‹ La France sous Louis XVI; (volume 5)Chapitre 2 sur 98 · VI Â MONSIEUR THIERS · texte numérisé non relu

VI Â MONSIEUR THIERS

un dieu impérissable. De cette origine théocratique de toutes les royautés, il est résulté pour les peuples à la fois de grands bienfaits et de grandes misères. Les nations se sont peu à peu civilisées sous la pression d*un pouvoir qu'elles acceptaient comme émanant d'une puissance irrésistible. Les sciences, les arts^ encouragés par les princes, ont développé l'esprit humain et adouci les mœurs des peuples; mais quand les hommes, éclairés par leurs travaux intellectuels et enrichis par leurs labeurs, ont voulu sortir de la tutelle qui s'exerçait sur eux pour régler leur vie matérielle, quand ils ont instinctivement compris que l'abus du pouvoir est inhérent à la faiblesse humaine, quand ils ont voulu séparer les lois immuables de la conscience des intérêts personnels de quelques familles ou de quelques corporations, la lutte a commencé. Les roturiers et les vilains ont combattu contre le petit nombre de privilégiés qui avaient imposé ces noms de mépris à la portion la plus nombreuse de la population. Ils ont attendu longtemps des hommes capables de résumer leurs aspirations, et de leur faire comprendre à eux-mêmes le but qu'ils devaient poursuivre. Ces sortes de héraults de l'opinion publique ne pouvaient apparaître qu'au milieu d'un peuple assez avancé pour créer une opinion publique, et protéger ses défenseurs contre la coalition de tous les chefs d'un gouvernement à la fois théocratique et féodal. La nécessité, pour les soutiens des droits les plus sacrés de l'humanité et de la justice, de prendre leur point d'appui sur le peuple, explique pour-

A MONSIEUR THiERS. VII

quoi ces hommes, les grands hommes de Tavenir, sont si peu nombreux. La France n*ea a connu avant notre temps que deux : Voltaire, que le bon sens public a vengé de ses ennemis en donnant son nom à un siècle; Turgot, qui a éclairé, pour les peuples et pour les gouvernements, la voie qu'ils avaient à suivre, avec la lumineuse clarté du génie. Vous êtes le troisième : c'est à ce titre qu'un livre destiné à faire connaître Turgot devait vous être dédié. Vous portez dans les mœurs de votre vie la noble simplicité de Turgot, vous avez comme lui l'amour des hommes, et, dominé comme lui par la pensée du faut que vous voulez atteindre, vous prenez le pouvoir pour exécuter ce que vous avez médité, et le répudiez, comme un instrument inutile, le jour où il ne peut plus servir à réaliser vos desseins.

Aux Forges de Siam (Jura), !•' janvier 1877.

I « ( Il I»

Page 1