Joseph Autran, Sully- Prudhomme, Victor de Laprade, Leconte de Lisie, Théodore de Banville; — en littérature dramatique : Victorien Sardou, Alexandre Dumas fils; Octave Feuillet, Camille Doucet, Henri Bornier; — dans le roman : Gustave Flaubert, Zola, Jules Claretie, Ernest Feydeau , Erckmann-Chatrian, Alphonse Karr, Jules Sandeau, Jules Verne, les frères de Concourt, etc.

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