‹ La France intellectuelleChapitre 12 sur 21 · PHILOSOPHES · texte numérisé non relu

PHILOSOPHES

Jean Lahor

Qui de nous en ce siècle n'aura rèvé une patrie étrangère? Goethe eût voulu être Grec, Lamartine cheikh arabe, Victor Hugo baron du moyen âge. De nos jours encore, M. José-Maria de Hérédia évoque les conquistadors espagnols, M. Jean Richepin a des galops touraniens, et M. Pierre Loti est assez turc.

L'esprit critique, en ressuscitant les âges dont il fouillait les tombeaux, nous a donné la nostalgie d'ancêtres que nous n'avons pas connus, mais qui nous apparaissent plus grands de toute la grandeur du passé, plus beaux de toute la beauté du lointain.

Et voilà pourquoi M. Henri Cazalis, titulaire d'un nom chanteur et bien français, n'a pas craint d'en échanger le privilège contre le pseudonyme de Jean Lahor. Ce Parisien de l'Ile-de-France, après avoir lu l'Avesta et la Baghavad-Gîta, s'est senti en exil sur

1. V Illusion^ poèmes. Histoire de la littérature hindoue. Les Quatrains d^Alghazali, La Gloire du Néant, pensées philoso phiques.

les bords de la Seine, et pour se consoler de n'avoir point vécu sur les rives du Gange, il s'est composé un nom, des images, parfois même une âme de brahmane et de soûfi.

Ces déguisements historiques, où se plaisent nos grands poètes, et qui nous plaisent chez eux, expriment le besoin que nous avons tous de fuir Tétroit présent pour connaître, aux vastes mirages de l'histoire déserte, l'illusion d'une époque et d'une terre où nous aurions été vraiment nous-mêmes. Une âme moderne, une âme européenne, et, qui plus est, une âme très française s'est exprimée sous les masques indous ou persans de Jean Lahor. Je voudrais me donner le plaisir de revivre avec cette âme sa vie inquiète et magnifique, toujours palpitante du frisson de l'infini, toujours arrachée aux misères du sol par la vision de l'héroïque.

Jean Lahor s'est manifesté comme poète, comme historien et comme philosophe. Mais l'unité de son esprit est telle qu'il y aurait grand désavantage à le diviser en tranches suivant la méthode vulgaire. Les poèmes de Jean Lahor, ses études sur l'Inde, ses « pensées » sont la triple et indissoluble efflorescence d'une personnalité. Ce qui est plus intéressant que de la morceler suivant les genres, c'est d'expliquer sa genèse, ses expansions successives, son épanouissement final.

Jean Lahor est né avec des nerfs de poète, c'est-àdire que dès l'enfance il a frémi à tous les spectacles

de la vie. La magie des matins et des soirs, Timpérieuse beauté des formes, le parfum des fleurs, la chair des femmes, le rythme et la musique des âmes, tout ce qu'il y a de délices et d'harmonies dans les apparences, Jean Lahor en a joui jusqu'aux moelles. Mais il a souffert aussi de tout ce que les choses ont de misérable et de laid. Tout enfant il a eu le don des larmes. C'est ce double goût éternel de la beauté et de la pitié, inlassable pouvoir de vibrer à tous les contacts de la vie, qui fait les grands poètes. La poésie de Jean Lahor est imprégnée de toutes les lumières, de toutes les essences, de toutes les formes du monde; elle est une chanson, elle est une plainte; elle ne peut se satisfaire ni dans la vie ni dans la mort; elle voltige sans repos, ardente et pénétrante, à travers les floraisons de la forêt universelle, et c'est pour cela qu'elle est une poésie panthéiste, sœur des poésies primitives.

Mais Jean Lahor est né aussi avec un cerveau de savant, c'est-à-dire que dès l'enfance il a voulu connaître l'envers des spectacles de la vie. La médecine plus particulièrement lui a étalé toute Tinfirmité de l'homme. Ces corps parfaits que l'artiste adorait, elle lui en a montré la fragilité morbide. Ces génies, ces saints, ces héros que le penseur vénérait, elle les lui a fait voir frères des fous, souvent dégénérés euxmêmes. Elle lui a révélé tout le monstrueux déchet des passions, des vices, des erreurs. Elle a rempli ses yeux et ses oreilles par la vue et les cris de ceux qui vont mourir, victimes torturées d'un hasard inexpiable. La science a désenchanté pour le cerveau de Jean Lahor cette vision de l'Univers que ses nerfs lui exaltaient si magnifiquement. Elle lui a témoigné que

le monde est une illusion, sous laquelle se cache, non pas même un squelette, mais le Néant inconnaissable. Et de là est née cette pensée pessimiste, sœur des siècles de décadence.

Ainsi, par le double fait de sa nature, Jean Lahor atteignait en môme temps les deux conceptions de la vie les plus difficilement conciliables : d'une part un enthousiasme créateur, une affirmation de toutes les formes sensibles de la vie comme réelles et chérissables, le panthéisme; d'autre part une analyse dissolvante, une affirmation de ces mêmes formes sensibles comme illusoires et dangereuses, le pessimisme. Carrefour tragique où toutes les démarches de Tesprit moderne aboutissent, mais où peu d'hommes ont osé s'asseoir pour le considérer en face ! Les uns se sont rejetés dans l'illusion panthéiste sans vouloir en sonder le vide : ils ont amoncelé autour d'eux les nuages de la fantaisie et du rêve, ils sont morts en enfants. Les autres sont descendus dans l'analyse pessimiste sans plus vouloir considérer les splendeurs de la vie : ils ont disséqué les corps et desséché les âmes avec des mains froides et des yeux amers, ils sont morts en vieillards. Quels ont tenté de devenir ou de rester des hommes?

Le panthéisme naturalisme et le pessimisme scientifique sont des sources de haute poésie : Gœthe, Lamartine, Shelley pour le panthéisme, Léopardi, Leconte de Lisle, Alfred de Vigny pour le pessimisme, le prouvent. Avant même de résoudre par une doctrine supérieure le conflit du panthéisme et du pessimisme, Jean Lahor lui dut la suggestion de ses premiers chefs-d'œuvre. Vous les retrouverez dans le premier volume de Vlllusioii, dans les Chants de

r Amour et de la Mort et dans ces Chants panthéistes, d'une musique à la fois si frissonnante et si forte, tantôt suave comme un solo de hautbois, tantôt orageuse comme un orchestre de cuivres. On a rarement pressenti et exprimé les correspondances de la nature et de Tâme dans Tamour avec autant de tendresse et de largeur que par ces beaux poèmes. Et, dans les Heures sombres^ les découvertes de la science éveillent chez Jean Lahor une inspiration douloureuse et originale. Mais si le poète peut se satisfaire en une attitude d'esprit où le panthéisme et le pessimisme sont inconciliés, il est impossible que le métaphysicien et le savant consentent à y vivre sans déchéance. Jean Lahor se mit à la recherche d'une religion ou d'une philosophie qui le contentât pleinement. Il crut l'avoir trouvée dans le bouddhisme.

Tout spontanément, par une sorte d'atavisme psychique, Jean Lahor s'orienta vers l'Inde.

Son imagination amoureuse de la lumière, des fleurs, des formes et des rythmes, aima toujours l'Asie des apsaras et des soûfîs. Mais surtout sa pensée, sa pensée panthéiste et pessimiste, se reconnut, se fixa au miroir des Vedas et des Upanishads.

La lecture des grands poèmes hindous lui fut la découverte de ce w ciel antérieur » dont rêva Mallarmé. D'autres, Burnouf, Schopenhauer, Michelet, avaient déjà savamment, profondément communié avec le génie hindou . Ils n'en avaient pas , comme Jean Lahor, ressenti la commotion ni l'enivrement.

Jean Lahor a parlé de Flnde comme un prêtre de sa religion et comme un poète de sa maîtresse. Il a adoré en elle une institutrice de vie, une excitatrice d'enthousiasme. Il lui a consacré un livre d'histoire littéraire qui est plutôt un hymme qu'un manuel, et qu'on lit comme un poème. Il lui a dédié des chants qui sont parmi les plus vibrants deï Illusion {VEnchantement de Swa, Brahm, la Fleur du Lotus, etc.). Il en a extrait l'essence dans ces pages de la Gloire du Néant qui ont pour titre la Forêt brahmanique, et dont quelques-unes, mieux que tout le reste, nous expliquent ce que Jean Lahor doit à la pensée hindoue.

Grâce à la perspective reculée où nous sommes en face du monde hindou, si nous ne pouvons connaître chacun de ses détails, du moins nous en apercevons mieux les grandes chaînes. L'âme de l'Inde a passé par trois phases, dont la succession est plus logique qu'historique. Elle a d'abord été panthéiste, puis pessimiste, enfin ascétique, sans contradictions ni ruptures brusques, par une sorte d'évolution mentale qui est unique dans l'histoire de l'humanité.

Le panthéisme hindou est né du climat, des fleuves, des forêts et de la faune. Il a été, dans les cerveaux aryens, le prolongement de spectacles qui ailleurs auraient paru surnaturels. Sous un ciel de splendeur et de meurtre, sur une terre de carnage et de grâce, au bord des eaux fécondantes et pestilentielles, parmi le pullulement monstrueux de toutes les formes de la vie et de la mort, l'Hindou a reconnu partout des dieux. Il n'a point songé qu'on pût assigner des frontières à la forêt théogonique. Le frisson religieux ne l'a pas quitté depuis la naissance jusqu'à la mort. Il lui a inspiré ces hymnes et ces épopées qu'on croirait

sœurs des fougères et des géants de la préhistoire. Jamais le panthéisme n'aura été aussi naturaliste que sur les bords du Gange ; là il est né de la sensation plus que de Tidée, il a ses racines dans le sang et les nerfs de la race.

Mais si tout est divin sous ces climats, rien n'y semble éternel, sauf Siva, le dieu de la destruction. L'univers tout entier s'écoule ou s'évapore comme les eaux du fleuve sacré, l'homme meurt, l'animal meurt, la plante meurt, les nuages, les eaux, les montagnes meurent; et comme si la mort n'était pas assez prompte, l'assassinat universel des êtres par les êtres semble la loi qui la hâte. Rien ne dure, rien n'est pur, rien n'est réel. Les êtres et les dieux sont les figures rapides de l'éternelle mort. Nous vivons dans une illusion qui nous voile le Néant dont nous émergeons et où nous allons nous évanouir. Le sage n'est pas dupe de la Maya, et quand il a déchiré ses voiles, il aspire au Nirvana définitif.

Ainsi, sur cette terre prodigieuse, le pessimisme naît logiquement du panthéisme. Comme lui, il est le produit d'une nature qui accable l'homme en l'éblouissant. Il n'y a aucune contradiction pour l'Hindou à penser que toutes les formes de la vie et de la mort sont divines, mais que les dieux euxmêmes sont soumis à la loi du Néant.

Il semble que, descendue à cette profondeur, la pensée hindoue ait dû s'y abîmer, renoncer pour jamais à l'action, à la vie.

A quoi bon, si tout n'est qu'illusion, continuer l'existence et la propager? Le suicide et la stérilité ne sont-ils pas les plus sûrs moyens d'atteindre au néant final? Oui, pour une logique superficielle et

égoïste; non, pour ces méditatifs et ces saints dont Bouddha reste la plus légendaire figure. Le suicide ne nous délivre pas de l'illusion, car nos corps et nos âmes revivront sous d'autres formes, et, n'étant pas plus purs, souffriront à nouveau. La stérilité sera toujours vaincue par le désir, qui est l'aiguillon de la vie. Il faut vivre et il faut donner la vie. Mais comment atteindre ce Nirvana? Comment, après tous les mensonges de la Maya, éviterons-nous la douleur? Anéantissons tout ce qui nous leurre, supprimons dès cette vie le moi misérable qui nous tourmentait, consacrons toute notre énergie à purifier, à guérir les accès de ce même désir extirpé de notre être. La Science, et sa sœur la Pitié nous délivreront du mal de vivre. Mais on n'obtiendra la science et la pitié qu'au prix du sacrifice et de l'effort librement pratiqués. L'ascétisme naît à son tour du pessimisme, comme le pessimisme était né du panthéisme. Il est le lotus inattendu et sublime qui s'élève sur l'écroulement des choses. Le Bouddhisme est la couronne logique de la pensée hindoue.

Je ne crois pas qu'il y ait d'autre exemple, dans l'histoire de l'esprit humain, d'une doctrine qui ait ainsi concilié sans effort le panthéisme des sens, le pessimisme de l'esprit, l'ascétisme de l'âme, à travers l'évolution millénaire d'une race de trois cents millions d'hommes. Là où nos philosophies et nos religions n'ont pu trouver que contradiction , le génie de l'Inde spontanément atteint l'unité. On conçoit quelle joie dut éprouver Jean Lahor, quand il entra pour la première fois dans ce large fleuve sacré de la poésie et de la pensée, quand il s'y lava de tous ses doutes, quand, se laissant emporter par la magni-

fîcence des doctrines, il se fît leur apôtre dans notre monde occidental. Son dernier livre, la Gloire du Néant, restera comme un témoignage de cette initiation.

Jean Lahor y constate que depuis deux cents ans, Teffort scientifique de l'Europe aboutit à confirmer par l'analyse les vérités pressenties jadis par l'intuition poétique de l'Inde. Le savant, du fond de ses laboratoires, pourrait s'entendre avec le fakir au fond de ses forêts. Tous deux croient à la relativité, à la succession et à la solidarité de tous les phénomènes ; tous deux croient à l'unité mystérieuse et fondamentale de la substance et de la force ; tous deux affirment que l'univers n'est qu'un jeu changeant, sans cesse renouvelé, de la vie et de la mort; et, pour tous deux, la connaissance que nous avons du monde, aussi bien que le monde lui-même, sont les formes d'une illusion qui nous voile l'Inconnaissable.

Entre le panthéisme hindou et le monisme scientifique, il n'y a que la différence des langages, non celle de la pensée. La science ne s'achemine-t-elle pas vers une doctrine de la douleur et du désir aussi tragiquement pessimiste que celle de la poésie hindoue? Pour elles deux le massacre réciproque des êtres, la souffrance universelle, l'illogique disparition de ce que nous avons de plus cher, l'éternité du désir, sont les lois de la vie.

Un carnage où le plus fort dévore le plus faible, voilà ce que les yeux de Darwin ont vu jusqu'aux confins du monde, deux mille ans après ceux du Bouddha. Le désir comme moteur, la concurrence vitale et la sélection naturelle comme moyens, l'inconnaissable et le néant comme fin, ce sont là les conclusions de la science moderne. Et de ces conclusions.

ne voyons^nous pas surgir la même doctrine de soli' darité et de renoncement, la même « religion de la souffrance humaine »? Auguste Comte, Herbert Spencer, Littré, Schopenhauer s'en sont faits les apôtres. Si partout dans la nature triomphent la douleur et la mort, que du moins THomme, par la Science et par la Pitié, se détache de soi-même, qu'il atteigne au divin sacrifice, qu'il soit aussi pur que la nature est infâme, qu'il la domine en l'approfondissant, qu'il ne fasse plus le bien au prix du mal I

Effort et pitié, héroïsme et sympathie, cette morale du savant actuel n'est-elle pas la morale du bouddhiste antique?

N'eût-il fait qu'interpréter, comme poète et comme philosophe, les conceptions du génie hindou, Jean Lahor tiendrait déjà urne place dans l'intelleclualité de notre temps.

Mais, si l'histoire humaine est faite de recommencements, ces recommencements ne sont jamais la répétition du passé. La Renaissance et le Classicisme n'ont pas recommencé l'antiquité, pas plus que le Romantisme n'a recommencé le moyen âge. Chaque siècle communique son caractère au passé dont il s'inspire.

Jean Lahor est trop un homme du xix* siècle pour n'en avoir pas manifesté les traits dans sa philosophie. L'hérédité et l'éducation gréco-latines d'une part, les souvenirs et les idées de la Révolution française de l'autre, ont dès l'enfance construit son cerveau sur un tout autre plan que le génie hindou.

La Vénus de Milo et le Soldat de Salamine ont fixé dans ce cerveau d'inoubliables images de beauté et d'énergie. La Déclaration des Droits et le Contrat social lui ont enseigné des symboles nouveaux de liberté et d'égalité. Aucun homme moderne ne peut protester ce double héritage.

Comment Jean Lahor Ta-t-il pu concilier avec le legs oriental accepté par ailleurs?

Le bouddhisme présente une lacune que le génie grec semble pouvoir combler, et qu'il a comblée dans l'histoire. C'est la notion de la hiérarchie sociale, fondée sur la valeur de l'individu. Si le Bouddha mit la science à côté de la pitié, et l'effort au-dessus du renoncement, il n'en est pas moins vrai que sa doctrine devint de très bonne heure une religion d'humbles et d'ignorants. Le bouddhisme n'a jamais proclamé la nécessité d'une direction héroïque pour les sociétés humaines. L'aristocratie brahmanique fut détruite par lui, et la civilisation hindoue se distendit dans une décadence dont elle ne s'est pas relevée. Les Hellènes affirmèrent au contraire la nécessité des hiérarchies. Leurs cités, — et entre toutes Athènes, — à travers les déchirements de la vie, donnèrent les premiers modèles de la Cité Future, construite sur le héros et sur le poète. Ce qu'il y avait de barbare encore dans la cité grecque, l'esclavage, fut détruit d'abord par le Christianisme et une seconde fois par la Révolution française. Mais chrétiens et révolutionnaires, en proclamant tous les hommes égaux, propagèrent une confusion aussi funeste que celle de l'esclavage, et [contre laquelle la science .'contemporaine s'est justement inscrite. Il n'est pas vrai de dire que tous les hommes sont égaux, et de leur donner

à tous mêmes droits et mêmes devoirs, car la nature les a faits inégaux en force, en beauté, en intelligence. Donner le pouvoir social à Tégalité, c'est le donner au nombre, et par suite aux médiocres.

C'estainsi que Jean Lahor, par une synthèse hardie du génie hindou et du génie grec, formule à son tour la nécessité de cette aristocratie intellectuelle que reconnaissent peu à peu tous les penseurs modernes. Quel rôle il lui a assigné dans l'éducation du peuple, dans la répression préventive des vices et des crimes, dans la création de la beauté et de la justice sociales, dans la fusion progressive des races, on le verra en lisant la dernière partie [Cosmos) de la Gloire du Néant, Je me contente de remarquer que l'image — ou plutôt, hélas ! le mirage — de la France de demain y brille à travers une vision de poète et de savant.

Peut-être des spécialistes reprocheront-ils à Jean Lahor une poésie parfois trop molle ou trop oratoire , une philosophie trop dispersée ou trop peu dogmatique. Je crois avoir fait entendre qu'il y a dans l'œuvre de ce maître quelques-uns des plus rares poèmes et quelques-unes des plus rares pensées de la littérature actuelle. Et ce m'est un plaisir de saluer, dans ce sage enthousiaste et spirituel qu'est Jean Lahor, une des physionomies les plus rares de l'esprit français, une |des consciences les plus pénétrantes de l'esprit indo-européen tout entier.

Décembre IS'JG.

M. Edouard Schuré.

M. Edouard Schuré n'est ni académicien, ni universitaire, ni journaliste : il n'est pas même chevalier de la Légion d'honneur. Esprit religieux, il est en dehors de toutes les Églises; philosophe, il est en dehors de toutes les écoles; poète et romancier, il est en dehors de tous les cénacles*

C'en est assez pour qu'à cinquante-sept ans, après avoir écrit le Drame musical^ les Grands Initiés^ l*Ange et la Sphinge^ les Sanctuaires d'Orient^ il n'ait jamais connu les tapages poussiéreux de la popularité, ni les avantages de la consécration officielle.

Dans ce libre pays de France, le plus routinier au fond qui se puisse, les indépendants risquent de rester solitaires. Et dans une société entichée de spécialistes, un homme qui veut être, qui est à la fois philosophe, historien, romancier, poète, voyageur, qui considère la nature et l'humanité du point de vue d'une doctriiie et d'une foi, un esprit qui aspire à être un

esprit complet, s'il ne concède rien à la mode, risque d'éveiller un étemel demi-sourire sur les bouches des demi-intellectuels qu'enorgueillit leur mandarinat.

M. Edouard Schuré porte la peine de son indépendance et de son universalité. Mais plus encore il porte celle de son mysticisme. Que de fois, causant avec des lettrés, j'ai recueilli sur l'auteur des Grands Initiés ce jugement sommaire : « Un homme de grand talent, mais quel dommage qu'il ait versé dans l'occultisme! » Rien n'est plus tenace qu'une légende. Celle qui tend à faire de M. Schuré une sorte de mage est ridicule et mal fondée. Elle ne s'en est que mieux accréditée.

L'œuvre d'Edouard Schuré est infiniment au-dessus de ces médiocres interprétations. Peu à peu, par le seul aimant de celui qui l'a créée, cette œuvre pénètre les consciences contemporaines, les transforme, les conquiert. Je sais tout un public de femmes méditatives et d'adolescents réfléchis, le plus beau des publics, qui a rencontré et qui salue dans le maître des Grands Initiés et du Drame musical un guide, un ami de la vie spirituelle. A l'étranger plus encore qu'en France (ceci, qui n'est pas à l'honneur de la France, s'applique à presque tous ses penseurs originaux), Schuré est apprécié et goûté pour ce qu'il vaut, c'est-à-dire pour une des individualités les plus riches, les plus complètes, les plus émancipatrices de notre époque.

M. Edouard Schuré est né à Strasbourg, le 21 janvier 1841, d'un père médecin et d'un grand-père

juriste*. Que son aïeul maternel ait été doyen de la Faculté de droit, que son père ait exercé la médecine avec autorité, cela ne parait pas avoir eu grande influence sur la formation intellectuelle de Técrivain. Mais l'Alsace, son fleuve, ses cités impériales, ses forêts, laissèrent dans le cerveau de l'enfant et du jeune homme des empreintes ineffaçables.

Schuré doit à la terre natale, mi-germanique, mifrançaise, non seulement les originaux paysages dont il a peuplé VAnge et la Sphinge, mais encore Tamour des légendes, des chants populaires, des songeries lyriques et spéculatives. Le Rhin, les Vosges, la Forêt-Noire ont été les premiers initiateurs, sauvages et nobles, de sa sensibilité. Et si sa pensée, plus naturellement que celle de Renan et de Taine, marque le confluent du génie allemand et du génie latin, n'est-ce pas à son sang alsacien, à son adolescence alsacienne qu'Edouard Schuré le doit?

De bonnes études au Gvmnase et à l'École de Droit

de Strasbourg, de longs séjours d'adolescence aux Universités allemandes de Bonn, de Berlin, de Munich (1863-1866), fortifièrent chez Edouard Schuré les premières tendances de sa personnalité. A Strasbourg, M. Guillaume Léser, professeur au gymnase protestant, esprit distingué et cœur d'élite, l'initia à l'histoire et à la littérature française. Son professeur de littérature allemande, Albert Grun, lui révéla l'histoire du Chant populaire. A Bonn, patrie de Beethoven,

1. M. Hugues Imbert a donné, dans la seconde série de ses belles Etudes cPArtistes^ une remarquable biographie de M. Edouard Schuré.

l'étudiant français entendit les jeunes paysannes « chanter à deux voix les vieux refrains de la vallée, des mélodies d'une douceur pénétrante ». A Munich, où il suivait des cours de philosophie et d'esthétique, il assista à la première représentation de Tristan et Yseult. Ce fut, il Ta dit lui-même, « la plus grande impression dramatique et artistique de sa vie »* Il écrivit à Richard Wagner, alors conspué par la critique allemande, une de ces lettres où la jeunesse se donne, et qui sont pour le génie contesté la plus vengeresse des couronnes. Wagner fut tellement frappé de cette lettre qu'il la montra au roi de Bavière en lui disant : « Vous le voyez, tout n'est pas perdu î »

VBistoire du Lied et le Drame musical, les deux premiers grands ouvrages d'Edouard Schuré, sont sortis de ces impressions de jeunesse, de ces rencontres avec les petites paysannes et les grands génies de l'Allemagne.

Vers 1866, Edouard Schuré revint en France et se fixa à Paris. Les bibliothèques, les musées, les théâtres, les concerts, la fréquentation du monde et de la jeunesse intellectuelle, ouvrirent à cet esprit ardent, jusque-là un peu sauvage, de nouveaux horizons de pensée et de vie. A la Conférence La Bruyère, dont il fit partie avec beaucoup de jeunes hommes très distingués de cette époque, il publia une remarquable critique des idées de Proudhon en matière d'esthétique. Dans ce travail, qu'il intitulait la Mission de l'art au XIX^ siècle, Edouard Schuré exposait déjà quelques-unes des idées qu'il devait illustrer par les grands ouvrages de sa maturité : « la conscience de l'humanité manifestée par

rhistoire de tous les peuples, l'homme fort, aimant et libre, qui aspire dès cette vie à Tépanouissement complet de ses forces, de son amour et de sa liberté. »

Sainte-Beuve, qui aimait à distinguer les talents naissants, fit en 1869 entrer Edouard Schuré à la Revue des Deux Mondes, Il y débuta par un article sur Richard Wagner, qui fit d'autant plus de bruit qu'il contrastait entièrement avec les opinions musicales accréditées à la Revue. Malgré les beaux essais de Baudelaire et de Théophile Gautier, Richard Wagner était encore très mal connu et plus mal jugé en France. L'étude d'Edouard Schuré contribua puissamment à modifier l'opinion des lettrés sur le caractère de la réforme théâtrale entreprise par le poète^ compositeur.

La guerre de 1870 vint mettre une fin brusque à ce noble échange intellectuel entre les deux grandes nations. La Prusse militaire et bureaucratique avait pris le pas sur les États libéraux du Sud, elle aspirait à l'hégémonie. Bismarck la lui procura par une guerre savamment préparée. Le génie allemand des Goethe et des Schiller fut étouffé par le génie prussien des Frédéric et des Moltke. Le dernier des Bonaparte, aveuglé par l'esprit dynastique, affaibli par la maladie, livra la France à une boucherie dès longtemps préméditée par les diplomates et les généraux du roi Guillaume. L'Allemagne prussifiée s'enivra brutalement du vin impérial de ses victoires. L'Alsace et la Lorraine furent l'enjeu d'une guerre où, de part et d'autre, les appétits dynastiques avaient trahi l'esprit national. On sait avec quel souverain mépris de la liberté humaine deux provinces furent

arrachées à la France et annexées au nouvel Empire bâti sur le sang et la force.

Au premier rang des Alsaciens qui non seulement voulurent rester Français, mais encore protestèrent de toute leur âme contre l'annexion, Edouard Schuré s'affirma. Il publia sur V Alsace et les Prétentions prussiennes une brochure qu'on devrait bien réimprimer, car elle est un des plaidoyers les plus lumineux qui aient été écrits sur ce grand problème international. Schuré y montrait avec éloquence les origines doublement dynastiques de la guerre, la perfidie et l'iniquité prussiennes, le droit imprescriptible pour les Alsaciens de rester Français. Et il concluait par cette belle page, trop oubliée, que nous nous plaisons à citer aujourd'hui :

L'exemple de la Vénétie prouve ce que peut la force morale d'un peuple contre la force matérielle la plus écrasante. Il

FAUT SAVOIR ÊTRE UNE VÉNÉTIE, OU HOUS SOmmCS pCrdUS.

Pendant près d'un demi-siècle l'Autriche occupa militairement cette province; mais par sa pensée Venise n'a jamais cessé d'appartenir à l'Italie ; par la force des choses, elle lui est revenue. C'est ainsi que nos yeux seront toujours tournés vers la France! — O France aimée, noble et malheureuse nation, nous ne t'oublierons pas sous la crosse de l'étranger ! Dans tes malheurs sans nom, tu ne perdras pas ce que tes ennemis ne peuvent te pardonner : le charme, la générosité, le courage, la vraie fierté, l'amour des grandes causes et le culte de l'humanité. Nous savons ce qu'il y a de fermeté, de dévouement, de profond enthousiasme dans le vieux sang celtique de Bretagne, de mâle énergie dans la race des Cévennes et de l'Auvergne, de flamme et d'élan dans les enfants du Midi ; nous voyons ce que Paris montre d'héroïsme antique et la France entière de résolution. Voilà nos frères, qui en cette heure luttent pour nous et avec nous. Et puis, nous le savons, ô France, tu te relèveras un jour, tu te relèveras, — et nous te retrouverons 1 Rien ne peut nous séparer de toi, car tu es l'Enthousiasme, tu veux la Justice et la Liberté; ces dieux-là finiront par vaincre les autres. Comme toi, nous y croyons, et cette religion nous unit pour des siècles.

Émouvant acte de foi, que tant d'Alsaciens-Lorrains répètent encore après vingt-huit années d'oppression.

Mais son patriotisme anti-prussien ne le fît pas renoncer à sa mission intellectuelle, qui était de réaliser une synthèse entre Fesprit germanique et Tesprit latin. Déjà, dans V Histoire du Lied^ publiée en 1868, Edouard Schuré avait montré quel parti la poésie lyrique allemande (Goethe, Schiller, Heine) tirait des chansons et des mélodies populaires. Il avait indiqué à la poésie française ces routes régénératrices où vingt-cinq ans plus tard Gabriel Vicaire, Maurice Bouchor, Anatole Le Braz, Charles Le Goffic devaient s'avancer avec tant d'éclat et d'originalité.

Mais un dessein plus haut et plus large le hantait dès 1869; il le reprit après la guerre. Schuré voulait montrer qu'au-dessus des arts particuliers et spécialisés de l'époque moderne, il y a eu autrefois, il y a encore, il y aura toujours un « art humain universel » dont la poésie, la musique, la danse sont les trois harmoniques indissolubles, et qui trouve son expression dans le théâtre sous la forme du Drame musical. Écrire l'histoire de ce Drame musical à travers les siècles, depuis la Grèce antique jusqu'à l'Europe contemporaine, tel fut le projet d'Edouard Schuré.

Pour le mener à bien, il voulut voir cette Terre de Beauté où la poésie et la musique modernes ont leurs plus complexes racines. En 1872, il partit pour l'Italie. Il y séjourna, particulièrement à Florence, jusqu'en 1874. C'est là qu'il rencontra la femme extraordinaire dont la beauté, le talent, l'enthousiasme, excitèrent, exaltèrent en lui les énergies les plus nobles. Margherita-Albana Mignati gardera dans l'œuvre d'Edouard

Schuré une place semblable à celle que Béatrice a tenue dans l'œuvre de Dante Alighieri, et Henriette Renan dansTceuvre de son frère. On ne relira jamais sans émotion Tadmirable dédicace des Grands Initiés. Dans le cadre des harmonies florentines, sous l'inspiration de cette muse, Edouard Schuré écrivit les principaux chapitres de son Drame musical, qui parut à Paris en 1875. Ce livre, qui est encore considéré par beaucoup de personnes comme le chef-d'œuvre de Schuré, obtint dès Tabord un grand succès.

Schuré y établissait, avec une érudition toute pénétrée de poésie, les origines et les progrès du Drame musical, 11 voyait en lui la forme suprême par laquelle le génie de l'artiste immortalise le génie populaire. La musique sort de l'inconscient et elle nous y fait rentrer : elle exprime aux sens ce que l'âme ne peut traduire, et à l'âme ce que les sens ne peuvent dire. L'infinité de ses voix subobscures ou ultralumineuses est comme le symbole de l'océan de vie où nous sommes plongés : elle est le langage des plus violents désirs comme des plus idéales nostalgies. Elle est l'accompagnatrice naturelle du drame, qui représente les déchirements de la conscience, les chocs brusques de l'âme et du destin, les contrecoups implacables du fait accompli, toutes choses qu'elle enveloppe de son rêve illimité. Et si le drame prend sa matière dans le mythe ou la légende, si les figures de la tragédie se confondent avec les types symboliques créés par le génie humain,, comment douter que cette alliance de la musique, du drame, de la légende, mise à profit par l'âme d'un grand artiste, ne réalise un genre qui dépasse la nature en la transfigurant? Ce genre est né spontanément en

Grèce vers le vi« siècle : il a produit, par la grâce spéciale du génie hellénique, ses plus parfaits chefsd'œuvre. L'alliance qui se fît d'instinct chez les Grecs entre la musique, la danse, la poésie, se rompit après eux. C'a été l'effort du génie moderne de préparer lentement la réconciliation de puissances que le christianisme et la philosophie avaient pour un temps nécessaire séparées. Le génie moderne s'est proposé de refaire, sur un plan plus vaste, et avec une plus claire conscience, ce que le génie grec fil d'essor et d'instinct, dans la fougue heureuse de sa jeunesse. Pour y parvenir, les plus grands d'entre les poètes et les musiciens ont dû recourir aux mythes religieux et populaires. Shelley, Goethe, Beethoven, Gluck, Berlioz, génies qu'illuminait encore un rayon translucide de la Grèce, ont préparé dans leurs œuvres la Nouvelle-Alliance de la musique, du drame et de la légende, qui s'est triomphalement accomplie avec Richard Wagner. Il y a donc une histoire du drame musical, qui part du dithyrambe dionysiaque pour aboutir à la tétralogie wagnérienne. C'est cette histoire que M. Schuré a magnifiquement racontée.

De 1875 à 1889, pendant dix années, Edouard Schuré s'essaya dans des créations personnelles, poésie, roman, poème, drame : les Chants de la Montagne (1876), Mélidona (1879), les Légendes de V Alsace (1884) et Vercingétorix (1887). Elles n'obtinrent pas le succès de ses précédents ouvrages. Sans doute

rinspiration qui animait toutes ces œuvres restait toujours fidèle aux légendes de la terre natale. Mais Schuré n'avait pas atteint dans l'expression esthétique cette maîtrise de la forme sans laquelle les plus hautes intentions lie sont rien. Comme Quinet, comme Michelet, comme Taine, comme Vogué, Schuré se meut plus à Taise dans les grands espaces de rhistoire, de la religion et de la philosophie que dans les horizons limités de Tart. Malgré nombre de beaux vers et de pages intéressantes, toutes les œuvres de cette période de sa vie ne paraissent pas destinées à durer.

Un plus grand rêve l'agitait déjà, qui devait bientôt l'absorber tout entier. Il avait décrit dans le Drame musical la synthèse de la poésie et de la musique. Il se proposa d'établir dans les Grands Initiésla. synthèse de la religion et de la science. L'influence profonde exercée par une mystique amitié, ou de longs travaux sur les fondateurs des religions humaines, l'amenèrent-ils à une doctrine ésotérique de l'initiation? Le problème est délicat à résoudre. A partir de 1884, M. Edouard Schuré enveloppa de plus en plus les hauteurs jusqu'alors si lumineuses de sa pensée dans un occultisme grandiose, mais hasardeux.

Il est malaisé de résumer en quelques hgnes l'acte âe foi qui anime et soutient les Grands Initiés : on risque de le déflgurer en l'abrégeant.

Pour Schuré, le monde sensible n'est qu'une apparence, et qu'un fragment, d'un univers spirituel qui nous enveloppe, dont nous sommes sortis et où nous rentrerons, car nos âmes sont immortelles et renaîtront par la métempsycose. La prescience de cet univers spirituel constitue la religion; mais elle est

M. EDOUARD SGHURE 235

obscure pour la plupart, lumineuse seulement pour quelques-uns.

L'histoire des religions est donc double. Il y a rhistoire extérieure, celle des dogmes et des mythes enseignés en public, et l'histoire intérieure, celle des doctrines secrètes, de Faction occulte des grands initiés. Ceux-ci se transmettent d'âge en âge, de race en race, de sanctuaire en sanctuaire, les vérités essentielles de la connaissance. Ils réconcilient ainsi dans une infrangible doctrine la religion et la science.

D'après cette doctrine, l'Esprit est seul réel; la Matière n'est que son voile éphémère et changeant ; la création est continue et éternelle comme la vie ; l'homme, constitué en esprit, âme et corps, est l'image de l'univers, constitué en divin, humain et naturel; l'univers lui-môme est l'organe du Dieu ineffable, constitué en essence, substance et vie. Ainsi l'homme, image de Dieu, peut devenir son verbe vivant. L'ésotérisme rationnel consiste à trouver Dieu en soi en développant les facultés occultes de la conscience. Le rôle des Grands Initiés (Rama, Krishna, Moïse, Hermès, Pythagore, Platon, Jésus) est de révéler ce Dieu caché aux autres hommes, d'en maintenir et d'en approfondir la notion au sein des races. Le grand mal des temps modernes a été de méconnaître ce rôle, et d'oublier les traditions ésotériques. Il en est résulté un divorce croissant de l'esprit religieux et de l'esprit scientifique, une diminution douloureuse de l'âme humaine. Le plus grand service qu'on puisse rendre à la pensée contemporaine, c'est, à travers l'histoire des légendes et des traditions, de ressusciter la vie et la doctrine des fondateurs religieux et philosophiques, d'illustrer leur

marche vers la science de Tunivers. Telle est l'œuvre qu'a entreprise et réalisée Edouard Schuré dans les Grands Initiés.

Quelques légitimes réserves que Ton puisse et que Ton doive faire sur le mysticisme dogmatique de cette œuvre, elle n'en est pas moins une des plus hardies synthèses intellectuelles de ce temps. L'érudition, la poésie, la métaphysique ont associé leurs triples rayons au fronton et dans les nefs de l'édifice, qu'on ne peut contempler sans un vif sentiment d'admiration. En particulier, les livres consacrés à Pythagore et à Jésus sont remplis d'aperçus nouveaux et profonds. Et s'il nous paraît fâcheux que la théosophie ésotérique ait imposé des contours trop précis à ce vaste tableau du génie religieux, nous devons admirer cependant avec quelle lumineuse puissance M. Edouard Schuré en a fixé les plans successifs, les grandes figures, l'unité centrale.

Après les Grands Initiés^ parus en 1887, M. Edouard Schuré se trouva, par un rythme naturel de sa pensée, ramené à l'étude de ces mythes et de ces légendes qui avaient bercé son enfance et qui lui parurent toujours les nourrices mystérieuses du génie humain. « La légende, a-t-il écrit quelque part, reflète, comme une double conscience, l'avenir dans le passé. Des figures merveilleuses apparaissent dans son miroir magique et parlent de ces vérités qui sont au-dessus des temps. Le romantisme avait traité les légendes comme de simples thèmes à imagination. On a compris depuis

qu'elles sont la poésie même en ce qu'elle a de plus subtil, se manifestant par un état d'âme intuitif que nous nommons inconscient et qui ressemble parfois à une conscience supérieure. L'histoire nous apprend ce qu'un peuple a été dans le cours des temps; la légende nous fait deviner ce qu'il a voulu être, ce qu'il a rêvé de devenir à ses meilleurs moments. » Retrouver et perpétuer les légendes du peuple français, c'est fortifier et exalter sa conscience.

De 4889 à 1892, Edouard Schuré parcourut l'Alsace, le Dauphiné, la Bretagne, étudiant, recueillant, fixant les traditions, les paysages, les mœurs, les poésies, qui sont dans ces provinces l'héritage précieux de l'âme celtique. De ces voyages, de ces méditations, sortit en 1892 le beau livre sur les Grandes Légendes de France^ sorte de pèlerinage aux sanctuaires du plus lointain passé national. Les fantômes des saints, des héros et des bardes nous y entourent d'un cercle enchanté ; l'antiquité des paysages nous y suggère un monde plus sacré que le nôtre; et, ressaisis par la magie du passé, nous voyons réapparaître, de la nuit mystique où ils dorment, saint Odile, saint Bruno, saint Michel, saint Patrice, et encore la fée Viviane, Merlin, Taliésinn, et la forêt de Brocélyande et les rivages surnaturels de la ville d'Ys...

La Vie mystique (1894) et VAnge et la Sphinge (1897), que M. Edouard Schuré publia ensuite, furent deux nouveaux essais, inégalement heureux, de création personnelle. Les poèmes de la Vie mystique^ très supérieurs aux Chants de la Montagne^ ne sont pourtant pas d'une forme achevée. Grand écrivain en prose, M. Edouard Schuré s'accommode mal du vers.

Sa pensée toujours bondissante en est comme entravée, et le secret de la concision suprême, rare privilège des maîtres rythmeurs, lui échappe. Ses imaginations légendaires, ses inspirations lyriques réclament une allure moins définie que celle de la poésie pure.

Aussi VAnge et la Sphinge est-elle une œuvre très supérieure à la Vie mystique. Dans ce roman-poème, M. Edouard Schuré a évoqué les années de l'adolescence où rhomme est comme déchiré entre deux aspirations également tenaces, le désir de toutes les sensualités, et l'envol vers toutes les idéalités. Le cadre du tragique et mystique xvi* siècle, par tant d'aspects semblable au nôtre, a été heureusement choisi pour mettre en valeur une figure de chevalier germanique où bien des âmes modernes se reconnaîtront. Une atmosphère légendaire enveloppe les personnages, elle leur communique ces caractères d'impersonnalité et de durée qui, par delà la vie brève de l'individu, prolongent la vie de l'espèce. Dans tous les détails, paysages et caractères, court le brûlant frisson de vitalité qui associe la forme des choses à la beauté mystique, les ardeurs du corps aux élans de l'âme.

Les Sanctuaires d'Orient^ parus il y a quelques semaines, sont un complément et une illustration des Grands Initiés. L'auteur y rend un nouveau témoignage à sa foi ésotérique. Il raconte lui-même comment, en 1893, après avoir écrit la vie des grands fondateurs religieux, il voulut voir de ses propres yeux cet Orient où il avait vécu si longtemps par la pensée et retrouver dans ses sanctuaires en ruine ou encore debout les traces et les symboles de l'antique vérité. 11 partit. Le résultat de son voyage surpassa beaucoup son attente. « Sur la terre brûlante d'Hermès,

M. EDOUARD SCUURE 239

SOUS le ciel limpide de Pallas, dans la cité douloureuse et prophétique du Christ, les vérités entrevjj«fé comme en songe dans le brumeux Occident, dévinrent une réalité splendide. » Ainsi qu'on pouvait Tattendre d'une âme aussi complexe, les Sanctuaires d Orient sont des récits d'une richesse et d'une variété incomparables. Comme ils dépassent en beauté les tableaux de ces impressionnistes qui semblent n'avoir été chercher dans l'Egypte, la Judée et la Grèce, que des prétextes à effets de palette ou de nostalgie! M. Edouard Schuré a mieux que personne compris le caractère hautement religieux de ces reliquaires humains; il est allé vers eux non pas seulement en voyageur, mais surtout en pèlerin, et à ces témoignages du passé, il a osé demander le secret de l'avenir. Tentative audacieuse, téméraire parfois, mais qui nous instruit et nous émeut, môme lorsqu'elle ne nous convainc pas, tant nous y sommes baignés d'enthousiasme et de poésie! Une peinture pittoresque et profonde du Caire et de l'Egypte musulmane, d'extraordinaires couchers de soleil sur le Haut-Nil, une reconstitution créatrice des mystères d'Eleusis, de hautes et prophétiques méditations sur Jérusalem, une vision de la nature pénétrée par l'histoire et interprétée par la philosophie, voilà ce livre, le plus riche, le plus complexe, le plus harmonique aussi de tous ceux qu'ait écrits Edouard Schuré. Il prendra sa place, et non la moindre, dans la série ininterrompue des pèlerinages qui ont associé l'âme de l'Occident à l'âme de l'Orient, et qui s'appellent les Ruines de Volney, Y Itinéraire de Chateaubriand, le Voyage en Orient de Lamartine, la Vie de Jésus de Renan, la Galilée de Loti.

Dans les dernières lignes de la Préface des Sanctuaires d'Orient y M. Edouard Schuré annonce que désormais il est résolu « à ne plus parler que par le verbe de Tart et sous le voile transparent de la poésie ». Parvenu aux cimes les plus élevées de l'histoire et de la pensée, ce voyageur et ce philosophe éprouve le désir de cristalliser dans la forme suprême de la beauté les inspirations qui furent Tessence de sa vie. Y réussira-t-il? Nous savons qu'il a entrepris une série de drames légendaires, où la psychologie, le lyrisme, la religion, l'histoire font un alliage extrêmement intime et coloré. Le premier de ces drames, les Enfanta deLucifer^ est entièrement achevé; le second, la Sœur gardienne^ occupe en ce moment toute la pensée du poète.

Si l'on réfléchit qu'à tant de travaux M. Edouard Schuré a encore ajouté de nombreuses études sur les littératures étrangères (Shelley, Nietzsche, Ada Negri, Ibsen, etc.), et si l'on mesure d'un coup d'œil l'étendue et la portée d'une pareille œuvre, l'on s'étonnera qu'à cinquante-sept ans son auteur ne soit pas de l'Académie française, ni même décoré. Les honneurs officiels, qui parfois s'égarent avec une si singulière complaisance sur de jeunes pornographes, auraient gagné à se fixer sur un représentant aussi noble de l'inlellectualité française.

Sans doute, l'œuvre de l'écrivain peut se passer de ces consécrations extérieures, que la parfaite modestie de l'homme n'a jamais songé à désirer, bien moins encore à solliciter. Mais pour l'étranger^ plus attentif que nous-mêmes à nos vraies gloires, pour la jeunesse, déconcertée par de tels spectacles, il n'est pas bon que des individualités comme celle d'Edouard

Schuré semblent systématiquement tenues à Técart par les gouvernements et les universités. Quand on a écrit le Drame musical ^ les Légendes de France, les Grands Initiés^ VAnge et la Sphinge, les Sanctuaires^ d'Orient, quand pendant trente années on a manifesté son idéal d'artiste, de penseur et d'historien par une succession d'œuvres rénovatrices, quand on a aimé d'un tel amour le peuple, la patrie, la beauté, l'âme humaine, quand on a réalisé ce que le poète appelait « l'accord d'un beau talent et d'un beau caractère », on n'a certes pas besoin des honneurs, mais on y a quelque droit.

A leur défaut, M. Edouard Schuré peut goûter, auprès de la noble femme associée à sa vie, l'honneur infiniment plus rare, que tous envient, mais que peu obtiennent : le respect enthousiaste d'une élite de femmes et d'adolescents. Cette gloire, dont la discrétion plaisait à Vigny, est sans doute la seule qui convienne à M. Schuré. Elle seule, entre toutes les gloires humaines, est un témoignage direct de Vâme à Vâme,

Juillet 1898.

Page 1