CHAPITRE IH
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La France approche de l'épreuve la plus redoutable qu'elle ait encore traversée. L'objet de cet ouvrage n'étant pas d'examiner ni de critiquer les fautes du gouvernement impérial, mais simplement d'exposer l'état des choses et de joindre à quelques conseils pour le présent quelques conjectures sur l'avenir, il est inutile d'insister sur les actes, connus de tout le monde et condamnés par la raison publique, qui nous ont amenés au point où nous sommes.
Le démembrement du Danemark, toléré par nous, malgré les offres formelles de concours que
nous faisait alors rAngleterre pour empêcher une iniquité si dangereuse, les encouragements que la Prusse a reçus de nous dans ses desseins déclarés contre rAutriche, le secours qu'avec notre aveu, sinon par notre ordre, lui a prêté r Italie, sont des faits qui n'ont plus désormais qu'un intérêt historique, sur lesquels il serait sans intérêt de revenir et qu'on peut abandonner au jugement sévère de l'équitable postérité ^
Il nous suffit donc de prendre pour point de départ de nos réflexions la situation que ces événements nous ont faite, et d'envisager d'un regard ferme l'avenir qu'ils nous préparent.
Il serait de même sans utilité de nous perdre, & la suite de tant d'écrivains, dans une vaine discussion sur le plus ou moins de droit qu'a l'Allemagne de se constituer en un seul État et sur l'injustice qu'il y aurait, dit-on, de notre part à entraver l'accomplissement d'un vœu si
1. Ces ftits sont gaffisamment exposés et discutés dans In IV* série de noB Quelques Pages d'histoire contemporaine, particuttèrement dans la Préface et V Appendice,
DE LAVKiMH. .^7»
légitime. Celle question pourrait s'imposer à notre esprit si TAlIemagne, parlant comme un seul homme, avait notifié clairement ses intentions à la France et au monde ; on conôevrail alors que notre conscience fût partagée entre le soin de notre propre grandeur et ie respect du droit d'autrui, et qu'une discussion en règle s'établit sur ce point, & peu près comme dans ces écoles antiques oii Ton s'exerçait h débattre la cause du juste et celle de l'utile. Mais c'est une puérilité que d'instituer, comme on le fait tous les jours, une discussion de ce genre en face d'une, situation aussi compliquée et aussi obscure que celle de TAllemagne : non-seulement, en effet, les États secondaires de l'ancienne confédération ne manifestaient, pendant la guerre de 1866, aucun désir d'être absorbés par la Prusse, contre laquelle ils ont loyalement combattu, mais bien des résistances se sont fait jour depuis la conquête, et, en tout cas, le mauvais vouloir d'une partie notable des États du Sud contre l'hégémonie prussienne n'est aujourd'hui
douteux pour personne. La question de droit et de justice n'est donc pas aussi simple ni aussi formellenfïent tranchée contre Tintérêt de la France que le prétendent les partisans de la grandeur prussienne.
Mais, alors même qu'ils auraient raison et que l'Allemagne aurait proclamé librement et d'une commune voix sa volonté de se confondre en un seul État, les considérations qui vont suivre n'en seraient nullement modifiées ou affaiblies, puisque nous voulons examiner ici, non pas si ces événements sont le fruit d'un aveuglement coupable de la part de nos chefs, non pas si ces événements sont d'accord avec les prescriptions de la justice, mais uniquement (ce qui importe bien davantage) quelles conséquences ils doivent avoir sur notre destinée. Certes, il peut être d'abord intéressant de se demander, près du lit d'un malade, si son mal est le fruit de sa propre imprudence ou s'il ne pouvait être évité, s'il a contracté ce mal en accomplissant une mauvaise action ou au contraire en s'acquittant de quelque
devoir imposé par sa conscience; mais ces questions deviennent oiseuses ou du moins hors de propos lorsque, la maladie étant franchement déclarée, on doit se demander, avant tout, à quoi elle doit aboutir.
Quel est donc, pour la France, le résultat des événements de 1866? à quoi nous mènent-ils?
La marche envahissante de la Prusse en Allemagne se poursuivra-t-elle en paix, ou bien tenterons-nous de Tarrêter ou au moins de la suspendre par la force des armes? On admettra aisément qu'il n*y a pas d'autre alternative.
Examinons donc rapidement une de ces deux hypothèses, et commençons par celle d'une guerre entre la France et la Prusse, quelle qu'en soit l'occasion ou le prétexte. Vaincrons-nous la Prusse? Le fait seul que cette question puisse être posée ne montre que trop clairement le changement accompli autour de nous depuis deux années. La seule question qui pût être débattue naguère lorsqu'on parlait de la puissance militaire des États du continent, était de savoir
37ê LA FRANCK NOUVELLE.
si la France pouvait tenir tète à l'Europe coalisée : aujourd'hui, la question est de savoir si la France l'emporterait sur la Prusse, et il n*e5t personne qui ne considère cette lutte comme une épreuve des plus sérieuses pour notre pays.
Quoi qu'il en soit, il y aura pour nous victoire ou défaite. Acceptons d'abord l'hypothèse la plus agréable, celle de la victoire. Qu'en ferons-nous? Le principe des nationalités, qui est en théorie le moteur de notre politique, mais dont nous laissons profiter les autres, comme l'a si éloquemment fait remarquer M. Thiers, sans oser le pratiquer pour nous-mêmes, demande deux conditions pour rendre une annexion légitime : identité de race ou de langue et consens tentent des populations. La Prusse s'est passée du consentement pour l'annexion des parties allemandes de son nouvel empire ; elle se passe tout à la fois de Viéenliié et du censentement pour la conservation du duché de Posen et des parties danoises du SIeswig.
Imiterons-nous sa conduite, et une fois vain- 4
DE L'ÂVEiNIR. S7n
qiieurs, appliquerons^nous enfin le principe des nationalités à sa manièrà : nous pouvons^ au. risque de mécontenter rAngieterre, nous passer du eonêeniemêni en ce qui touche la Belgique (si toutefois ce consentement nous est refusé après la victoire) et nous passer tout à la fois de Videntité et du consentement en ce qui touche les - provinees rhénanes, ou bien constituer (bien à tort) un État du Rhin que T Allemagne réclamera toujours et que nous aurons plus de peina à « maintenir indépendant que nous n'en aurions eu k le garder franchement pour nous-mêmes. De loute façon l'usage de la victoire est difficile, car appliquer le principe des nationalités à la manière de la Prusse, c'est (pour parler français) faire et garder des conquêtes importantes à la face de PEurope ; et appliquer ce principe honnêtement, o'est-à^re en ne voulant de conquêtes qu'avec les conditions de Videniilà et du consentement, c'est nous retirer les mains vides du champ de bataille et laisser de nouveau pleine carrière aux entreprises ultérieures de la
Prusse en Allemagne, une fois qu'elle sera rêve* nue de Tétourdissement de ce premier coup. Les Français, qui se sont pris, à la suite du gouvernement actuel, d'un si beau feu pour le principe des nationalités, n'ont pas songé, d'une part, qu'ils proposaient de mettre le monde au pillage en donnant un prétexte plausible à l'ambition des plus forts, et, d'autre part, que, si un remaniement de l'Europe s'opère, même honnêtement, en vertu de ce principe, c'est la France qui doit inévitablement le plus y perdre.
Quels sont, en effet,' les deux seuls points du continent où la France puisse appliquer & son profit le principe des nationalités, au moins au nom de V identité, et avec ou sans le consentement des populations revendiquées, ce qui est déjà une dérogation au principe ? C'est la Belgique et la partie française de la Suisse. Mais; en échange du rapatriement de ce petit nombre d'Européens parlant la langue française, il nojis faudrait approuver, sous peine de la contradiction la plus flagrante, l'union plus ou moins prompte en un
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seul État de 51 millions d'hommes parlant allemand (sans compter l'Alsace), et l'union ultérieure de toutes les races slaves sous le drapeau russe! Nous devons donc reconnaître que le principe des nationalités, même appliqué par nos propres mains et à notre profit, n'en consacrerait pas moins et n*en préparerait pas moins, par ses autres applications, devenues alors légitimes, l'abaissement de la France. Il paraîtrait donc nécessaire, en cas de succès contre la Prusse, de laisser de côté ce fameux principe et d'en revenir simplement au droit de la victoire, limité, comme autrefois, par les convenances générales et par la nécessité de l'équilibre. Et certes, l'usage de la victoire, môme ainsi entendu, ne serait pas sans embarras pour le présent et pour l'avenir ; car le principe des nationalités, si longtemps encouragé et flatté par nous, continuerait, en dépit de notre tardif repentir, à troubler encore longtemps le monde ; le mouvement de l'unité allemande, excité par la défaite même, reprendrait plus tard son cours, et les événements seraient peut-être suspen-
3iil LA FRANCE NOUVELLE.
dus plutôt que défimtivemeut arrêtés par cet effort heureux de la vaillante main de la France. Plaise au ciel, cependant» qu'après avoir rendu par nos fautes cette grande lutte inévitable, nous n'ayons à compter de la sorte qu*avec les embarras de la victoire!
Car la victoire peut nous être infidèle çt il noua faut envisager maintenant Thypothèse d'une défaite. Supposons donc un instant que la Prusse, seule ou secondée par la Russie, Tait emporté. Il n*est pas besoin d'insister pour faire sentir que ce serait le tombeau de la grandeur française. La France ne serait certainement pas anéantie : il reste encore en Europe assez de notions sur la nécessité d'un certain équilibre pour que notre existence amoindrie parût encore utile à plusieurs puissances, et, lorsque la jalousie de tous contre nous serait amplement satisfaite par notre irréparable abaissement, la jalousie des vainqueurs entre eux ou la jalousie des neutres contre notre unique vainqueur tendrait sans doute à nous laisser subsister, sans force et sans honneur, au
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milieu de nos ruines. Il est même possible qu*on ne nous enlève pas dès lors TAlsace et la Lorraine; mais ce qui nous serait enlevé sans retour, ce serait le moyen de nous opposer à ce démembrement le jour où notre rivale triomphante le jugerait praticable et utile à ses intérêts, et ce jour ne tarderait guère.
Quelque traité limitatif sur nos forces de terre et de mer, réduites au minimum indispensable pour le maintien de Tordre intérieur et pour la surveillance de notre commerce, l'abandon probable des débris de notre empire colonial et de TAlgérie, quelques rectifications de frontières au profit de la Prusse, triste prélude de pertes plus considérables : telles seraient, en attendant et en voyant les choses sous le jour le plus clément» les conséquences immédiates de nos revers. Ce n'est pas tout : en même temps que la France descendrait dans cet abime, la Prusse et la Russie s'élèveraient d'autant; Tunité allemande, hfttée par la puissance et par le prestige de la Prusse victorieuse, s'achèverait d'un seul coup ;
TAutriche^ traitée immédiatement comme une autre Turquie ou réservée à une destruction plus tardive (selon sa conduite dans la guerre) serait, en tout cas, une proie assurée dont les débris allemands seraient destinés à l'Allemagne nouvelle et les débris slaves & la Russie ; enfin la question d'Orient serait bientôt réglée de manière ou d'autre entre les vainqueurs sans qu'il fût naturellement question de la France, et l'Angleterre, suffisamment payée de sa complaisance par ta possession tranquille de l'Egypte et par la vue de notre désastre, ne gênerait probablement pas sur ce point les combinaisons des nouveaux arbitres du continent.
Devant ce ^bleau plutôt adouci que fidèle des conséquences certaines qu'aurait aujourd'hui un revers de nos armes, quel Français digne dé ce nom ne se sentirait disposé à abjurer tout dissentiment intérieur et tout souvenir de nos discordes pour détourner de la patrie une si grande infortune ! Hésiterions-nous un seul instant à oublier devant cette épreuve suprême, au
moins jusqu'à son terme, nos griefs les plus légitimes et à chercher la mort ou la victoire sous le drapeau national? Et de quel prix serait donc la vie que nous* aurions à traîner désormais sur ce débris & demi consumé qui, couvert encore du pavillon de la vieille France, flotterait plus ou moins longtemps sur les ondes, au gré des caprices de l'Europe, avant de sombrer tout à fait sous le regard insolent du vainqueur !
Il nous reste à examiner l'hypothèse de la paix, c'est-àr-dire d'une inaction systématique et prolongée de la France en face de l'agrandissement continu de la Prusse et des progrès de l'unité allemande; mais il ne servirait à rien de se dissimuler que cette hypothèse est la moins probable des deux, et que toutes les chances sont pour que la guerre sorte de la situation actuelle. Non pas que le gouvernement prussien provoque celle guerre ni que le gouvernement français- en ait envie : bien au contraire; il est aujourd'hui notoire que, pour des raisons différentes, les chefs des deux États s'attachent sincèrement à la paix.
mais» ea dépit de la volonté des hommes, les choses vont à la guerre. La raîsûn en est bien simple : il est presq[U£ ûnpQsaîble que la Prusse» malgré sa prudence» ne fasse pgint un pas de plus vers Tabsorption de l'Allemagne, el il est impassible que le gouvememexH français, malgré^ sa patience, assiste à ce nouveau raouvemenl sans tirer Tépée.
Ce dilemme fatal s'impose à notre esprit sans parler des incidents si nombreux et souvent si inattendus qui peuvent à chaque instant compromettre la paix entre les États comme la bonne istelUgence entre les hommea. Plus oa y réiléchira, plus on arrivera à cette conclusion que l'amour de la paix, la philosophie, Thumanité, la ferme volonté des gouvernements ne peuvent empêcher un choc entre la Prusse grandissante et la France enfermée dans ses limites anciennes et privée de toute espérance. Cette déchéance relative est une trop forle épreuve pour notre orgueil politique et nùlitaire, et jamais, depuis que le monde existe, Tascendant, ou, si Ton veut, la
tE L'AVENIR. awr
principale infitiencesur les affaires humaiHesn'a passé d'un État àTaatre sans une krtte suprême qui établit, pour un temps p4us ou moins long, le droit du vainqueur au. respect de tous. Tant que ce choc n'a pas eu lîecr, fout te monde sent instractrfement que rien n'est décidé, et toute prétention à une gi-andeor Mcîenne comme touteassertion d'une grandeur nouvelle sont provisoires. Certes, tout philosophe doit gémir de cet état de choses, mais il existe, il est aussi ancien q^e le monde, il a ses fondements diins la nature humaine et dans la manière d'être des sociétés politiques, et rien n'autorise encore & croire qu'il soit sur le point de changer. Oui-, la France payera de toute manière, du sang de ses enftinti?, si elle réussit, de sa grandeur et, peut-être, de son existence même, si elle échoue , la série de fautes commises depuis le jour ou le démembrement du Danemark a commencé sous nos yeux, depuis le jour où nous avons favorisé ce grand désordre avec la vaine espérance d'en tirer profit. C'est ce jour-là que la Prusse et la France
ont été de loin lancées, pour ainsi dire, Tune contre Tautre, à peu près comme deux convois de nos chemins de fer qui, partant de points opposés et éloignés, seraient placés sur la même voie par une erreur funeste. Après de longs détours, moins longs pourtant qu'on ne pensait, ces deux trains sont en vue Tun de Tautre. Hélas! ils ne sont pas seulement chargés de richesses; bien des cœurs y battent qui ne sont animés d'aucune colère et qui ne . sentent que la douceur de vivre; combien le sang qui va couler coûtera-t-il de larmes! Personne ne veut ce choc terrible; on s'écrie, on s'empresse, la vapeur est renversée, les freins grincent à se briser; effort inutile, l'impulsion vient de trop loin, il faut qu'un immense holocauste soit offert à la folie humaine malheureusement armée de la toute-puissance.
Gomme pourtant les choses de ce monde sont fécondes en surprises et que les prévisions les mieux fondées sont parfois déjouées par le sort, il n'est pas absolument impossible que la paix
se maintienne ; il aous faut donc examiner brièvement l'hypothèse de la paix, c'est-à-dire les conséquences probables d'une inaction prolongée de la France. Il est triste de dire, mais la raison vCt la vérité nous y obligent, que les conséquences de cette inaction seraient à peu près les mêmes pour nous que celles d'une défaite, avec cette différence qu'elles mettraient plus de temps à se produire et que la forme en serait nécessairement adoucie, mais le fond serait le même. Que l'union de l'Allemagne en un seul État s'achève en face de la France inactive ou malgré la France vaincue, c'est d'une façon ou de l'autre l'irrévocable déchéance de la grandeur française. Cette unité s'achèverait-elle par la paix, ou, comme on le prétend parfois, le maintien prolongé de la paix aurait-il pour effet de la dissoudre? On ne peut guère partager cette dernière opinion si l'on considère la force relative de la Prusse mise en présence des parties de l'Allemagne qui lui restent à absorber encore, le prestige croissant que donnerait à la Prusse l'abandon bien con-
3ft0 LA FRANCK NOUVELLE.
staté de toule rivalité de la part de la France, les germes de mort que contient l'Autricbe, et Tinflaence persévérante de la Biiasie, naturelleBoeut inclinée à souhaiter la dissolution de ce malheureux empire. Ce jour-là, M qûIUqos d'Allemands se trouveraient réanis sous un seul -dvarpeau 9 et, en acceptant œ chiffre, nous ne tenons pas cooi^te de la différence si considérable qoi se remarque deipuis longtemps entre le progrès rafide de la poipulation germanique, malgré une émigration contixmeUe, et Taccroissemeiit de plus en plus lent de la population £rançaîsequi ne paye presque aucun tribut à Témigration. Pour reparler que de la Prusse ancienne, par exemple, la population de ce pays, de i8i7 à i86&, s'est accrue de 82 pouar 100., de iO bùIIîobs &36 mille &mes à 19 nnllions IdO mille, twdis que, dans le même temps, la population française n'a iikgmente que de 25 pour 100. Cette disproportion n'est pas naoins sensible pour les autres parties de l'Allemagne, malgré leur courant perpétuel et considérable d'émigration qui n'existe, pas en
France. Mais tenons-nous-en aux chiffres actuels, bien que chaque jour écoulé les modifie à notre désavantage, et demandons -nous ce que peut être la France ayant à ses portes une puissance militaire de 51 millions d'hommes, population qui n'est point en arrière de la civilisation ni clairsemée sur de vastes espaces comme en Russie, mais concentrée, disciplinée, et armée de toutes les ressources de la science moderne? Non-seulement, avec le système de guerre en usage qui consiste à précipiter rapidement des masses énormes les unes sur les autres, la lutte serait disproportionnée entre nous et notre nouveau voisin, mais elle paraîtrait sans doute si impossible à soutenir, qu'on y renoncerait d'avance, et que l'annexion de la Hollande, qui sera inévitablement le premier pas de l'Allemagne unitaire hors de chez elle, s'accomplirait probablement sans obstacle.
On dit cependant : Pourquoi tant de présages sinistres? pourquoi ne pas croire que l'Allemagne unie sera, comme on nous le répète tous les
jours, une puissance pacifique, uniquement occupée de commerce, d'industrie, de littérature, éloignée de toute prétention à la suprématie en Europe, indifférente à l'acquisition de la Hollande, nullement tentée d'achever la conquête du Danemark et encore moins de revendiquer un jour les provinces germaniques de la France?
Pourquoi ne pas croire entin que les conquêtes prussiennes de 1866 sont les derniers actes de violence auxquels nous assisterons au delà du Rhin et qu'une fois TAllemagne unie par le commun accord de ses habitants, nous entrerons dans l'ère si longtemps prédite de la paix perpétuelle et de la fraternité universelle? Il est pénible d'affaiblir de si douces espérances, mais on ne peut répondre à cette question que par une autre : Pourquoi verrail^on, pour la première fois dans le inonde^ une grande puissance en voie d'accroissement s'arrêter d'elle-même par le seul sentiment de la justice, respecter le faible à demi détruit par sa propre main , s'interdire de son propre mouvement une acquisition avantageuse, abjurer sans y
être contrainte tout désir de commandement, et, après avoir montré une ambition qui semblait au-dessus de ses forces, rester tout à coup en deçà de ses forces, de peur de trop céder à l'ambition? Qui ne souhaiterait qu'il en fut ainsi et que le genre humain assistât pour la première fois à ce beau spectacle? Avouons -du moins qu'un changement si subit et si complet dans le train du monde et dans le tempérament des États niériterait bien le nom de miracle, et ce qui serait un second miracle, c'est que le premier se produisît de la sorte au moment même oii la France en a besoin. Oui, par une coïncidence merveilleuse et par une faveur inouïe de la fortune, c'est le jour même où la France serait réduite à tirer l'épée pour ne pas déchoir, que Tépée serait partout rivée au fourreau et qu'on s'accorderait généreusement à ne plus la compter désormais pour rien ^ans celte balance des affaires humaines où notre ancêtre Brennus l'a si fièrement jetée.
Soit, dit-on encore ; que l'Allemagne se confonde en un seul État, que l'Autriche soit dis-
394 LA FRANCK NODYELLE.
soute, la Hollande iséme awieiée ou encfaatnée à rAliemagne nouvelle, qu'on dîapose sans nous de TOrient et qu'on règle sans nous toutes les grandes questions qui existent ou peuvent sur^ gir dans le monde, du nioifis Von n'eneahirajms la France. Qui n'a souvent ent^Klu cette naïve parole comme Je dernier et le plus fort argument de ceux qui veulent à tout prix ne point s'alarma de l'état nouveau de l'Europe? Il est plus que douteux d'abord qu'il nous sufiise d'abjurer expressément toute influence extérieure et toute participation aux intérêts généraux pour être respectés dans l'enceinte de nos froodëres actuelles, et il est contraire k la raison de penser que nos provinces de langue allemande nous seront laissées par grâce quand une disproportion de forces de plus en plus notoire entre nous et l'illemagne nous aura mis hors d'état de les défendre. Mais admettons que, selon le dîcton en usa^e, on n'e»vahirapas la France. Est-ce qu'il est nécessaire d'être envahi pour disparaître de la scène politique et pour tomber dans la dépendance morale
D£ LAVE Ni R. 39&
de l'étraager? EnvabiitHMi ie Portugal? Avonsaous^ii beâOHiBûHa-Bïêfflesdereavahir lorsqu'il y a quelques anaées iMUfi avons eu une querelle avec te geuvememait portugais au sujet d'un négrier firoBc^âs qu'où ne voulait pas nous rendre? Un vaisseau fpançais est allé tout simplement coupedT les amarres du b&timent contesté dans le Tage même et l'a emmené sans coup férir sous les batteries pcHrtugaises. Êtes-vous disposé, au moindre 4ia0eBtiinent avec les seuveaux arbitres de l'Europe, k auhir un pareil spectacle à l'embouchure de la Seine? Confessons cette dure vérité, phis amère mais plus salutaire qne la flailerie et k mensonge : il n'y a point ^e milieu pour une nation qui a connu la grandeur et la -gloire entre le maintien de son aacien prestige et la cosh plëte impuissance. II y a bien un moment de traaatÀoB, maifi combien ce momrat est court et rapide 1 U n'existe {MB de point d'arrêt, à vrai dire, dans cette chute si proapte ; c'est la com^^ pensatioii et lepériJ de ces situations si bautes et a Rôdeuses qu'on n'en peut tomber k deim. Il
faut se tenir ferme ou rouler jusqu'au bas de la pente. Acceptons donc, sans nous aveugler sur le présent, TaUernative que le passé nous impose : ou bien nous resterons, au prix d'immenses et d'imminents sacrifices, ce que nous a faits notre histoire et le labeur intelligent de nos pères, ou bien, en mettant les choses au mieux et en supposant qu'on nous laisse à peu près entiers nous survivre à nous-mêmes, nous nous abriterons dans notre modeste demeure, l'esprit et le cœur diminués et au niveau de notre nouvelle fortune, mais vains encore de notre gloire évanouie et fatiguant l'Europe des noms de Louis XIY et de Napoléon, à peu près comme les noms de Philippe II et de Charles-Quint, invoqués de l'autre côté des Pyrénées, viennent souvent frapper aujourd'hui notre oreille indifférente.
Et maintenant, jeunes Français qui me lisez, ne croyez pas que votre tâche sera tenninée si vous réussissez à maintenir en Europe le haut rang et le grand nom de la France.
Les luttes de la Révolution et de l'Empire, notre
éducation classique, notre ignorance relative des langues étrangères et de l'histoire contemporaine nous ont trop habitués à ne considérer que cet étroit théâtre où rivalisent les peuples de Tancien continent, et c'est à peine si nous jetons de temps à autre un regard distrait et léger sur le reste du monde. Il est temps que ce rideau se déchire. Prenez donc la carte de notre globe, étudiez-la dans son ensemble avec une attention intelligente, observez les changements opérés depuis le commencement de ce siècle dans la distribution de la race humaine sur ce vaste espace, et demandez-vous quelle est, dans cet accroissement de population, dans cette fondation et dans ce développement de nouveaux empires, la part de la France.
Deux puissances rivales, mais qui n'en font qu'une, au point de vue de la race, de la langue, des mœurs et des lois, l'Angleterre et les États- Unis, dominent, l'Europe exceptée, sur tout le reste de cette planète, ou, pour mieux dire, elles y existent seules, et les^eaux de l'Europe une
39» LA FRAITGK MOUTELLE.
fo» fracaclriesy nooB ne figiironff qu'à côté âe ees deux posBMKes et pour aiéaieire. Gomment ne pas DOUA rappeler, devant un tel spectmcle^ qu'Mi potivoM se denanéer jadi» si lotne nice el mtne langue ne KenporteradMt pas sor tdotes les antres et si œ n'étvt pas la fmrm» frmifmse çie la cnrilisatiem e^sniopéeime empvonteniit pow envshh* le reste du mende? Tîntes le» ehaoces étaient de notre eôté. Caftait ta Fnuce q[«, par le Canada et 1% Louisiane, oemiBençait à étpeindre rAmëriqoe dn Nerd; Tlude nous paraissait lî^ vrée et, sans des faoles' que ta liberté poli^que aurait épargnées h nos pères, fa lani^fie et le sang de la FVance, eccuperadent probabtensent aujoupd'^hui sur notre gtobe la place <^'ont irrévoca^ blement conquise la langue et le sang de TAnfglteterre : car le destiw a prononcé et deuix parties du monde au moins, TAmérique et KOoéanie, appartiennent sans retour à la race angle* saxonne. Anjourd'huî même, un li^re écrit en anglais est lu par infiniment plus d'êtres humains que- s'il était écrit dans notie* langue, et c'est en
DE L'AVE Ni R. âSâ
aDglais que le navigaieuF est salué sur presque tous les points abordables du globe»
Mais cet asceiuiaiit actuel de la race aûglosaxoane hors de l'Europe n'est qu'une faible image de ce que nous réserve un prochain avenir. D'après les caLcuIs les plus inodérés, fondés sur le progrès de la population pendant la dernière péi'iode décennale, les États-Unis compteront plus de iOO inillions d'balûtants k la fin du siècle, et cela, sans tenir compte de l'annexion probable du Mexique et de rextensioa de la république aoaéricanie jusqu'à l'isthme de Panama. A c6té d'une pareille puissan^e^ le Brésil et les divers États de TAoïérique du Sud ne sont d'aucun poids, et disfMkraitraienl le jour où il plairait aux maîtres du ccHitinent septentrional de s'étendre. Le fracti^Hmement possible (quoique peu probable) de la république américaine, en plusieiOB États, changerait peu de ebose à cet avenir; car, ime fois séparées, les fractions de ce vaste empire n'en seraient que plus pressées de se fortifier et de s'étendre. Si la sécession, par exemple,
avait réussi, il n'est pas douteux que la nouvelle confédération du Sud n'eût envahi le Mexique beaucoup plus tôt que ne le fera la république américaine reconstituée. De toute façon, le continent américain est destiné, dans toute son étendue, à la race anglo-saxonne, et, en tenant compte de l'accroissement de vitesse qui est si remarquable dans les événements humains, il est peu probable quMl s'écoule plus d*un siècle à un siècle et demi avant que ce gi*and changement soit accompli.
Il n'est pas moins certain que l'Océanie appartient sans retour aux maîtres anglo-saxons de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande, et de ce cdté encore la marche des événements sera bien rapide. La découverte de Tor a sans doute contribué au prompt accroissement de la population anglaise en Australie; mais l'immigration ne s'est point ralentie depuis que la production de la laine a pris le pas sur la production de l'or. L'agriculture aura bientôt son tour et la charrue disputera le sol aux pâturages; enfin, l'industrie
et la marine ne tarderont pas à paraître, car |es Australiens se lasseront bien vite de vendre à l'état brut des produits qu'ils peuvent manufacturer et transporter eux-mêmes; ils annoncent déjà avec quelque fierté qu'ils expédient de la houille dans les ports de l'extrême Orient, et certes si leur industrie minière se développe, la houille ap)>ortée & si grands frais d'Europe pour les besoins de la navigation orientale ne pourra soutenir leur concurrence. A vrai dire, la seule vue de la carte suflit pour nous raconter le magnifique avenir qui attend les nouveaux États de l'Australie. Non-seulement la colonisation européenne du reste de TOcéanie sera leur œuvre (et quelque jour une nouvelle doctrine Munroë interdira à la vieille Europe, au nom des États-Unis de l'Australie, de mettre le pied sur une lie du Pacifique); mais on peut prévoir, en outre, que la Chine, dont ils sont plus près qu'aucune nation civilisée, les reconnaîtra tôt ou tard pour maîtres. Les États-Unis semblent avoir un grand avenir en Orient le jour où leurs côtes du Pacifique seront
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en pleine activité et où San-Francisco, déjà si occupé du comnaerce oriental, aura, de ce même côté de rOcéan, de brillantes rivales. Mais l'Australie peut gagner les États-Unis de vitesse et, en tout casj elle disputera un jour aux États-Unis la domination commerciale et politique de Textrême Orient ; car la géographie a ses lois, et, lorsque deux.nalions également civilisées sont en rivalité pour l'exploitation commerciale ou la domination politique d'un point quelconque du globe, c'est la plus voisine qui, en fin de compte, a le plus de chances pour l'emporter. La Chine sera donc, selon toute probabilité, pour l'Australie, ce que l'Inde a été pour l'Angleterre, et, si l'Angleterre s'éclipsait un jour, il n'est pas moins probable que son empire de l'Inde tomberait encore aux mains, de l'Australie. Mais, laissons de câté toutes ces conjectures, bien qu'elles s'imposent à l'esprit avec tous les caractères de la vérité, et bornons-nous à tirer des faits aujourd'hui constants la seule conclusion qui nous intéresse : que ce soient les États-Unis ou l'Australie qui
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remportent un jour dans les mers de la Chine, de rinde et du Japon, que T Angleterre y conserve longlemps encore son empire ou qu'elle y cède le pas aux deux jeunes rivales sorties de son propre sein, nos enfants n'en sont pas moins assurés de voir la race anglo-saxonne maîtresse de rOcéanie comme de l'Amérique et de toutes les parties de l'extrême Orient qui peuvent être dominées, exploitées ou influencées par la possession de la mer. Quand les choses en seront à ce point (et c'est beaucoup que de dire qu'il faudra pour cela deux siècles), pourra-t-on éviter de confesser, d'un bout à l'autre du globe, que le monde est anglo-saxon ?
Ni la Russie, ni l'Allemagne-Unie, en leur supposant la plus haute fortune, ne peuvent prétendre entraver ce cours de choses ni empêcher ce dénoument relativement prochain de la longue rivalité des races européennes pour la colonisation et la domination ultérieure de notre planète. Le monde ne sera pas plus russe ou allemand qu'il ne sera français, hélas! ou espa-
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gnol. Car on peut dire que, depuis que la grande navigafîon a livré le globe entier aux entreprises des races européennes, trois peuples ont été comme essayés tour à tour par le destin pour êlre investis du premier rôle dans l'avenir du genre humain, en propageant partout leur langue et leur sang par le moyen de colonies durables, et en faisant, de la sorte, le monde à leur image. On aurait pu croire, au xvi* siècle, que la civilisation espagnole se répandrait sur toute la terre ; mais des vices irrémédiables dissipèrent bien rapidement cette puissance coloniale dont les débris, couvrant encore un vaste espace, attestent la grandeur' éphémère; nous avons été essayés à notre tour, et la Louisiane et le Canada en ont gardé le mélancolique témoignage. Enfin est venue l'Angleterre par laquelle ce grand ouvrage s'est définitivement accompli, et qui peut désormais succomber elle-même sans que son œuvre disparaisse et sans que l'avenir anglo-saxon du monde en soit sensiblement changé. La Russie, même en la supposant mai-
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tresse de Constantinople, ne sera jamais en état de balancer la puissance maritime des Angio* Saxons, et ses progrès militaires sur le continent asiatique seront arrêtés tout court le jour oii elle rencontrera soit TAngleteiTe dans Tlnde, soit les États-Unis ou l'Australie du côté de la Chine. Et, d'ailleurs, ce n'est point étendre solidement sa race et son sang que de dominer et d'exploiter des peuples soumis lorsqu'on ne peut ni se les assimiler ni les refouler et les remplacer sur lesol qu'ils occupent. Si, par exemple, l'œuvre colonisatrice de l'Angleterre s'était bornée à l'exploitation de l'Inde, il n'y aurait encore aujourd'hui aucune raison pour que le monde fut dévolu à la race anglo-saxonne. Il faut toujours distinguer un comptoir d'une colonie digne de ce nom. L'Inde n'est qu'un comptoir, mais l'Amérique du Nord, peuplée d'émigrants, a été une colonie anglaise comme TAustralie l'est aujourd'hui, et c'est par ces deux forts rejetons que la race anglaise a pris possession de deux continents. Voilà ce que la Russie ne saurait
faire, en ne supposant même aucun obstacle h sa bonne fortune : d'abord, rien ne prouve que la race russe soit naturellement émigranta cl colonisatrice; en outre, les postes susceptibles d*être utilement colonisés qui peuvent rester encore à occuper sur le globe, sont sans importance à côté des deux continents américain et australien envahis et définitivement acquis par les Anglo-Saxons.
C'est surtout cette seconde raison qui interdit de même à TAllemagne-Unie tout espoir de faire équilibre aux Anglo-Saxons dans le reste du monde; car, d'une part, l'Allemagne est populeuse et féconde en émigranls, et, d'autre part, si nous supposons sa grande fortune achevée selon ses vœux, elle aurait dans la Hollande (comme elle a déjà dans Hambourg) une marine et un peuple de marins à son service. Mais la Hollande ne pourrait livrer à TAllemagne-Unie que des comptoirs comme Java et Sumatra, et ne lui apporterait aucun espace favorable à la fondation d'une vraie colonie germanique. Il est donc pro-
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bable que le flot si riche de l'émigration aUg-; rîiande continuerait à se perdre sans proDt poiu\ la métropole dans les veines des États-Unis d'Amérique qui l'ont absorbé jusqu'à ce jour. Et alors môme que l'Allemagne, toujours jalouse et devenue plus fière, se déciderait enfin b, détourner ce flot d'émigrants vers quelque colonie nouvelle où flotterait son drapeau, jamais ce nouvel État dont l'emplacement ne serait pas aisé à détermineir, ne ferait équilibre aux continents américain et australien irrévocablement acquis à la race anglo-saxonne.
Nous pouvons donc devancer par Fîmagination ce futur état du monde et arrêter nos yeux sur ce tableau dont les lignes principales sont déjà, pour ainsi dire, esquissées par la main du destin. Et, si nous voulons sérieusement nous demander combien de temps pourra s'écôuler encore avant que la terre ait pris cette face nouvelle,, nous .verrons àisémeïît que deux siècles sont à peine nécessaires po^r porter à son conable. dans ia\ région' océanienne comnsie. dans
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rhémisphère américain, la grandeur anglosaxone. Cette grandeur, une fois établie, ne pourra plus être menacée du dehors comme celle de Rome que le monde barbare entourait de • toutes parts; il n*y a plus de barbares, et la race qui se trouvera investie de la conduite du genre humain n'aura pas à craindre la ccmcurrence, ni même rapparitiun d'une race nouvelle. On peut compter, sans doute, sur des divisions et sur des luttes entre ces arbitres définitifs des affaires humaines ; on a vu plusieurs fois dans le monde des nations de même sang et de même langue se r6gai*der d*un œil jaloux et combattre pour i*empire ; les anciennes rivalités des petites républiques de la Grèce peuvent donc se reproduire un jour avec une tout autre ampleur sur ce vaste théâtre, entre ces enfants dispersés d'une même patrie ; à moins que, par un progrès inespéré de la raison et de la moralité humaines, par Tascendant croissant des idées de justice, par raffermissement universel des institutions libres, la paix ne soit enfin garantie sur le globe et que
notre monde, après tant de secousses, ne soil enfin livré aux hommes de bonne volonté jus* qu'au dernier jour de son existence.
De toute façon quel est, dans cet avenir pacifique ou guerrier, la part de la France? Si un grand changement politique et moral ne se produit point en elle, si notre population, obstinément attachée au sol natal, continue tantôt à s*y accroître avec une extrême lenteur, tantôt même (comme il nous est arrivé pendant dix années) à rester slationnaire ou à décroître, nous pèserons, toutes proportions gardées, dans le monde anglo-saxon, autant qu'Athènes pesait jadis dans le monde romain. Nous serons toujours la plus attrayante et la plus recherchée des sociétés de l'Europe, et nous brillerons encore de la plus vive lumière dans cet assemblage d'Élats vieillis, comme jadis Athènes parmi les cités de la Grèce déchue; car T Europe dans son ensemble sera dès lors assez analogue & la Grèce au temps de son affaiblissement, et, en supposant même que l'Allemagne pût dominer longtemps l'Europe,
celte <iomination compterait alors aussi peu, en dehors du continent européen, que la donrûnartion de la Macédoine comptait peu en dehors de la Grèce, une fois que se fut levé à l'horizon l'aslre imposant de Rome. Les lettres, l'esprit, la grâce, le plaisir habiteront donc encore parmi nous, mais la vie, la puissance et le solide éclat seront ailleurs. Notre langue, nos mœurs, nos arts, nos écrits seront toujours goûtés et notre histoire, restée familière à tous les hommes éclairés de ce nouveau monde donnerait aux générations futures, comme l'histoire de la Grèce dans les écoles de Rome, des modèles littéraires à suivre et des exemples politiques à éviter. , Devons-nous accepter, sans un suprême effort, un tel avenir, et suffit-il, pour nous en consoler, de nous dire comme je l'entends souvent répéter autour de moi (non sans quelque honte) , que ce qui doit arriver dans deux siècles ne nous imparte guère, et qu'il faut nous estimer suffisamment lieureux de ne point assister en personne k cette déchéance de la patrie? Qu'est-ce pourtant que
deux siècles dans l'histoire d'une nation, en admettant d'ailleurs que les événements n'aient pas une marche encore plus rapide? Veut-on voir le peu que comptent deux siècles dans la vie dé la France et combien cet espace, étendu seulement en apparence, se rétrécit et se resserre, si l'on prend pour mesure les événements accomplis et la vivacité de nos souvenirs? 11 y a précisément deux siècles, en 1667 et 1668, Louis XIV conquérait la Flandre et la Franche-Comté, Racine écrivait Andromaque et les Plaideurs et Tannée suivante Dritannicus, Molière donnait Tartufe au genre humain. Ces grandes choses ne nous paraissent-elles pas d'hier? Ne remontons-nous pas bien facilement jusqu'à cette époque à travers quelques générations d'hommes? Des personnages de noire révolution à Voltaire et à Rousseau, il n'y a qu'un pas et tous deux étaient contemporains de Fontenelle, qui avait dix ans lorsque s'accomplissaient les sages conquêtes et les œuvres admirables que je viens de rappeler. Ce passé, qui nous serre de si près, devrait nous
faire comprendre l'imminence de l'avenir. Imiterons-nous donc Louis XV disant « Après moi le déluge, » et le sort de nos petits-fils nous est-il à ce point indifférent?
Quel moyen nous reste-t-il cependant pour nous ménager dans ce monde ainsi renouvelé autre chose qu'un souvenir honorable, et que les égards dus à notre passé, c'est-à-dire une place matérielle et une force physique dignes de notr(î légitime orgueil, capables d'imposer encore quelque considération aux peuples de la terre et d'entourer d'un respect suffisant le nom glorieux de la vieille France ? Lorsque le chef actuel de notre pays a dit que le rang d'une nation se mesure au nombre d'hommes qu'elle peut mettre sous les armes, il a donné seulement une forme trop absolue & une idée juste ; car il faut tenir compte de la qualité relative des hommes aussi bien que de leur nombre. Xerxès, par exemple, a mis sous les armes infiniment plus d'hommes que la Grèce, et pourtant la grande âme de la Grèce l'a vaincu. Mais, lorsqu'il s'agit
de nations également civilisées et de citoyens courageux, également soutenus par le sentiment de l'honneur, cette maxime devient rigoureusement vraie, et c*est à la nation la plus nombreuse qu'appartient inévitablement l'ascendant militaire et politique avec tous les avantages matériels et moraux qui en découlent. Il faut donc considérer comme absolument chimérique tout projet et toute espérance de conserver & la France son rang relatif dans le monde, si ces espérances, ces projets, ne prennent pas pour point de départ cette maxime: le nombre des Français doit s'augmenter assez rapidement pour maintenir un certain équilibre entre notre puissance et celle des autres gravides nations de la terre.
Or, quarante millions de Français, concentrés sur notre territoire, ne sont guère suffisants pour faire équilibre aux cinquante et un millions d'Allemands que la Prusse réunira peut-être sur notre frontière, et à la population croissante de la Russie dans un avenir un peu plus éloigné;
mais combien ce chiiïre de quarante millions devienl insignifiant, si nous faisons le compte des individus de langue anglaise qui couvriront le globe, quand les États-Unis auront atteint leur complet développement, et quand les Étals anglosaxons de rOcéanie seront en pleine prospérité! Comment nous assurer raccroissementde population et où trouver par conséquent Taccroissement de territoire qui seraient alors indispensables, pour que le nom français pût compter encore dans le monde? Nous ne pouvons plus songer aux colonies lointaines. Il peut être excellent, au point de vue politique et commercial, de mettre la main sur un comptoir comme sera la Cochinchine; mais, quant aux colonies véritables, celles oii l'on peut s'implanter pour multiplier, on n'en voit plus à fonder dans le monde : la place est prise, et, alors même qu'il resterait au loin un poste favorable à occuper, comment décider les Français à s'y établir? La Nouvelle-Zélande, aussi grande que l'Angleterre, favorisée du climat le plus tempéré, et si bien placée pour faire
un certain équilibre à l'Australie, a été longtemps sous notre main sans que nous ayons daigné la prendre, et d'ailleurs, si nous y avions planté le drapeau de la France, nos nationaux l'auraient-ils suivi, et verrait-on aujourd'hui sur cette terre des villes, des fermes, des ateliers, une presse libre, un parlement, tout ce qu'y a porté enfin en quelques années l'émigration anglosaxonne? Si pourtant la population s'accroît si lentement sur notre territoire, et s'il n'y a plus à tenter la fondation de quelque lointain empire, toute chance nous est-elle enlevée de multiplier rapidement le nombre des Français, et de nous maintenir en quantité respectable sur la terre? Nous avons encore cette chance suprême, et' cette chance s'appelle d'un nom qui devrait être plus populaire en France, l'Algérie. Cette terre est féconde, elle convient excellemment par la nature du sol à une nation d'agriculteurs, et l'amélioration du régime des eaux, qui est en ce pays la question la plus importante, n'est nullement au-dessus de notre science et de nos
richesses. Cette terre est assez près de nous pour que le Français, qui n'aime pas à perdre de vue son clocher, ne s'y regarde pas comme exilé, et puisse continuer à suivre des yeux et du cœur les affaires de la mère patrie. Enfin elle est pour nous, par son rapprochement de nos côtes et par sa configuration même, d'une défense facile, et les deux contrées qui la bornent n'imposent aucune limite efficace à notre action, le jour où il nous paraîtra nécessaire de nous étendre. Puisset-il venir bientôt, ce jour où nos concitoyens, à l'étroit dans notre France africaine, déborderont sur le Maroc et sur la Tunisie, et fonderont enfin cet empire méditerranéen qui ne sera pas seulement une satisfaction pour notre orgueil, mais qui sera certainement dans l'état futur du monde, la dernière ressource de notre grandeur !
$ Deux obstacles ont ralenti jusqu'à ce jour la colonisation française de l'Algérie : l'existence de la race arabe qu'il parait également difficile de nous assimiler ou de détruire, et nos longues
incertitudes sur le régime qu'il convient d'adopter pour le gouvernement et l'administration de la co* lonie. Mais il n'est nullement impossible et il est urgent de résoudre ces deux problèmes ; il y a un chemin intermédiaire à prendre entre le procédé inhumain et impolitique qui consisterait à détruire ou à rerouler de parti pris ies Arabes et le pro«* cédé tout opposé qui consiste h sacrifier, par un respect exagéré des préjugés et de la faiblesse des Arabes, les intérêts légitimes des colons et le besoin si pressant de la France de jeter des racines profondes en Afrique. Il est temps de faire passer ce grand intérêt avant tous les autres, d'établir en Afrique des lois uniquement conçues en vue de l'extension de la colonisation française , et de laisser ensuite les Arabes se tirer, comme ils le pourront, h armes égales, de la bataille de la vie. L'Afrique ne doit pas être pour nous un comptoir comme l'Inde, ni seulement un camp et un champ d'exercice pour notre armée , encore moins un champ d'expérience pour nos philanthropes;
c'est une terre française qui doit être le plus lot possible peup\éej possédée et cultivée par des Français , si nous voulons qu'elle puisse un jour peser de notre côté dans l'arrangement des affaires hunnairies.
Car il n'y a que deux façons de concevoir la destinée future de la France : ou bien nous resterdhs ce que nous sommes, nous consumant sur place dans une agitation intermittente et impuissante, au milieu de la rapide transformation de tout ce qui nous entoure, et nous tomberons dans une honteuse insignifiance, sur ce globe occupé par la postérité de nos anciens rivaux, parlant leur langue, dominé par leurs usages et rempli de leurs affaires, soit qu'ils vivent unis pour exploiter en commun lé reste de la race humaine, soit qu'ils se jalousent et se combattent au-dessus de nos têtes; ou bien de quatre-vingts à cent millions de Français, fortement établis sur les deux rives de la Méditerranée, au cœur de l'ancien continent, maintiendront à travers les temps, le nom, la langue et la légitime considération de
la France. Qu'on en soit pourtant bien persuadé : ce n'est pas à un moindre prix, ni avec de nioindres forces, qu'on pourra être compté pour quelque chose et suffisamment respecté dans ce monde nouveau, que nous ne verrons pas, mais qui s'approche assez pour projeter déjà sur nous son ombre et dans lequel vivront nos petits-fils. Puisse la préoccupation de ce redoutable avenir nous faire estimer à leur juste prix nos misérables querelles, et nous unir enfin dans un vœu ardent et dans un généreux effort pour la perpétuité et pour l'honneur du nom français!