‹ La France intellectuelleChapitre 15 sur 22 · ECRIVAINS SOCIAUX · texte numérisé non relu

ECRIVAINS SOCIAUX

Un nationaliste et un patriote:

Ernest Judet et Ferdinand Buisson.

A mesure que, brusques et fatales comme celles d'une tragédie antique, les péripéties de l'affaire Dreyfus se développent, un duel chaque jour plus vif, plus corps à corps, éclate et renaît entre les partisans de Tesprit libéral et les défenseurs du principe d'autorité.

Le rasoir eschylien du colonel Henry a tranché d'un trait précis les hésitations jusque-là légitimes de l'un et l'autre parti. Tous ceux qui n'admettront jamais que la Vérité et la Justice puissent être trahies, même contre un traître, demandent à grands cris la revision d'un procès inique et illégal. Tous ceux pour qui la fin justifie les moyens, et qui invoquent la raison d'État contre la raison toute nue, s'opposent fanatiquement à cette revision.

D'un côté, les nationalistes, les antisémites, les cléricaux, la Compagnie de Jésus; de l'autre, les

intellectuels, les socialistes, les protestants, les juifs. Entre les deux, la République hésitante et angoissée...

La France est à nouveau coupée en deux. Les beaux jours de la Ligue et de la Terreur poignent sur l'horizon.

Tout récemment, ces deux Frances se sont opposées en deux hommes : le « nationaliste » Ernest Judetet le patriote Ferdinand Buisson. La logique du destin, bien plus que le hasard des circonstances, a mis ces deux personnalités aux prises. Le rédacteur en chef du Petit Journal s'est mesuré au réorganisateur de FEnseignement Primaire. Jamais l'occasion ne sera plus saisissante pour étudier, sur le vif et dans son fond, le redoutable duel qui déchire notre malheureuse patrie.

On connaît les faits. Je ne les rappelle que pour mémoire, et dans ce qu'ils ont d'essentiel.

11 y a cinq semaines, mourait, dans une vallée du Béarn, un homme qui avait été, dans la vie de la nation, une manière d'apôtre et de saint. Directeur de l'École normale de Fontenay-aux-Roses, inspecteur général de l'enseignement primaire, membre du Conseil supérieur de l'Instruction publique, M. Félix Pécaut s'était pendant trente années consacré à fonder l'éducation du peuple sur la vérité et la justice. Sa santé toujours très médiocre le condamnait à une mort prématurée. Elle s'approchait, et il s'était retiré de l'action, lorsqu'il acquit la certitude morale que, Dreyfus étant innocent, une coalition monstrueuse de fanatismes et d'intérêts s'acharnait à le maintenir au bagne. Félix Pécaut envoya au ministre sa démission d'inspecteur général, et se fit inscrire sur la liste des protestataires. Quelques jours après, il mourait.

Sur sa tombe, Thomme dont il avait été Tarai le plus cher et le collaborateur le plus sûr, M. Ferdinand Buisson, fît entendre, avec cette autorité que communique la mort à nos émotions et à nos pensées, des paroles hautes et graves. Rappelant combien longtemps il avait lui-même été réfractaire aux sollicitations de son ami, et comment la lumière s était faite enfin en sa conscience, M. Buisson ajoutait :

«... M. Pécaut essayait de préserver la République, la France et l'armée du seul déshonneur qui pourrait les atteindre : car réparer une erreur, s'il y a eu erreur, ce n'est pas honte, au contraire. Et c'en serait une indélébile que de prendre son parti d'une iniquité une fois commise... Il a voulu à tout prix libérer sa conscience devant l'Université... Il lui a semblé que la France courait un danger tel que le dernier de ses enfants, n'eût-il qu'un souffle, le lui devait. Quel danger? Il l'a dit. Il l'a fait écrire plusieurs fois : « En voulant sauver la France, prenez « garde de détruire la conscience française!... » Il me semble que son âme si pure et si tendre ne me pardonnerait jamais d'avoir ravi à ses « filles » de Fontenay et aux instituteurs de France, qu'il n'a jamais flattés, mais dont il n'a jamais douté, le dernier exemple et la dernière leçon qu'il leur ait légués. Je remplis ce devoir d'autant plus librement que je n'ai ici aucun mandat officiel; je ne parle ni au nom du Ministre, ni au nom de qui que ce soit. Je n'engage personne. Et j'ajoute que je suis sûr d'être encore fidèle à la pensée de l'ami vénéré en vous disant, non pas : « Pensez comme lui, soyez d'accord avec lui », mais : « Quoi que vous pensiez, soyez d'accord avec « votre conscience. La sincérité absolue est à elle

« seule une religion. C'était la sienne : que ce soit la « vôtre à tous. »

Pour avoir prononcé ces paroles, M. Ferdinand Buisson, professeur d'éducation à la Sorbonne, a été traité par M. Ernest Judet, rédacteur en chef du Petit Journal^ d' « empoisonneur de la jeunesse », de « missionnaire de Bismarck », de « corrupteur pervers à qui une faveur imbécile avait livré la direction de tout notre enseignement primaire », etc., etc.

M. Ernest-Martial-Gaston Judet, né à Avesnes (Nord), le 11 janvier 1851, est un ancien élève de l'École normale supérieure. Il y entra premier, paraîtil, mais il échoua au concours d'agrégation qui termine et justifie d'ordinaire les trois ans de stage à l'École normale. Envoyé comme professeur de rhétorique au lycée de Châteauroux, il fut (sans qu'on sache encore très bien pourquoi) révoqué le 29 décembre 1877 par M. A. Bardoux, alors ministre de l'Instruction publique.

M. Ernest-Martial-Gaston Judet se tourna vers le « journalisme » et vers Paris. De 1877 à 1887, il chercha, il tenta des voies diverses, sans grand succès. Son nom serait sans doute demeuré obstinément obscur, si sa bonne fortune ne l'avait abouché avec M. Marinoni.

Les deux hommes se convinrent.

Et c'est ainsi que quatre millions de Français, alléchés par les romans-feuilletons du rez-de-chausée, excités par le récit amplifié des viols et assassinats à

la troisième page, acceptèrent d'emblée le style et la pensée de M. Ernest Judet.

Un ambitieux, qui n'a pas de personnalité, se compose un personnage. M. Judet chercha quelque temps le sien dans la troupe des journalistes en vue. Le boulangisme le lui révéla. Il serait le héraut du panache, le camelot de la patrie, le vengeur de Tarmée.

M. Judet fut donc, dès le cheval noir de Boulanger, un précurseur du « nationalisme ». Il devait fatalement se retrouver un jour avec Rochefort, Millevoye et consorts, contre Trarieux, Ranc et Buisson.

La première « affaire » dans laquelle il engagea à fond le Petit Journal îni la campagne contre M. Clemenceau. De cette campagne fut-il l'instigateur, ou simplement l'exécuteur? Je ne sais. Aucune injure, aucune calomnie, aucune violence ne fut épargnée à M. Clemenceau. On eut le spectacle d'un journal, jusqu'alors réputé pour sa modération et son indifférence politiques, fonçant comme une meute de chiens féroces sur un seul adversaire. Quel que fût le talent de M. Clemenceau, il ne pouvait prétendre résister à l'argent ni au tirage du Petit Journal, L'apparence d'impartialité que cette feuille avait toujours gardée était contre M. Clemenceau la plus dangereuse des charges, du moment que lui seul était attaqué. Le suflTrage universel ne vit pas le piège. M. Clemenceau fut perdu pour le Parlement.

Ce premier succès mit M. Judet en goût. Au cours de sa campagne contre M. Clemenceau, il s'était aperçu qu'il y a dans le paysan et le petit bourgeois français un instinct cocardier et césarien, au nom duquel on peut les berner et les « faire marcher »

tout à son aise. Cet instinct est fait pour une moitié de peur et pour l'autre de bravade. Terreur devant l'étranger et adoration du panache, voilà les deux ingrédients du chauvinisme français. Avec cette mixture, la « Ligue des Patriotes », le « Parti National », et en dernier lieu, les « Nationalistes » ont pu empoisonner la conscience de la France, déséquilibrer par instants sa volonté

Cocardier et césarien, nationaliste à tous crins, M. Judet le fut par système autant que par goût. Il lança éperdûment le Petit Journal dans les voies du néo-boulangisme. Il savait qu'à flatter les préjugés héréditaires de la masse, il ne ferait qu'accroître sa popularité et celle de son journal. Que lui importait le reste, c'est-à-dire la vérité, l'éducation de la foule? Il laissait ce souci aux ennemis du peuple.

Lorsqu 'éclata l'affaire Dreyfus, lorsque la lumière filtra derrière les bureaux de l'État-major , et qu'un doute put naître dans les esprits scrupuleux, M. Ernest Judet fut un de ceux qui s'élevèrent le plus violemment, le plus obstinément, le plus fanatiquement contre toute idée d'erreur et de revision judiciaires. Fidèle à sa tactique, il posa « l'honneur de l'armée » comme un dogme, il n'admit pas qu'un conseil de guerre fût faillible, il décréta par avance traîtres à la patrie et au Petit Journal tous ceux qui émettraient un doute sur la « chose jugée ».

En bon nationaliste démagogue, M. Ernest Judet avait pu apprendre de ses maîtres que rien ne réussit à perdre ses ennemis dans l'esprit du peuple comme de les appeler « traîtres » ou « étrangers ». Au besoin on fabriquera, on utiHsera de fausses pièces, des documents mensongers, des calomnies sans preuves :

comme dit Basile, il en reste toujours quelque chose.

C'est ainsi que M. Judet, après avoir traité Clemenceau d'Anglais, devait traiter Zola de sans-patrie et Buisson de « missionnaire de Bismarck ». C'est ainsi qu'après avoir utilisé jadis les faux Norton, M. Judet devait utiliser le faux Henry. C'est ainsi qu'il devait déterrer les cadavres pour perdre les vivants, et exhumer des phrases d'adolescent pour diffamer des consciences d'hommes.

A cette besogne, M. Ernest Judet n'a apporté ni le fanatisme lyrique d'un Drumont, ni la causticité brutale d'un Rochefort, ni môme la niaiserie empanachée d'un Millevoye. Cet ex-normalien écrit comme un Joseph Prudhomme excité. Son style est une manière de bouillie fumeuse, épaisse et terne. Et je ne sais vraiment si Ponson du Terrail ou Xavier de Montépin , qui triomphent au rez-de-chaussée, auraient consenti à signer la plupart des phrases que M. Judet étale au premier étage. A chaque instant l'ancien professeur de rhétorique « démasque les origines délétères de quelqu'un », ou bien il « attaque dans ses racines corrompues l'abominable complot qui nous enserre, nous étrangle et conspire notre perte », ou encore il accuse M. Buisson d'avoir, dans une improvisation de jeunesse, « buriné une phrase monstrueuse »...

Quant à la pensée qu'enveloppent les niaiseries fanfaronnes d'un pareil style, quant à cette pensée « nationaliste » dont quatre millions de Français, paraît-il, se repaissent tous les matins, en voulez-vous le meilleur spécimen ? Le voici :

« L'étoile du jeune ministre de la Guerre (M. Cavaignac, avant le faux) brille aujourd'hui dans le ciel

politique bien au-dessus des querelles des partis et des jalousies entretenues par les chasseurs de portefeuilles ; Testime générale et la foi qu'il inspire à tous ceux qui aiment la France et Tarmée lui confèrent une investiture exceptionnelle, un mandat supérieur. Le peuple entier le remet joyeusement et librement entre ses mains, ne demandant qu'à applaudir les résultats... »

Tel est le « nationalisme » de M. Ernest Judet. Ai-je tort de penser qu'il fait regretter celui de M. Georges Laguerre?

M. Ferdinand Buisson est né à Paris le 20 décembre 1841, d'un père bourguignon et d'une mère picarde. Son père fut juge de paix, puis juge d'instruction. Lui-même fît toutes ses études en France, et se fît recevoir, comme élève de la Sorbonne, licencié, puis agrégé es lettres. Si je rappelle ces détails, c'est qu'on a souvent reproché à M. Buisson d'être Suisse, alors qu'il est de souche franche et gauloise. Il suffit d'avoir vécu quelque peu auprès de cet esprit humoristique et vif autant que sérieux et grave, pour retrouver en lui le mélange d'ironie et de foi, de finesse et de profondeur, qui est la marque de l'esprit purement français.

Ce qui a pu accréditer l'erreur d'origine exploitée contre M. Buisson, c'est que de 1866 à 1870 il alla demander à la Suisse libérale une hospitalité que l'Université impériale lui refusait en France. Professeur suppléant à l'Université de Neufchâtel, à l'âge

précis OÙ M. Judel se faisait révoquer pour incapacité ou indignité, M. Ferdinand Buisson posait les bases de son action morale et sociale par un examen critique du christianisme. C'était le moment où, en compagnie de M. Félix Pécaut, autre jeune Français républicain réfugié dans le canton de Vaud, M. Buisson rédigeait ce livre du Christianisme libéral, livre prophétique, d'une vraie noblesse, et tout entier encore à relire aujourd'hui. J'en détache simplement ce passage, qui ej^plique l'énergie future de M. Buisson :

« Ne croyez pas qu'il n'y ait qu'à crier : Vive la République ! pour faire régner dans Técole, dans la famille et dans l'Église un esprit républicain. Ne croyez pas surtout que le principe d'autorité soit vaincu ou soit inoffensif tant que l'éducation religieuse le distille encore dans les consciences... Tant que vous n'aurez pas compris que la question religieuse est la première de toutes les questions politiques, vous n'aurez encore livré que des escarmouches et des combats d'avant-poste. La grande bataille est celle qui se livre dans les consciences et dans les familles. La grande conquête à faire, c'est celle des femmes et des enfants. Le dernier ennemi qu'aura partout à vaincre la démocratie moderne, c'est le dogme, c'est le miracle^ c'est la foi aveugle au prêtre ou au pasteur, au pape ou à la Bible ! »

Le jeune homme qui écrivait ces lignes se mouvait dans le cercle lumineux que traçaient les génies de Victor Hugo et d'Edgar Quinet. Avec eux, de 1866 à 1869, avec toute la génération des jeunes républicains, il s'enivrait du grand songe des États-Unis d'Europe et de la paix désarmée. C'est alors qu'au congrès de Lausanne, emporté par l'intransigeance

de sa jeunesse et de l'auditoire, il s'écria, après Victor Hugo :

« Quand on ne verra plus des milliers de badauds assister aux revues militaires; quand, au lieu de l'admiration du titre et de Tépaulette, vous aurez habitué l'enfant à se dire : « Un uniforme est une livrée, et toute livrée est ignominieuse, celle du prêtre et celle du soldat, celle du magistrat et celle du laquais », alors vous aurez fait faire un pas à l'opinion.

« Je voudrais un Voltaire occupé pendant cinquante ans à tourner en ridicule rois, guerres et armées. A défaut d'un génie, je voudrais des milliers d'hommes de bonne volonté se faisant un devoir d'extirper ces vains préjugés de gloire et de chauvinisme encore trop ancrés dans notre esprit. »

Ces paroles d'improvisation, exagérées par un compte rendu slénographique incomplet et hâtif, ont été plusieurs fois jetées par les jésuites à la tête de M. Buisson. La meilleure réponse qu'il y fit, par avance, fut de venir. Tannée suivante, revêtir l'uniforme et s'enfermer comme soldat, à Paris, pendant le siège de 1870-1871. Il ne mit donc pas à profit, pour échapper au service des armes, cette dispense universitaire qui devait servir à M, Judet pour devenir officier en temps de paix sans avoir été soldat au temps de la guerre... Et pourtant il était déjà marié et père de famille. M. Judet n'avait que vingt ans...

Pendant le siège, M. Buisson profita de son séjour à Paris pour y organiser l'orphelinat laïque de la Seine. En 1871, Jules Simon le nomma inspecteur primaire. Mais, sur une interpellation de M«' Dupanloup, alors très puissant dans l'Assemblée nationale, M. Buisson dut être déplacé comme anticatholique.

Délégué par le ministre de rinslruction publique à TExposilion universelle de Vienne en 1873, puis à celle de Philadelphie en 1876, il publia à la suite de ces missions deux Rapports amples et sûrs, qui firent date. Nommé inspecteur général de l'Instruction publique en 1878, M. Ferdinand Buisson fut. Tannée suivante, choisi par M. Jules Ferry comme directeur de l'Enseignement primaire. Ai-je à rappeler ici cette œuvre de quinze ans, ce combat fécond contre le cléricalisme, cette réforme de l'éducation populaire, cette refonte des lois et des programmes, cette multiplication des écoles et des bâtiments scolaires sur tous les points du territoire, cette création des écoles normales primaires, cette révolution dans le recrutement et le sort des instituteurs et institutrices, cette renaissance des cours d'adultes et des conférences populaires, toute l'immense et puissante bâtisse dont les plans furent dus au cerveau, et l'architecture aux mains de ce tenace et enthousiaste manieur d'idées et d'hommes?

En 1895, ce fonctionnaire, qui était le plus influent au ministère de l'Instruction publique, conseiller d'Etat en service extraordinaire et commandeur de la Légion d'honneur, demanda volontairement à devenir simple professeur d'éducation à la Sorbonne. Après avoir été pendant quinze ans le chef de cent cinquante mille fonctionnaires, il n'aspira plus qu'à philosopher avec quelques centaines d'étudiants. Vingt-cinq ans de bureaucratie n'avaient pu cristalliser son esprit. A cinquante-cinq ans, il réalisa l'heureux paradoxe de se refaire une seconde vie, une seconde jeunesse au milieu des étudiants et des idées.

Une seconde vie? Une seconde jeunesse? Non, la

même vie et la même jeunesse, mais libérée des broutilles et des tares de l'action, purifiée sur les hauteurs du souvenir et de la pensée. Ceux qui se sont depuis trois ans pressés autour de la chaire doctrinale de la Sorbonne, ceux qui ont entendu cette voix mâle et familière, mordante et émue tour à tour, savent bien que la pensée de M. Buisson couronne son œuvre comme la flamme couronne le brasier, comme la fleur couronne la tige, comme le nuage couronne les sommets. Ils n oublient pas cette phrase mémorable du discours inaugural prononcé le 3 décembre 1896 :

« Nous savons Tâme humaine plus large que toutes les religions et plus profonde que toutes les philosophies. Hommes d'éducation, nous avons toujours été plus ou moins des idéalistes... Nous ne nous représentons plus la société ni comme une poussière d'atomes dispersée à l'infini, ni comme une masse amorphe où disparaissent, absorbés et dissous, les éléments qui la composent, mais comme une équitable et harmonique coordination d'êtres vivants en un tout qui vit, lui aussi, mais qui vit en eux, avec eux et par eux. Le lien d'indépendance mutuelle qu'établissent entre eux des êtres libres est un acte de sagesse et de moralité. Il suppose le gouvernement des esprits par la raison^ et des volontés par la justice.,. »

Cet homme, que le cléricalisme irréconciliable a représenté comme un sectaire et un persécuteur, fut toujours, dans l'action comme dans la pensée, un croyant de la tolérance, non pas de la molle tolérance oreiller des sceptiques, mais de la tolérance active qui n'exclut pas la foi personnelle, qui la vivifie, l'élargit. Ses vingt années de direction à l'enseigne-

ment primaire ont été consacrées non pas, comme ses calomniateurs l'ont répandu, à « déchristianiser » la France, mais bien au contraire à la « décléricaliser » pour la mettre face à face avec Tesprit de rÉvangile. Qu'on étudie dans le détail tous les actes administratifs de M. Buisson; qu'on lise ce petit recueil (et pour ma part je le trouve digne des recueils similaires de Renan et de Lavisse) qui s'appelle : Conférences et Causeries pédagogiques *; qu'on étudie ce monument élevé à la gloire du xvi® siècle protestant et libéral dans la personne de Sébastien Castellion *, le premier apôtre de la tolérance moderne; que l'on cause enfin avec l'homme si vif, si simple, si ardent dans ses convictions, si respectueux des convictions d'autrui ; partout et toujours l'on aura l'impression qu'on est en face d'une des consciences les plus hautes, les plus larges de la France contemporaine.

Raison, justice, tolérance, ce sont là vos trois déesses, vos trois Grâces un peu graves, mais pourtant souriantes, cher maître qui avez dû souvent réconcilier Platon et saint Paul sur les routes qui mènent du boulevard Montparnasse à la rue de Grenelle ou à la Sorbonne! Le problème de l'harmonie entre l'action et la pensée, ce mystérieux problème qui tourmente notre génération, vous l'avez résolu de la bonne manière.

Vous n'avez été ni un parlementaire bruyant ni un journaliste agité. Vous n'avez fait ni défait aucun château de cartes ministériel. Mais vous avez lente ment, patiemment, joyeusement dressé un édifice

1. Fascicule n® 59 des Mémoires et Documents scolaires publiés par le Musée pédagogique; Paris^ Delagrave. ,

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