RUPTURE DES COLONIES AMÉRICAINES
nous invite à préparer un doux asile où Tinfortune puisse échapper à la persécution. » Ce discours, dont nous avons extrait quelques-unes des pensées qui pouvaient vivement frapper l'opinion publique en France, fut écouté dans le plus profond silence. De tous les bancs du Congrès, quand l'orateur se fut rassis, s'élevèrent des signes d'approbation, et le vote n'était pas douteux ; mais comme les députés de la Pensyl vajfiie et du Maryland n'étaient point présents, et que ces deux États n'avaient pas encore pris leur parti, il fut arrêté que la décision serait renvoyée au l"" juillet*
Dans cet intervalle d'un mois, la question fut discutée de part et d'autre avec une ardente passion, et quand le Congrès rentra en séance, les députés du Maryland et de la Pensylvanie s'y présentèrent avec la mission d'appuyer la décision de la majorité du Congrès.
Ce fut le 4 juillet que, sur le rapport de cinq de Lea colonie»
UDériCftiOCB PODl'
ses membres: Thomas Jefferson, Jean Adams, Ben- pem lear union jamin Franklin, Robert Shermann et Philippe Li- *Tjiiuefr77r^' vingston, le Congrès déclara que les liens qui unissaient les treize colonies à l'Angleterre étaient rompus, et adopta le manifeste suivant, destiné à justifier devant le monde une pareille résolution :
ce Quand, dans le cours des événements humains, il devient nécessaire pour un peuple de rompre les liens politiques qui l'unissaient à un autre, et de prendre, parmi les puissances delà terre, le rang égal et séparé auquel les lois de la nature et de Dieu lui donnent droit, il est convenable, par respect pour l'opinion de l'humanité, de faire connaître les causes qui ont amené cette séparation.
a Nous regardons comme des vérités évidentes que tous les hommes ont été créés égaux, et qu'ils ont reçu de leur créateur certains droits inaliénables, conmie la vie, la liberté et la faculté de la recherche du bonheur. C'est pour assurer ces droits que les gouvernements ont été établis, tirant leur juste pouvoir du consentement des gouvernés. Quelle que soit la forme d'un gouvernement, du jour où il va contre le but pour lequel il a été établi, le peuple peut le modifier ou Tabolir, pour le remplacer par un autre fondé sur les principes que nous avons posés ; il peut établir le pouvoir qui lui paraît le plus propre à assurer sa sécurité et son bonheur. La prudence conseille de ne pas changer des gouvernements depuis longtemps établis, pour des causes frivoles et passagères ; l'expérience, du reste, montre que les hommes sont plus disposés à souffrir le mal, tant qu'il est tolérable, qu'à user de leurs droits pour changer les formes auxquelles il sont accoutumés. Mais lorsqu'une longue suite d'abus et d'usurpations ayant toujours le même but, prouve la volonté de soumettre un peuple à un gouvernement absolu, il est de son droit et de son devoir de secouer le joug d'un pareil pouvoir et de chercher en dehors de lui des garants pour sa sûreté future. y>
Venait ensuite le récit des genres d'oppression imposes aux colonies, des recours qu'elles avaient adressés au roi, à la nation anglaise, des dédains qui avaient accueilli leur appel à l'esprit de justice et à la consanguinité des deux peuples. « Il ne nous reste donc plus, disait en terminant le manifeste, qu'à nous soumettre tranquillement à la nécessité qui ordonne
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notre séparation, et a regarder les peuples de la Grande-Bretagne comme nous regardons le reste du genre humain, c'est-à-dire comme ennemis dans la guerre et comme amis dans la paix.
a Nous donc, représentants des États-Unis d'Amérique, assemblés dans im Congrès général, nous en appelons au juge suprême du monde de la droiture de nos intentions, et au nom et avec l'assentiment du bon peuple de ces colonies, nous publions et déclarons solennellement que ces colonies unies sont et doivent être de droit des États libres et indépendants ; que les liens d'obéissance vis-à-vis de la Couronne britannique sont rompus, et X|ue l'union politique qui existait entre elles et la Grande-Bretagne est et doit être totalement dissoute; que, comme des États libres et indépendants, elles peuvent faire la guerre, conclure la paix, contracter des alliances, régler le commerce, enfin décider et régler toute chose permise à des États indépendants... C'est avec une ferme confiance en la protection de la Providence divine que nous engageons les uns envers les autres nos vies, nos fortunes et notre honneur sacré pour le soutien de cette déclaration '• d
Ces nouvelles, encore confusément connues, électrisentle peuple français, ce Je vous ai toujours assuré, dit un observateur de cette époque, du désir de conserver la paix ; mais la nation, qui ne pense pas aussi sage-* ment que le chef, ne rêve et ne parle que guerre. »
Histoire de la guerre d* indépendance des États-Unis, par Botta, t. II, p. 123, 245, 258, 260 et suiv., 265, 271 et soiv., 295 et suiv., 301 et suiv., 345 et suiv., 353 et suiv., 358 et suiv., 371 et suiv., 383 et suiv. — Tlie history of the United States, by Grahame, tome II, p. 463, 532, 534, 536, 540, 542, 547, 548, 551, 552 et suiv.
Matetots anglais L'entraînement était irrésistible: un navire anja^^piîîation de glaîs, VArgo ayant, dans le mois d'octobre 1775,
la Martinique, •••«'lî» i • jjr«*< t^* «
Vains efforts des visitc do forcc dcs navircs en rade de Samt-Pierre a fr^î^uTour I^ Martinique qu'il soupçonnait chargés de muni- Ta^ncesdei? '^^"^ ^^ guerrc pour TAmérique, la population se p»î*- souleva et poursuivit à coups de pierres ses matelots dans les rues de la ville. Le comte de Nozières, prévenu par le gouverneur de Tile, écrivit de suite à l'amiral Yung : « Cet acte de violence ne peut avoir votre approbation... Votre Excellence me fera connaître ses intentions à cet égard... Je ne dissimulerai pas qu'une récidive de celte nature me mettrait dans le cas de fermer tous nos ports aux bâtiments de guerre anglais et de repousser par la force ceux qui feraient quelque entreprise contraire aux droits et à l'honneur de la nation. » Le 27 juillet 1776, la frégate anglaise le Shark ayant donné la chasse à un vaisseau américain non loin de la rade, les canons de Saint-Pierre lui envoyèrent des boulets; et quand l'amiral Yung voulut réclamer le vaisseau qui était venu se réfugier dans le port français, le comte d'Argout, commandant général de l'île, repoussa ses [prétentions avec dédain : ^ Jusqu'à ce que j'eusse reçu, monseigneur, écrivait-il à Sartines, des ordres précis de votre part, je m'étais fixé pour règle de conduite, dans de semblables conditions, le plan d'une neutralité et d'un secret impénétrable.. . mais, d'après la communication de vos instructions, j'ai dit à l'envoyé du Congrès que je favoriserais autant qu'il serait en mon pouvoir l'intérêt des insurgenls. » Surpris de la déclaration si nette du comte d'Argout, qui, quelques mois avaat^ avait fait livrer
Les anglais a la MAtlTlNlQUË. 5âl
douze cents fusils et cent quatre-vingts barrîls de poudre à un Américain de la Virginie, Paul Allen, Sartines voulut essayer de masquer encore, par des formes diplomatiques, la pression de l'opinion publique qu'il subissait, moitié volontairemeint, moitié malgré lui. Vous n'avez pas saisi le sens des instructions données à M. Dorves, commandant de V Aigrette^ répondit-il de suite à d'Argout. « Il est prescrit aux commandants des frégates de Sa Majesté d'accorder la protection du pavillon aux bâtiments insurgents qui viendraient la réclamer... mais il leur est enjoint... de ne point aller au-devant des bâtiments insurgents, d'attendre que les circonstances aient mis ceux-ci a proximité de pouvoir réclamer la protection du Roi... Les instructions n'indiquent point que Sa Majesté veuille favoriser ouvertement les insurgents... Vous deviez favoriser secrètement, mais sans le déclarer formellement, Tacquisition des différents objets dont le Congrès vous a fait la demande, d
Sophismes auxquels il faut, peu de temps après, renoncer dans des instructions données au comte Du Chaffault, quand il part pour la Martinique, à la tote de six vaisseaux et de quatre frégates. Le roi lui écrit de sa main :
ce L'objet de la mission du comte Du Chaffault est iitetrucuons
t 1 ' 1 1 Al 19 4 1 données au comte
de protéger le commerce de ces îles... d empêcher Duchairauu qu'il soit fait aucune insulte ou violence, soit aux noîéuib^* 4776. bâtiments de la Nouvelle- Angleterre, soit à tout autre qui viendrait y commercer ou s'y réfugier... Il sera en conséquence moins occupé de poursuivre le commerce interlope que les Américains peuvent cou-
5à2 LIVRE TROISIÈME.
tinuer qu'à tenir ses croisières à d'assez grandes distances des îles pour en écarter les frégates anglaises, et empêcher qu'elles s'approchent de la côte en deçà des limites fixées, et encore moins qu'elles fouillent les ports et les difTérents mouillages... Le sieur Du ChaCfault ne recherchera point la rencontre des vaisseaux de Sa Majesté Britannique ; mais lorsqu'il ne pourra les éviter, il en usera avec beaucoup de politesse envers eux... sans toutefois permettre que, dans aucun cas, il soit manqué au respect dû à la France... Dans le cas où un bâtiment de la Nouvelle-Angleterre appartenant aux insurgés serait poursuivi par un vaisseau anglais et réclamerait la protection du pavillon de France, le sieur Du Chaffault la lui accordera ; et si, nonobstant la déclaration qu'il en aura faite, le vaisseau anglais s'obstinait à la poursuite de l'insurgé et voulait s'en emparer, le sieur Du ChafTault emploiera pour s'y opposer les forces que Sa Majesté lui a confiées... Il en usera de même pour les bâtiments neutres partis des ports de l'Europe ou de ceux d'Amérique, et chargés de munitions et autres secours pour les insurgents ; et dans le cas où quelqu'un desdits bâtiments, poursuivi par un vaisseau anglais, viendrait à réclamer la protection du pavillon du roi, le sieur Du Chaffault ne souffrirait point qu'il soit visité. Mais dans les deux cas précédents, il n'ira point au-devant desdits bâtiments, et attendra que les circonstances lésaient mis à proximité de pouvoir réclamer sa protection... S'il se trouvait obligé d'employer la force et de combattre un vaisseau anglais... et qu'à la suite du combat le vaisseau anglais amenât son pavillon et se
LETTRE DE KERSAINT. o33 '
rendît, le vaisseau du roi ne Tamarinera point, mais le sieur Du Chaffault ou le capitaine qui aura combattu... se fera donner une déclaration signée du capitaine et des officiers du vaisseau anglais, comme quoi il a été obligé d'employer la force... Il relâchera ensuite le bâtiment qui se sera rendu \ »
Les marins, les militaires, étaient tous saisis d'une Lettre de Kersorte de délire patriotique. Aucun d'eux ne pouvait "^'^t L^emZT ' voir de près, sans s'exalter, la lutte d'un peuple pour ^™' la liberté, et la possibilité pour la France de venger les affronts qu'elle avait reçus dans la dernière paix conclue avec l'Angleterre. Un officier chargé d'explorer le côtes d'Amérique, M. de Kersaint, envoyait à Sarlines un rapport détaillé au sujet de la mission qu'il avait reçue, et épanchant, à la suite de ce travail administratif, les ardeurs de son âme, lui écrivait : Qc Je ne quitterai point ce sujet sans vous faire part de quelques-unes de mes idées. . . Ceci étant pour vous seul, j'oserai. Monseigneur, vous parler librement et vous exprimer ce qui fait le fond des conversations de tous ceux qui aiment encore leur patrie, et voudraient la voir glorieuse et prospère.
ce La France désire-t-elle ou ne désire4-elle pas l'indépendance des colonies rebelles? Cette question me parait décidée par sa conduite, qui, bien qu'équivoque, a cependant eu assez d'éclat pour que TAngleterre n'ait aucun doute sur ses sentiments à cet égard : il demeure donc certain que nous souhaitons l'indépendance et la favorisons en tout ce qui ne peut pas entraîner une rupture ; mais on se trompe
* Archives de la marine, inslractions particulières au sieur Du Chaffault, autographe «le Loui» XVI, écrit à Versailles le 15 mai 1776.
534 LIVRE TRÔISIËMÈ:.
d*abord en ce point, et ce n*est pas à cette conduite que nous devons la continuation de la paix ; nous n*en sommes réellement redevables qu'aux circonstances qui forcent les Anglais de dissimuler leurs ressentiments^ dans l'espoir que bientôt, dégagés de la guerre d'Amérique, ils pourront nous venir demander compte de notre bonne volonté, et nous faire repentir d'être demeurés tranquilles spectateurs d'une scène qui entraînait leur ruine, si nous avions eu le courage de nous en mêler. . . Nous n'avons d'ennemis naturels que les Anglais ; ils en font profession, tous leurs vœux tendent à notre anéantissement, ils ne prononcent jamais de sang-froid le nom français ; insolents de leurs succès, n'en ont-ils pas abusé pour nous imposer, à la paix dernière, les conditions les plus humiliantes ? Si Je vais en Afrique, je trouve une poignée de Français, relégués sur un rocher malsain, qu'ils semblent ne nous avoir laissé que comme un moyen de destruction ; si je vais en Amérique, c'est encore pis, je trouve encore des Français végétant honteusement à des conditions révoltantes. Suis-je entraîné vers l'Asie, au Bengale, je trouve une nation encore plus abattue : je vois une ville ouverte, que nous n'habitons que d'une façon précaire, n'ayant pas même la liberté de creuser un fossé pour l'ccoulcmcnt des eaux et la salubrité de l'air. Honteux de n'oser me dire Français dans aucune partie du monde, je reviens dans ma patrie, à Dunkerque, lieu de ma naissance, où le nom du peuple qui nous opprime est le plus en horreur ; mais que vois-jeen y débarquant? Un homme de cette même nation qui fait briser nos digues et nos écluses qui
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rendaient ce port si redoutable, et tenaient à flot les vaisseaux commandés par Jean Bart.«. Profonde* ment affligé de cette humiliation qui crie vengeance, j'examine le moment présent, et je vois, pour comble de maux, que Tinstant est arrivé, et que nous le laissons échapper ; que l'insolente Angleterre en demeurera plus convaincue de notre faiblesse, et en sera plus disposée à nous insulter, et son mépris et celui du monde entier doivent être les fruits de la conduite timide et cachée que nous tenons dans cette circonstance. Ainsi TAngleterre, à la gloire d'avoir soumis ses colonies rebelles, joindra celle d'avoir retenu dans l'inaction l'Espagne et la France, et sans doute elle ne tardera pas d'y joindre celle plus grande encore de les punir d'avoir eu la vague envie d'en sortir. Tout nous invite à la guerre, notre honneur, notre sûreté, notre intérêt. Notre honneur, en ce que nous aurions décidé cette séparation des deux mondes, époque mémorable à jamais, et à laquelle nous devrions brûler d'associer le nom français; notre sûreté, en ce que c'était l'unique occasion de rabattre la puissance anglaise, et la réduire au point de ne pouvoir plus balancer la nôtre ; notre intérêt, en ce qu'il en résulterait nécessairement des avantages qui tourneraient au profit de notre commerce, objet si essentiel aujourd'hui, puisque la prospérité des empires dépend constamment de la sienne... L'Amérique tout à l'heure comptait encore sur la France; mais nos délais l'inquiètent, et sans le secours d'un allié puissant en Europe... il est à craindre que le défaut de moyens ne Toblige à une capitulation... Le Sénat américain n'a pas douté du
parti que nous devions prendre, il a compté sur nous, il s'étonne et s'indigne de notre inaction ; les peuples leurrés de Tespoir d'être fortement secourus par la France sont ébranlés, et Ton craint déjà la défection du Maryland. L'union rompue, tout est fini, et l'Ang'eterre triomphe. 0 France, c'est toi qui la feras triompher ! Est-il un bon Français qui ne frémisse â cette idée, est-il un homme sensé qui ne gémisse sur sa patrie? Quoi ! de si grands avantages ne pourront la déterminer à feire un effort. Ils disent tous: Que la France maintenant licencie son armée, brûle ses flottes! Dans nulle occasion, il ne peut lui être plus avantageux de faire la guerre. Elle ne la fera donc plus? Alors qu'elle ouvre ses ports, qu'elle démantèle ses places frontières, qu'elle déclare indépendantes ses colonies; cette conduite ne nous surprendra pas, elle sera la juste conséquence de celle qu'on vient de tenir.
« Vous pensez ainsi, Monseigneur, et personne n'a mieux ni plus fortement senti, dans le Conseil du 29, le prix de ce moment qui, si nous le laissons échapper, sera un sujet pour nous d'éternels regrets et une tache ineffaçable, dès les premiers jours d'un règne que cette circonstance inespérable pouvait illustrer à jamais. »
Le Parlement Daus cc momcut solcnncl où la France, l'œil
ressaisit, pour les /» , juj •ii*ri*i
enrégimenter, "Xce au dclà ucs mcrs, voyait au lom se réaliser les d^'i^é^'^ubres, désirs encore confus qui la tourmentaient^ pendant ** iiyX**'* Q"^ s^s soldats frémissaient à l'espoir de venger les outrages qu'elle avait reçus, le Parlement ne pensait qu'à ressaisir son pouvoir passé, en ramenant les abus d'un autre âge.