‹ La France révolutionnaire, 1789-1889Chapitre 2 sur 112 · LIBRAIRIE DE 1,'ŒUVKK DE SAINT-CHARLES-BORROMÉE · texte numérisé non relu

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104, rue de la Barre, 104

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L'ANCIEN RÉGIME

,La France est une nation naturellement guerrière et sensible, élevée par des évêques et par des rois.

Les évêques, en entretenant, par une infatigable prédication, la force morale dans l'âme aimante de cette nation, firent des Français un peuple enthousiaste. Les rois, en satisfaisant ses instincts guerriers par une activité tournée presque continuellement vers un grand but, qui était l'unité de la Patrie, en firent un peuple docile.

Quand, après douze siècles de cette éducation pieuse et de cette tutelle monarchique, la France, continuant une enfance pleine de foi et une jeunesse glorieuse , entra dans la maturité , elle présenta un modèle de civilisation qui parut achevé. L'Europe, avec une envie bientôt subjuguée, y vint admirer Thumanité dans sa grâce noble et artistique, dans tout le développement de la force intellectuelle, soit liitéraire, soit philosophique.

Pour l'observateur, cette civilisation de la France virile du dixseptième siècle possédait surtout un don excellent : elle avait développé dans chaque classe sociale la plus haute des qualités qui sont requises dans chacune de ces classes pour travailler à organiser une société parfaite. Elle montrait le prêtre savant, vénérable et dévoué ; de l'antique tyran, elle avait fait le roi courtois et respecté ; du soldat, le gentilhomme poli, amoureux de l'honneur; la bourgeoisie était riche, grave, lettrée ; le peuple, pieux et doux, se consolait des plus petites des misères de ce monde, en chantant, et des plus grandes, en pensant au paradis.

Tout d'un coup , avec une apparente brusquerie qui stupéfie les contemporains, avec une violence dont les éléments paraissaient étrangers à la nation, avec une hâte qui semblait n'être pas de l'humanité, la France monarchique et chrétienne se mit à maudire la

France hévolut. — Livr. a.

Il L'ANCIEN RÉGIME

Royauté et le Christianisme. Elle demanda la destruction de ces prêtres, de ces princes qui Tavaient nourrie et élevée, qui l'avaient faite glorieuse, et la plus heureuse, la plus admirée des nations.

Elle demanda que cette destruction fût immédiate et complète.

Elle voulut que, du jour au lendemain, la fin de son âge mûr se passât dans une vie absolument différente de celle qu'avaient menée son enfance, son adolescence, son âge viril. Elle chercha à avoir un nouvel air pour le respirer, une nouvelle atmosphère pour s'y mouvoir. Du Jour au lendemain , elle mit au service de sa nouvelle déesse , et pour l'extermination de ses anciens tuteurs, l'enthousiasme et la docilité qu'elle prodiguait la veille à ceux-ci. Cette idole nouvelle, c'est ce qu'on nomma fort justement la Révolution.

Celle-ci entra en France de façon à prouver qu'elle ne venait pas pour fonder, mais pour détruire, et qu'elle ne pourrait y vivre longtemps , ni conformément aiix règles du bon sens humain, ou aux lois de l'expérience sociale. Elle se présentait effectivement en proclamant que le temps présent n'est pas la continuation du temps passé ; que le temps présent lui-même n'existe pas ; que c'est le futur seul qui est ; car, tout en décrétant que les fils ne tiennent pas de leurs pères et que les descendants ne descendent pas de leurs ancêtres, elle demandait aux Français du dix-huitième siècle de se suicider pour leurs arrière-petits-fils.

Elle feignait d'oublier que les changements instantanés qui font de l'individu un homme différent de l'homme de la veille peuvent s'expliquer uniquement par la folie, par l'ivresse ou par le miracle. La société subit cette loi comme l'homme, puisqu'elle est composée des mêmes éléments.

La Révolution était donc, par la force même des choses, obligée d'exciter à la folie , d'entretenir l'ivresse, de créer un miracle ou plutôt de supposer un peuple qui serait Dieu et créerait ce miracle.

ÇUe voulait non seulement anéantir le temps passé, mais l'anéantir en quelques mois, annuler en quelques années les effets d'un travail de quatorze siècles. Elle était donc là, encore, condamnée à appeler à elle, pour en faire ses défenseurs et ses amis , les êtres violents, aveugles et ignorants; condamnée à s'allier toujours aux plus furieux, aux plus passionnés.

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Comment ne périt-elle pas, dès la première heure, sous la puissance et Textravagance de cet effort ?

C'est qu'en ce commencement, tout en se nommant la Résolution, elle parut être ce dont elle est l'ennemie la plus redoutable : on la crut la réforme. Elle protestait qu'elle voulait simplement remplir un devoir sacré pour la société comme pour l'individu, le devoir qui les pousse tous, deux à se corriger, à éliminer les principes morbides qu'ils ont reconnus en eux, à fortifier les vertus qu'ils sentent s'amoindrir ou chanceler.

Aussi, au début, appela-t-elle à soi les enthousiastes, les utopistes, comme les cœurs généreux, les candides, comme les habiles , les hommes sensibles et vertueux, comme les débauchés et les violents. Ces derniers se fortifièrent à l'abri derrière le premier corps des soldats naïfs .et sincères de la réforme. Ils se trouvèrent prêts à donner impétueusement quand celte première armée, perdant ses illusions, recula devant l'impossibilité de l'œuvre révolutionnaire.

Cette nécessité de réformer l'Ancien Régime, nécessité sentie par presque toute la France, reconnue par les hommes les plus intéressés au maintien de l'état actuel et proclamée par le Roi, personne d'entre nous n'a envie de la méconnaître , et l'on nous calomnie quand on nous accuse d'idolâtrie pour l'Ancien Régime.

Il n'a pas eu la force ou Thabileté de s'opposer à la victoire de son ennemie la Révolution, c'est donc qu'il avait en lui quelque élément de faiblesse ou d'aveuglement. Nous savons, en effet, le mal qu'il a laissé faire au dix-huitième siècle.

Mais nous savons aussi tout le bien qu'il avait fait jusque-là et qu'il faisait encore. Dès lors Thistorien, s'il est intelligent et honnête, doit, en éliminant les imperfections que le temps avait fait pénétrer dans l'organisme de ce régime, chercher les qualités qui lui sont essentielles, celles qui ont fait la vie de la France et sans lesquelles, manifestement, elle ne peut exister.

Nous répétons, nous répéterons sans nous lasser que nous n'avons pas rintention de revenir au temps passé. Nous savons que le passé n'est pas le présent ni l'avenir. Mais parce que l'on doit préférer le fusil perfectionné à l'arquebuse à mèche, les lois de la balistique n'en .. existent pas moins; et, bien que nous ne songions à restaurer ni la

IV L'ANCIEN REGIME

dîme ni la taille, pas plus que le servage et le combat judiciaire, la France n'en est pas moins la France, avec son tempérament, les lois naturelles et désirables de son existence, de son développement, dé sa fortune, de sa gloire.

La vieille France est calomniée sans relâche, il faut la défendre, comme, c'est le devoir des fils de défendre la conduite, Ja mémoire de leurs aïeux, quand ceux-ci sont calomniés à Texcès.

On a voulu rompre les liens qui unissent les ancêtres et les petitsfils. Il faut renouer ces liens autant que la vérité et la justice l'exigent.

§ I. — LE CARACTÈRE SOCIAL SOUS l'aNCIEN REGIME

La Société française du dix-huitième siècle comprenait trois nuances distinctes. Il y avait la cour, la ville et la province : la cour, où brillait la noblesse; la ville qui obéissait surtout au Parlement; la province que dirigeaient les traditions et le clergé.

La première rassemblait environ cinq mille personnes, et elle goûtait jusqu'à l'ivresse les qualités de Tesprit. La seconde, sous Louis XVI, et si nous en croyons les calculs de Lavoisier, comprenait, outre cent mille étrangers, six cent mille habitants et elle tendait à mettre audessus de tout le travail de l'intelligence. La troisième, qui comptait environ vingt-quatre millions d'individus, semblait avant tout préoccupée des vertus morales.

Les uns et les autres dans ces trois séries cherchaient sans doute, comme tout être humain, la satisfaction des passions générales, de l'amour ou de la haine; ils vivaient au milieu de la lutte du devoir et de l'égoïsme; ils étaient toujours des hommes et des Français; mais j'ai indiqué les traits distinctifs. Au-dessus de ces trois groupes paraissait la Royauté; au dessus encore la Papauté.

La société française était ainsi monarchique et catholique, et son caractère normal avait été exposé en ferme et clair langage dans une sentence du Châtelet au commencement du règne de Louis XVI :

a Telle est la Constitution du Royaume où nous avons le bonheur de vivre que, ces deux puissances spirituelle et temporelle se prêtant un secours mutuel, la paix intérieure et la prospérité de l'Etat soient le fruit de leur harmonie; et les désordres que la puissance spirituelle

[.'ANCIEN RÉGIME

n'a pu réprimer par la persuasion, la puissance temporelle les doit réprimer par la force. »

Cette puissance temporelle ne reposait pas sur un principe écrit ou

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