‹ La France intellectuelleChapitre 17 sur 22 · La Conscience Nationale · texte numérisé non relu

La Conscience Nationale

naîtrait dans leurs âmes, et c'est justice de leur avoir confié la gloire de son centenaire.

Mais est-ce la faute des méthodes, des temps, d'une race qui s'use? Nos écoliers, hélas! ne valent pas nos maîtres.

Sans doute notre enseignement laïque, si louable par son élan, son sérieux, sa noblesse, demande trop à la mémoire et à l'intelligence, pas assez au cœur ni au caractère. Ne le chargeons pas des péchés d'Israël : il veut plutôt nous en soulager. Que peuvent ces humbles instituteurs, ces modestes professeurs, contre la famille désagrégée ou pourrie, le pamphlet à un sou, la licence des cabarets, l'exploitation de l'homme par l'homme, le spectacle du succès justifiant même le vol, la tyrannie universelle de l'argent? Emportés et tourbillonnants dans ce chaos social, bien heureux s'ils y maintiennent leur conscience ! Bien heureux s'ils savent répéter de plein cœur la parole de Michelel, qui devrait être (et qui n'est pas, hélas!) la devise du peuple :

« J'étais libre par la solitude, la pauvreté, et la simplicité de vie ! »

Une idée domine et concentre l'œuvre multiple de Michelet : c'est l'idée de la France. Quoi qu'il étudiât, — nature, histoire, vie sociale, — Michelet a toujours tout rapporté à la France. Il a parlé d'elle mieux qu'un amant ne parle de sa maîtresse, mieux qu'un initié ne parle de son Dieu :

« ... Chère France, avec qui j'ai vécu, que je quitte à si grand regret! Dans quelle communauté j'ai passé

avec toi quarante années (dix siècles) ! Que d'heures passionnées, nobles, austères, nous eûmes ensemble, souvent, l'hiver même, avant l'aube. Que de jours de labeur et d'étude au fond des Archives ! Je travaillais pour toi, j'allais, venais, cherchais, écrivais. Je donnais chaque jour de moi-même tout, peut-être encore plus. Le lendemain matin, te trouvant à ma table, je me croyais le même, fort de ta vie puissante et de ta jeunesse éternelle ^.. »

Le premier, Michelet « a posé la France comme une personne ». Le premier, il l'a aimée, il l'a su décrire dans son corps, dans sa vie passée, dans son instinct, dans son idéal. Comme tous les vrais amants, il a eu les angoisses, les délires, les tortures de la connaissance totale. Il a été jaloux des morts : il les a ressuscites pour leur arracher leurs secrets, pour pleurer, s'extasier avec eux sur la commune maîtresse. Son amour Ta fait divinateur : il a porté la flamme dans de profondes ténèbres. Patiemment, passionnément, il a obtenu de la France tous ses secrets, ceux même qu'elle ignorait posséder. Et il a sculpté la statue d'une Galatée merveilleuse à qui rien ne manque, ni la beauté, ni la vie, ni l'âme de Pygmalion.

Voyez-le, au second livre de son Histoire^ s'arrêter, se pencher sur sa France, la parcourir, la caresser, la détailler voluptueusement de ses doigts, de sa bouche de poète ! Nous voici loin des plats signalements d'un géographe. Comme il l'aime, sa France, comme il en savoure les beautés diverses, les charmes contrastés, l'harmonie souple et nerveuse !

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