PREMIER VOLUME
}De la IXatiiijation*
Malgré les prospérités dont la navigation ouvre les sources aux nations, c'est un point contestable si elle mérite moins notre admiration que notre reconnaissance.
L'homme , jeté sur la terre comme les autres animaux , avec des facultés en harmonie avec la sphère où il se trouvait placé , n'a fait qu'obéir aux lois de son organisation, en cultivant le sol, en le fécondant, en le couvrant d'habitations et de cités.
Ses besoins étaient là pour lui rappeler sa puissance; il se trouvait environné d'élémens dont les productions nécessitaient son concours ; le monde était bien son domaine , mais ce domaine était rebelle, seulement la nature lui avait donné les moyens de l'asservir ; il obéit donc à la première loi de son existence en assujétissant le sol à son action ; de la nécessité naquirent Fagriculture et l'industrie.
Mais la mer était une limite que sa constitution même lui défendait de franchir. Ce milieu était trop dense pour ses organes, la surface en était trop liquide pour ses pas.
Et d'ailleurs , ces premières difficultés vaincues, si sur la terre il avait rencontré quelques
obstacles, quelques dangers, sur les flots il les trouvait tous réunis.
Les grèves étaient donc son necprocul; Dieu semblait y avoir écrit : Tu n* iras pas plus loin, pour lui comme pour les flots.
Tous les êtres ont conservé dans le monde la place que, par leur organisation, leur avait assignée la nature ; tous y subissent les rapports que cette organisation même a dû constamment y faire naître. Ce qu'ils sont dans l'échelle animale, ils l'ont tous et toujours été; nul individu n'a violé les lois qui régissent l'espèce; l'homme seul s'est soustrait à cette destinée commune : l'homme avait l'intelligence ; devant son intelligence se sont abaissées les barrières.
Monté sur quelques troncs d'arbres unis, il a d'abord traversé les fleuves ou suivi leur cours ; ses constructions se sont améliorées» et il s'est hasardé sur les mers dont il côtoyait* timidement les rivages ; enfin l'industrie et les sciences se sont perfectionnées , la boussole a été découverte, et il s'est élancé dans ces solitudes , sans routes tracées , sûr de lire désormais la sienne parmi les étoiles.
Dès-lors les fleuves et les mers n'ont plus été des obstacles entre les hommes, ils sont devenus au contraire^es moyens de communication plu»
aisés et plus rapides. La civilisation n'est plus restée le patrimoine exclusif de quelques peuples privilégiés. Les navigateurs tyriens, égyptiena
FRAPTCE m^RITlBffi.
et grecs, dans TanUquité; dans les temps modernes, Colomb, Magellan, Bougainville, Gook, La Peyrouse la propagèrent plus eflicacement qu6 les écrits de6 philosophas. Toutes les na-* lions unies ptir rechange^ de^kursi productions et de leurs idées ont dofic foÉitlé , gi-éce à la Viavigation , la grande faïKfllle Immaine;
Mais comme il n'est pas de bien, si précieux qu'il puisse ôtre, qui ne produise des abus, la navigation devait avoir et eut les siens ; les vaisseaux qui n'avaient d'al^ord porté que des denrées .et des lumières, déposèrent les marchands pour prendre des soldats, et les mers devinrent de nouveaux cliamps de carnage, où les moyens de destruction se trouvèrent naturellement multipliés.
Que sont en effet nos combats de terre auprès de ces terribles abordages où deux -équipages entiers, ayant tout ù craindre deda^ner et dé l'incendie, se lancent l'un contre l'autre, se sabrent avec des haches , se fusillent avec des caronades , s'égorgent enfin sur quelques toises de planches qui les séparent seules de Fablme.
La fondation de la marine militaire suivit de près la création de la marine marchande; les peuples ne tardèrent point à trouver dans la navigation une source de richesse, mais encore une source de puissance.
En effet, il suffit d'un coup-d'Oîil rapide jeté jiur l'histoire pour se convaincre de toute Hivlluence que la marine a sur les destinées des nations.
Qu'une marine florisse, l'état qui la possède flol'it de même: son commerce s'agtandit» sou industrie s'étend , se perfectionne ; il fait purtout ciiTuler la richesse; l'agi'iculture s'amé*liore , les arts et les sciences sont en progrès ; de cette prospérité sort nécessairement une grande puissance, et cette vérité est si universellement sentie, que nous ne l'appuii-ons que par quelques' exemples.
Ainsi Memphis, Tyr et Carthage devinrentelles tour-à-tour, par Jeurs flottes, reines sur leurs continens et maîtresses de la Méditerranée. Ainsi la république Massiliote (Marseille) dut-elle plus tard à ses vaisseaux tout son-éclat et sa puissance.
t Citoyens; mOntex sur vos galères, > disait- Thémistoclès à ses compatriotes fuyant devant les^ Perses; < c'est là qu'est votre patrie; qu'ils € brûlent Athènes;, vous la rebâtireK plus belle-; € avec votre flotte vous pouvez reconquérir la € Grèce. »
ttomef ne fonda rëeiieittent sa puissance que sur la victoire naivale de Dmrh'us.
Et. lorsque renvpîrc romain croula deyatt les barbares dunoni > ce funmt les cités' maritimes . de riulie*qtti rectfeiliireiit les;débk*is de cette puissance qu'ils conservèrent si long-temps au
milieu des grandes nations modernes , grâce à la force de Jeurs escadres.
Pise jeta la première , dans cette barbarie , l'éoiat que hii dottfràtpeni-les heureuses spéovhii^ tidns de ses havtgate^ttrsl. ' . Venise, après elle, assise) darïft-s^s la^utffes, ' enrichit l'Occident par son' commerce , alors qu'elle ébranlait l'Orient par sa puissance.
Gènes enfin dut à ses flottes son opulence et ses succès.
Nous n'avons point parlé de Rhodes, qui eut la gloire de voir ses institutions nautiques adoptées par tous les autres peuples. Sans nous arrêter davantage à l'Espagne , au Portugal et à la Hollande, si riches et si florissantes par leur commerce , si puissantes par leurs escadres sur tous les continens et sur toutes les mers , à quoi la vieille Angleterre et la jeune Amérique doivent-elles tout le poids qu'elles ont dans l'équilibre du monde, si ce n'est à leurs spéculations maritimes et à leurs vaisseaux ?
Les développemens de la marine doivent donc autant fixer la sollicitude des gouvernemens par l'influence qu'elle exerce sur les rapports politiques que par son action directe sur le commerce et l'industrie.
C'est surtout pour les pays auxquels l'étendue de leur littoral assigne un rang élevé parmi les puissances maritimes, qu'elle devient une base essentielle de toutavenin quelles que soient leur& forces , sans vaisseaux il n'y a point pour eux de puissance complète; leur grandeur n'est qu'apparente, leur domination n'est jamais réelle. Napoléon cueillait des victoires dans tous les royaumes d'Europe, que la France, privée des prxKluits de ses colonies, languissait de besoin au milieu même de sa gloire.
Au contraire , qu'un peuple cultive les germes de prospéi-ité qa'il trouve dans le développement de ses côtes, ses forces se multiplient. Quel exemple plus concluant que celui de l'Angleterre? Avec ses vingt millions d'habitans,elle a réqlisé une domination plus vaste que toutes celles que nous offre l'histoire. Le nord de l'Amérique lui appartient; toute la plage africaine l est couverte de ses comptoirs, dont les dépeni dances s'étendent au Cap jusqu'à trois cents lieues dans la Cafrerie; les Indes orientales, dont les cinquante millions de sujets s'incorporqnt et s'assimilent chaque jour les populations • birmannes et marattes, forment de leurs deux presqu'îles une seule de ses provinces. L'Océanie presqu'entière est à elle; nous ne comptons pas encore les îles et les archipels qu'elle possède, semés dans toutes les mers.
Ainsi , la marine, en fécondant la prospérité d'un état par l'éehangc de ses produits contre les richesses étrangères, en rendant par l'influence seule de leurs besoins les peuples les plus éloignés tributaires de son industrie,
Jona^ ég&leniefiit itn dea élémei^a Jes plas èùrs et lQS^plu3 QfSoaqa^de sa.pttî83aiice.
• Et G^peadant une inconcevable tiHlifférence a presque louj^^ura écarté cTcIIe en France ies préoccupations de l'opinion et du pouvoir; on ignore ce qu'est , ce que peut devenir la navigation; on ne soupçonne pas ^ quelle connexion . înunédiate l'attache aux autres parties de l'admini&tration ; quels rapports nécessaires la lient à la prospérité intérieure. En jouissant des bienfaits dont elle dote le pays, on s'informe à peine de quelle source ces bienfaits découlent. Cette indifférence a toujours été si fatale que nous avons dû en rechercher et en signaler les . causes.
C'est un malheur pour la France que la centralisation de toute l'activité ait conjeté la vie morale du pays dans un foyer unique : la capitale.
Un malheur plus grand, c'est que la légèreté du caractère français ne le fasse s'arrêter que . fiur les objets qui s'offrent dans l'horizon étroit de son regard; pour le captiver, il ne suffit pas qu'une institution soit utile et bonne, l'important est qu'elle se présente d'elie-môme ; autrement nous nous inquiétons peu de son existence.
Voilà la double cause qui a toujours, parmi nous, condamné a l'oubli tout ce qui se i*attache à la navigation.
Par la situation méditerranée de Paris, la marine s'est trouvée étrangère à l'opinion publique, et jetée hors de la sphère gouvemejnontale. Ses chefs et ses officiers retenus dans les bassins ou sur des mers lointaines par la nature même de leur profession, n'ont pu, par leur assiduité dans les antt-charabres , appeler l'attention et les soins du pouvoir sur les nécessités de la. marine et les exigences de son avenir. Le caractère de courtisan convenait peu d'ailleurs à la brusque et franche physionomie de l'homme de mer. Son administration a tour à tour été regardée comme une sorte de sinécure que le favoritisme royal accordait comme récompense de cour aux gentilshommes les plus étrangers à la spécialité qu'ils devaient régir.
Il eût suffi pourtant de considérer les importans résultats qu'avaient obtenus ceux des gouvernans dont l'attention s'était portée un moment vers elle pour démontrer combien de germes féconds renfermait cet élément de notre puissance.
Colbert^ dont le génie administratif avait pressenti toute la force que Louis XIV pouvait en tirer , et les ressources que devait y trouver le pays , voulut lui donner de larges bases : des manufactures furent ouvertes pour alimenter les arsenaux maritimes que fondaient ses arrêtés. De nouveaux vaisseaux s'élevèrent sous la direction eds conseils de construction qu'il ins-
titua dans tous les grands ports. Les matelots • furent classés ; l'administration reçut une organisation régulière ; des lois, sagement conçues et calculées » réglèrent d'une manière uniforme la. marche du nouveau service; les devoirs des équipages furent constatés, aipsi que leurs droits ; la législation et la jurisprudence furent fixées avec une habileté si grande que toutes les hâtions commerçantes s'empressèrent d'adopter le système complet que venait d'établir ce nouveau code. Dix ans après, nos flottes promenaient leurs pavillons victorieux sur toutes les mers.
Louis XVI s'efforça plus tard de rendre à nos escadres l'éclat clont les avait dépouillées la Régence. Huit années de paix fécondèrent cette nouvelle période maritime que la dernière guerre avait ouverte par plusieurs actions brillantes; Lamotte-Piquet, dans l'Océan atlantique; ^e l>ailly de Suffren, dans la mer des Indes , redonnèrent au nom Français sa gloire et sa puissance.
On n'accusera certes pas la Restauration de prédilections aveugles pour la navigation; cependant, combien de richesses notre commerce maritime, favorisé par la paix seule, n'a-t-il pas fait circuler dans la France ; quelle prépondérance ses flottes n'ont-elles pas donné à sa voix dans toutes les questions qui depuis seize ans ont été soulevées en Europe?
C'est que sa position géographique seule assigne une place à la France parmi les premières nations maritimes : assise sur deux mers qui baignent une grande étendue de ses frontières ^ elle commande à l'ouest de l'Asie et au nord de l'Afrique par ses côtes méridionales, tandis qu'elle domine le continent américain par ses rivages occidentaux.
Le caractère de ses populations seconde admirablement d'ailleurs les destinées que lui ouvrent les rades nombreuses , les bassins et les ports qui découpent son littoml ou le creusent sur tous les points ; les entreprises qui demandent de l'ardeur et de l'intrépidité sont aussi sûres d'être accueillies par ses Normands et ses Bretons , que les spéculations les plus aventureuses et les plus lointaines d'éveiller l'esprit calculateur de ses Girondins et de ses Provençaux.
Aussi la voix de ces nécessités, étouffée long-temps par la froideur apathique de l'habitude, commence-t-elle à se faire entendre; une réaction s'opère chaque jour plus vive contre l'indifférence qui glace nos mœurs pour l'existence et les intérêts de la navigation.
Cette nouvelle direction de l'opinion publique se révèle surtout dans les tendances de la littérature et des arts , surtout dans l'empressement avide avec lequel l'attention se porte sur ce qui est connaissances maritsime ou tableaux nautiques.
FRANCE HARITIfliE.
La gravité toujours croissante que chaque jour donne à la marine dans la pondération extérieure des états, est peut-être la cause qui influence cette réaction avec le plus de puissance.
Il est des élémens sociaux sur lesquels le temps passe pour les détruire ; d'autres qu'il développe et dont il hâte le progrès. De ces derniers est la marine.
Sans doute que de ses développemens doit sortir sa régénération complète ; sans doute , et c'est pour nous une douce espérance, que nous verrons tour à tour s*effacer les abus qui sont venus la corrompre en intervertissant son objet.
Les vaisseaux ont trop long-temps porté Toppression aux rivages qu'ils devaient éclairer en les mettant en rapport avec nos sociétés plus avancées. Les solitudes de FOcéan ont trop long-temps servi de théâtre à ces drames sanglans qu'y a transportés la guerre ; mais en perdant insensiblement dans un avenir ps|cifique le <^ractère meurtrier que lui ont imprimé les passions de l'homme , la Inarine reprendra son caractère primitif et la mission qu'elle eût dû conserver toujours.
Un résultat de la civilisation a été de rassembler constamment les hommes en aggrégations toujours plus nombreuses. Les familles ont produit la tribu , les tribus ont formé la cité ; les cités, en se réunissant, ont constitué des peuples destinés à devenir eux-mêmes les provinces des grandes nations modernes.
La nation est-elle donc la formule la plus complète de l'association ? Nous ne le pensons pas : la civilisation ne s'arrête point dans sa marche ; <^haque siècle , en se consumant , la couvre d'une cendre qui la féconde. Un progrès n'est qu'une initiation à un autre progrès. Ceux de l'association ne peuvent s'arrêter dans la voie où la perfectibilité sociale la pousse ; mais comme ils ont à agir maintenant sur des populations séparées les unes des autres par des mers et des océans, la marine devient pour eux un mobile nécessaire ; c'est sur elle seule que peuvent reposer leurs relations de chaque jour. Les vaisseaux doivent donc devenir , par la force des choses , les anneaux de la ch^itne qui réunira en un seul peuple les membres épars de la grande société humaine.
Jules Lecomte,
Rédacteur en chef. Fondateur.
La dénomination de mousse a, selon un de nos plus spirituels écrivains , A. Jal» une étymologie portugaise.
L'élève s'appelle, sur lesbâtimens de cette nation, moço, ce qui veut dire jeune garçon. Ce mot s'est altéré en passant dans notre langue ; nous en avons d'abord fait moce, puis mosse^ qui s'est changé en moune dans iiotre prononciation définitive.
Être mousse y c'est pour l'enfant de nos côtes faire le premier pas dans l'âpre et rude carrière que, matelot, il doit parcourir un jour.
Certes , cette profession ne cache pas , comme tant d'autres , ce qu'elle a de pénible sous de séducteurs abords ; au contraire , c'est à ses premières gouttes que cette coupe de la vie maritime semble avoir plus d'amertume.
Le mousse a mis à peine le pied sur le bâtiment où il doit servir, qu'il tombe sous la sujétion brutale du dernier des matelots. Tous ont le droit de lui intimer leur volonté , et malheureusement pour la pauvre petite créature , la bouche du marin ne formule guère ses injonctions, que son poing ou son pied ne les appuie de l'énergique expression de leur pantomime.
Qu'y faire? Patienter et souffrir.
Malgré les modifications que d'humaines ré* formes ont introduites dans les habitudes de la navigation , c'est un usage que le caractère général de tous ces loups de mers , plus encore que le temps, a prescrit contre toute répression des chefs.
S'il ne veut attirer sur lui de nouveaux coups accompagnés d'une grossière ironie, il faut qu'il se taise , il faut qu'il sourie à leurs durs traitemens; s'il veut pleurer, il faut qu'il se cache.
Pauvre enfant ! combien de fois les coins les plus obscurs de la cale et de l'entrepont voientils couler ses larmes ! Que de sanglots à demi étouffés y secouent son jeune cœur!
Ohl combien alors, tapi entre deux barriques ou lové au milieu des câbles, il regrette, isolé comme il se trouve au milieu de tous ces êtres aussi grossiers de caractère que de formes, combien il regrette les soins assidus et prévenans de sa bonne mère! C'est dans ces instans de vives douleurs que se représentent à lui, rians comme il ne les avait point entrevus encore , tous ses joyeux souvenirs , les bonheurs du foyer, les courses dans la grève, les jeux sur le port; et il les regrette, et il les pleure !
Mais cette affliction s'efface aussi vite que se sèchent ses larmes , et les larmes se sèchent vite à son âge ! le temps s'écoule , et l'habitude vient; corps et cœur, tout s'endurcit à la longue. La brutalité des autres le rend à son tour méchant ; comme il n'est pas le plus fort , il cherche d'autres moyens de lutte; il ruse, il devient le plus souple et le plus adroit ; malheur au novice dont les recrutemens de service jet-
t^iit la lourdeur et Tobéské au milieu de cette \ turbulente engeance ; c'est sur lui que retombent en bloc toutes ces vengeances partielles. De quels tours ne devient-il pas le jouet , s'il n'itispire point le respect de la force à tous ces malicieux assaillans.
Cependant, malgré toutes les misères que lui réserve ce dur métier, avec quelle Joie Tenfant du marin n'appelle-t-il pas le moment où il pourra prendre la mer! Avec quel bonheur ne s'élance-t-il pas vers ce navire dont le pavillon à tétedemàt annonce la partance! Quelques bardes serrés dans un sac, les vœux de sa mère, et l'espérance, voilà tout le bagage avec lequel il entre dans sa nouvelle vie. Mais il a dix ans, et à cet âge la tête est si pleine d'illusions, le cœur si avide d'émotions ^nouvelles, que la souffrance même n'apparait qu'à travers un prisme d'er.
Le temps passe ; bientôt le désenchantement arrive.
Heureux, bien heureux quand un père, vieux marin, un parent, un ami de sa famille, lui sert de protecteur dans cette espèce de servage , si pesant par le caractère de cette foule de maîtres que lui donne la discipline d'abord, et après la discipline sa propre faiblesse.
Nous ne parlerons pas du mousse sur les bàtimens marchands : pauvre petit ilote dont la position dépend complètement du capitaine, qui, trop souvent, l'abandonne sans souci à la tyrannie capricieuse de l'équipage. Nous ne parlerons que de ceux de la marine militaire.
Parmi les mousses, comme dans toutes les classes, existent des privilèges : les mousses attachés au service particulier des officiers , ou affectés à celui de l'état-major, en forment, en quelque sorte, l'aristocratie.
Les rapports au milieu desquels les placent leurs fonctions , s'adoucissent du caractère et de la position des hommes qu'ils ont à servir. Le soin des quarrés, de la chaussure, des vétemens, ou rofQce de table, voilà toutes leurs fonctions. Après cela, il sont libres, ils peuvent s'ébattre sur le pont ou se jouer dans les cordages, sans avoir à craindre autre chose que la main lourde des matelots et des gabiers, assaisonnement obligé de tous leurs plaisirs.
La tâche des mousses de l'équipage est plus pénible ; servir et nettoyer la gamelle , remplir les bidons, forment la moins rude partie d'une corvée pour laquelle ils n'ont d'autres rétributions que des coups de pieds et des taloches.
Outre le service particulier à chacun d'eux , il y a des exercices communs pour tous.
Dès le matin, rangés sur une ligne, pieds nus, le pantalon relevé au-dessus des genoux, les épaules découvertes jusqu'à la ceinture, ils passent la visite de propreté.
Différentes heures de la journée sont consacrées à l'exercice du mousquet et du canon, à
grimper avec rapidité dans les cordages , à manœuvrer sur les vergues, à dégréer les mftts, à serrer les voiles légères. C'est aux sons aigus de sifflets que s'exécutent ces évolutions. Malheur aux doigts des paresseux et des traînards.
Outre les écoles de lecture , d'écriture et de calcul ouvertes dans nos ports principaux pour les compagnies de mousses, ils reçoivent encore, certains jours de la semaine, une éducation élémentaire sur les vaisseaux.
Les réglemens militaires n'ont point oublié que le marin ne se forme point , comme le fonctionnaire de toutes les professions, par l'exercice de quelques mois, de quelques années; il faut une longue expérience , et surtout une expérience éclairée, pour réunir dans un seul homme les connaissances théoriques et pratiques si variées qui constituent l'homme de mer.
Ils n'ont point oublié que si notre marine s'est trouvée souvent entravée dans ses progrès ; que si une multitude d'hommes doués d'intrépidité et de génie sont restés dans l'oubli ou n'ont point rendu au pays tous les services qu'il devait attendre de leur puissante nature ; la cause en a toujours été à l'ignorance dans laquelle a tenu nos équipages l'incurie des pouvoirs.
Ils n'ont point oublié aussi que l'état doit servir de patron et de tuteur à ces enfans que les exigences de la marine arrachent si jeunes à l'éducation qu'ils eussent reçue de la sollicitude de leurs parens ; et que puisqu'il les prive de leurs instituteurs naturels , il doit leur en servir luimême.
FCLGENCE GiRABD.
f^lborîifajje»
L'abordage est le dénouement, la dernière péripétie de ce drame sanglant que l'on nomme un combat de mer ; dénouement terrible d'une scène qui n'a ordinairement pour théâtre que l'immense solitude de l'Océan , et dans laquelle chaque témoin devient un acteur et trop souvent une victime!
Lorsque deux navires ennemis , lassés de se canonner à grande distance , veulent en venir à quelque chose de décisif, ils manœuvrent pour s'aborder. Les hommes placés jusque là dans les batteries ou à côté des pièces de canon des gaillards, quittent leurs postes pour se porter sur le pont et pour saisir les armes que leur distribuent les chefs d'escouades. Les grappins ï jusque là suspendus au bout des vergues, sont arrangés de manière à tomber sur les
FRANCE MAltlTIUE.
•diasiingtges de r^BMemi, et à s*aocrocher à ' tooles les parties 4^' pourront leur offrir une résistance Q8»ez' forte pour cramponner le na- Tiretftbordé au navire aboedeur. Les vergues des deux bàtimons se sont déjà croisées : les deux équipages y impatiens d'en venir aux mains , se menacent, se défient , en cherchant à s'élancer Fun sur l'autre pour se massacrer. Les matelots les plus agiles se sont jetés dans les haubans pour é))ier le moment de sauter les premiers à la rencontre de l'ennemi, qti de son côté s'efforce de prendre l'initiative du . carnage. Le cri solennel du commandant se fait entendre enfin dans cet instant terrible, et toutes les bouches ont répété avec frénésie : A^ l'abordage^ à V abordage! C'est alors que les deux navires s'accix)chent pour ne se séparer qu'après que la victoire aura décidé TavantîMJje. C'est alors que, des hunes et des passavaus, pleuvent les grenadin enflammées, les conps d'espingoles , et cette fusillade meurtrière qui précède toujours le dernier choc.
- Les vergues, qui n'étaient encore que croisées,
: s'abaissent chargées de combattansà leurs extrémités: elles deviennent, sous les pieds des plus intrépides , un pont pour courir sur le théâtre du carnage. Les matelots ,>haletans, grimpés sur toutes les parties saillantes du navire , ont saisi les manœuvres courantes qui peuvent leur servir de balançoires , et s'élançant le sabre
• entre les dents et les pistolets ù la ceinture, a« moyen de ce mobile appui ils ont touché les bastingages qu'ils voulaient atteindre. Le sang ruisselle sous les coups plus sûrs que les équipages se portent à l'arme blanche. Ce n'est plus un combat, c'est un duel général : on se choisit dans la mêlée ; on se défie corps à corps; les masses attaquent les masses : tantôt une escouade est repoussée en abandonnant une partie du gaillard couvert de cadavres à l'escouade furieuse , qui à son tour se voit forcée de céder le champ de bataille au renfort qui vient l'assaillir. Mais cette lutte épouvantable devient trop meurtrière pour qu'elle n'ait pas
' enfin un terme. Un des équipages faiblit , et il redouble d'efforts, non plus pour disputer aux vainqueurs un avantage trop certain » mais pour dégager le «navire des grappins qui le fixent au navire auquel va rester la victoire. Tentative impuissante! les grappins sont défendus avec acharnement contre les coups. que veulent leur porter les vaincus. Les ennemis, trop assurés de l'inutilité de leurs derniers essais, se retirent en abandonnant leur pont ensanglanté, à la rage des plus forts, et le pavillon du bâtiment qui se rend est amené au milieu des cris de délire et de joie de l'équipage qui vient de triompher.
Telle est la scène qu'offre en mer ce quon appelle un abordage , scène effrayante dont le
ûhoc de deux ^égimep^ ^.attaquant à la b^yon- . nette ne^donnerait petut-étre qu'une faible idée. . A terre , l'espace que foulent le$ pieds des ; combattans laisse au moins à chacun d'eux la possibilité , de ^e mouvoir, de frapper ou de fuir. Là chaque soldat ne marche au-devant du danger qu'en sentant à côté de lui l'aide formidable de ses camarades. C'est an milieu d'une haie de bayonnettes qu'il avance contre la haie de bayonuette^ qu'on lui oppose , et sur ses pas au moins il retrouve le terrain ^ui lui permet de s'appuyer sur quelque chose -qui résiste. Mais à bord,, c'est peu que de combattre : il faut exposer cent fois sa vie ^ braver le danger de se faire écraser entre les deux navires, pour ne réussir le plus souvent qu'à ton)ber seul du bout d'une vergue ou d'une, manœuvre» au milieu de tout un équipage qui n'attend que le moment de vous massacrer. Ici, plus de moyen de fuir le péril qu'on a trop imprudemment aJTfronté. 11 faut attaquer ou se défendre sur un espace de quelques pieds , qui ne permet pas de retraite. Et avec quelles armes encore se livrent les combats do mer!
On croirait que les marins se sont réservé seuls, pour se combattre, les armes dont la civilisation a proscrit depuis deux ou trois siècles Tusage dans nos armées. C'est avec des piques qu ils se clouent sur les ponts qui leur servent de champ de bataille. C'est avec de larges coutelas qu'ils s'entr' ouvrent la poitrine. C'est avec des bachots qu'ils se fendent la tête; et à la suite d'un aljordage , en voyant les larges et affreuses blessures qui défigurent les cadavres de ceux qui ont succombé dans la mêlée , on dirait des hommes tués par des armes de géans.
Nous avons souvent entendu de vieux militaires, dont le courage avait été éprouvé dans vingt batailles rangées, avouer, après avoir assisté à un abordage > que rien ne pouvait être comparé à l'horreur de ces funestes engagemens. Les matelots , du reste , dans leur, langage pittoresque, expriment ainsi la différence qu'ils établissent entre les combats de mer et les batailles qui se livrent à terre, t Les soldats, disent-ils, se fusillent à coups de balles ; en mer , nous nous fusillons à coups de boulets. Eux autres se piquent à coups de bayonnettes, et nous autres^ nous nous fendons à coups de haches d'abordage. Le gros lot est encore de notre bord ( de notre côté ). »
Il est rare que deux navires qui se sont canonnés de loin , aient le même avantage à s'accoster pour terminer le combat d'une manière décisive. L'mégalité numérique des équipages établit pi*esque toujom*s entre eux une infériorité de chances dont le plus fort se trouve intéressé à profiter en cherchant l'abordage* En co cas, c'est le plus faible qui tâche de s'éloi-
FB:iNQB MABKnXEL
gœr de manière à Be combatti^e t|u*à boute distasee; et ponr peu ^ae sa marohe le favo* rise, et que les avaries qu'il a essuyéee lui permettent de manœuvrer -encore à sa^guise, il lui est facile d'éviter de se laisser élonger» de bout en bout. Mais lorsque la supériorité de marche se trouve être du ' côté du plus fort vn équipage, ou qu'ayant éprouvé moins de doilnmages dans sa mâture et sa voiluro que son adversaire , il présente l'abordage à celui-ci , maître alors de sa manœuvre, il l'accoste en engageant son beaupré autant qu'il peut dans ses haubans d'artimon ou ses grands porte* haubans. Cette façon d'aborder un bâtiment est la meilleure; car tout en permettant au navire abordeur d'envoyer sa dernière volée en poupe de l'ennemi, sans s'exposer ù recevoir la sienne, elle permet à l'équipage de l'assaillant d'attaquer avec avantage le navire abordé. Le beaupré engagé dansi l'arrière de ce dernier , et dominant sur le gaillard d'arrière , sert de pas-i sage aux agresseurs pour tomber sur le pont, qu'ils ont quelquefois balayé au moment de l'abordage, au ifioyen de leurs caronades de l'avant. On cite des frégates qui, ainsi attaquées par d'autres frégates, se sont rendue^ au moment où celles-ci allaient leur présenter l'abordage, avec la certitude de terminer par un engagement à l'arme blanche, une action qu'une longue et inutile canonnade avait en^. (•orc laissée incertaine entre les doux combattans.
Avec l'impétuosité et l'audace naturelle à noire nation, on conçoit que l'abordage doive ^.tre une des manières de combattre qu'affectionnent .plus particulièrement les équipages français* Un grand nombre de faits ont depuis long^temps prouvé la supériorité que possèdent nos inarins dans ce genre d'attaque qui exige dans l'assaillant toute la détermihation et la promptitude auxquelles nos armées ont dû de^ puis si long-tem^s la réputation des premières arnées du* monde, pour ce qu'on appelle les conpB de nuvn.Tenter tin abordage n'est an suiv plus que monter à l'assaut, avec la différenee que présente la mobilité du théâtre sur lequel on combat,'et; la difficulté d'enlever une: position qui fuit et quivcède à chaque lame, sous les pieds des assiëgcans.
Mais si^ sous le rapport de ral>ardage, les marins français possèdent un avantage incontes* table; il est juste d'avouei* aussi que de leurcôté les équipages anglais passent, et av^e raison, je crois, pour posséder une supériorité nmiMfiiée dans ces longues canonnades - qui mettent- quelquefois à une si rude «preuve te » sang-froid et la patience de leurs matelctts^ Ceue diversité d'aptitudes guerrières , partictrtières, po«ir ainsi dire , aux denx nations f^9M rittfnies qui se sowrtrom'écs'-si lohg^ea(!l)S^en •
présence Tune^de l'autre sur les champs -de bataille de l'Océan, estsi-blea coatHM^des mafinsdes deux peuples, que presque toujours» les Anglais, dans nos combats da mer, se 8<Nit efforcés de prolonger les longues caionnades» avec autant 4e soin que nous mettions d'ardeur à rechercher l'abordagu avec eux.
Uu grand nombre d'abordages sont t'es tés ce** lèbres dans le souvenir des hommes de mer, et dans les fastes de notre gloire maritiiue. Mais au premier rang dâ ces. sortes de duels de navires, on citera toujours comme le fait le plu^ remarquable, l'abordage de la corvette \di Bayonnaise y qui, malgré l'infériorité numérique de son artillerie et de son équipage, eu^ leva la frégate anglaise YEmbu$cadey en l'accos^ tant de bout en bout.
Dans la longue guerre que nos corsaii^esde la Manche , de l'Océan et des mers de l'Inde, livrèrent aux Anglais, l'abordage devint leur manière favorite d'attaqurr les prises qu'ils cher» * chaient à amarriner. Un grand notubre de faits ' d'armes, tous mémorables, signalèrent pendant, cette lutte acharnée l'audace et l'habileté do' plusieurs capitaines. Mais lesmai^ns raarclMityds»^, plus soigneux ordinairement do leur fortune quei de leur gloire, nous ont laissé trop peu de documens sur celte partie de notre histoii^e maritime, pour que nous puissions reproduire ici avec exactitude le récit des priiicipaux combats • qui ont illu^ré leurs courses aventureuses.
Nous nous bornerons quant â présent à rappe«- 1er un iait isolé que no«&s a raconté M. Garne^ ray, dont l'habile pinceau<a reproduit tant de fois les scènes de mer dont sa singultèi^ desti* bée l'avait appelé à devenir le témoin» bien avant qu'il songeât a prendre la 'palette d'ai*- Ciste (1).
I Le corsaire XAmpkyiriîe^ de 18 canons , anné . iauport Nord-Ouest de l'Ile-de-Francè , p^ri en ,4798 sous le commandement du capîtaine M^de* rousse , pour aller attendre dans la mer Rouge i lieux foÂtimens qui, chaque année <, transportaient à la Mecque les» riches trffrandes^des Arabes de la oôte Malabar.
Pen>de temps après son-entrée dapi^ le f^Ue f l 'Amphyiriie rencontre un troi^»mâi;scqHi^ à son approche, arbore le paviHon angl^i^ Le {tout .dO'ce navire à batterie eouvei^te, e&t^ vh»i^ ;d' Arabes : son artillerie se compose, de; "H^r nenB. C'est un des bàtiroens quje^ Vjdmpkyiniûf est venue chercher dans ces paragep^LesHli^ ipositiotts du combat ë0iiti)ris6e de-part et d'au* itrev et malgvé'l'inféiriafité de .son artillerie et jder: lai force numérique der sou éqaîfuige, Icruorsainefravçaisu'héske pas i attaquer l'ennemi q|ie
(Il Ce falt,marîtiinc a fournih M. t. Gamcray Itti-mèihc )i*fiujetdc lagniTureeî-jointttdaiIftlaqanHc ilfttfiicelii I ficènc tlont^ Il i étéun iAf/flctevr^ .
la fortune semble livrer à ses coups. Au bout de quelques heures d'engagement , le galion amène; son pavillon, on Tamarrine ; les objets les plus précieux de sa riche cargaison sont transportés à bord de VAmphyirUe : quelques hommes du corsaire forment le nouvel équipage qui doit ramener la capture à TIle-de-France , et les Arabes vaincus qui montaient la Perle ^ sont renvoyés à terre sur des embarcations du pays. Après avoir obtenu si heureusement et en si peu de temps » un succès qui venait d'enrichir tous les hommes de XAmphyirite^X^ capitaine Malerousse ne songeait plus qu'à quitter le golfe avec la prise qu'il faisait gouverner dans ses eaux. Mais la mer qui , jusque-là , semblait avoir favorisé son entreprise au-delà de ses espéran* ces , lui réservait un de ces malheurs qui accompagnent presque toujours à la mer les réussites trop promptes et les faveurs inespérées.
Qunrre jours s'étaient écoul. > depuis la capture de la Perle^ lorsque VAmphyirlte aperçut derrière elle deux navires de différentes grosseurs y qui paraissaient lui donner la chasse. La supériorité de marche de ces deux bàtimens mit bientôt le capitaine français à même de prévoir à quelle sorte d'adversaires il allait dans peu avoir à faire.
L'un de ces navires chasseurs était un troismàts encore plus fort que la Perle; l'autre une goélette qui lui servait de mouche.
On présuma avec raison à bord du corsaire, que les pécheurs de la côte ayant informé le second galion destiné pour la Mecque , du sort qu'avait éprouvé le corsaire , ce second galion venait chercher à disputer à XAmphririte les trésors et la prise qu'elle avait conquis.
A midi , malgré la répugnance qu'avait pour entamer un autre combat , l'opulent équipage de V Amphyiriie y il fallut accepter forcément l'engagement que l'avantage de marche mettait la corvette ennemie en position de présenter à YAmphytrite.
Pendant toute la journée , on se canonna avec un égal acharnement , sans qu'aucun des navires parût obtenir un avantage marqué sur l'autre. La prise de YAmphytrite et la goélette servant de mouche à la corvette le Trinquemalet (c'était le nomdunouvel assaillant) étaient restées spectatrices presque indifférentes de ce long combat encore si peu décisif. Cependant , vers l'approche de la nuit , et avec la brise plus fraîche qui verdissait à l'horizon, le màt d'artimon du Triu" guemalet, sans doute avarié par la mitraille, tombe sur l'avant, en masquant de tout le fardage de son gréement,le côté de la batterie de la corvette sur lequel le màt venait d'opérer sa chute. Cette circonstance engagea le capitaine Malerousse à profiter de la confusion qu'elle devait jeter à bord de l'ennemi , pour fuir à la faveur de l'obscurité. Mais au moment où YAmphytrite
allait prendre chasse , son màt de misaine tomba sur son pont, avec tous ses agrès, comme était tombé, quelques minutes avant, le mât d'artimon de la corvette.
Il fallut dès-lors renoncer à prendre chasse, et se résigner à combattre jusqu'au bout.
La prise la Perle et la goélette du Trinçfiemalet qui, jusque-là, semblaient être restées neutres dans l'action , commencèrent à se canonner aussi , mais avec trop d'infériorité du côté de la Perte qui , avec un faible équipage , ne pouvait que manœuvrer lourdement et ne diriger qu'un feu mal nourri sur son adversaire qui , fier de la force numérique de son équipage, cherchait l'abordage que la Perle était réduite à éviter.
L'issue de cette espèce de partie carrée entre les quatre navires , devenait , comme on le voit , fort incertaine , et les probabilités d'un avantage certain ne paraissaient pas devoir tourner du côté des Français.
Cependant , vers minuit, le grand màt de hune de la corvette s'abattit sous le vent avec son grand hunier» et alla masquer encore une fois la batterie que la chute de son màt d'artimon avait déjà masquée.
Trop peu maîtres de leur manœuvre, avec les avaries qu'ils venaient d'éprouver, pour agir comme ils l'auraient voulu, les deux navires combattans dérivaient l'un sur l'autre , sans chercher l'abordage qui allait avoir lieu.
Les deux navires, en effet, par suite de l'abattée de l'un et de l'oloffée de l'autre , s'abordent de bout en bout. Le combat corps à corps s'engage par l'avant sur le gaillard du Trinquemalet, En moins de dix minutes , les Français se rendent maîtres de ce gaillard d'avant , que les Anglais , supérieurs en nombre , leur disputent pouce à pouce, pied à pied. Bientôt les vainqueurs , élargissant à grands coups de sabre et de pique, le théâtre du carnage, parviennent à refouler les ennemis jusque sur le gaillard d'arrière , et à leur faire abandonner enfin le pont couvert de sang et de cadavres. Tout annonce que la corvette est rendue et que toute résis** tance est devenue impossible...
Mais à la grande surprise des corsaires , les Anglais , qu'ils croient avoir vaincus , s'efforcent de prolonger la lutte , en envoyant par les panneaux du pont et par les sabords de la batterie, des coups de fusil et des coups de canon même, sur les matelots qui se sont emparés des gaillards de la corvette, ou sur ceux qui sont restés à bord de YAmphytrite.
Pour éteindre le feu de la batterie , les Français ne trouvent d'iautre moyen que de couper les itagues des ma/i/^iij/5 de sabord, c'est-à-dire les cordages qui tiennent élevées ces sortes de petites portes avec lesquelles on ferme les sabords quand les canons sont rentrés dans la bat^
terie. Mais les Anglais, quoique les issues par lesquelles sort la gueule de leurs pièces se trouvent pour ainsi dire bouchées par les mantelets de sabord qu'on a fait tomber sur leurs ouvertures, continuent à faire feu, 'même à travers ces mantelets si épais et si lourds.
On ne pouvait prévoir comment aurait fini cet abordage, déjà si meurtrier, qui durait depuis une demi*Iieure, sans l'accident terrible et inattendu qui vint y mettre un terme.
Des cris horribles, des cris d'épouvante et d'effroi sortent de la batterie dans laquelle se sont réfugiés les Anglais. A ces cris succède une immense clarté à laquelle l'obscurité de la nuit prête encore plus de vivacité. Les Français effrayés, jusque là maîtres du pont de la corvette, s'élancent à leur bord pour fuir la mort qu'ils ont eu le temps d'entrevoir dans l'incendie qui gagne partout. Une détonation dont il à'est donné à aucune plume, à aucun pinceau, à aucune expression humaine de rendre ridée, se fait entendre. C'est un volcan qui vient d'éclater le long de VAmphitrite, en vomissant dans l'air un cratère au milieu duquel ont disparu, morcelés, foudroyés, tous les fragmens, tous les restes, tout l'équipage de la corvette anglaise !
Les marins français, sortant comme des gouffres de l'enfer, après cette épouvantable explosion, sont étonnés et presque effrayés de se retrouver vivans sur le pont croulant de leur
navire bouleversé On saute aux pompes : le
bâtiment, disjoint dans toutes ses parties par l'effet de l'horrible secousse à laquelle il a cependant résisté encore, comme par miracle, va couler : l'eau gagne : les blessés, écrasés par la chute des objets qui retombent sur le pont, après avoir volé dans l'air avec le tourbillon de feu qui s'est éteint après l'explosion, crient, supplieùt, implorent leurs camarades pour qu'on les sauve de la mer qu'ils entrevoient au sein de cette scène effroyable : on ordonne confusément de mettre les embarcations à la mer
Hais comment tiendront -elles à flot, criblées, déchirées comme elles le sont par la mitraille? On restera à bord jusqu'au moment où le navire disparaîtra sous les pieds de l'équipage, ou jusqu'à ce que la chaloupe, bouchée à la hâte, puisse recevoir les blessés et le petit nombre de ceux qui ont survécu au combat Quelques blessés, placés dans la cale, se traînent, tout sanglans, jusqu'à l'ouverture des panneaux, et, s'appuyant de leurs mains défaillantes sur le rebord des écoutilles, ils cherchent à fuir Teau qui remplit déjà le bâtiment La chaloupe est cependant mise à la mer : les plus agiles se précipitent dans cette frêle embarcation : le capitaine s'y jette le dernier On
s'éloigne du bord pour rejoindre la prise, qui approche, suivie de la goélette qui ne la combat
Tow ^^
plus, tant l'horreur de l'explosion de la corvette a rempli de terreur tous les témoins de cette catastrophe... Le capitaine se rappelle qu'il a oublié à bord de son navire des papiers qu'il aurait pu sauver. Il donne ordre aux canotiers de retourner vers le navire qui va disparaître
sous les flots On aborde le corsaire, pres-
qu'entièrement submergé : le capitaine est descendu dans sa chambre, remplie d'eau. Un bonheur inattendu a secondé son audace : il remonte avec ses papiers, et le navire n'a pas encore disparu, et la chaloujpe l'attend encore le long du bord ; mais au moment de remettre le pied dans l'embarcation, le malheureux Malerousse sent un obstacle sur sa tète : c'est le filet de casse-téte, qu'avant le combat on avait étendu sur le gaillard d arrière : il veut se dégager de ce filet dans lequel il se débat au moment où le navire va s'engloutir sous ses pas. Inutiles efforts! le navire disparait comme dans un gouffre, au milieu des flots, avec son brave capitaine, et en entraînant dans l'abîme qui s'entr ouvre, l'embarcation amarrée près de lui.
Les malheureux hommes qui montaient la chaloupe qui coule, se jettent à la nage, et parviennent à regagner la Perle, qui, quelques jours après ce funeste événement, regagna l'Ilede-France; la Perle, seul reste de tant de richesses, et dernier témoin d'une aussi grande catastrophe !
Un autre abordage, qui, avec plus d'audace encore, s'il est possible, de la part du commandant français, eut un succès bien moins heureux, est celui du lougre l'Affranteur.
Ce petit navire, commandé par le lieutenant de vaisseau Dutoyac, fut expédié de Brest au commencement de la dernière guerre, pour demander raison à la division anglaise croisant devant Ouessant, de la capture de quelques bàtimens de notre commerce, arrêtés avant la déclaration des hostilités. Une frégate anglaise, sans égard pour la mission parlementaire du lougre, se permit de lui envoyer quelques coups de canon. Le brave Dutoyac, oubliant en ce moment la faiblesse du bâtiment qu'il montait, pour ne voir que l'insulte faite au pavillon qu'il avait arboré, ordonne à son équipage de border les avirons. L'Affronteur, profitant du calme, nage droit sur la frégate ennemie, et sous la grêle de boulets qui pleuvent autour de lui, le lougre aborde la frégate, et l'intrépide Dutoyac trouve une mort glorieuse à la tête de son équipage, sur les bastingages du capitaine anglais, étonné de tant d'audace, et honteux peutêtre d'avoir si imprudemment irrité un si noble
courage.
Ed. Corbière,
Capit, au long cours, réd. du Journal du Havre.
S( VUvin.
Ua Bftwê! oMibiM d'honmet 42m notre Fflftttce» «i nécafsatrenent mantime, ignorent «e qu'est lui Mi^el
Pour «pMk^ee-wft h Lmt^or on le Mtmeiit du 28 fuillet en ftopt tes nodéle« ; d'a«tree, eédant à leurs toi pressions de collège, le voient à travers les descriptk)ns de la trirème antique; j'ai eonnu quelques dames mi à prqpos d'im vais- «eau me parlaient des bains flottans de M. le «omte ou baron Vigîer.
C'est pourtant sons de telles images que généralement on se représente ces gigantesques constructions où l'homme a revéta des formes les pins gracieuses ce que la statique lui présentait de plus hardi dans ses combinaisons, le chefd'œuvre oli Fart et la sdence ont résumé progrès par progrès tous ceux ^*a successivement &its la civilisation.
Eiaminons dans «es détails et dans son en^ semble, dans son repos et dans son action, cette merveilleuse machine lottante.
Et remarquons d'abord qu'en parlant de narres nous ne confondrons pas sous cette dénomination tout ce qui la porte, beau ou laid, bien ou mal construit; non, nous n'examinerons l'architecture navale que dans les embarcations où elle se révèle, et non dans ces bateaux dont les -nécessités du cabotage lui imposent leç formes massives.
Nous négligerons donc ces lourds cbasse-marées de Bretagne, larges bottes construites ^vl% grâce et sans proportions ; espèces de chariots Aottans qu'on remplit jusqu'aux bords et qui se traînent d'un port à l'autre, passant tête baissée sous chaque lame.
La galiote hollandaise, si pesante, si carrée des lianches et des épaules ! pauvre barque, qui ne marche qu'à force de vent et de voiles, toujours dans Peau jusqu'aux préceintes, et bruyante emnme un nageur poussif.
Et ces espèces de lougres, d^ dogres, de balaourds prussiens, rus3es, autrichiens, danois, qui viennent chaque hiver sur nos rades montrer auprès de nos Jolis bâtimens leurs face's noircies, Sfiles et toute barbouillées de galipot.
Nops entendrons par jiavire la goélette française, légère, élégante, fine de formes, élancée comn^e un petit poisson ; la goélette avec sa tenture doucement iabaissée au milieu et relevée coquettement vers l'arrière comme les reins cambrés dWe créole ; avec toutes ses proportions harmonieuses, ses épaules alongées, sa poulaine aiguè et ses hanches en cœur, au-dessus de l'eau. La goélette, c'est la petite maîtresse de nos ports; qu'elle vole sur les JDot^ où son siUage ne laisse
point de traceys, qu'elle glisse et se joue au miUev des récifs, c>st rhirondelle de la mer.
Un navire , cTest le brick du Havre ou de Nantes^ moins joli, moins fin, moins coquet que la goô* lette ; plus fort, mieux pris dans sa taille courte et trapue, plus vigoureusement établi sur son centre.
C'est le grand paquebot amérie^in qui nons promène à travers les tempêtes, dans des boudoirs et des salons dorés; le majestueux trois* mâts de France, amiral des ports marchands, qui porte avec calme et dignité mille tonneauit dans sa vaste cale.
C'est encore la corvette, élégante comme la goélette^ fière et mutine icomme le brick, plus grande que le trois-màts^ et plus vaillante que tous ensemble, car elle a sa double rangée de canons, qui montrent toujours leur gueule ou^ verte à ses sabords^
Cest la frégate armée en guerre, belle et puissanté reine de l'Océan ; c'est le vaisseau qui en est le roi. Le vaisseau! toute une ville, tout un monde flottant sur la mer!.,.
Pour faire comprendre cette immense con^ strnction dans sa conformation, dans son ensemble et dans son mécanisme, il ne faudrait pas dire : Voici comme il est fait, voici comme il est gréé, voici comme il manœuvre, voici comme il marche! Non; un pareil ouvrage échappe i la description et à l'analyse. Il faudrait vous mener sur le quai de Brest, quand une escadre arrive sur sa rade ou dans ses bassins ; il faudrait vous promener dans les chantiers où se taille et se joint sa meml)rure ; il faudrait surtout vous jeter au milieu d'un beau combat, au milieu d'une grande et majestueuse tempête, puis vous dire : Regardez ! Vous comprendriez alors ce ^ue tout l'art d'un écrivain ne vous reproduira jamais.
Comme on l'indique, par repos et mouvement^ le navire offre deux aspects, deux états d*étre distingués. On peut voir eu lui la machine inerte, ouvrage du constructeur et du gréeur ; et l'être animé» a manp/toar (l'homme de guerre), comme disent si bien les Anglais! Pour le voir sous ce double point de vue, dans tous les détails de sa curieuse anatomie, et dans toutes les vicissitudes de sa vie voyageuse, prenez-le sur le chantier, et suivez-le sur ce désert mobile, qu'il parcourt sans y trouver et sans y laisser de traces, jus-
3u'au port, où il viendra, vieux et décrépit, se issoudre, si quelque brisant, quelque grain oi| quelque bataille ne l'ensevelissept auparavant au milieu des flots*
Une longue pièce de bois, anx extrémités de laquelle se dressent, en regard, deux autres plus petites, forment sa quille ^ son é^av^ et son
C'est sur cette faible base quiç s'élèvera tout l'édifice, dont chaque partie sera plus faible en-
It
core ; cependant jamais édifice n'aura été plus compacte et plus solide, tant chaque pièce soutiendra fensemble, et sera soutenue par lui.
Sur cette quille, que Ton pourrait nommer Tépine dorsale du navire, s'accoupleront des côtes arrondies et nivelées^'de telle sorte que leur courbure, trés-prononcée au milieu de la carène pour former le ventre du bâtiment, diminue Insensiblement en approchant de fétrave, pour en faire un tranchant propre à fendre les vagues, et s'élève, vers Tétambot, afin de donner au navire des hanches sur lesquelles il puisse s'asseoir ; et il faudra que ces façons ne soient ni trop effilées, ce qui augmenterait la rapidité aux dépens de Téquilibre, ni trop arrondies, ce qui produirait Teffet contraire. Mais on trouvera un moyen terme à ces deux conditions; et la carène sera assez aiguë
Îour couper l'eau, assez plate pour s'y soutenir, dmirabfe conciliation des deux plus incompatibles propriétés f
Puis, ce squelette sera couvert, enveloppé, lié dans ses parties, par des planches qui formeront son bordage, et l'embrasseront dans toutes sa longueur, comme autant de ceintures successives.
Et quand cette enveloppe aura recouvert toute la membrure, cniand la carcasse sera achevée et formera une longue boîte ovale, on fermera cette boite avec plusieurs ponts parallèles S marqueront les étages de l'édifice, la cale, . batteries, le faux-pont, etc., et chacun de ces étages sera divisé en compartimens : ici la demeure descaliers, la fosse aux lions; là la soute aux poudres, la cambuse ; au-dessus la chambre du commandant, les carrés des officiers, les haàiacs de l'équipage : ici s'accroupiront les canons, là fumeront les cuisines ; là seront les câbles, là les vivres, là les munitions de guerre, là les pompes, tout ce qu'il faut enfin pour faire le tour du monde, pour vaincre la mer, les vents et les écueils, pour anéantir des flottes, pour loger, nourrir, vêtir, armer, protéger plusieurs centaines d'hommes pendant des années eatières î
L'immense quantité de matériaux, d'agrès, de munitions nécessaires à un vaisseau, est incroyable ; on l'a dit cent fois, et c'est vrai : entassé dans une plaine, tout cela formerait une montagne trois fois plus grosse que le vaisseau luimême, et cependant tout cela s'y loge, y prend sa place; et rien n'est encombré, tous les passages sont libres, et il reste encore assez de place pour former des salons, des boudoirs au capitaine, et des promenades aux matelots.
Mail «î la coque du navire et TécononM de son intéfieurcaptiventl'admfa^tion, que dire de l'harmonieuse combinaison de son gréement, autre modèle de grâce et de hardiesse?
Il n'existe pas d'appareil plus compliqué que le gréement d'un navire, et cependant le résul-
tat cherché est bien simple ; c'est le même qu'obtient le cigne en ouvrant au vent ses deux ailes» quand il nage sur un étang. Aussi, à fa première vue, tout ce labyrinthe de cordages, de voiles» de vergues et de mâts s'offre-t-il comme une combinaison plus élégante qu'utile ; il n'y a pour* tant pas, dan& cette apparente profusion d'appas raux, une cheville, un anneau, une poulie, pasum petit bout de toile ou de filin qui n'ait son rôle nécessaire et d'où ne puisse dépendre un jouv le salut du navire.
Cest que Fart de la navigation n'est plusdan» ses langes» et ne consiste plus, comme aux temps de son origine, à fuir devant la brise aveo une voile carrée, qu'on baissait pour prendre la rame dès que tournait le vent. Cet art» le plus difficile et le plus perfectionné de tous, a trouvé autant de secrets et de ressources que le vent et la mer ont de caprices.
Le navire, en sortant de la cale de construction, entre nu dans la mouvante arène, comme l'homme qui vient au monde ; ce n'est qu'après sa mise à l'eau qu'on le grée. On commence par
Elanter jusqu'au fond de ses entrailles, les trois ases de tout l'édifice aérien : son bas^mât de misaine, devant ; son arandmàty au milieu ; et son bas-mât d'or^'mon» placé derrière; Chacun d'eux est coiffé d'une kwne plate» en demi-lune» qui laisse passage à un second mât plus faible» et lui donne le nom de mât de Mme.
Sur le second mât s'élève de la même manière un troisième, le mât de/ierro^e^, et sur ce troi« sième enfin» le mât de catacoxs, qu'on surmonte encore d'une flèche, dernier degré de cette élégante échelle» dont la pointe perce les nuages. Ces trois derniers mâts» désignés^ en outre» sous le nom commun de celui qui leur sert de base» se calent ou s'élèvent à volonté, comme les tubes d'une lunette, avec cette différence <m'ils s'abaissent l'un sur l'autre» les plus faibles sur les plus forts, tandis que les tubes rentrent l'un dans l'autre^ les pkîs étroits dans les plue larges.
Un mât de &ea^prtf sortencore comme une lance eia arrêt» de la poulains, ou avant dn navire» alongé aussi d'un hmU^sbors qai ae ramène etse pousse à volonté.
Les vergues, barres transversales destinées à porter la voilure» nu>ntent et descendent le long de ces différens mâts» et de la tête de chacun de ces derniers tombent à droite et à gauche, en avant et en arrière» les haubans, échelles et appuis tout à la fois ; les ^is, dont le nom désigne l'usage; les driues qui hissent et amènent les voiles ; les balaneines <pu suspendent et balancent les vergues » et les mille autres parties de cette abondante chevelure noire qui va d'u^ mât à l'autre, qui descend par cascades, de barre e» barre, de hune en hune» de vergue en vergue»
depuis la pointe des catacois jusqu'aux derniers
parte-haubanê, le long de la priceinte. Comme je Tai dit, chaque pièce de cet appareil a sa nécessité. Eh bien! le beau s'y trouve si intimement lié à l'utile, qu'au premier aspect on n'y voit, au lieu de calcul, qu'une élégante coquetterie, et l'on est porté à prendre pour la toilette du nav e cr nui en est avant tout la défense et rindi.^>' ^*jie vêtement. Ces mâts sont si élancés, si fins, si gracieusement étages dans les airs! Et ces vergues qui les coupent en croix de distance en distance, et qui montent de plus en plus minces et de plus en plus courtes, jusqu'à leurs grêles sommets ; ces hunes à jour dont la blancheur se détache au milieu des haubans comme un bois de harpe sous ses cordes renversées; et ces milliers de manœuvres tendues dans tous les sens, de haut en bas, de tribord à bâbord, de l'avant à l'arrière, séparées, confondues, parallèles, obliques, perpendiculaires, croisées de cent façons, et toutes fixées, propres, bien peignées, vibrant au moindre souffle ; tout cela forme un ensemble si harmonieux, si complet, si admirablement assorti dans ses moindres détails, qu'une coquette ne mettrait pas plus d'art et de magie dans les dispositions voluptueuses de sa parure de bal !
Et pourtant ceci n'est rien encore, ce n'est que la machine du navire. Il faut voir cette machine s'animer sous un souffle, et devenir le véritable homme de l'Océan.
Montez sur le quai du port, regardez bien ce vaisseau qui appareille. Voyez ! un frémissement de vie court dans tous ses membres. Il répand son équipage sur son pont, dans ses hunes, le pend à ses vergues et le jette par grappes sur ses haubans. Les poulies crient sous les cordes, ses grandes voiles s'étendent sur leurs ralingues; les vergues montent lentement vers les barres; les focs échancrés flottent en écharpes^ secouant joyeusement leurs écoutes; le pavillon national s'élève et se déploie majestueusement sur le couronnement doré du vaisseau, pendant que sa flamme capricieuse s'agite et claque comme un fouet au sommet du grand mât.
Tout-à-coup, voilà que le mouvement se communique à la masse entière, on lève l'ancre qui mordait le fond, le vaisseau s'ébranle, ouvre au vent toutes ses voiles, bondit de joie sur la houle, et part.
Voyez comme son étrave et sa poulaine enrichie de sculptures coupent tranquillement devant lui l'air et l'eau ! comme il glisse au milieu de la ceinture d'écume qui danse autour de ses flancs I
Mais la roue tourne, le gouvernail fait un mouvement. Avez-vous vu avec quelle précision cette vaste machine a suivi l'impulsion d'un faible morceau de bois; comme les voiles, un instant faceyanteB, ont retourné leurs larges ballons à la Si l'hygiène est Fart de conserver la santé, brise, et comme le vaisseau, qui semblait dor- c'est surtout à Tégard de l'honmie de mer que
mir, couché sur le flanc gauche, s'est relevé avec gr&ce et dignité, pour se recoucher mollement sur le flanc droitf II s'éloigne, il quitte la rade en jetant au rivage un coup de canon pour adieu....
Le voilà parti, parti pour des années, parti pour un autre monde! Que deviendra-t-il, voyageur errant sur un désert sans routes ? Quelles seront tes aventures, tes périls, tes victoires, tes malheurs, beau navire?
Oh ! si vous pouviez le suivre au milieu des accidens de sa route et des vicissitudes de sa destinée, de sa destinée inconstante comme la face du ciel, mobile comme la mer qui le ballotte !
Quand vous l'avez vu partir, il s'en allait bien fier et bien tranquille sous un ciel bleu, sur des flots caressans. Il étalait avec orgueil ses vives peintures, l'or de sa guibre et de son couronnement ; il se jouait, plein de confiance, sous toutes ses voiles. Il emportait joyeusement un joyeux équipage qui chantait sur son pont, dans ses batteries et dans sa mâture.
Eh bien! demain peut-être, tout changera, le ciel déroulera son rideau de nuages, l'Océan se gonflera, se dressera rugissant devant lui; le vent lui jettera ses épouvantables rafales ; tiens bon, vaillant navire! serre tes hautes voiles, obéis au vent pour mieux le vaincre, et prends garde aux écueils I
Eh bien ! s'il n'est pas broyé contre un rocher, s'il ne sombre dans quelque abtme, bientôt vous le verrez se reposer, dans l'acalmie, des fatigues de la tempête, se bercer sur une mer paisible en réparant pour la prochaine bourrasque sa coque disjointe et son gréement en lambeaux.
Voilà sa vie, sa vie de voyages du moins, car il en est une autre pour lui, vie de dangers et de désastres, maisbelle, intrépide, glorieuse; qu'il bondisse au milieu du feu et de la fumée ; qu'il coule bas criblé de boulets, ou qu'il hisse le pavillon ennemi sous son pavillon vainqueur.
Aprèscelle-là, l'histoire dunavire est complète; il ne reste plus à décrire que son existence intérieure : les drames de sa dunette, de ses cabines, de son entre-pont et de ses gaillards; toutes les amitiés, toutes les haines, toutes les vengeances, tous les dévoùmens qu'il emporte et berce dans sa coque insensible.
Chevalier.