II. — Les Conteurs de la vie nationale
Il est bon que des hommes comme Le Braz et Marin, tout à la fois peuple et élite, instinct et art, perpétuent dans le plus clair miroir le génie de leurs races. Mais il est nécessaire aussi que des conteurs comme Georges d'Esparbès et André Lichtenberger nous fassent ressouvenir de l'époque héroïque où la Patrie une et indivisible s'est formée. Entre 1789 et 1815, il y a eu vingt-cinq années effroyables et sublimes où toutes les consciences mises à nu s'entre-
déchiraient pour créer la Nation Française. C'est à l'élaboration de cet idéal, par l'idée d'abord, par le fer et le feu ensuite, que les Contes héroïques de M. André Lichtenberger et la Légende de l'Aigle de M. Georges d'Esparbès nous font assister.
L'idée qui a inspiré les Contes héroïques de M. Lichtenberger est très puissante et vraie. Entre 1789 et 1800, la plupart des Français, de quelque parti qu'ils fussent, émigrés ou volontaires, chouans ou républicains, girondins ou montagnards, se montrèrent héros et patriotes. Le gentilhomme qui servait dans les armées autrichiennes, le prêtre insermenté, le conventionnel coupeur de têtes, le paysan enrôlé, les femmes mêmes, par les actes les plus contradictoires, témoignèrent d'une identique énergie, et attestèrent, chacun dans la langue de ses préjugés ou de sa foi, l'unité de la France. Vue de cette hauteur, la Révolution française n'est plus une matière à querelles ni à haines posthumes, elle est un spectacle d'émotions pour Tavenir. Cette vision, Victor Hugo l'avait déjà évoquée dans Quatre-vingt- Treize^ mais avec plus d'emphase et moins de vérité que l'auteur des Contes héroïques, M. André Lichtenberger, qui a de très beaux dons de conteur, sait l'évoquer à son tour en quelques imaginations originales. Ses meilleurs contes. Tous Héros^ le Curé Poulendre, le Devoir j fixent d'une manière décisive quelques tragiques états de conscience de la période révolutionnaire. M. André Lichtenberger est soutenu par une science consommée d'historien; mais il n'en fait pas montre. Il ne s'en sert que pour mieux animer les personnagestypes qu'il invente; il raconte et il décrit sobrement; il a le sens du dramatique simple ; et, bien qu'il écrive
en maître, il n'use jamais d' « effets » littéraires. Il nous persuade et il nous émeut parce qu'il ne cherche pas à nous éblouir. Le plus grand éloge qu'on puisse faire des Contes héroïques^ c'est de dire qu'en les lisant on oublie leur auteur pour devenir le contemporain des âmes qu'il a évoquées.
Cet éloge s'appliquerait moins aisément à la Légende de VAigle^ de M. d'Esparbès. Lui aussi procède de Victor Hugo, mais il outrerait plutôt l'énormité, les éclats, les antithèses du vieux maître. M. Georges d'Esparbès a du muscle, et il aime à le faire voir. Son héroïsme sent la httérature, ses attitudes sont parfois dun matamore, et ses imaginations nous étonnent plus qu'elles ne nous entraînent. Ce sont pourtant de fiers récits, et qui ressuscitent la sauvage, la grandiose épopée napoléonienne. 11 y eut là, entre 1796 et 1812, une ruée de la force française au nom de ridéal incarné dans un chef, quelque chose de brutal et de divin tout ensemble, dont M. d'Esparbès a fort bien suggéré la vision. Peut-être, dans sa psychologie des armées impériales, a-t-il fait la part trop grande à l'instinct, à la brutalité, trop petite à la conscience, à la volonté; peut-être a-t-il abusé des mises en scène et des descriptions à effet en un sujet où pour être sublime il suffisait d'être simple. Il n'en faut pas moins louer M. d'Esparbès d'avoir osé ressusciter, par des récits généreux et fiers, cette période unique de notre histoire nationale, d'y avoir apporté, à défaut de la simplicité des maîtres, le pieux acharnement d'une imagination éclatante et empanachée. Il y a là des tableaux d'armées, des champs de bataille, des apothéoses et des désastres, des soldats et un empereur, du sang, de la fumée, du génie et de la
mort; il y a la France dans l'Europe et TEurope dans la France; il y a la mêlée des races et le calvaire de Torgueil; et de tout cela nous sommes trop les héritiers et les fils pour ne pas savoir gré à M. Georges d'Esparbès d'en avoir restauré, même à l'espagnole quand nous l'eussions préféré à la française, le sanglant et glorieux trophée.