III. — Les Conteurs de la vie contemporaine
La vie contemporaine est un champ infini, et tout proche, qui semble plutôt fait pour le romancier que pour le conteur. Sa complexité même obsède l'artiste, et l'empêche de trouver en elle ces raccourcis, ces lignes ramassées et concentriques, cette sobriété émouvante à quoi se reconnaît un beau conte. Aussi avons-nous beaucoup de grands romanciers contemporains, mais peu d'excellents conteurs. Guy de Maupassant reste, dans la génération naturaliste, une admirable exception : il a su donner à l'actuel la perspective de l'antique, et raconter une histoire d'aujourd'hui avec le recul de plusieurs siècles. En même temps que lui ou après lui, Paul Bourget, J.-H. Rosny, Paul Margueritte, Edouard Rod ont parfois extrait de la vie contemporaine l'essence d'émotion et de beauté que l'on aime à respirer dans leurs subtiles et touchantes nouvelles.
Il semble que les jeunes gens de la nouvelle génération littéraire se plaisent moins au spectacle de la modernité. Presque tous sont épris de vie antique, de légendes, de symboles. La réalité immédiate ne leur paraît point une matière à fictions. Et sauf
MM. Charles Foley, Fernand Vanderem et Jean VioUis, je n'en vois guère qui songent à continuer un genre où leurs aînés immédiats se sont si souvent illustrés.
M. Fernand Vanderem apporte dans ses nouvelles {le Chemin de velours^ la Patronne) la même habileté, la même élégance, le même sens spirituel du parisianisme, les mêmes dons d'habillage et de truquage que nous lui avons déjà reconnus dans ses romans. Je trouve même ce jeune écrivain plus à Taise dans la nouvelle que dans le roman. Sans doute sa verve un peu haletante, son imagination un peu courte, son art de silhouetter d'ingénieuses marionnettes, le servent mieux dans des contes brefs que dans le cadre, un peu écrasant pour lui, du roman de mœurs.
M. Charles Foley, l'auteur délicat et rare de Jolies Ames et des Petites Amoureuses, semble avoir, comme conteur, posé sa candidature à la succession d'Alphonse Daudet. Et il n'en serait pas tout â fait indigne, si sa sensibilité était plus virile, son imagination plus variée, son style plus nerveux. M. Charles Foley a des dons extrêmement rares : il sait suggérer l'émotion et même les larmes, il comprend et fait aimer certains plis secrets des âmes humaines, il écrit dans une langue déliée, souple, pittoresque; ses contes attendrissent après avoir piqué. Et pourtant il manque à ce charmant esprit le je ne sais quoi d'amer et de fort qui est le signe des maîtres. Tout ce qu'il y a d'exquis dans le sacrifice, de douloureusement enivrant dans Tavortement volontaire de certains espoirs ou de certains plaisirs, toutes les petites plaies des « jolies âmes » qui se résignent, M. Charles Foley l'a peint subtilement. Mais cet art, qui tourne au procédé, assoupit et amollit à la longue. La vie, même
la vie tendre, s'accompagne de plus de cris et de plus de cruautés.
Un tout jeune homme, M. Jean VioUis, s'est révélé cette année comme un conteur original. Sa première œuvre, VÉmoi^ est l'histoire toute simple d'une vieille fille de province que vient troubler, dans sa quiétude médiocre, la piqûre d'un tardif amour inavoué. Les entours de cette vieille fille, ses compagnes de désœuvrement, sa chatte, sa bonne, l'intrusion d'un officier dans sa vie, tout cela est peint par touches très réalistes et très choisies tout ensemble, qui dénotent chez M. Jean VioUis les dons essentiels de l'écrivain et du conteur. M. Jean VioUis aime la poésie de la vie quotidienne, et il la fait aimer. Il goûte les aspects secrets de l'heure et de la lumière, et il les fait goûter. C'est un coloriste et un psychologue qu'attire l'intimité des humbles. Après Dickens, après Daudet, après Coppée, il y a encore bien des beaux contes à écrire dans cette note-là, surtout quand on a l'âme et le talent de M. Jean VioUis.