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COMMERCE ET NAVIGATION

A chacun des deux angles de l'avenue des Champs- Elysées débouchant sur la place de la Concorde, il

y a une statue alh'gorique à peu près semblable; on sent qu'une même pensée, sinon la même main, a présidé à l'exécution : ce sont les chevaux de Marly; ils ont conservé le nom de cette résidence, dont ils décoraient l'abreuvoir monumental. Voici ce qu'on raconte de leur origine. Un jour où Louis XIV, sorlant sans doute d'une conférence avec Colbert, était ennuyé de voir le commerce éternellement représenté par un Mercure ailé , il lui prit fantaisie d'avoir de la chose une allégorie moins olympienne ; des artistes furent convoqués ; on proposa, on adopta comme emblème le cheval, ce véhicule rapide, courageux, intelligent de la pensée humaine : la locomotive n'était point encore inventée. Un concours fut offert et une époque fixée pour le jugement. Le jour venu, deux statues se partageaient l'admiration du royal aréopage; on ne savait à laquelle des deux décerner le prix, lorsqu'un des assistants, ce devait être Colbert , ou Vauban avant sa disgrâce , s'avisa de faire remarquer qu'un des deux chevaux représentait plus fidèlement le commerce parce qu'il galopait sans mors ni bride, et que le commerce a besoin de liberté dans ses allures. La chronique prétend que le roi approuva cette observation et décerna le prix au cheval libre. Nous ne garantissons pas l'anecdote, mais la moralité nous en parait incontestable.

Le commerce vit surtout de liberté ; que le grand roi ait reconnu ou non cette vérité, l'histoire de tous les temps et de tous les peuples le prouve surabondamment, et l'étude de nos propres annales en est une confirmation nouvelle. Quehjues échanges de ville à ville dans un rayon très rapproché, quelques relations le long des fleuves, quelques excursions sur les côtes, tel est le tableau que nous font les historiens romains de l'état commercial avant la conquête de César.

S I". A l'exception de la grande colonie phénicienne de Marseille et des établissements qu'elle avait fondés sur divers points, le commerce extérieur n'était guère représenté que par quelques tribus de la basse Aquitaine et de l'Armorique transportant par mer, les premiers, en Espagne, de la résine, du miel, du vin et les produits de leur pèche ; les autres, sur les rivages correspondants de la Grande-Bretagne , quelques ouvrages d'argile qu'ils façonnaient avec habileté, des ustensiles en poterie, des légumes, des fruits et des bestiaux. Certains auteurs ont voulu trouver dans quelques

INTRODUCTION

ex IX

ruines découvertes à l'est et au centre de la Gaule les restes d'importantes cités commerçantes et iuduslrielles. Ces assenions reposent sur des données tellement vagues, que nous les consignons sans en assumer aucunement la respon«abilité, renvoyant pour l'apprécialion de ces hypotlirses à nos notices sur les départements et les villes principales.

L'amélioralion des voies de communication étant un des éléments essentiels de la prospérité du commerce, la Gaule aurait vu sans doute ses relations au dedans et au dehors s'accroître et s'étendre considérablement pendant l'occupallon romaine, si le commerce avait reru des vainriueurs les mêmes encouragements que l'agriculture. Mais le génie de nos ancêtres pas plus que celui des Uomains n'était tourné de ce côté; aux Grecs de Marseille succédèrent pendant tout le moyen âge les Juifs, les Lombards; et aujourd'hui sait-on* bien quelle part de notre commerce est chez nous-mêmes aux mains de l'étranger? Flamands au nord, Suisses en Franche-Comté, Espagnols à Bordeaux, Génois à Marseille, Anglais partout, dans la banque, dans nos chemins de fer, ne prouvent-ils pas la persistance d'un instinct répulsif et notre permanente infériorité dans cette cariièrc?

En France, à l'égard du commerce, il reste encore beaucoup des vieux préjugés nobiliaires; le ! fils d'un commerçant enrichi dédaigne générale- i ment la boutique de son père : il ambitionne de ' devenir médecin, avocat ou notaire; toute inlclli- I gence élevée s'éloigne du comptoir, on se l'ait artiste ou soldat sans déroger ; la qualificalion d'épicier est une injure; et tandis qu'ailleurs les travaux et le crédit du fils, s'ajoutant à ceux du père, constituent des maisons d'une solidité incontestée et d'une notoriété européenne, chez nous, en ce genre, rien de durable ne se fonde , et c'est au milieu des défiances qui s'attachent à toul début qu'il faut lutter contre des réputations séculaires, contre l'expérience et les ressources accumulées de plusieurs générations. Cette digression sur l'état actuel n'est pas sans utilité pour l'in'.elligence du passé.

§ II. Les barbares, qui chassèrent et remplacèrent les Piomains, avalent bien moins encore le goût et la tradition du commerce; ils ne pouvaient donc modifier dans un sens favorable l'élément gaulois ; aussi, jusqu'à Charlemagne, l'histoire est-elle complètement muette sur le sujet qui nous occupe. Le

commerce fut une des préoccupations de ce vaste génie. Il encouragea les émigrations d'Italiens en France; il contint les Danois, qui exerçaient la piraterie sur les cotes de la mer du iNord ; il noua même des relalions avec le souverain de la Perse pour la sûreté des relalions commerciales de ses sujets. Au premier aspect, ces faits paraissent sans aucune coïncidence avec ce qui précédait et ce qui a suivi ce grand règne; mais quand on sonje à l'agglomération d'Etats dont se composait cet immense empire, qui s'étendait de Hambourg à Uaguse et de l'Èbre à l'Oder, on comprend l'opportunité pour certaines provinces de mesures très peu réclamées par les besoins de la France de Charles le Chauve ou de Louis le Bègue.

Pendant sept longs siècles, de la mort de Charlemagne à l'affermissement de Louis XI, il ne s'agira guère pour le pauvre marchand de Fiance d'avoir sécurité sur les côtes de la Baltique ou voie ouverte jusqu'en Perse. Ce qu'il demanderait, s'il avait, hélas ! l'espoir d'être exaucé, ce serait de pouvoir aller de Paris à Orléans, de Chàlons à Reims ou de Looa à Soissons sans courir la chance d'être rançonné, dévalisé ou tué en chemin. Parfois encore daas nos campagnes, loin des grandes routes et des voies ferrées, on rencontre un homme à la démarche assurée malgré le lourd ballot qu'il porte vaillamment sur les épaules ; vêtu d'une blouse bleue, la tète couverte d'un chapeau à larges bords, de longues guêtres aux pieds, un solide bâton à la main, il va de ferme en ferme, de chaumière en chaumière, offrant, étalant, vendant les marchandises dont il porte l'assortiment dans son havresac ; c'est le colporteur, le porte-balle, le dernier représentant du commerce français au moyen ijge. Quand on se représente ce rude marcheur pendant les brûlantes journées d'été, pendant les longues, froides et brumeuses nuits d'hiver, on se sent ému d'un vif sentiment de compassion, surtout si on compare son sort à la. somptueuse et molle existence des marchands de la ville, attendant leur clientèle dans leurs magasins tout d'or et tout de glaces; eh bien, entre la vie de l'un et celle de l'autre, il y a moins de différence encore qu'entre la destinée de celui-là même que vous plaignez tant et la carrière du plus fortuné marchand d'autrefois. Notre colporteur a des routes sûres, des chemins tracés; il trouve partout un accueil poli, sinon bienveillant. Le jour de son départ, il a fixé son itinéraire et ses étapes, qu'aucun accident ne

dérange ; il sait où chaque soir i'allend sou repas et son gîte. Mais l'autre, que de peines il lui a fallu endurer, que de dangers il lui a fallu traverser pour aller d'abord, emportant son argent avec lui, chercher la marchandise qu'il compte revendre! S'il fait commerce dans une ville, ce sont vingt droits arbitraires à acquitter, la protection du maître et de ses serviteurs à acheter, le choix de ses denrées à olîrir à des acheteurs qui ne payeront pas s'ils sont de mauvaise foi et peu scrupuleux; il faut feindre la misère, dissimuler le gain le plus légitime, de peur d'éveiller la cupidité et l'envie; tout est péril et obstacle, le succès même est un danger. C'est une lutte continuelle de finesse, de ruse, d'hypocrisie obligée, de mensonge nécessaire contre la brutalité et la tyrannie ; encore ne parlons-nous ici que d'un régime normal ; quelles autres tribulations quand venait la guerre 1 Pas de ville prise qui ne fût pillée ; pas de rançon que le marchand ne fût à peu près seul à payer. Toutefois, ce commerce des bourgs et des villes était plein de sécurité relativement au commerce extérieur, aux expéditions foraines. Le poète a dit que le premier navigateur dut avoir le cœur bardé d'un triple airain; l'historien peut emprunter cette image et l'appliquer à l'intrépidité du marchand, qui, s'aventurant hors du domaine de son seigneur, osait transporter toiles, draps ou bijoux d'une province dans une autre. Dans ces occasions, le courage n'était point aveugle; on avait conscience des dangers qu'on allait affronter; on s'entourait de toutes les précautions que suggéraient les mœurs du temps. On se groupait en caravane, on se mettait sous la protection de quelque saint vénéré dont on devait célébrer la fête ou visiter les reliques. On ne partait pas sans s'être muni d'une autorisation de son seigneur, ni sans s'être assuré pour la route et pour le but du voyage des bons offices de quelque personnage puissant. C'était se prémunir contre quelques-unes des mauvaises chances de l'entreprise ; mais à combien d'autres ne restait-on pas exposé ! Les chemins effondrés, les rivières débordées, les ponts rompus étaient les incidents les plus ordinaires; souvent le baron dont on traversait les terres et avec leiiuel on croyait avoir réglé les conditions du passage soulevait une difficulté inattendue et soumettait les pèlerins à de nouvelles épreuves ; d'autres fois, ils étaient ouvertement traités en ennemis sans qu'on daignât même alléguer un prétexte, ou détroussés.

la nuit, au coin d'un bois, par des hommes d'armes dont ils n'osaient pas dénoncer la bannière; souvent encore ils tombaient au milieu de bandes de partisans, compagnies franches, lansquenets sans emploi, soldatesque indisciplinée, sans foi ni loi, pour laquelle toute rencontre semblable était occasion de meurtre et de pillage. Quand par miracle on avait échappé à tant de périls et heureusemeut conclu ses affaires, il fallait, au retour, triompher des mêmes obstacles pour rapporter au logis le bénéfice réalisé.

Faut-il s'étonner de voir cette carrière délaissée par ceux qui pouvaient en choisir une autre et envahie par les juifs? Celte race persécutée était la seule qui put accepter la richesse à d'aussi dures conditions. La cupidité d'ailleurs n'est pas le seul mobile du juif au moyen âge; il y a en lui la haine si justifiée du chrétien et un immense désir de vengeance. C'est bien le Schylok de Shakspeare ; il y a au bout de toutes ses souffrances l'espoir du morceau de chair à couper. Il y avait encore chez ce peuple errant un caractère d'universalité qui préparait providentiellement les développements ultérieurs du grand commerce. C'est aux juifs qu'on doit, en matière commerciale, le crédit et la circulation. C'est plus que la vapeur en industrie. On sait que, pour soustraire leurs richesses aux violences de leurs persécuteurs, ils les représentèrent par des traites ou lettres de change dont chaque correspondant endossait la responsabilité, et qui, après avoir eu cours parmi leurs coreligionnaires seulement, finirent par être acceptées par les négociants de tous les pays.

L'émigration de la noblesse pour les croisades eut pour le commerce les mêmes résultats que pour l'industrie; les corporations de marchands se formèrent; il y eut aussi de puissantes associations pour les expéditions maritimes; certains noms surgissent. Le commerce a aussi ses illustrations, ses connétables : Ango à Dieppe, Jacques Cœur à Bourges; il a aussi ses traités, et, pour la première fois, le sceau royal est apposé comme garantie des intérêts commerciaux du pays. C'est une des gloires de Louis XI d'avoir négocié et conclu ce qu'on appelait les traces marchandes, la première à Picquigny avec Edouard IV, roi d'Angleterre, le 29 août 1475, et l'autre à Soleure avec les Suisses. Plus tard Louis Xll signe au château de Marcoussis un traité de commerce avec l'Espagne. Au xvi" siècle, une grande ère commerciale semblait devoir s'ou-

INTRODUCTION

Séance de l'Académie.

vrir pour la France ; on avait découvert le nouveau monde, la nouvelle route de l'Orient par le cap de Bonne-Espérance était trouvée, et celte révolution dépossédait Venise et Gènes d'un monopole si longuement et si richement exploité.

La France n'était pas prête; elle avait à se constituer, à s'organiser au dedans avaut de se répandre au dehors; elle laissa le champ libre aux entreprises de l'Espagne, du Portugal, de la Hollande et de l'Angleterre. Ce n'est pas toutefois dans un sens trop absolu qu'il faut comprendre cette inaction que nous déplorons ici; mais constatons une fois de plus que, dans ce grand mouvement commercial et industrie! qui entraîne l'Europe pendant le xvi» et le xvii» siècle, la France reste dans un rang secondaire. Tous les motifs que nous avons donnés pour expliquer noire infériorité industrielle sont applicables à la stagnation du commerce pendant la même époque. On se ferait à peine une idée des innombrables entraves qui garrottaient

Fr.ANCE iLLUSlRÉE.

encore le commerce en 1789, après doux siècles d'une civilisation si avancée, après tant de lumières répandues par les sciences, après tant d'éclat jeté par les arts, les lettres et la philosophie.

Les transports étaient d'une cherté extrême et d'une lenteur désespérante : de Paris à Rouen, le coche, diligence des gens pressés, ne partait que deux fois par semaine et couchait deux nuits en route; un bateau de marchandises pour descendre d'Orléans à Nantes avait plus de trente droits différents à acquitter; la diversité des coutumes rendait les procès ruineux et interminables; enfin les préjugés administratifs étaient tels, que, depuis Colbert, le gouvernement actuel ne semblait voir dans le commerce qu'une source d'impôts et une matière à règlements.

§ IIL C'est cet état de choses qu'a remplacé le régime actuel ; s'il prête encore à quelques critiques, on ne saurait nier du moins l'immensité du progrès. La Franco a repris sa place au premier Lnt.'-.oûlctio.n, 1C= Liv.

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rang parmi les nations civilisées; son pavillon (lotie respecté sur toutes les mers; ses marchandises ont accès sur tous les marchés ; moins aventureuse peut-être que l'Anglelerre et la république américaine, elle procède avec plus de méthode et de certitude. Nous sommes souvent devancés par nos voisins dans l'application des procédés nouveaux, mais notre application en est g('néi'alemenl supérieure; nos chemins de fer sont moins nombreux, mais ils sont mieux établis ; nos bateaux à vapeur sont venus les derniers, mais ils servent maintenant de modèles aux autres; nos institutions de crédit, plus lentes à se former, ont profilé de l'expérience des autres ; notre Banque a résisté à des crises que n'ont pu traverser ailleurs les établissemciits analogues. Nous n'avons point à parler ici de l'organisation actuelle du commerce, tout le monde la connaît dans son ensemble et dans ses rouages essentiels ; sa législation consulaire, les tribunaux et chambres de commerce, coiiseils supérieurs, conseils de prud'hommes, chambres consultatives, la division administrative en commerce général et commerce spécial, etc., doivent èlre seulement cités ici et indiqués comme objet d'études ultérieures à ceux qui voudront acquérir des notions plus complètes. Il ne nous reste plus, à nous, qu'à constater par des chiffres la situation actuelle.

Le commerce général de la France, moins le mouvement des métaux précieux, est aujourd'hui de plus de 9 milliards, dont plus de 4 milliards 500 millions à l'importation et près de 4 milliards à l'exportation. Le mouvement des métaux précieux, très variable d'une année à l'autre, dépasse généralement 1 milliard, dont 700 millions à l'importation. Le commerce spécial est de 7 milliards SOO millions, dont environ 4 milliards 500 millions pour les importalions et 3 milliards pour les exportations. C'est particulièrement sur nos exportations par mer qu'a porté la décroissance de notre commerce avec l'étranger; mais cette décroissance n'est, sans doule, que momentanée, et doit certainement être attribuée à l'état de guerre et à l'affaiblissement de nos dernières récoltes.

La moyenne annuelle décennale des importations de la France de 1866 à 187S est, d'après P.-F. Bainier, d'environ 3,301 millions de francs, et celle des exportations est de 3,282 millions au commerce spécial ; il est à craindre que pour la période suivante, de 1876 à 1885, les importations augmentent encore au détriment de notre commerce national.

Kn général, la France demande surtout des matières premières aux pays étrangers et leur donne en échange les produits de son sol et de ses manufactures.

« Dans leur commerce avec la France, les différentes parties du monde se classent ainsi : Europe, Amérique, Afrique, Océanie. Les opérations avec l'Europe comprennent environ les cinq septièmes du commerce total; avec l'Amérique, le sixième. Le reste se partage entre l'Afrique et l'extrême Orient, dont le contingent se trouve diminué par ce l'ait, que ses marchandises arrivent en Europe par navires britanniques ou hollandais pour la plupart, ce qui les fait attribuera la Grande-Bretagne ou aux Pays-Bas comme pays de provenance. Parmi les États européens, ce sont les plus voisins de la France qui font avec elle le plus d'affaires, tant à cause de leur industrie plus avancée que par les facilités mêmes qui dérivent du voisinage. C'est avec le nord de l'Europe que la France fait le plus de commerce.

« L'Angleterre, la Belgique, l'Allemagiie, l'ilalie, la Suisse, l'Espagne occupent les premiers rangs, où s'entremêlent les États-Unis et le Brésil pour l'Amérique; l'Algérie et l'Egypte pour l'Afrique; les Indes anglaises, la Chine, le Japon pour l'Asie; la Turquie et la Russie pour l'Europe orientale.

« Le mouvement commercial de la France a"vec les différents pays du nionile est deux fois plus important par terre que par mer. » [P.-F. Bainier. — La géographie appliquée à la marine, au commerce, à l'agriculture, à l'industrie et à la statistique. — Za France.)

Les tableaux statistiques qui vont suivre compléteront ce coup d'œil d'ensemble sur la géographie, l'histoire, la littérature, l'industiùe et le commerce de la France.

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