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AGRICULTURE

§ F''. Nous avons souvent eu à constater dans l'histoire particulière des départements l'immense éiendue des forets qui couvraient le sol de l'ancienne Gaule. Pour ne citer qu'un exemple, on sait que la fameuse forêt des Carnutes, touchant au nord-est à celle des Ardennes, dépassait au sudouest le territoire d'Orléans ; presque tous les grands plateaux du nord, du centre et de l'ouest étaient boisés. Il ne restait donc dans ces régions (jue des espaces relativement restreints pour le pâturage des bestiaux et la culture des céréales. De cet état primitif des choses il est permis de conclure que les Gaulois vécurent d'abord en nomades dans ces contrées, se nourrissant du produit de leur chasse, du lait de leurs bestiaux, et tirant peu du sol, dont la culture était abandonnée aux esclaves.

C'est dans le midi que pénétra d'abord la civilisation à la suite des l'iiéuiciens, des Carthaginois et des l'hocéeus. L'olivier, la vigne, le figuier furent plantés par eux sur cette terre dont ils devaient faire la richesse; puis, autour des villes qui s'élevaient dans les terrains propres au jardinage, les nécessités de l'alimentation, les besoins du luxe firent appliquer les proL'édés empruntés à la Grèce. L'imitation de ces premiers essais s'étendit

INTRODUCTION

Conservatoire des Arts et Métiers, à Paris.

bientôt sur les deux rives du nhône et le long des côtes occidentales voisines de l'Espagne. Le degré d'industrie agricole qui appartient en propre à la race gauloise est très difficile à caractériser, comme tout ce qui remonte à cette période si peu connue. La diversité des nations répandues sur ce territoire ajoute encore à cette confusion et à cette obscurité non moins que les différences de température entre la brumeuse Bretagne, le Jura aux sommets neigeux et les plaines brûlées de la Provence. Si l'on en croit Pline et Palladius, on peut attribuer aux Gaulois une certaine habileté à créer des engrais artificiels, l'usage de marner les terres, l'invention d'une machine à récolter et la fabrication de certaines boissons: hydromel, bière, peutêtre le cidre et le vin. En agriculture comme dans le reste, l'invasion romaine apporta son contingent au progrès; à dater de cette époque, d'ailleurs, nous avons des notions plus positives. La Septimanie est renommée pour la qualité de ses salaisons;

Fr.ANCE ILLUSTRÉE.

les Morins ont, comme on dirait aujourd'hui, une spécialité que les historiens constatent : ils exportent pour la table des riches Romains des oies grasses, qui, hélas I ne doivent plus sauver le Capitole. Il n'est pas jusqu'aux succulentes et monstrueuses asperges des Gaules dont ne fassent une mention particulière les Brillât-Savarin du temps.

On peut juger par ces détails du développement qu'avaient dû prendre les branches plus importantes de l'agriculture. Les nécessités slratégiques de l'occupation romaine avaient amené de nombreux défrichements; la construction des camps, des villes nouvelles avait entraîné souvent l'érection de ces aqueducs monumentaux dont la culture sut bientôt tirer parti. Les premiers dessèchements des marais, l'établissement de canaux d'irrigation datent de cette même époque ; sur beaucoup de points, le sol s'amende, se transforme. Le paysan gaulois, avec cette finesse qui a traversé tant de Inthoduction', l^"- Liv.

siècles, imile et perfectionne bienlùl les procédés qu'il semblait se laisser imposer; il a compris que les vainqueurs ne larderaient pas à devenir tributaires des vaincus ; et, on elTel, voilà Marseille qui succède à la Sicile épuisée et qui devient à son tour le grenier de Home. Pline constate que non seulement les produits des provinces méridionales, mais ceux aussi de la Gaule centrale, arrivaient par la Saône et le Uhùnc dans la cité des Phocéens pour être ensuite dirigés sur la ville éternelle, gouffre immense qui absorbait tout et ne produisait plus rien. L'élève du bétail était aussi une des gloires de l'industrie gauloise; posséder des troupeaux dans les Gaules était un titro dont aimait à se prévaloir la vanité des riches Romains.

La richesse et la variété de ces ressources attiraient l'attention des empereurs : on aime à s'assosocier à ce qui prospère. Plusieurs d'entre eux attachèrent leur nom à d'utiles innovations en agriculture ; Probus surtout doit être cilé pour les encouragements qu'il prodigua aux plantations de vigne. Pendant que ces importantes relations s'établissaient entre l'Italie, l'Orient et les régions méridionales de la Gaule, des rapports analogues commençaient à unir nos côtes de l'ouest aux ports correspondants de la Grande-Bretagne. Sur l'agriculture semblaient se poser les bases d'une organisation régulière; les voies semblaient s'ouvrir à un avenir de progrès, quand les invasions des barbares remirent tout en quoslion.

§ IL Du v° au xv° siècle, on pourrait presque dire qu'il n'y a pas d'agriculture en France, et il ne pouvait point y en avoir. Deux choses, en effet, sont indispensables à la culture : la paix et l'argent. Or, à quelle époque de ces dix siècles le malheureux paysan eut-il une année de sécurité et la possession des semences d'une seconde récolte? L'histoire connue, c'est l'histoire des villes ; mais l'histoire des campagnes reste à faire. Avec la consolidation de la domination romaine, nous venons de voir s'inaugurer une ère de paix et immédiatement le progrès se manifester; celte période ne dura pas trois siècles. Du nord, de l'est, les barbares arrivent. Nous avons trop souvent marqué les bonds de ces avalanches pour y revenir ici. Ce qui nous va inquiéter, c'est de savoir ce qu'est devenu le paysan. Est-il broyé, brûlé, balayé avec le chaume de sa cabane, avec la gerbe encore verte de ses moissons? Est-il mort dans le combat, enrôlé do force dans quelque légion? Confondu avec le bétail,

enchaîné aux chariots des vainqueurs, suit-il les destinées de ses nouveaux maîtres? Ce qui est certain, c'est que ses champs sont en friche, c'est que le feu a noirci la dernière poutre de son pauvre toit, c'est que le fer des armes étrangères a brisé le fer de ses instruments de labour. Pendant deux siècles, le torrent roule, la guerre dure, l'incendie brille. L'orage enfin s'apaise, les barbares ont vaincu, un nouveau régime s'établit, on partage le sol. Voici pour le roi des Francs, des Goths ou des Burgondes; voici pour les chefs qui ont combattu sous eux, voici pour les soldats qui ont contribué à la victoire, voici pour les ministres du nouveau culte dont l'alliance leur a été si utile; voici pour les anciens possesseurs, pour ces riches bourgeois gallo-romains dont il faut bien payer la trahison ou désarmer la résignation soumise! Mais le paysan? Il ne partage pas, lui; on le partage. Il est esclave, il est serf, il est une propriété attachée à la glèbe ; pour chaque acre de terre, tant de bêtes de bétail, tant de bras de paysan. Voilà le sort fait à l'agriculteur !

Telle est cependant la passion qui attache l'homme au sol qu'il cultive, que, même esclave, le paysan eût peut-être retrouvé l'art perdu et renoué les traditions du passé, si, dans son état abject et précaire, la paix même ne lui eût pas manqué. Mais le régime féodal devait ajouter aux grandes guerres de races des siècles précédents, aux désastres des invasions les horreurs permanentes des guerres intestines. Au lieu des Huns ou des Alains, il faudra repousser sans cesse Suisses, Germains, Saxons, Normands et Anglais ; les fils des rois se révolteront contre leurs pères ou se disputeront son héritage dans des luttes sanglantes; les hauts barons s'arracheront les provinces ; les plus minces seigneurs feront de leurs manoirs des places de guerre et de leurs domaines des champs de bataille. Le paysan n'aura pas même le pénible loisir de sa charrue, et son maître lui demandera moins la fécondité de ses champs que la stérilité des champs voisins. Tel fut pendant dix siècles le régime pour ainsi dire habituel et presque général ; nous n'avons à citer comme exception que quelques actes isolés, tentatives impuissantes, passagères, dont il faut cependant louer l'intention et consacrer le souvenir. Charlemagne, dans ses Capitiilaires, pose des règles assez détaillées pour l'administration de ses domaines ruraux. Plusieurs ordonnances de ce prince et de Louis le Débon-

IXTRODUCTION

naire prescrivent et réglementent les défrichements. Les Sarrasins apportèrent dans le Midi quelques notions nouvelles; d'importants travaux d'irrigation furent entrepris. Les croisades curent aussi sur l'agriculture une influence favorable : le départ des seigneurs laissa aux cultivateurs un peu de paix et de liberté ; quelques serfs même purent se racheter, grâce aux besoins d'argent qu'avaient leurs maîtres pour leur voyage. A celte époque aussi quelques plantes utiles furent rapportées d'Orient.

Toutefois, aucune de ces améliorations n'a un caractère persistant et général; le mal est seulement moins grand en proportion de l'atténuation des faits qui le causent. C'est ainsi que les terres du clergé, des grandes abbayes surtout, sont mieux cultivées, parce qu'elles sont moins exposées aux ravages de la guerre, parce qu'elles participent un peu de la stabilité de leurs possesseurs Suger, abbé de Saint-Denis, constate dans ses comptes une augmentation du prix des fermages ; dans le même temps, plusieurs canons sont publiés par les autorités ecclésiastiques pour assurer la sécurité de l'agriculture. La période des guerres contre l'Anglais est une des plus tristes époques de notre histoire pour l'habitant des campagnes. La rareté des récoltes nécessite des lois contre l'exportation du blé et une fixation de son prix sur les marchés de l'intérieur. Il fallait aussi que de bien grands ravages eussent été commis dans nos immenses forêts ; car au xiv° siècle pour la première fois on semble prendre souci de leur conservation, on régularise les coupes et on y interdit le pâturage des bestiaux. Il existe, à la date de 1376, une ordonnance de Charles V qui pose les bases d'une véritable organisation forestière. On commence à avoir conscience du mal, ce qui est un progrès; il est permis de pressentir des temps meilleurs : c'est la fin de cette longue et cruelle période du moyen âge.

Si de celte époque nous nous reportons aux derniers jours de la domination romaine ; si nous comparons la France d'alors, avec ses forêts dévastées, ses terres en friche, ses chemins elTondrés ou recouverts d'herbes stériles, avec sa culture restreinte à la ceinture des villes et à l'étroit espace que protège le clocher d'une abbaye ou l'ombre d'un donjon féodal ; si nous comparons cette France ix la Gaule du iu° siècle, sillonnée de larges voies romaines, étalant de riants jai"dins autour de

ses villas, nourrissant de nombreux troupeaux dans ses riches métairies, alimentant l'italio du surplus de ses récoltes, échangeant et croisant ses races de bétail avec celles des provinces limitrophes, nous reconnaîtrons que bien des pas en arrière avaient été faits, et que si le bien devait sortir de cet excès du mal, nos malheureux ancêtres avaient payé bien cher le tardif progrès que nous allons enfin pouvoir signaler.

§ m. C'est encore par la transformation des jardins de plaisance qu'au sortir de cette longue et déplorable crise l'agriculture révèle son espèce de renaissance. Les tleurs commencent à entrer dans l'ornement des parterres ; on renonce à la monotonie des plates-bandes carrées, consacrées exclusivement jusque-là à la culture des plantes potagères et qui avaient le privilège d'entourer les habitations; on utilise peu à peu le bois ou la prairie voisins; le parc s'associe à l'arcliileclure du manoir par l'élégant intermédiaire delà cour d'honneur ou d'un jardin qui participe de l'un et de l'autre, comme nous en offrent un exemple les dessins de Chenonceaux respectés par le temps. L'agriculture est entraînée dans ce mouvement de rénovation. Le mûrier est acclimaté dans les environs de Montélimar après la conquête de Naples par Charles VIll, vers 1494. L'importation du ma'is suit de près la découverte de l'Amérique. Aicot, ambassadeur de France en Portugal, rapporte 6 Catherine de Médicis le tabac, dont la mode prend avec fureur et dont l'usage se répand d'une façon à peu près universelle. Eufin, vers le milieu du siècle suivant, paraît le premier ouvrage d'économie rurale écrit en français, les Moyens de détenir riche, par Bernard de Palissy, imité bientôt par d'autres publications : telles que celles de Gorgone de Corne en loo3, de Bellou et de David de Brossard en 1558. Ces faits, recuellis dans une période de cent cinquante ans environ, indices d'une situation nouvelle, sont le résultat des changements qui s'opéraient alors dans le régime gouvernemental de la France. Le pouvoir se centralisait et se faisait protecteur du paysan contre toutes les tyrannies intermédiaires qui pesaient sur lui auparavant. La guerre elle-même, ce grand fléau des campagnes, se modifiait par l'organisation d'une armée nationale. Les aspirations vers l'unité se faisaient jour de toute part ; la terre semblait ne pas même vouloir attendre les résultats du système nouveau : elle récompensait les inten-

lions, et la conscience des bienfaits à venir exaltait la reconnaissance du paysan jusqu'à la personnification sublime de la bergère de Vaucouleurs. Sans doute le peuple a largement payé depuis sa dette à la royauté ; mais, en étudiant la pénible élaboration du progrès, la lutte commune contre le passé léodal, on comprend le culte de nos pères pour la royauté et la persistance de leurs préjugés monarchiques.

De Henri IV à Louis X\'I, on compte cent soixante édils, arrêts, ordonnances concernant le seul commerce des grains, que tantôt ils entourent d'entraves et tantôt alTranchissent ou favorisent. Les forêts aussi attirent particulièrement l'attention des gouvernements ; mais la législation qui les concerne souffre moins de vicissitudes que celle des céréales. Trois ordonnances rendues par François l"'", en ISlo, lois et 1537, ajoutent de nouvelles mesures à celles de Charles V. Un système d'aménagement uniforme commence à poindre ; le principe de la réserve des baliveaux sur taillis est établi ; les droits d'usage, de pâturage, de passage dans les forêts domaniales sont soumis à de nouvelles règles. Une pénalité plus spéciale frappe les délits forestiers ; certaines dispositions préservatrices sont déclarées applicables aux bois des particuliers s'ils le demandent; les dilapidations des gens d'église sont réprimées. Dans le même siècle, on ajouta aux attributions des tables de marbre, antiques tribunaux des eaux et forêts, une juridiction extraordinaire sur les bois autres que ceux du roi ; on tenta même, mais sans succès, sous Henri H et Henri III, de les faire subsister à côté des parlements. Sous Charles IX, les édits de 1361 et 1363 soumirent à la surveillance des maîtrises royales les bois du clergé et des communes, ordonnèrent qu'un tiers fût réservé pour croître en futaie, et défendirent aux particuliers de couper leurs taillis avant dix ans d'âge. En 1394, Henri IV étendit à tout le royaume les juridictions forestières et chercha à lutter contre l'abus des usages. Sous le même roi, inspiré par Sully, qui, dans la persuasion que toute richesse a sa source unique dans l'agriculture, a été de tous les ministres le plus dévoué à sa prospérité, on facilila la circulation des produits par la diminution des droits qui la gênaient de province à province, de même que par la construction de routes et de canaux.

Un édil anoblit ipso facto les chefs des compagnies de dessèchement et leur accorda différentes

exemptions. L'ingénieur Bradley l'ut appelé de Hollande pour travailler au dessèchement des marais ; le jardin de Montpellier fut fondé et une école de jardinage y fut annexée ; des pépinières de mûriers furent établies aux Tuileries et à Fontainebleau, et l'on permit le libre commerce des grains. Ce fut surtout à la fin du règne de HenrilV et dans la première moitié du xvn° siècle que les résultats de cette sage économie se firent sentir : la France, suivant Sully, produisait en abondance tout ce qui est nécessaire ou convenable à la vie, et elle put exporter des produits de son sol. En 1621, par exemple, elle put vendre à l'Angleterre une grande quantité de blé. Louis XHI, d'ailleurs, marchait sur les traces de son père, lorsqu'il quittait la cour pour aller planter ou greffer des arbres avec ce même Claude Mallet avec lequel Henri IV aimait à s'entretenir ; lorsque, de lui-même ou à l'instigation de Richelieu, il appelait Van Ens de Hollande pour présider à des opérations de dessèchement sur la rive gauche du bas Uhône et lorsqu'il créait le Jardin du roi à Paris. Son successeur, celui qu'on appelle le grand roi, délaissa l'agriculture pour les jardins. Ceux de Versailles, dont la composition fut confiée à Le Nôtre, prirent un caractère de pompe en harmonie avec celle de la cour, en même temps que la direction des jardins fruitiers et potagers de toutes les maisons royales fut confiée à La Quintinie, avec ordre d'y établir des écoles pratiques de jardinage. La Quintinie, dans son ouvrage publié en 1680, posa le premier en France les principes de l'horticulture, et particulièrement de la pomologie. Cependant Girardot traitait à Bagnoletles pêchers d'après des principes opposés, qui ont été adoptés par les habitants de I\Iontrcuil.

La partie de l'horticulture qui concerne spécialement les fleurs était alors l'objet d'une prédilection portée jusqu'à la folie dans les provinces du Nord; et, pendant que l'art d'en obtenir de nombreuses variétés faisait de rapides progrès, Fagon débutait dans l'art des cultures forcées en construisant au Jardin du roi quelques serres à toit vitré, qu'il chauffait au moyen de fourneaux.

D'un autre côté, Colbert publiait sa célèbre ordonnance d'août 1669 sur les eaux et forêts, et cherchait par la publication d'une instruction générale à propager la culture de la garance; mais ces mesures partielles suffisaient-elles pour compenser le dommage indirect qu'il causait à l'agri-

INTRODUCTION

culture en la perdant de vue pour consacrer ses faveurs à la fabrication et au commerce? Suffisaient-elles surtout pour réparer le tort bien plus grave qu'elle avait souffert depuis que, pour changer les châtelains en courtisans, il était devenu de mode parmi les beaux esprits de Versailles de ridiculiser à tout propos le gentilhomme campagnard. Les conséquences de ces fautes ne tardèrent pas à se faire sentir. A la magnificence et aux guerres de Louis XIV succéda un état d'épuisement qui dut influer défavorablement sur l'agriculture. Aussi, pendant la première partie du xviii° siècle, ne trouve-ton à glaner que quelques faits qui la concernent, par exemple l'organisation des haras en 1717 ; mais, dans la seconde partie du siècle, le le souffle d'une nouvelle vie commence à l'animer. Louis XV fonde la Société royale et centrale d'agriculture et ses pépinières royales , Louis XVI fait replanter les vides de la forêt de Fontainebleau et de celle de Rambouillet; en 1783, il envoie André Michaux aux États-Unis, afin d'y recueillir et d'y faire passer en France des graines et des plants d'arbres et arbustes propres à y être naturalisés ; dans le même but il adresse aux explorateurs La Pérouse et d'Entrccasteaux des instructions rédigées de sa propre main ; enfin, en 1786, il obtient du roi d'Espagne et établit à la ferme de Rambouillet un troupeau de mérinos d'où sont provenus presque tous les mérinos et les métis aujourd'hui répandus en France. En même temps, divers édits brisaient les barrières qu'opposaient au commerce intérieur des blés les droits d'impôts et de douanes qui, étant demeurés en la possession des provinces, variaient de l'une à l'autre; d'autres arrêts exemptaient d'impositions les terres nouvellement défrichées; d'autres encore supprimaient les corvées dans certains cas. De leur côté, les économistes de l'école de Quesnay contribuaient à relever l'agriculture dans l'opinion publique en s'efforçant de la faire considérer comme l'unique source de toute richesse, et Turgot non plus que Necker ne dédaignaient de prendre la plume pour développer leurs idées sur la question du commerce des grains.

L'art, guidé par les méthodes scientifiques, commençait aussi à s'asseoir sur des bases moins empiriques. Ainsi l'économie forestière s'enrichissait des nombreuses observations faites sur les bois par ilcaumur, Buffon, Varenne, de Feuille, Duhamel- Dumonceau et Lamoignon deJIalesherbes, qui pour

faire un écrit utile n'avait eu qu'à observer les

résultats de ses belles plantations. Dans l'horticulture, Duhamel-Dumonceau portait aussi son attention sur les arbres fruitiers. Roger Schabel formulait les procédés suivis par les habiles jardiniers de Montreuil et de Dagnolet dans la conduite des arbres en espalier; Dumont de Courset contribuait plus que personne de son temps à acclimater et à faire connaître les espèces d'arbres exotiques, en les réunissant dans son magnifique établissement du Désert, situé à la naissance d'une petite vallée du bas Boulonnais, et en les décrivant dans son BotanisLe-CuUivateuT . Les jardiniers Richard et Legrand faisaient un nouveau pas dans l'art de forcer les cultures en obtenant pendanll'hiver, par le chauffage, des pêches, des cerises, des groseilles, des prunes et des fraises. La composition des jardins d'agrément se rapprochait de la nature en associant d'abord la bergerie au genre symétrique, puis en passant au genre pittoresque ou paysager dans lequel elle débutait en se passionnant d'abord pour les enfantillages du goût anglais ou les excentricités de l'architecture chinoise; enfin DeliUe, Fontanes, Saint-Lambert, Cerulti, célébraient dans leurs vers les conquêtes et les merveilles de cet art.

L'agriculture proprement dite faisait des progrès moins rapides que l'horticulture. Cependant le Persan Allhen introduisait la culture de la garance dans le comtat d'Avignon, Duharael-Duraonceau cherchait à systématiser l'art en lui donnant pour unique base le labourage sans engrais, et Rozier en réunissait tous les préceptes dans son Cours complet d'agriculture, tandis que Daubenton s'efforçait en multipliant les essais d'établir l'éducation des bètes à laine sur des principes exacts, et que les Sociétés d'agriculture, formées dès 1761 sur plusieurs points, contribuaient par leurs encouragements et leur exemple à hâter le progrès pratique.

Déjà, sans doute, il y a loin de cet état de choses aux misères et aux calamités de l'âge précédent; et cependant cette période, qui, ne craignons pas de le reconnaître, fut un progrès, a pour la génération actuelle un nom qui ne se prononce pas dans les campagnes sans être accompagné de souvenirs douloureux et de malédictions : c'était l'ancien régime. Que de progrès, en effet, étaient encore à réaliser ! Tout ce que l'agriculture doit à la Révolution de 1789 se résume dans un fait :

ex

l'égalilc dans les droits et dans les charges de la possession. Celte conquête était immense, elle a changé la face du sol français. Le paysan se rua sur cette terre qui enfin devenait sienne. D'un bout du territoire à l'autre il fut pris d'une unique et violente passion, celle de remuer, de fouiller pour son propre compte ces champs où jusque-là il n'avait eu que le droit de travailler et de souflï'ir. Quels miracles n'a pas accomplis depuis près d'un siècle cette providentielle cupidité! que de landes défrichées ! que de marais desséchés 1 quelle intelligente appropriation du sol aux différentes cultures! quelle rapide et vaste application des procédés que la science découvre ou que l'expérience révèle ! Nos impatientes aspirations vers le mieux nous ferment trop souvent les yeux sur le bien dont nous jouissons; avant d'aborder la critique de ce qui est, reportons notre pensée vers ce passé d'hier, et à tous les mérites du temps présent ajoutons celui de rendre perceptibles, possibles, certaines, inévitables, les améliorations de l'avenir. Après avoir payé cette dette de reconnaissance, il est permis de reconnaître que, dans le sujet qui nous occupe comme en toute chose humaine, le mal peut se trouver mêlé au bien. Le morcellement indéfini, par exemple, est devenu une véritable plaie pour quelques localités ; c'est encore ainsi que la passion exagérée du sol a souvent trompé le paysan sur ses intérêts, qui sont en définitive ceux de l'agriculture.

Maint cultivateur a sacrifié à l'ambition d'agrandir sou domaine les conditions d'aisance indispensables à toute bonne exploitation rurale. Dans son aveugle impatience d'acquérir la pièce de terre qui l'avoisine, il oublie les exigences de l'usure à qui il faudra recourir demain ; il refuse de comprendre que le rapport d'un hectare bien tenu est supérieur à celui de quatre hectares laissés en souffrance. A ces griefs, dont il ne faut ni exagérer ni dissimuler l'importance, nous pourrions ajouter encore l'insuffisance des encouragements gouvernementaux et rappeler la réponse d'un ministre d'un des derniers règnes, qui prouvait que les allocations votées pour cet usage étaient inférieures à la somme donnée comme subvention à l'Opéra; mais nous avons hâte de rentrer dans notre cadre, où il nous reste à peine la place nécessaire à un tableau très succinct de l'état actuel de l'agriculture en France.

On compte, sous le rapport de la culture, sept

espèces dilTérentes de sol, réparties dans chaque département à peu près, ainsi qu'il suit:

1° Terres grasses : Aisne, Aude, Eure, Eure-el- Loir, Nord, Oise, Hérault, Pas-de-Calais, Seine, Seine-et-Marne, Seine-et-Oiso, Lot, Loiret, Seine- Inférieure, Somme, Tarn, Haute-Gamnne, Deux- Sèvres, Vendée ;

2" Terres à bruyères ou de landes : Cùles-du-Nord, Loire-Inférieure, Finistère, Morbihan^ llle-et-Vilaine, Maine-et-Loire, Orne, Calvados, Manche, Gironde, Dordogne, Lot-et-Garonne, Ariège, Hanter, et fîasses-Pyrénées, Landes,- Gers, Aveyron, Gard;

3" Terres à craie : Marne, Ardennes, Aube, Haule- Marno, Loir-et-Cher, Indre-et-Loire, Charente, Charente-Inférieure, Vienne;

4° Terres à gravier: Nièvre et Allier;

5" Terres pierreuses: Meuse, Meurthe-et-Moselle, Vosges, llaut-Hhin (Territoire de Belfort), Côte-d'Or, Ilaute-Saûne, Doubs, Saône-et-Loire, Jura, Ain, Yonne, Rhône, Loire ;

6° Terres de montagne: Cantal, Lozère, Ardèche, Pyrénées-Orientales, Corrèze, Haute-Loire, Drôme, Ilautes-Alpes, Basses-Alpes, Alpes-Maritimes, Savoie, Haute-Savoie, Var, Bouches-du-Iîhône, Vaucluse, Isère, Puy-de-Dôme ;

7° Terres sablonneuses: Cher, Creuse, Indre, Mayenne, Sarthe, Haute-Vienne.

Chacune de .ces diverses qualités du sol est l'objet d'incessantes expérimentations; aussi les produits en ont-ils doublé depuis trente ans; on les évalue à une somme de 18 milliards de francs, qui se répartit ainsi :

CiiUure 5.000.000.000

Pâturages 2.000.000.000

Cultures diverses industrielles. 1.500.000.000

Vignes, cidre, poiré 1 .500.000.000

Forêts et bois 2.000.000.000

Animaux domestiques 6.000.000.000

Total IS. 000. 000. 000

Nous résumerons en quelques points principaux les progrès de l'agriculture dans cette dernière période. Tels sont : le repos stérile des jachères remplacé par l'alternement des cultures, la pratique des prairies artificielles, l'introduction de la pomme de terre et de la betterave, le perfectionnement des instruments aratoires, l'indispensabîc nécessité des engrais mieux comprise, et enfin l'assainissement des terres humides par l'application beaucoup trop restreinte encore du drainage.

INTHODUCTIOX

les encouragements et l'exemple donnés par les Sociétés d'agriculture et les comices agricoles-. La voie dans laquelle est entrée l'agriculture esl assurément la bonne, le progrès ne s'arrêtera plus ; mais, dans noire impatience d'améliorations nouvelles, n'oublions pas qu'elles ne pourront sortir que de la consolidalion des résultats déjà obicnus; sans doute la terre paye généreusement les sacri- (iccs qu'on lui fait, mais la semence doit précéder la moisson, et ce qui manque au cultivateur bien plus que le zèle, bien plus que l'intelligence, c'est l'argent. Ce qu'il faut donc lui désirer par-dessus tout, c'est l'aisance, qui sera pour lui l'objet de succès nouveaux; c'est la richesse, qui enrichira le sol plus encore que lui.

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