VOLTAIRE A PARIS
pour une société et saisir les dangers qui attendent les gouvernements se heurtant à une force aussi irrésistible qu'implacable.
L'apparition de Voltaire à Paris allait, plus que ses œuvres et ses paroles, mettre en lumière la scission profonde et irrémédiable qui s'était produite entre la nation et les chefs qui prétendaient la diriger. Il a contre lui, dit un journal, quelques jours après la venue du grand écrivain, aie parti des dévots et du clergé. Ils ont été furieux de l'éclat qu'a fait ici son arrivée et de la sensation incroyable qu'elle a produite ; ils ont cherché d'abord à se prér valoir des défenses, qu'ils croyaient exister, par lesquelles il lui était interdit de reparaître dans cette capitale ; ils ont compulsé les registres de la police, ceux du département de Paris, ceux des affaires étrangères, pour voir s'il ne se trouverait pas quelque bout de lettre de cachet dont ils pussent s'autoriser pour le perdre pieusement dans l'esprit du roi, déjà très mal disposé contre lui : projet dans lequel ils espéraient être secondés par Monsieur, ne goûtant pas d'avance le coryphée de la philosophie moderne. Malheureusement, il est constaté qu'il n'y a jamais eu d'ordre par écrit qui ait expulsé M. de Voltaire, et que sa longue absence ne doit s'attribuer qu'à son inquiétude naturelle et à des insinuations verbales de s'éloigner... Le fanatisme est donc réduit à s'intriguer lourdement d'un côté, à crier au scandale de l'autre, et à gémir universellement du séjour de cet apôtre de l'incrédulité dans cette ville. Monseigneur l'archevêque, comme le plus intéressé à son expulsion et le plus zélé pour la défense de la religion, en
Les enoerois de Yoluire.
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a écrit directement au roi : mais on a repi^éàenté à Sa Majesté que ce vieillard, déjà fatigué de son déplacement,... ne pourrait retourner à Ferney dans ce moment,.., qu'il était de la bonté de Sa Majesté de le laisser repartir de lui-même, ainsi qu'il se le proposait. y> Gonvenauon Voltaîrc, parfaitement au courant de Tardeur de
de Voltaire . .. ^ a
avec d'Àiembert. SCS euncmis, uc pouvait pcuser a son âge sans craindre les chances d une mort qui attirerait sur sa famille et ses amis les ennuis et les outrages dont le menaçait ouvertement un clergé dominateur et tout-puissant. Plein de vie et d'entrain, étonnant tout le monde par sa vigueur, il travaillait sans relâche à sa tragédie dlrèney dont la représentation était pour le moment une idée fixe, quand, dans un entretien intime avec d'Alembert, il aborda la possibilité pour lui d'une maladie grave. Que me conseillez-vous de faire dans ce cas, lui dit-il. c: Ma réponse, écrit d'Âlembert, fut celle que tout homme sage lui au* rait faite à ma place, qu'il ferait bien de se conduire^ en ctetle circonstance, comme tous les philosophes qui l^hVaient précédé, entre autres, comme Fontenelle et Montesquieu. » « Je pense de même, répliqua Voitaire, car il ne faut pas être jeté à la voirie comme j'y ai vu jeter la pauvre Lecouvreur. » Il avait, continue d'Alembert, dans sa lettre au roi de Prusse, «je ne sais pourquoi, beaucoup d'aversion pour cette manière d'être enterré. Je n'eus garde de combattre cette aversion, désirant qu'en cas de malheur, tout se passât sans trouble et sans scandale. » Voltaire venait de recevoir M"® du Barry,et après elle le poète Lebrun, quand lui fut apporté une liéltre
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VkBBÈ GAULTIER. !5!
d'uii prêtre inconnu, Tabbé Gaultier : « Beaucoup de v»bbé Gaaiuer,
^ 4» . ■• . ^ 1 i- .^ •• .. » fé?rlor 1778.
persiWnes, Monsieur, vous admirent, lui disait-il, je désire du plus pîrofortd de mon cœur être de leur nombre; j'aurai cet avantage si vous le voulez... Quoique je sois le plus indigne de tous les ministres» je hfe vous ^irai cependant rien qui ne soit digne de mon ministère et qui ne doive vous faire plaisir;... quoique je n'ose me flatter que vous me procuriez un si grand bonheur,... je prierai, avec le plus de ferveur qu'il me sera possible, le Dieu juste et miséricordieux pour le salut de votre âme immortelle. . . »
Voltaire, préoccupé de la pensée qu'il avait exprimée à d'Alembert, crut que le hasard lui fournissait le moyen d'épargner des chagrins et des scandales à sa famille par l'entremise d'un humble prêtre, aussi répondit-il immédiatement : « Votre lettre, Monsieur, me paraît celle d'un honnête homme, et cela me suffit pour me déterminer à recevoirl'honneur de votre visite le jour ou les moments qu'il vous plaira de lefafre: Je vous dirai la même chose que j'ai dite en donnant la bénédiction au petit-flls de Franklin, l'homme te plus remarquable de l'Amérique : Je ne prononçai que céfe mots : Dieu et la liberté! Touô les aâsistents versèretit des larmes d'attendrissement. Je me flatte que vous êtes dans les mêmes principes.
« J'ai quatre-vingt-quatre ans, je vais bientôt paraître devant Dieu, créateur de tous les mofadeâ. Si vous avez quelque chose à me communiquer, je me ferai un devoir et un honneur de recevoir votre visite, malgré les souffrances qui m'accablent. »
Le lendemain même, 21 février, l'abbé Gaultier se présèWita à Thôtél de Tillette : il y avait foule dans
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le salon ; mais, après quelques minutes, Voltaire congédia ses visiteurs, et, prenant reeclésiastique par la main, le conduisit dans sa chambre. Le poète, interrogeant Tabbé sur son passé avec une grande politesse, essaya de démêler s'il avait agi par ordre en s'adressant à lui. Le seul « désir, répondit Gaultier, de connaître l'homme célèbre de nos jours m'a fait prendre la liberté de vous écrire pour vous rendre mes devoirs, comme vous me l'avez mandé dans votre lettre. Je n'ai pas l'honneur de vous connaître personnellement, mais je connais beaucoup un de vos amis, M. dé L'Attaignant ; j'ose même me flatter d'avoir sa confiance ; ses infirmités et la caducité de son grand âge lui ont fait faire des réflexions que tout honnête homme doit faire lorsqu'il se dispose â paraître devant Dieu, et que vous avez faites plusieurs fois vous-même. Si mon ministère vous était agréable, vous n'avez qu'à parler, et je me conformerais à vos vues. » Voltaire insista encore pour savoir si Gaultier agissait de son propre mouvement, a Quoi ! Monsieur, ni l'archevêque ni le curé de Saint-Sulpice ne vous ont pas conseillé? — Non, Monsieur, répondit Gaultier : si ma démarche ne vous est pas agréable, je compte sur votre indulgence ; si au contraire elle vous fait plaisir, louons-en le Seigneur. » Gaultier, après avoir été dix-sept ans jésuite et vingt ans curé de Saint-Mard, dans le diocèse de Rouen, exerçait son ministère à Paris pour le moment et disait journellement la messe aux Incurables. Voltaire lui fit des offres de service, que refusa l'abbé, en disant qu'il ne pensait pas aux récompenses fugitives de ce monde, et qu'il serait trop payé
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L'ABBÊ GAULTIER. 153
s'il parvenait à le conquérir à Dieu. Voltaire ayant répondu à Gaultier qu'il aimait Dieu, ce prêtre lui répondit que « c'était beaucoup, mais qu'il fallait lui en donner des marques : car un amour oisif ne fut jamais le vrai amour de Dieu, qui est actif », exprimant ainsi, sans s'en douter, une sorte de matérialisme qui tend à substituer et presqu'à préférer à Tunion spirituelle de l'âme avec Dieu, des actes purement humains. Cet ecclésiastique, à peine sorti de Thôtel de Villette, alla rendre compte de ce qu'il avait fait à un des vicaires généraux de l'archevêque et au curé de Saint-Sulpice, les priant de l'instruire « comment il devait se comporter » dans le cas où Voltaire recourrait à son ministère.
Voltaire avait jugé l'abbé Gaultier, cet ami du chanoine de Reims, de L'Attaignant, auquel le poète répondait quinze jours avant de mourir, le 16 mai :
L'Attaignant chante les belles ; II trouva peu de cruelles, Car il sut plaire comme elles :
Aujourd'hui, plus généreux, Il fait des chansons nouvelles Pour un vieillard malheureux.
Il comprenait la piété sincère de cet ecclésiastique plein de naïveté, et avait exprimé à son secrétaire, avec une bonhomie un peu dédaigneuse, son opinion sur le convertisseur qui s'était offert. Gaultier ne pouvait être confondu avec ces prêtres qui avaient, d'après Grimm, « fondé leurs projets de gloire et de fortune sur l'espérance de devenir les instruments de la conversion d'un homme si célèbre 1», surtout avec cet abbé Marthe, qui, s'in-
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«5* LIVRIE FftEMlEil.
troduièanl d^ns la maison , courait à Voltaire en s'écriânt : « Monsieur, il faut que tout à Theure vous vous confessiez à moi, ^t cela absolument; il n'y a point à reculer, dépêchez-vous, je suis ici pour cela. » Que Voltaire, comme le raconte Grimm, ait reçu une pareille ouverture par une plaisanterie plus ou moins gàîe, èela est possible, quoiqu'il ne faille piaé croire à tous les mots qui lui furent prêtés à ce moment. Ce qui est certain, c'est que le philosophe de Ferney sentit parfaitement le danger que lui faisait courir un clergé empressé à outrager les restes inanimés d'un homme se refusant à réciter les formules qu'il imposait à chacun au sortir de la vie.
Il ne s'agissait pas, comme aujourd'hui, de ces actes tïe respect rendus aux croyances de son pays, de ces actes accomplis par des mourants qui, sans s'expliquer sur leurs opinions passées, acceptent, sous rinfluence d'une famille aimée, les prescriptions d'une religion sainte, toutes les fois que l'orgueil . et le despotisme de l'homme ne l'ont pas dépravée. Il fallait renier tous les actes de sa vie, sous la menace d'un clergé prêt, en cas de refus, à insulter votre famille et vos amis, et à ajouter à la douleur de votre perte la profanation raffinée de ce sentiment général et presque superstitieux qui attache le cœur de l'homme aux restes de la personne qu'il a affectionnée.
Gomment L'opittioil publiouc uc sc faisait aucune illusion
ropinioD publique i , , i a / ^
appréciait wt la valcur morale de ces actes prônes avec tin ^^wiî^^eM. ' fracàâ qui avait fini par les mettre à la hauteur de l^exéctittttn d'une prescription de police.
a M. Tronchin, écrit un joufnal, ayàht averti le
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L'OPINION PUBtJQUE ET LE CLERGÉ. ' 455
sieui^ Lé Kain du danger oÛ il était, l'a exhorté à pretidfe ses jf^récautions. Un carme est venu Nettoyer cette conscience sale^ et le comédien a fait la renonciation ordinaire, et a été administré. En conséquétjce, l'église lui a accordé la sépulture, et il sera enterré avec potnpe. » Le même journal, quand il s'agit de Tabbé Terrai, écrit qu'il a avait promis qu'il ferait ce qu'il conviendrait en temps et lieu, et jouerait bien son rôle ; il a tenu parole en demandant le viatique. »
M"* Du Deffand étant venue le jour même de l'entrevue de Voltaire avec l'abbé Gaultier,] le poète, après avoir parlé de sa tragédie A'irène, raconta avec vivacité son entretien en exprimant sa satisfaction, a Cela sauvera, lui dit-il, du scandale et du ridicule. »
Quatre jours après, le 25 février, Voltaire, qui s'était fatigué en distribuant les rôles de sa tragédie, jl»*>^ ciuitier
® ^ M février 177*
en recevatit une foule de monde» sans cesser de travailler avec ardeur, fut pris d'un vomissement de sang. L'effroi devint extrême dans son elitouragé ; le médecin Tïronchin fut appelé, et une jeune gai*de très habile fût établie auprès du malade, qu'une saignée immédiate devait rendre momentanément à la santé au bout de quelques jours. Voltaire fit écHrfe dès le lendemain à l'abbé Gaultier.
« Vous m'avez promis. Monsieur, de venir pour .,^"^^1^^^ m'entendre; je vous prie de vous donner la peine et^icheW de venir le plus tôt que vous pourrez, jd L'àbbé n'ayant pas pu se rendre à l'invitation ce jour-là, riôlf Ut le lendemain, 27 févriei*, un mot de la nièce dtB Voltai!re, qui l'ajppelait de nouveau à l'hôtel de Villette.
Voltaire fait appeler
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Il y courut, mais ne put voir que madame Denis.
Le 2 mars au matin, le malade, se trouvant mieux, avait auprès de son lit d'Àlembert; il causait avec son entrain habituel, quand, le voyant s'animer, le philosophe l'engagea à se taire pour ne pas fatiguer sa poitrine, a II faut bien que je parle, bon gré mal gré, répliqua Voltaire en riant ; est-ce que vous ne vous souvenez pas qu'il faut que je me confesse? Voilà le moment de faire, comme disait Henri IV, le saut périlleux ; aussi je viens d'envoyer chercher l'abbé Gaultier et je l'attends. »
oc Avant d'entrer dans sa chambre, écrit Gaultier, on me recommanda de ne pas l'effrayer et de lui parler avec douceur. Monsieur le maréchal de Richelieu, qui venait de le quitter^ m'engagea à ne pas le négliger : je lui promis de faire tout ce qui dépendrait de moi pour le salut de son âme* y>
L'intervention de Richelieu dans une pareille affaire la caractérise, en la classant parmi les nécessités de l'étiquette, si connue et si respectée par lui. Représentation vivante, et on peut dire classique, du vice; représentation du courtisan qui, pour être parfait, devait, d'après le Régent^ n'avoir ni humeur ni honneur, Richelieu montre, par ses conseils, dans quelles ténèbres s'était égarée la plus noble des facultés de l'homme, celle qui met son âme en rapport avec son créateur.
cônfeMion Aussitôt quc parut l'abbé Gaultier, Voltaire lui
deux écrits exigés prit la maiji et le pria de le confesser. L'abbé lui répar autier. p^^^j^ ^ g^^jj l'entendrait volontiers en confession, qu'ilenavail parlé à M. le curé de Saint-Sulpice, dont il était le paroissien... mais qu'il fallait qu'il fît une
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