DISCOURS DE M. MERCIER
Monseigneur,
Le 24 mai dernier, j'avais l'honneur de recevoir, avec mes compagnons de voyage, votre généreuse et cordiale hospitalité.
Nous avions à peine eu le plaisir de faire votre connaissance, grâce à l'aimable et bon curé de Santeuil, M. Gantenot, qu^avec une vivacité toute française que je n'oublierai jamais. Monseigneur, vous me présentiez un fascicule de La Revue Fénelon, n" 10, 16 mai 1891, et m'invitiez à lire, aux pages ii3 et 1 14, ce qui suit :
« M. l'abbé Lelong, compatriote de M. Le Nordez, a » toutes les qualités de l'esprit normand, l'observation )) et la réflexion.
» Ses deux conférences sur le Canada français ont » été pour nous une révélation.
» Nous nous représentions le Canada sous un jour )) favorable. A nos yeux, il était l'équivalent d'une » colonie française où nos compatriotes devaient
» trouver des frères et des situations lucratives, » c'était un véritable Eldorado.
» M. l'abbé Lelong nous a montré le Canada fran- » çais sous son vrai jour.
» L'amour des Canadiens pour la France est un » mythe. Les habitants de la nouvelle France n'ont » pour nous que de la politesse. Et quand ils nous » invitent à aller au Canada, c'est pour nous faire » cultiver leurs terres qu'ils abandonnent pour les » professions libérales. C'est une véritable traite des » blancs.
» L'opinion que M. Lelong nous a donnée du » Canada, n'est pas celle que feu Mg^" Labelle et » M. Mercier ont essayé de nous faire partager.
)) J'aime mieux me rallier à l'opinion de M. l'abbé » Lelong, qui ne parle pas en Canadien, mais en » Français ayant résidé en Canada.... »
C'était un extrait du rapport fait, le mardi 28 avril, à la Société Sainte-Geneviève, des travaux de l'année 1 890-1 891, par M. l'abbé Murco, vicaire à Saint- Thomas-d'Aquin, à Paris.
Après avoir lu, je vous regardai, Monseigneur, avec une angoisse pénible, cherchant dans vos yeux, si pleins de bontés à deviner ce que vous pensiez de ces paroles si injurieuses aux Canadiens.
Cette angoisse ne dura qu'un instant, car vous eûtes la bonté de me dire: a Mais lisez donc ce que j'ai mis en marge! » Et je lus, écrit de votre main, le mot c( Odieux! ».
Vous dire le bonheur que j'éprouvai à la lecture de ce mot, véritable cri de votre cœur français, tombé de votre plume amicale, est impossible et j'y renonce. Cependant, laissez-moi vous dire que ce mot nous a fait du bien, à mes compagnons de voyage et à moi.
et que tant que nous vivrons, nous vous bénirons pour avoir bien voulu venger le Canada de cette sanglante injure, si peu méritée, lancée sans réflexion, et j'aime à le croire, sans le vouloir, par deux prêtres français.
C'est pour répondre à cette calomnie, et sur votre bienveillante invitation, Monseigneur^, que je suis ici ce soir. Je vais essayer de le faire avec plus de calme que je n'en ai ; et je tâcherai de ne point mettre dans mes paroles l'amertume dont mon cœur de Canadienfrançais est rempli.
Le rapporteur, M. l'abbé Murco, déclare « aimer » mieux se rallier à l'opinion de M. l'abbé Lelong, )) qui ne parle pas en canadien, mais en français )) ayant résidé au Canada , » que d'accepter l'opinion » que feu M§r Labelle et M. Mercier ont essayé de » lui faire partager. »
Il y a, dans ces paroles, l'aveu assez étrange d'un homme qui parle d'une chose qu'il ne connaît pas : M. l'abbé Murco n'a pas résidé au Canada comme M. l'abbé Lelong. Comment peut-il aimer mieux se rallier à l'opinion de celui-ci qu'à celle d'un prélat illustre et à la mienne ? Ce sont deux témoins contre un ; deux témoins qui connaissent à fond ce dont ils parlent, contre un témoin qui ne sait rien du tout. Combien de temps l'abbé Lelong est-il resté au Canada? Moins de deux ans, me dit-on. Où a-t-il été •durant son séjour? Au séminaire de Saint-Sulpice, à Montréal, me dit-on encore. C'est-à-dire dans une communauté composée, en bonne partie, de français venus de la vieille France. Assurément, ce n'est point chez ces Messieurs, tous amis dévoués du Canada, qu'il a recueilli cette impression mauvaise et erronée. J'insiste sur ce point, car, interrogez qui vous voudrez au Canada, et Ton vous dira que les français du
séminaire de Saint-Sulpice, à Montréal, dirigés par M. l'abbé CoUin, un homme aussi distingué par ses vertus de prêtre que par ses nobles qualités de citoyen , aiment notre pays et connaissent les sentiments affectueux de ses habitants pour la France. Quant aux membres canadiens de cette grande institution, que tout le monde respecte chez nous, ils ne peuvent être accusés, je les en défends d^avance, d'un tel acte de trahison nationale. Je le dis hautement, et avec fierté : le prêtre canadien-français reste patriote ; et si l'habit religieux qu'il porte avec tant de dignité Tempêche d'exprimer ses sentiments aussi haut que d'autres, nous les connaissons, nous, ces sentiments, et nous serions injustes si nous ne les affirmions énergiquement.
L'accusation repose sur deux chefs :
1° « L'amour des Canadiens-français pour la France » est un mythe ; »
2° « Quand nous invitons les français à venir au » Canada, c'est pour leur faire cultiver nos terres, » que nous abandonnons pour les professions libé- » raies. C'est une véritable traite des blancs. »
Je répondrai d'abord, si vous voulez bien le permettre, à la seconde accusation. Elle peut se résumer dans la formule suivante :
« Les français qui viennent au Canada sont des » esclaves, et n'ont aucune chance d'atteindre des )) positions honorables et lucratives. Ils doivent se » contenter d'être des domestiq.ues de ferme. »
Laissons les arguments de côté ; citons des faits : c'est le meilleur moyen, et le plus sûr, de détruire cette trop regrettable assertion.
Tous les français, laborieux et honnêtes, instruits ou non instruits, riches ou pauvres, qui sont venus
au Canada durant les 5o dernières années, ont réussi, non seulement à acquérir une modeste aisance, mais, quelquefois, de jolies fortunes, et de hautes positions sociales, politiques ou administratives.
Permettez-moi de vous donner quelques noms qui en diront plus que des phrases.
Charles de Gazes, breton, vint au Canada vers i856. Il achète, dans les cantons de l'est, près de Banville^ une grande ferme; et en 1860, il est député, membre de l'assemblée législative de Tancienne province du Bas- Canada, représentant les divisions électorales de Wolfe et Richmond , habitées par des électeurs ' français et anglais. Et il meurt fonctionnaire public, avec un traitement respectable.
Ses deux fils occupent aujourd'hui des positions honorables : l'un, dans le Nord-Ouest, et l'autre, à Québec. Celui-ci, Paul de Cazes, est chef de cabinet dans le ministère de l'instruction publique, avec un traitement de douze mille francs par année.
M. Aubry, revenu en France il a quelques années, fut longtemps professeur de droit romain à l'Université Laval, à Québec.
L'honorable M. Joly de Lotbinière, né à Paris, allié aux grandes familles du Comte Sénateur de Douai, de Prémesnil, de Boisguilbert et autres, a été premier ministre de la province de Québec, qu'il a gouvernée avec autant de talent que d'honnêteté. Il a été longtemps député de Lotbinière, division électorale à laquelle sa famille a donné son nom, et il le serait encore s'il l'eût voulu. Il est aujourd'hui président de la Chambre d'agriculture et dirige mon ministère d'agriculture et de colonisation pendant mon absence. C'est un gentilhomme qui a le respect de tous et dont on est fier d'avoir l'amitié.
M. Paul Letondal, fut longtemps professeur de musique au Collège des Jésuites à Montréal , et jouit actuellement, à Paris, avec son estimable famille, d'une modeste fortune, acquise au Canada.
M. Picault , mort à Montréal il y quelques années, était un de nos principaux négociants. Il a laissé une famille estimée et à l'aise.
Paul Stevens, a occupé plusieurs positions importantes, et son fils est aujourd'hui conservateur des hypothèques de la division de Boulanges.
M. de la Ponterie, écrivain distingué, fut longtemps rédacteur de « La Patrie » et de « La Minerve; et M. Edouard Sempé, rédacteur de « L'Ordre » ; tous deux ont joui, à Montréal, d'une haute considération. M. Chanteloup, qui vient de mourir, était un de nos grands industriels, arrivé au Canada simple ouvrier et pauvre. Il a laissé à sa sœur, partie de France pour le Canada, l'an dernier, une fortune considérable , estimée à deux millions.
Toronto, la capitale d'Ontario, a eu, pendant plus de trente ans, pour évêque, Mgr de Charbonnel, qui vient de mourir ici, en France, après avoir laissé au Canada les meilleurs souvenirs; et son vicaire général, M. Laurent, mort aussi l'hiver dernier, à Toronto, était un des hommes les plus importants de l'Ontario.
L'abbé Santenac, ancien missionnaire de l'Algérie, est aujourd'hui à la tête de la grande paroisse de Roxton, où il jouit de la plus haute considération. C'est un digne prêtre et un noble français.
La sœur Saint-Maurice, femme française remarquable, après avoir fondé le couvent de la Présentation, à Saint-Hyacinthe, il y a quelques années, est devenue, plus tard, supérieure générale de sa commu-
nauté à Saint-Andréol, en France ; celle qui l'a remplacée est une française et se trouve actuellement à la tête de plus de cinquante maisons, sorties de celle de Saint-Hyacinthe.
Le Séminaire de Saint-Sulpice, à Montréal, une des plus anciennes et des plus grandes institutions du Canada, possédant une immense fortune et un grand nombre de prêtres français, est actuellement sous la haute et intelligente direction de M. l'abbé Collin, français de naissance ; et vous trouvez, à l'église Saint- Jacques de Montréal, une des plus importantes paroisses de la métropole canadienne , des prêtres venus de France, qui nous apprennent l'amour de la religion et de la patrie de nos ancêtres, sous Tégide d'un archevêque respecté, M^ Fabre, canadien de naissance et français de cœur. Ses sentiments patriotiques sont partagés par tous nos évêques, qui ont à leur tête un prince de l'Eglise, le vénéré cardinal Taschereau.
Le Père Martin a fondé, vers 1840, le collège des Jésuites à Montréal. Il est venu mourir à Paris, après avoir consolidé les assises d'un des plus beaux collèges de l'Amérique, soutenu par des donations canadiennes-, et l'on trouve encore, au collège Sainte- Marie, quelques religieux venus de France, jouissant de l'estime et de l'amour de plusieurs générations de citoyens, parmi lesquels j'ai l'honneur de compter, qui ont puisé, à cet Aima Mater ^ les principes qui font les chrétiens et les patriotes.
Nous avons encore les clercs de Saint-Viateur, les Frères Maristes, les Frères de Sainte -Croix, et combien d'autres ? qui possèdent dans la province de Québec des établissements religieux et des maisons d'éducation, fondés par des hommes de ce pays, dans
lesquels on apprend, avec succès, je crois, à rester catholique et français.
Saint-Hyacinthe a reçu d'ici, il y a quelques années, les Dominicains qui y ont construit un monastère important, dont le Prieur est curé de la paroisse, et qui envoie, dans toutes les parties de l'Amérique, grâce aux ressources que la générosité publique lui fournit, quelques-uns des meilleurs et des plus célèbres prédicateurs.
Les Frères des Ecoles chrétiennes ont un grand nombre d'établissements remarquables à Montréal, à Québec, et ailleurs. Venus en Canada vers iSSy, ils ont pu construire, 'tout dernièrement, sur la rue Sherbrooke à Montréal, un grand collège dont le coût dépasse un demi-million.
Ajoutez d'autres grandes communautés, qui font l'orgueil de notre province, et qui sèment partout avec profusion les bienfaits d'une éducation chrétienne, ou qui répandent abondamment les oeuvres de la plus admirable charité : les Ursulines et l'Hôtel- Dieu, de Québec ; la Congrégation, fondée par la sœur Bourgeois, les Sœurs Grises, établies par M™^ d'Youville et THôtel-Dieu, trois communautés de Montréal, possédant des ressources immenses, et vous serez bien forcés d'admettre que la traite des blancs qui viennent de France n'existe seulement que dans l'imagination de ceux qui ont inventé ce mot malheureux.
Il ne faut pas oubher, dans cette nomenclature, les P. P. Oblats, établis par des français chez nous, et dirigés, pendant plus de trente ans, par un français distingué, le P. Antoine, actuellement à Paris, et qui a joui chez nous d'une grande popularité et y a laissé les meilleurs souvenirs, comme homme prudent, habile et d'un tact admirable.
Je n'en finirais point si je vous donnais tous les noms des français qui habitent actuellement le Canada et qui y occupent des positions fort belles. Quelques-uns suffiront, je l'espère :
M. Deville, enseigne de vaisseau français, auteur de plusieurs cartes géographiques du Canada, gendre de M. Ouimet, surintendant de l'instruction publique;
M. Devismes, ancien employé du gouvernement de Québec;
M. Obalski, ingénieur des Mines de mon gouvernement ; traitement : huit mille francs.
MM. André, Bonnin, et Temple, professeurs à l'école polytechnique de Montréal, ce dernier nommé tout récemment directeur des écoles de dessin, avec un traitement de 7.000 francs;
Sauvalle, député protonotaire, à Montréal, traitement 9000 francs ;
Paul Cousin, architecte, employé de mon gouvernement, en retraite ;
Dessanne, aussi employé de mon gouvernement, en retraite ;
Ledieu, chef des traducteurs français de l'assemblée législative de Québec; traitement, 9.000 francs;
Frédéric Gautier, de Winnipeg, employé supérieur de la compagnie du chemin de fer du Pacifique et ancien secrétaire et aide de camp du regretté Letellier deSaint- Just, lieutenant-gouverneur de la province de Québec;
Et les Galibert, et les Jacot, les BeuUac, les Schwob, les Roumilhac, les Beauttey, les Pourtier, les Mathie, etc., etc.
Voilà des noms français bien connus au Canada, et qui jouissent, ou ont joui, durant leur vie, non seulement d'une fortune considérable, mais de l'estime générale.
M. Schwob, alsacien de naissance, est un des plus riches négociants de Montréal et est vice-consul de France. Il a le respect de tous, grâce à son amabilité, sa grande probité.
M. deBeaufort est mort, il y a quelques années, laissant àMontréal de vastes propriétés d'une grande valeur.
M. Lorrain, littérateur et fonctionnaire public, fut longtemps maire d'Iberville où il exerce, avec talent et succès, la profession d'avocat.
Pourquoi insister davantage ? Nous trouvons au Canada des Français distingués, répandus partout, arrivés à des postes d'honneur et portant avec dignité le nom de votre beau pays.
Chez nous, le Français n'est pas un étranger. C'est un frère aîné que nous respectons et qui ne manque pas de se faire une excellente position, en peu de temps , s'il sait travailler et se bien conduire.
J'en ai dit assez, je l'espère, pour détruire victorieusement, non par des arguments mais par des faits, faciles à constater, la première accusation portant que les Français qui viennent au Canada ne sont que des domestiques et que nous pratiquons, à leur égard, la traite des blancs.
Bien plus, jepuis demander sans crainte, à qui que ce soit, de me nommer un pays au monde, un seul, en dehors de la France, surtout une seule colonie anglaise, où les Français sont aussi bien traités qu'au Canada.
Avant de passer à la seconde accusation, je sens le besoin de m'excuser d'avance de tous les noms de français importants et en évidence, au Canada^ que le défaut de mémoire ou la nécessité d'abréger me fait omettre.
J'ai le droit, et j'exerce ce droit avec orgueil, de ^.,^r-î"p'^ Y^ déclarer que cette première accusation est^-fajis^liNV^ ^ -\ C'
injuste. Celui qui l'a portée devra la retirer, s'il est gentilhomme et digne de l'habit respectable qu'il porte.
L'autre accusation est que « l'amour des Canadiens pour la France est un mythe. »
Cette assertion m'a fait du mal au cœur et blessera profondément, quand elle sera connue de mes compatriotes, leurs sentiments si dévoués à la France.
Si nous n'aimions pas la France, Monseigneur, pourquoi en aurions-nous conservé si religieusement la langue et les traditions? Pourquoi aurions-nous mis, dans notre constitution, cet article organique qui fait de notre langue une des langues officielles du Canada et vu, à ce que tous les documents publics soient, de droit, imprimés dans cette langue, alors que l'anglais était tout puissant? Pourquoi aurionsnous réclamé le droit de plaider en français devant les tribunaux, et de défendre nos droits politiques dans les législatures et les assemblées publiques, dans l'idiome de nos pères ?
Si nous n'étions pas français, pourquoi nos martyrs de 1887 et i838 auraient-ils fait le coup de feu à Saint-Denis, Saint-Charles, Lacolle et Saint- Eustache ; ou seraient-ils montés bravement sur les échafauds politiques sur lesquels ils moururent héroïquement en criant : « Vive la France ! Vive la liberté! » Lisez leur touchante histoire écrite par David, leur écrivain aussi patriotique qu'élégant, et vous pleurerez comme nous pleurons nous-mêmes à cette lecture.
Si nous n'aimions pas la France, pourquoi prélèverions-nous des impôts considérables pour maintenir des écoles, des collèges, des académies, des couvents et des universités, où la langue française est enseignée religieusement?
Si nous n'avions pas aimé la France, dites-le moi, vous qui me faites l'honneur de m'écoutcr, pourquoi aurions-nous pleuré avec vous, en 1870, quand les malheurs de la guerre sont venus vous écraser? Pourquoi aurions-nous recueilli, sou par sou, dans nos villes et dans nos campagnes, chez les pauvres et chez les riches, chez les ouvriers, chez les cultivateurs et chez les négociants, chez les hommes de profession, dans le clergé, ces milliers de francs qu'on vous envoyait pour secourir vos blessés, frappés sur les champs de bataille par les balles prussiennes.
Si nous n'étions pas restés français, pourquoi, dans nos fêtes religieuses et nationales, porterionsnous avec bonheur et orgueil le drapeau de la vieille France, cette mère toujours restée chère à nos cœurs ?
Si nous n'aimions pas la France, pourquoi aurionsnous conservé vos anciennes lois, vos vieilles coutumes, vos traditions, et tout ce qui constituait la France autrefois?
Si nous n'aimions pas la France, permettez-moi de vous le demander, pourquoi serions-nous restés catholiques, quand tout nous invitait, la fortune, les honneurs, les séductions, à devenir anglais et protestants ?
Si nous n'étions pas restés français, pourquoi aurions-nous conservé, dans toutes nos campagnes, ces noms vénérés qui nous rappellent nos ancêtres glorieux et que nous prononçons toujours avec amour, de Gaspé, Lévis, Montcalm, Champlain, Jacques- Cartier, Iberville , Montmorency, Laval, Charlevoix, Vaudreuil, Rigaud, Lotbinière, Verchères, Varennes, Montmagny, et cent autres que je pourrais vous dire si j'en avais le temps?
Si nous n'étions pas restés français, messieurs,
pourquoi nos poètes, nos historiens et tous nos littérateurs s'inspireraient-ils de la France pour créer des chefs-d'œuvre, que nous sommes fiers de lire dans nos fêtes publiques?
Si nous n'étions pas restés français, pourquoi nos villes et nos villages auraient-ils arboré les couleurs de la France pour recevoir vos nobles enfants, quand ils sont venus nous visiter?
Si nous n'étions pas restés français, pourquoi nos populations se découvriraient-elles au passage de vos navires de guerre; pourquoi fêteraient - elles vos marins, comme elles le font, chaque fois qu'ils entrent dans nos ports ? Si nous n'étions pas restés français, pourquoi nos vieillards se seraient-ils écriés, en i855, à l'arrivée de votre cuirassé « La Capricieuse » : « Voilà nos gens qui reviennent ! »
Si nous n'étions pas restés français, pourquoi notre clergé canadien, si vertueux et si digne, conserveraitil avec tant de piété, et répandrait-il avec tant de profusion, les grands principes de la religion de nos pères ? Pourquoi tiendrait-il, si haut et si ferme, le drapeau de la foi qui nous a sauvés dans le passé, qui nous maintient dans le présent, et qui nous dirigera toujours dans l'avenir ?
Si nous n'étions pas restés français, pourquoi aurions-nous, Pan dernier, élevé à Jacques Cartier et à de Brébeuf, sur les rives pittoresques de la rivière Saint-Charles, près de Québec, un monument qui rappelle à nos populations le respect qu'elles doivent avoir pour la mémoire d'un grand français, découvreur du Canada, et d'un saint religieux, martyr pour la foi de nos pères et des vôtres ?
Si nous n'étions pas restés français, pourquoi l'excellent abbé Gosselin, curé de Saint-Ferréol, dans le
comté de Montmorency, un digne prêtre et un écrivain distingué, serait-il en France, depuis quelque temps, fouillant les bibliothèques, cherchant, dans tous les registres publics, les renseignements nécessaires pour conserver au Canada la mémoire de l'illustre de Laval, premier évêque de Québec ? Et pourquoi l'abbé Casgrain viendrait-il ici, chaque année, demander aux grandes familles de France, comme celle de Lévis, en s'adressant au comte de Nicolaï, pour obtenir des précieux manuscrits et les pubher, aux frais de la province, toujours dans le but de perpétuer le culte des ancêtres ?
Pourquoi encore, Mgr Jouguoy, fonctionnaire public et piocheur infatigable, aurait-t-il consacré vingt ans de sa vie à demander à nos vieux registres de paroisses les secrets de nos familles, de leur origine et de leur formation, afin de rattacher sûrement ces familles aux vôtres ?
Si nous n'étions pas restés français, pourquoi la femme canadienne, endormant son fils sur ses genoux, lui chante-t-elle les vieux refrains bretons et normands, et lui murmure-t-elle à l'oreille, après le nom de Dieu, celui de la France ?
Si nous n'étions pas restés français, pourquoi aurions-nous reçu, d'une manière si triomphale, il y a près de cinquante ans, Më^ de Forbin Janson, évêque de Nancy, dans toutes nos villes, dans tous nos villages,et dans toutes nos campagnes? Pourquoi les rues, les routes, les maisons, les rivières, les fleuves étaientils pavoises, aux couleurs de la France, pour honorer ce grand évêque français, qui venait visiter ses frères d'outre-mer ?
Si nous n'étions pas français, pourquoi toute la population de Montréal et des environs, se pressait-elle
autour de la chaire de Notre-Dame, il y a deux ans, pour entendre la parole chaude et virile d'un autre évêque de France, Mgr Soulé, qui a laissé, là-bas, tant de souvenirs impérissables ainsi que ces deux autres prédicateurs français, rivaux en éloquence, au point que l'on ne savait à qui donner la palme, les P. P. Babonneau et Plessis ? Chaque fois qu'ils ont parlé, la foule se pressait pour les admirer, et les applaudir, s'ils l'eussent osé, dans le lieu saint !
Si nous n'étions pas français, pourquoi aurionsnous reçu avec tant d'éclat le général de Charette, le héros de Loigny et le père de nos zouaves canadiens ?
Si nous n'étions pas français, pourquoi aurionsnous reçu avec tant de respect le comte de Paris et ses compagnons distingués, représentants des grandes familles de France ? Pourquoi aurions-nous reçu, avec tant de plaisir, l'an dernier, les membres du Club Alpin, ces hommes remarquables dans les lettres, les sciences et la politique, qui venaient nous faire visite, tant d'autres des vôtres qui, tous, retournaient heureux d'avoir pu constater tant d'attachement etde fidélité?
Si nous n'étions pas français, pourquoi aurionsnous confondu sur le même marbre, dans une pieuse affection, les noms de Wolfe et Montcalm, tous deux tombés sur le champ d'honneur, devant Québec, en 1769? Les vaincus, d'ordinaire, ne sont-ils pas plus empressés à rendre un hommage à la force des vainqueurs tout puissants, qu'à célébrer la valeur des vaincus impuissants?
Si nous n'étions pas restés français , pourquoi M^ Labelle serait-il venu deux fois en France pour vous empêcher, vous autres français, d'oublier complètement votre ancienne colonie ? Et pourquoi serait-il revenu chez nous avec cette foule de français
— 3i — distingués auxquels nous avons donné, dans nos villes et dans nos villages, la plus cordiale hospitalité?
Si nous n'étions pas restés français, pourquoi maintiendrions-nous, à Paris, un bureau officiel destiné à renseigner les français sur les conditions agricoles, industrielles et économiques du Canada, bureau placé sous la direction de M. Hector Fabre, ancien sénateur du Canada, et maintenant parisien aussi fin que délicat?
Si nous n'étions pas restés français , pourquoi nous serions-nous associés à l'œuvre éminemment catholique de la fondation de votre église du Sacré-Cœur, à Montmartre? Et pourquoi nos évêques, toujours zélés pour les choses pieuses, auraient-ils demandé et obtenu des souscriptions aussi abondantes que nombreuses, à cette occasion?
Voulez-vous savoir jusqu'à quel point nous sommes restés français, et comment la France est aimée au Canada, au sein de cette brave population que vous aimeriez, si vous la connaissiez? Ecoutez, avant de répondre, et quand vous aurez entendu ce que )e vais vous lire, vous direz, j'en suis sûr, du plus profond de votre cœur: « Oui, les canadiens aiment la France I et leur amour n'est pas un mythe ! »
Ecoutez ces accents si chauds de patriotisme français que nous donne Crémazie dans ce morceau intitulé :