BANCS DE VASE
Ce premier obstacle se trouvait a une portée de pistolet de leur ponton ; cette considération détermina Havas à prier son compagnon de lui enduire les épaules de celte espèce de limon, pour que la blancheur de leur corps, mise en saillie par la couleur sombre de ce sol bourbeux, n'attirât point sur eux les regards des soldats anglais. 11 lui rendit après le même service. Ainsi couverts de vase, ils se hasardèrent a se traîner sur le banc; mais comme cette marche devenait très-fatigante, ils songèrent à mettre leurs patins, ce qu'ils exécutèrent d'autant plus rapidement, que les feux de la rade leur en facilitèrent l'opération. Leur marche devint alors plus aisée ; il s'écoula cependant près d'une demi-heure avant qu'ils eussent atteint le bras de mer qui les séparait du second banc.
Ils ôtèrent leurs patins, et se remirent de nouveau a la nage. L'eau, dans cet endroit, était beaucouo moins agitée, et par conséquent beau*
« Qu'as>tu donc? lui dit-il ; est ce une crampe? Qu'as tu? 1
— Sauvons-nous I sauvons-nous ! lui réponditil d'une voix épouvantée; n'entends-tu pas? ils nous poursuivent.
— Ne t'effraie point, Souville ; tu te trompes. Rappelle bien tous les esprit», il y va de notre liberté, il y va de notre vie ; le temps est précieux ; si nous ne gagnons la terre sous une demi* heure, nous serons engloutis parla mer montante dont le flot nous emportera au fond de la baie de Soutliamptou. »
Ce fut en le sou|enant et en lui parlant ainsi que Havas parvint à lui faire gagner le second banc de vase. Un instant de repos et quelques gorgées de rhum ayant dissipé le vertige qu'avait laissé dans la tète de Souville cette hallucination funeste, les deux amis remirent de nouveau leurs patins et continuèrent leur traite périlleuse.
Les deux bras de mer qu'ils rencontrèrent furent franchis sans trop de difficulté; mais l'obstacle qui leur inspira un instant l'inquiétude la plus vive, les attendait au rivage même. Cet obstacle consistait en une lisière de fange si liquide, que, malgré leurs patins, ils enfonçaient jusqu'aux genoux ; mais ils louchaient de trop près à la liberté pour se laisser vaincre par ce dernier danger. Sans se laisser rebuter par les douleurs que leur causaient des fragmens de coquillages dont leurs jambes et leurs bras étaient déchirés, ils continuèrent à s'avancer en se faisant un appui de leurs mains.
Us se trouvaient dans cette position critique, lorsqu'un clapotement sourd et l'agitation de l'eau ne leur permirent pas de douter de l'approche du flot. Tous deux se crurent perdus. Quelque temps auparavant, deux prisonniers surpris par la mer montante avaient trouvé un tombeau dans cette boue fétide. Surpris comme ces malhmrem, le flot eût infailliblement passé sur eux comme un linceul. Ils ne se trompaient point, c'était le flux qui se précipitait sur leurs traces; mais, le terrain s étant raffermi, ils eurent gagné le plein de la mer avant lui.