‹ La France novvelle;Chapitre 27 sur 34 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

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Il suffit de jeter les yeux sur la situation présente du monde/ aussi bien du nouveau continent que de l'ancien , et de nous rappeler les changements que la force y a opérés pendant ces dernières années, pour reconnaître que la guerre n'a rien perdu de son empire sur les affaires humaines et qu'elle demeure, aujourd'hui comme hier, la dernière raison des États. Mais, si la guerre règne encore parmi les hommes, c'est comme un souverain détesté, dont on souhaite universellement la chute et dont on médit tous les jours davantage* Cette recrudescence d'aversion pour la guerre vient de la multiplication des

richesses, de raccroissement inouï dans notre siècle des intérêts matériels que la guerre met en souffrance ou en péril, et aussi de l'adoucissement des mœurs et des sentiments d'humanité qui dominent de plus en plus les âmes. On craint plus qu'autrefois la ruine et la mort; on est plus attaché à la vie, et on la respecte davantage, et l'on est devenu, en môme temps, plus délicat pour soi-même et moins insensible aux maux d'autrui.

Qui d'ailleurs ne ferait des vœux pour la^ disparition de la guerre? qui ne souhaiterait de voir inaugurer entre les nations une justice arbitrale dont les décisions respectées termineraient les différends des États et maintiendraient entre eux la paix, comme les tribunaux le font parmi les citoyens? Mais comme, en dépit d'espérances toujours renaissantes et toujours déçues, l'institution d'une justice internationale ne paraît nullement prochaine; comme les forts ardents à s'étendre ne cessent point de menacer l'existence des faibles, et les faibles, une fois dévorés, de se

menacer les uns les antres ; comme les républiques ne sont pas moins belliqueuses que les monar« ehies; comme les nations jeunes sont ambitieuses et confiantes dans Tavenir^ et les nations anciennes, fieras de leur passé et attachées à leur gran-* deur; connue enfin on n*a pas découvert d^utre moyen que Téquilibre pour maintenir Texistence indépendante de ces persomtes libres, qu'on appelle des nations, et garantir le genre humain contre le fléau et l'avilissement de la monarchie universelle, et comme Téquilibre ne peut subsister que par une certaine balance de forces qui, une fois troublée, ne peut se rétablir que par la guerre, îl faut se soumettre à la nécessité, et, sans aimer la guerre, sans cesser de l'éviter de toutes nos forces et d'espérer môme qu'un jour elle deviendra inutile, il faut se garder de trop l'avilir dans Topinîon des hommes, il ne faut point, par des déclamations vaines et par des comparaisons injurieuses, rendre les peuples incapables d'en supporter les maux et d'en comprendre la triste grandeur.

Il est trop facile d'abaisser l'idée de la guerre en montrant seulement ce qu'elle a de brutal et de grossier et en la rapprochant des violences vulgaires que nous avons sous les yeux tous les jours. Ne serait -il pas absurde, pour deux hommes, nous dit-on, de trancher leur différend par le pugilat, et, si cela est absurde pour deux hommes, pourquoi eela le serait-il moins pour cent mille? Et pourquoi, si Ton n'ose dire « le Dieu des pugilats, » oserait-on dire « le Dieu des armées? » Ces comparaisons, et toutes celles qu'il est sinisé d'employer pour avilir la guerre, font habilement perdre de vue la mort qui plane sur tout champ de bataille, grand ou petit et qui accompagne la guerre de sa funèbre mais imposante image.

C'est en effet l'idée toujours présente de la mort qui communique une certaine dignité aux luttes humaines, plus encore que ne le fait l'idée du nombre. Cela est si vrai, qu'une rencontre même individuelle cesse, aux yeux de tous, d'être une lutte vulgaire et méprisable si la mort y est con-

vîée. Que Gros-Pierre et Gros-Jean se disputent à coups de poing une beauté de village, et la sincérité naïve du sentiment n'empêchera pas qu'il ne semble ridicule d'invoquer, à ce propos, le Dieu des batailles; mais, quand nous entendons dans les Huguenots Raoul et son adversaire répéter, avec toute l'éloquence dont la musique est capable : « En mon bon droit j'ai confiance », l'âme s'émeut, et le nom de Dieu invoqué ne nous paraît plus un blasphème. Qui fait cette différence? C'est l'épée que ces hommes tiennent à la main, et qui va ouvrir à l'un d'eux les régions du monde invisible. L'idée de la mort imminente et volontairement encourue suffit donc à tout changer; et, comme le champ de bataille est, à proprement parler, le domaine et l'empire de la mort, celle-ci le consacre, pour ainsi dire, et le remplit d'une sombre majesté qui pénètre aussitôt tous les cœurs-.

En outre, comme la vie humaine est une chose d'un grand prix, et dont la destruction nous émeut, il s'ensuit que le nombre fait aussi quel-

que chose à raffaire, et que cent mille créatures humaines allant au-devant d'une chance de mort sont un spectacle plus imposant que le pé* rîl de quelques-uns ou d'un seul. C'est aussi parce que le nombre est ordinairement en raison de l'intérêt en jeu, et que la grandeur de l'intérêt contribue, comme il est juste, à la dignité de l'action. Lorsque les calculs habiles ou malheureux de la politique, ou lorsque le simple mouvement des affaires humaines (sans cesse agitées par l'ambition, comme nos propres cœurs le sont par nos désirs), ont amené un peuple à placer sur un champ de bataille, comme sur le tapis d'une table de jeu, toutes les choses admirables et sacrées que le nom d^ patrie représente, quel est l'être humain qui peut rester froid devant ce terrible et grand spectacle! Ce sont, à bon droit, des noms vénérables et sacrés dans la mémoire des hommes que ceux des Thermopyles, de Cannes, de Jemmapes ou de Yalmy; et, lorsque l'enjeu de telles rencontres s'appelle la civilisation grecque, la grandeiu* romaine ou la Révolu-

tion française, loin de trouver, comme on affecte de le faire aujourd'hui, de telles scènes indignes des regards de la Divinité, on serait plutôt tenté d'imaginer, comme le vieil Homère, tout un Olympe, suivant des yeux avec une sympathique inquiétude les efforts et le dévouement héroïque des malheureux mortels.

On peut donc soutenir que la noblesse du sacrifice et la justice de la cause viennent en aide à ridée de la mort et & la grandeur de l'intérêt en jeu, pour ajouter à la dignité de la guerre. Mais il ne faut pas, comme il est aujourd'hui d'usage, rétrécir à Texcès cette dernière idée, et crwre que, de deux nations qui se combattent, l'une est toujours si complètement dans son tort qu'il n'y ait plus ni mérite ni gloire à périr sous son drapeau. Certes, mieux vaut avoir conscience de combattre pour une de ces causes dont la postérité dira que c'était la cause même de la justice; mais, pour les contemporains, il arrive presque toujours que les questions sont assez mêlées, et qu'il y ait assez de justice des deux

côtés, au moins en apparence, pour qu'on puisse combattre sans trouble et mourir sans amertume sous le drapeau de son pays. Ce drapeau luimême est d'ailleurs une raison suffisamment persuasive, puisqu'il rappelle que la patrie doit être servie, même si elle se trompe, parce qu'elle périt si on l'abandonne, et que sa chute est un plus grand mal que son erreur.

Enfin ceux qui nous invitent à n'avoir que du mépris pour la guerre oublient encore un des traits qui en ennoblissent et qui en tempèrent l'inévitable brutalité : c'est la présence de l'art et l'intervention du génie qui apportent dans la gueiTe le calcul, la combinaison, la fermeté, la prévoyance tranquille au milieu du péril, et font ainsi de la guerre une épreuve décisive pour les plus hautes facultés de l'esprit de l'homme et pour les plus fortes qualités de son caractère. Certes on ne peut contester que la source de la guerre, qui est dans l'âme humaine, ne soit impure et troublée; mais c'est d'une source impure etr troublée que sont sortis, avec l'^^ide du temps et du génie.

les institutions, les coutumes, les actes qui composent la civilisation même^ et qui, en définitive, honorent le plus l'humanité; si bien qu'un jour l'impureté de cette source lointaine est oubliée, grâce à l'éclat ou à la beauté de ce qui en découle. Voici, par exemple, un Fénelon qui cherche h se rendre compte des attributs divins et des devoirs religieux de l'homme; voici un Leibnitz qui cherche comment on pourrait réconcilier les deux grandes communions chrétiennes; voici, d'un autre côté, à quelques marches de nos possessions d'Afrique, des nègres tremblant devant leurs sorciers, et disposés à conjurer leurs fétiches par des victimes humaines : tout cela s'appelle la religion et ne saurait être désigné autrement dans la langue générale. Qui songerait pourtant, si ce n'est, par curiosité philosophique, à rapprocher de si belles œuvres d'une superstition si grossière pour Içs faire remonter à leur source commune, qui Qst le sentiment de l'infini et la vague inquiétude que ce sentiment inspire & toute créature humaine? On peut faire sur le

grand art de gouverner une réflexion semblable. Si les hommes rassemblés ont partout besoin d'un maître» n'est-ce pas un effet de Tinfirmité de leur nature? Et pourtant quel autre rapport que cette source commune peut-on découvrir entre Tautorité du roi de Dahomey ou celle de Caligula» et le gouvernement de TAngleterre par un Pitt ou par un Ganning assistés du Parlement ? De même, deux taureaux qui se disputent un pâturage, deux lions qui se disputent un troupeau, deux tribus sauvages combattant pour un terrain de chasse,^ nous montrent à nu la cause de la guerre ; mais le courant change d'aspect en s* éloignant de sa source, il s'élargit et s'épure, et bientôt, oublieuse de ses faiblesses, d'où lui viennent aussi toutes ses grandeurs, l'humanité s'enorgueillit à bon droit de l'héroïsme d'un Léonidas ou du génie d'un Annibal.

Si la guerre est soumise de la sorte, comme tout le reste des institutions humaines, & la loi du progrès, dans quel sens ce progrès doit-il s'accomplir? fin d'autres termes, quelle doit être

rinfluence du progrès sur la guerre ? On résout aisément cette question, en songeant que la guerre fait partie de ces arts qui reposent sur une infirmité du genre humain, tels que Tart du médecin ou celui de l'avocat, et pour lesquels, par conséquent, le progrès véritable consisterait dans leur suppression même. Si la suppression de la guerre est Tidéal probablement inaccessible sur lequel il convient d'avoir les yeux fixés, il s'ensuit nécessairement que le progrès en cette matière consiste surtout à réduire la guerre à son mmitnum, c'est-à-dire à ne faire intervenir l'emploi de la guerre que dans le cas de nécessité absolue, et à l'enfermer dans les limites les plus étroites qu'il est possible, sous le rapport de sa^ durée comme sous le rapport des maux qu'elle entraîne* Ayons donc sous les yeux cette maxime qui résume la loi du progrès en ce qui touche la guerre : réduire la guerre à son minirhum, et nous allons voir avec quelle rigueur en découleront la plupart des conseils utiles qu'on peut donner au sujet de la guerre.

La guerre est, à proprement parler, l'emploi de la force par une nation pour trancher une difficulté que l'esprit de ses chefs n'a pas su prévenir, ou qu'il ne peut résoudre. C'est donc un échec relatif et un aveu implicite d'impuissance pour un gouvernement que d'en être réduit à faire appel aux armes, soit pour attaquer soit pour se défendre. Si c'est pour attaquer, c'est-à-dire pour accomplir quelque grand dessein, c'est déjà un malheur et une faute que d'avoir conçu et arrêté un projet assez téméraire ou assez prématuré, et par conséquent assez chanceux pour ne pouvoir être accompli que par la guerre ; si c'est pour se défendre, c'est-à-dire pour sauver l'existence nationale en péril, c'est encore un malheur et une faute que de s'être mis dans la situation de pouvoir être attaqué, soit en ayant un tort réel, soit en n'ayant pas su réunir autour de soi des forces assez imposantes ou assez d'alliés intéressés au salut commun pour décourager d'avance l'adversaire et pour assurer sans combat le triomphe de la justice. En résumé, le

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gouvernement qui est réduit à employer le suprême remède de la guerre, ne doit prendre ce parti qu'à la dernière extrémité, et seulement pour suppléer par la force à l'habileté qui lui a fait défaut, ou, pour parler plus exactement à une habileté supérieure qu'il ne lui a pas été possible d'atteindre. Qu'il s'agisse, en effet, des œuvres de la politique ou des plus humbles travaux de l'industrie , que l'on considère ceui qui ont en main la conduite des peuples, ou l'ouvrier qui s'applique plus ou moins ingénieusement à sa modeste tâche, tout appel à la force matérielle constate (si l'on y regarde de près) l'impuissance relative de l'esprit, et, toutes les fois qu'un effort violent est nécessaire pour accomplir ou poursuivre l'œuvre commencée, c'est que l'art véritable a manqué. On voit trop souvent le conducteur d'une machine ingénieuse réduit à la violenter de ses mains, à redresser de force quelque ressort faussé, à suppléer de temps à autre par la vigueur musculaire au mécanisme en défaut. C'est exactement le même spectacle

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qu offre à nos yeux le chef politique d'une nation, braque, appelant Thomme de guerre h son aide, il est réduit à lui dire : « Je ne puis plus avancer sans ton secours, je me suis heurté à un obstacle que l'esprit seul ne peut franchh*; il y faut le fer et le sang. » Certes, ces occasions ou ces nécessités d'employer la force sont souvent inévitables, et it serait absurde de ne pas te reconnaître ; mais c'est précisément à les rendre de plus en plus rares que consiste le progrès en ce qui touche la guerre; réduire la guerre au minimum dans ses causes est donc le devoir et l'art du politique.

L'art de la guerre lui-même et le devoir de l'homme de guerre n'échappent nullement à la même loi et l'on verra aisément, si l'on veut y réfléchir, que, si l'homme d'État le plus habile est celui qui réduit à son minimum remploi de la guerre dans la politique, le meilleur général est celui qui réduit à son minimum l'emploi de la force dans la guerre. Le chef-d'œuvre du génie et le comble de la gloire h la guerre, se-

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raient certainement d'envelopper et de capturer l'armée ennemie sans la détruire, et de contraindre une nation à céder, sans verser de part ni d'autre le sang d*un seul citoyen. Voilà Tidéal probablement inaccessible de Tart de la guerre, puisque la guerre ne peut avoir pour but avouable que la cessation de la résistance qui fait obstacle au belligérant, et non pas la douleur ou la mort de Thomme qui résiste. Mais, si cet idéal est inaccessible, l'art et la gloire de l'homme de gueiTe consistent à s'en rapprocher autant que l'esprit humain permet de lutter contre la nature des choses. Non-seulement le chef militaire ne doit verser que le sang strictement nécessaire, mais il doit s'appliquer sans cesse à réduire au minimum cet emploi de la violence qui est comme la tache originelle et le fond malheureux de la guerre. C'est avec raison que Napoléon se reproche amèrement, dans je ne sais quel passage de ses souvenirs, d'avoir un jour, au siège de Toulon, fait périr quelques hommes dans un coup de main inutile, pour donner un

spectacle à une personne qu'il aimait. Combien de fois une faute pareille n'est-elle pas commise à la guerre, et dans des proportions bien plus considérables, par légèreté, par imprudence, par inhabileté réelle, et trop souvent par une vanité misérable? Attaquer de front une position qu'on peut tourner, emporter une place d'assaut quand on aurait, sans inconvénient pour la marche générale des opérations, le temps de la réduire, user de la baïonnette oii le canon suffirait, voilà quelques exemples de cet emploi inutile de la force dans la guerre qui est contraire à la loi du progrès et qui, loin d'être une source de gloire pour un chef militaire, devrait être considéré comme fatal à son honneur. Que l'homme de guerre prenne donc pour règle cette maxime et se tienne à lui-même ce langage : « De même que le fait de la guerre est un tribut payé & la faiblesse de Tesprit humain et à l'insuffisance du génie politique, de même l'emploi de la force dans la guerre est un tribut payé à l'imperfection du génie militaire, et un aveu implicite de

son* impuissance. Je n'appellerai donc la violence et l'effusion du sang à mon aide que dans la mesure strictement nécessaire où il le faudra pour faire cesser la résistance qui s'oppose & la volonté de ma patrie, et je ne prendrai jamais ce parti sans me sentir un peu humilié de n'en point découvrir de meilleur ; je serai donc surtout économe de sang, et c'est du côté oit me pousse l'humanité que je chercherai la gloire. »

Demandons-nous maintenant ce que doit être l'armée dans un État démocratique et particulièrement en France. Si nous considérons l'état actuel de l'Europe, la configuration de nos frontières, si souvent inondées de notre sang et de celui de nos voisins, notre intérêt capital dans le maintien d'un certain équilibre entre les puissances continentales, et l'éloignement mêlé de jalousie que notre pays inspire au reste du monde, nous n'hésiterons pas à reconnaître qu'il faut èi la France une puissante armée. C'est une sage maxime de la politique anglaise que la

marine de FAngleterre doit être toujours en mesure de tenir tête à toutes les marines, de rBurope réu&ies : sans prétendre que l'armée fraûiçaiâe doit égaler en forcer toutes les armées coalisées de l'Europe, ce qui serait impossible, elle doit être en mesure de faire face au moins à toutes les puissances allemand/es réunies ou A. Y\xùe de ces puissances ayant la Russie derrière elle. C'est donc avec raison et en: tenant compte de la stricte nécessité (nécessité due, il est vrai, à de grandes foutes), qu'on est à peu près d'accord aujourd'hui pour fixer entre sept et huit cent mille hommes le chiffire normal de l'armée de ligne en France. II faut que cette armée soit solide, en état de supporter avec constance les travaux de la guerre, et, par conséquent, assez longtemps présente au drapeau pour que l'équipement et les armes du soldat lui deviennent aussi famihers, aussi aisés à porter et à mouvoir, aussi faciles à employer que ses propres membres, selon la belle et forte maxime qui exprimait à Rome la perfection de l'éducation mili-

taire. II serait donc impnident, même en tenant compte de T heureuse aptitude militaire des Français, d'abaisser au-dessous de cinq années la présence effective du soldat sous le drapeau. Enfin cette armée, pour être^ elle-même aussi maniable, aussi mobile, aussi redoutable qu'une ai*me lé*gère et bien trempée, pour qu'on puisse la considérer à bon droit conjme l'épée de la nation dans la main de ses chefs, doit être soutenue par une puissante garde mobile, préparée en temps de paix à la défense des [Slaces et au' service intérieur. Si le remplacement est exclu de cette garde mobile , si elle comprend réellement toutes les classes de notre jeunesse, si elle est la fidèle image de la nation sous les armes, elle n'assurert pas seulement la sécurité du pays, elle garantira le maintien de Tordre public, favorisera le développement (Je la concorde, et deviendra, par h force des choses, sans sortir de son rôle mili taire, une des institutions politiques de la France.

Nous rencontrons ici une des erreurs les plus

accréditées dans l'opinion du parti démocratique, et il n'est pas inutile d'en dire en passant quelques mots, car c'est une erreur bien dangereuse et qui, à un jour donné, peut devenir funeste à notre pays. On répète chaque jour èi la France qu'elle n'a pas besoin d'une armée régulière si elle renonce aux guerres offensives, qu'une garde mobile ou, en d'autres termes, la nation armée suffirait à la défense du territoire et que, toute idée d'agression étant une fois chassée de l'âme de la France, elle devient par là même invincible. On voit que cette théorie repose sur une distinction absolue entre la guerre offensive et la guerre défensive ; on suppose d'abord qu'il dépend d*une nation de choisir entre l'un et l'autre de ces deux modes de guerre, et de plus qu'il y a entre ces deux modes de guerre, au point de vue pratique, une profonde différence. Ce sont là deux erreurs qu'un instant de réflexion suffit pour mettre en pleine lumière. C'est d'abord une erreur de fait que de croire qu'une guerre défensive réclame moins de qualités militaires et de-

mande une arnaée moins exercée qu'une guerre offensive : s'il y avait une différence entre ces deux espèces de guerre au point de vue des efforts que chacune d'elles exige et des qualités nécessaires à l'armée qui doit la soutenir, la balance pencherait plutôt du côté de la guerre défensive, car le devoir de combattre en reculant sur son territoire envahi exige plus de force d'âme, plus de fermeté dans le jugement et plus de constance militaire que l'action d'envahir le pays ennemi avec l'élan que donnent h, l'homme, et particulièrement à notre race, l'entrain de l'attaque et l'espoir de la conquête.

En outre, rien n'est plus vain au point de vue politique, ni plus dénué de sens que cette distinction, aujourd'hui en faveur dans beaucoup d'esprits, entre la guerre offensive et la guerre défensive. Ce n'est point l'acte matériel de franchir la frontière de l'ennemi ou d'attendre l'ennemi sur son propre territoire qui distingucj aux yeux d'un esprit juste, la guerre offensive de la guerre défensive. Pour faire légitimement une distinction de ce

genre, il faut se reporter aux actes antérieurs à cette première déroarcha.militaire et se demander sincèrement ob est 1* agresseur • On reconnaitra souvent, et même le plus souvent, que l'agresseur apparent, c'est-à-dire celui qui, poussé à bout, tire le premier Tépée, agit de la sorte sous la contrainte de la nécessité et a le droit strict de dire qu'en attaquant, il ne fait que se défendre. Qui a passé la frontière en 1859? N'est-ce pas l'Autriche ; et pourtant quel homme éclairé en Europe prétendra que l'Autriche faisait politiquement une guerre offensive? Si le Danemark, menacé de démembrement par la Confédération germanique, avait été en état de devancer l'attaque en passant la frontière, eut-on osé dire que le Danemark était Tagresseur? Et nous-mêmes, si la Prusse poursuit, avec l'annexion de l'Allemagne du Sud, son projet déclaré de ranger sous son drapeau tout ce qui parle allemand en , Europe, osera-t-on nous qualifier d'agresseurs, si, au lieu de l'attendre à Strasbourg, nous allons au-devant d'elle à Mayence? Et, quand noua

sommes allés, en 1854, de concert avec l'Angleterre empêcher, en envahissant la Crimée, une destruction de Tempire turc qui eût précipité rabaissement de la France, étions-nous des agresseurs et ne faisions-nous pas, si loin de notre territoire, une guerre défensive pour notre grandeur légitime et pour l'indépendance future de TOccident? Il n'y a donc rien de fondé, ni au point de vue militaire, ni au point de vue politique, dans cette vaine distinction entre les guerres offensives et les guerres défensives qui est l'argument favori de ceux qui combattent ordinairement l'institution et le maintien d'und armée permanente. La vérité sur ce point est que l'effectif de cette armée permanente, fixé chaque année avec pleine autorité par les représentants de la nation, doit varier selon l'aspect général des affaires et selon l'état politique et militaire de l'Europe. L'effectif élevé que la nécessité nous impose aujourd'hui, pourra donc être réduit aussitôt que les -fautes inouïes qui nous ont inopinément chargés de ce lourd fardeau, seront réparées par nos efforts ou par

les faveurs de la Fortune. Mais, jusqu'à ce jour, puisse Foreille de la France rester fermée à des théories qui, dans l'état présent du monde, mettraient en péril, non-seulement ce qui lui reste de grandeur, mais son existence même!

Quel doit être le caractère politique de celte armée permanente, et par quel moyen doit-on empêcher qu'elle n'exerce une influence irrégulière sur les affaires publiques ? Cette réflexion ne se serait pas même présentée à notre esprit avant les événements de i 851 ; mais, après cette répétition agrandie du 18 brumaire, il est impossible de ne point mettre cette question au nombre des préoccupations de l'avenir. Pour un pays où l'armée a joué un rôle illégal dans la main du pouvoir exécutif, on ne peut oublier qu'un danger plus grand encore est à craindre : ciest qu'instruite de sa force et habituée à mépriser le droit, cette armée ne prenne goût à des actes de cette nature, ne conçoive l'idée de les accomplir pour son propre compte, et ne devienne de la sorte un instrument d'ambition et de riva-

lité dans la main de ses chefs. L*Espagne, si digne d'un meilleur sort, nous offre, depuis de longues années, la terrible image d'une nation chez laquelle Farmée joue par elle-même le rôle d'un corps politique, soutient, élève, renverse des cabinets, si bien que les casernes ont presque remplacé le forum et changent, par de fréquents coups de main, le sort du pays.

On a le droit d'espérer que cette dégradation sera toujours épargnée à la France, et que, si l'armée joue encore un trop grand rôle et un rôle illégal dans nos discordes, ce sera du moins (comme il est arrivé jusqu'ici) sous l'inspiration et d'après l'ordre d'une autorité civile. Il faut, en effet, remarquer que le 18 brumaire lui-même s'est accompli sous le couvert et avec la connivence d'une autorité légale, et, quant aux événements de 1851, c'est au ministre de la guerre d'alors et au chef même de^J'État que l'armée prêtait aveuglément obéissance, en détruisant les institutions. Certes, il eût mieux valu que l'armée possédât l'entier discernement de son devoir,

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mais il y a encore un abîme entre cette façon d'errer et l'acte d'une armée en révolte contre son chef naturel, c'est-à-dire contre te ministre qui lui donne des ordres légitimes au nom de la loi; car, bien qu'un général soit ordinairement chargé chez nous des fonctions de ministre de la guerre, c'est en sa qualité d'autorité civile et non point comme supérieur militaire qu'il commande souverainement à l'armée. Jusqu'à présent, l'autorité ministérielle a été respectée dans l'armée française; on peut môme dire qu'elle l'a été jusqu'à l'excès, puisque des ordres inconstitutionnels donnés par cette autorité n'ont point rebuté son obéissance; or, tant que cette autorité, agissant dans la limite des lois, n'aura pas été méconnue par notre armée, nous serons encore à l'abri de l'anarchie militaire qu'on peut considérer comme la forme la plus honteuse de la décadence.

Il convient néanmoins d'écarter jusqu'à Tombre d'un tel péril, en maintenant l'esprit civique dans l'armée et en pénétrant de cet esprit toutes

nos institutions militaires. A ce point de vue,, la loi nouvelle est un progrès en ce qu'elle détruit Tesprit prétorien de la loi précédente, où Ton avait cherché à enchaîner indéfiniment le soldat au drapeau, et à lui faire considérer comme une carrière définitive et lucrative ce qui n'est que l'accomplissement d'un devoir envers la patrie. Un service relativement court, réparti sur un grand nombre de jeunes gens, l'absence de toute pensée de lucre, l'idée dominante qu'il s'agit de l'acquittement d'une dette envers la nation, avec la chance égale pour tous d*un avancement légitime, mais avec le désir sincère chez le plus grand nombre de revoir le foyer domestique et d*y reprendre le travail interrompu, voilà les éléments de l'armée vraiment démocratique et citoyenne qui convient à la France. Une telle armée peut soutenir efficacement notre grandeur t:ans être jamais dangereuse pour notre liberté. 11 en sera un jour en France, nous l'espérons du moins, comme en Angleterre où l'idée de tourner l'armée contre la puissance parlemen-

taire n'entrerait pas même dans la tête d'un fou; toutefois, pendant l'époque de transition que nous avons encore à traverser, il ne serait pas inutile d'établir par une loi qui serait enseignée à chaque soldat et qui ferait partie intégrante de nos codes militaires, que toute force armée dans le département de la Seine est tenue d'obéir aux ordres directs du Président de l'Assemblée nationale, à quelque militaire que ces ordres s'adressent, et que la responsabilité personnelle et la peine capitale seront encourues, sans distinction de ^rade , par tout officier ou soldat qui méconnaîtrait ce premier de tous les devoirs.

Il nous reste encore à parler de l'eTÎstence de certains corps privilégiés, tels que les gardes impériales ou royales et de certains titres et décorations, telles que le maréchalat et la Légion d'honneur, et à nous demander si ces diverses institutions doivent subsister dans l'armée d'un Etat démocratique et libre. La difficulté disparaît en ce qui touche les corps privilégiés, si le gou-

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vernement est républicain; elle est à peine discutable, si le gouvernement est une monarchie soumise aux conditions que nous avons indiquées dans cet ouvrage. Le souverain constitutionnel dont nous avons tracé Timage ne peut avoir, en effet, aucun intérêt distinct de celui de la nation, ni aucun motif pour attacher particulièrement à son trône, qui touche de si près à une simple magistrature,' une portion quelconque de Tarmée. Nous n'entendons pas, d'ailleurs, qu'il commande à l'armée autrement que par l'intermédiaire du ministre de la guerre, responsable devant le Parlement de cette partie si importante de l'administration publique. Quant aux services que peuvent rendre en temps de guerre ces corps privilégiés, rien n'est plus contestable que leur utilité, et la plupart des personnes qui ont étudié sans parti pris cette question, assurent que l'existence et l'emploi de ce genre de troupes entraînent plus d'inconvénients que d'avantages.

La question est moins facile à résoudre en ce qui touche ce titre de maréchal, qu'un proverbe

populaire présente à. chaqae soldat français comme le but suprême de Tambition guerrière. L'ancienneté du titre, son illustration indirecte par les noms vraiment grands qui Tout honoré, dans l'ancien régime comme dans le nouveau, sa popularité parmi nous, rendent difficile une suppression que conseilleraient pourtant le bon sens, l'intérêt du service, où ce titre est souvent gênant pour le choix des chefs, et l'instinct légitime de la démocratie, qui ne veut entre les citoyens, même sous les armes, aucune distinction personnelle. Certes, les grands noms militaires de notre première république ne perdent rien à n'être point acBompagnés du titre de maréchal, et n'en brillent que d'un éclat plus pur dans notre souvenir. Mais il est peutêtre sage d'attendre des progrès inévitables de l'esprit démocratique l'impulsion qui doit emporter ce débris si respectable du passé', et il y a peu d'intérêt à devancer l'opinion sur des points où Ton peut si aisément prévoir et attendre son concours^ Nous ne parlons ici que pour mémoire

des titres nobiliaires que Ton a vu conférer, dans ces deniières années, à certains généraux; en récompense de leurs services. Il est évident que, sans proscrire ni protéger les titres de noblesse, une république n'en conférerait plus aucun, et. il est à peine besoin d'indiquer que la monarchie constitutionnelle dont nous avons tracé le tableau, serait sur ce point dans la même situation que la république. On cesserait donc seulement d'alimenter parmi nous la fièvre malsaine des distinctions honorifiques, on laisserait le temps en. atténuer les effets, et Ton pourrait compter sur le progrès de l'esprit démocratique pour en tarir la source.

L'institution de la Légion d'honneur, si habilement imaginée par le premier Consul et si essentiellement appropriée à notre faiblesse nationale, a jeté de profondes racines en France et serait encore aujourd'hui indestructible, sans le prodigieux abus qu'on en a fait. Mais, à force de voir cet insigne qui était réservé, dans le dessein de son auteur, aux mérites éminents de tout genre

répandu avec une prodigalité inouïe jusqu'aux derniers rangs de la médiocrité, et trop souvent plus bas encore, on s'est habitué en France à le dédaigner, sans cesser cependant de le rechercher. Néanmoins , c'est aujourd'hui une distinction parmi la classe éclairée ^que de ne point recevoir ou de ne point porter cet insigne, et le progrès de l'esprit public est sensible à cet égard depuis une vingtaine d'années. Sur ce point comme sur celui des titres nobiliaires , on peut attendre beaucoup du temps et de l'opinion. On comprendra tôt ou tard qjie l'ordre de la Légion d'honneur n'est pas autre chose, dans l'ordre civil, qu'un lien de dépendance de plus envers le pouvoir exécutif et qu'un moyen ingénieux, grâce à la hiérarchie des grades, de créer et d'entretenir des solliciteurs. Avoir institué l'avancement et la sollicitation à l'usage des Français, en dehors même des fonctiofis publiques^ c'est un trait de génie digne du premier consul, et il a trouvé ce moyen dans la Légion d'honneur qui tient toutes les médiocrités en haleine pendant toute leur vie,

tandis que les citoyens vraiment illustres par leurs services n'en ont aucun besoin pour les signaler aux yeux de tous, ni pour rehausser leur gloire. Mais, bien que cette institution soit évidemnnent contraire, par ses effets plus encore que par son principe, à la liberté et et la démocratie, ce serait braver un préjugé puissant que d y porter atteinte par les lois et que de ne point laisser faire la réflexion et les mœurs. Les bons citoyens peuvent cependant prêcher d'exemple sur ce point en n'acceptant pas cette distinction, même de mains amies, et plus leur illustration personnelle sera visible plus cette leçon salutaire tombera de haut.

Biais, tandis que le citoyen, éminent dans l'ordre civil, n'a pas besoin pour être connu de cette marque matérielle de sa valeur, il n'en est pas de même du militaire et surtout du soldat qui a réellement dépassé par l'héroïsme les limites du devoir et qui a mérité qu'on se souvînt toujours, en le voyant, de ce que lui doit la patrie. La belle action du militaire ne ressemble point à

la gloire soutenue de l'auteur, du savant ou de l'artiste; cette action n'a qu'un éclat passager et s'efface promptement du souvenir; il est juste et humain qu'un signé permanent de la gratitude nationale empêche cet injuste oubli. La noble et simple institution des armes d'honneur^ décernées non point par le pouvoir exécutif, mais par les représentants de la nation sur le rapport du pouvoir exécutif, remplacerait avec avantage la récompense actuelle; cette distinction se rattache par son origine au temps héroïque où avoir bien mérité de la patrie était la plus haute des récompenses; elle rappellerait par sa rareté même ei par son pur éclat ces couronnes si illustres et si enviées que les Romains ménageaient à leurs premiers soldats; elle ne risquerait pas enfin d'être jamais confondue avec ce bout de ruban que se disputent aujourd'hui dans les antichambres de nos administrations la médiocrité importune et la docilité complaisante.

Nous arrêtons ici cette esquisse des principales réformes qui peuvent renouveler la face

de notre pays et fonder enfin la liberté au sein de la démocratie française* Quelques réflexions sur les épreuves de notre passé* el sur les difficultés de l'avenir feront mieux sentir encore combien ces réformes sont nécessaires.

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