LA TOUR AINE
i PRÈS l'époque de la dispersion des sables granitiques DÉVIATION '^A- venus du Massif central jusque dans la Sologne et la DE LA LOIRE forêt d'Orléans, un événement important vint modifier le SudvERs LOULST Qucst du Bassin parisien. Une transgression marine, partant de l'Atlantique suivant les uns, du Sud de la Manche suivant d'autres observateurs, venue en tous cas, non pas du Nord, comme celles des âges antérieurs, mais de 1 Ouest, envahit cette région. On suit la trace de ses anciens rivages : ce sont des amas de sables mêlés de coquilles d'espèces marines dont la plupart ne sont pas éteintes. Quand ils n'ont pas été enlevés parla dénudation, on les voit en plaques blanches affleurer sur les plateaux de Touraine, à Pontlevoy sur les confins de la Sologne, à Manthelan sur ceux du Poitou. Depuis longtemps remarqués à cause de leur contenu calcaire sur ces plateaux d argile à silex, ils sont désignés sous le nom de faluns. Aujourd'hui ils se montrent à une altitude d'environ 120 mètres : ce niveau représente la hauteur dont s'est élevé le sol après avoir de nouveau émergé. L'existence temjDoraire et récente d'une mer ou d'un golfe dont l'extrémité pénétrait vers l'intérieur jusqu'aux environs de Blois, a détourné tout le système hydrographique qui était déjà en voie de formation. Vers cette dépression les eaux furent attirées de toutes parts : des courants, dont on peut mesurer l'importance à la largeur des vallées qu'ils ont creusées, frayèrent les voies aux rivières actuelles. Au Sud-Ouest, c'est la Vienne et la Creuse qui ont pris place dans l'ample sillon qui aboutissait à l'extrémité méridionale du goll'e. Le Cher et l'Indre venus de l'Ouest, la Loire et le Loir venus du Nord, subirent l'attraction commune : La Touraine est ainsi devenue une région de convergence fluviale.
La Loire, dans la personne de son devancier, le fleuve torrentiel des sables granitiques, ne se trouvait plus à Orléans qu'à une quarantaine de kilomètres de ce lit marin : elle fut donc facilement captée par lui. Son niveau qui, au sortir du Val, est encore supérieur à 90 mètres, tombe, au confluent du Cher, à 38. Le plan de la vallée s'abaisse, et le climat, qui ne tarde pas à se ressentir des premières effluves marines, acquiert un nouveau degré de douceur.
„ L'épisode maritime que nous venons de rappeler n'a
LA CRAIE pas détruit l'ordonnance générale de la structure du Bassin DE TOURAINE parisien. Les étages inférieurs de la craie reparaissent ponctuellement à la surface, ramenés sur le bord occidental par l'ordre chronologique des couches. La craie se présente ici sous un aspect
LA (:RA[E de TOURAirVE
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(tarte d'état- major, feuille i08, lioitr^ns). Ut irait- turonicnne ou tuffeau, afjîctirc sur la tranche de la vallée. C'est elle qu'on aperçoit, à l'exclusion de l'argile à silex qui la surmonte. Très homogène et dépourvue de silex dans ses couches inférieures, elle est exploitée par de nombreuses carrières, qui ont fait le renom des billes de Bourré. Ce sont d'excellentes pierres de construction, tendres et durcissant à l'air. Ces qualités de la roche ont du inviter de bonne heure les populations à s'y creuser des demeures, tant ce genre d'habitations est resté répandu dans les coteaux crayeux du Cher, du Loir et de la Loire et même de la Seine. On peut voir ici un curieux échantillon d'architecture troglodytique. Des cintres tailles dans la roche donnent accès à des celliers. Le roc, dans sa partie supérieure, a été aménagé en terrasses, non dépourvues d'élégance grdcc à la fine végétation qui croît dans les interstices. La sécheresse de la roche et l'exposition au midi ont favorisé la persistance de l'habitat.
riiot. .1.' M. Hitier (Fîg. 95).
<H'RRF., près de Montrichard . sur la rive droite du Cher. Les croupes monotones de la craie se profilent à •quantaine de mètres au-dessus de la vallée. Le village .t'est détaché peu à peu du promontoire dans flancs duquel il était né. Il éparpille à ses pieds ses petites maisons blanches sans étages, à toits d'ardoise, rc des Jardins. L'existence du niveau d'eau qui est à la base de la craie, favorise ces cultures.
Fhot. de M. Hitler (Fig. 96).
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cuAPiTOE VU Partie Méridionale du Bassin Parisien.
particulier, qui est pour beaucoup dans l'originalité de la Tourainc. C'est une roche micacée, d'une remarquable finesse de grain, assez tendre pour se laisser entailler, assez dure pour former des escarpements. Elle met dans le paysage une note caractéristique. C est un peu au-dessous de Blois que ces blanches parois font leur apparition. Sur le Loir on les salue vers Vendôme. A Saint-Aignan elles encadrent l'ample vallée du Cher. A Palluau elles se dessinent en saillie au-dessus de la plaine que l'Indre a déblayée dans les sables. Partout l'œil les accueille avec plaisir, sinon pour leurs formes qui restent un peu monotones, du moins pour l'éclat dont elles brillent au soleil, pour la végétation fine et toufl'ue qui se loge dans leurs interstices, garnit leurs bases, parfois trempe et flotte à leur pied sur les eaux d'une rivière limpide.
Il est rare qu'on ne puisse distinguer dans une contrée une zone qu'animent plus particulièrement la présence et l'activité de l'homme. En Touraine, et dans les parties limitrophes de l'Anjou et du Poitou, c'est manifestement la craie qui est la zone de prédilection, celle qui trace la ligne de cristallisation des établissements humains. C'est à l'abri de ces roches, sur leurs rampes ou leurs talus que les hommes se sont accoutumés à leur occupation favorite, la culture des vignes et des arbres fruitiers. Ces roches sont des espaliers naturels ; et surtout quand elles regardent le Sud, leur sécheresse est assez grande pour que des êtres humains puissent impunément y élire domicile. Les parages de Troô et des Roches sur le Loir, de Youvray près de Tours, de Bléré sur le Cher, méritent, entre beaucoup d'autres, d'être célèbres comme survivance d'habitations troglody tiques. Souvent une sorte de coquetterie se fait jour dans la taille de ces excavations, dans la disposition des treilles ou des clématites qui les garnissent. Quand l'habitat humain s'est détaché de la roche, il ne s'en est guère écarté. Presque toutes les villes et la plupart des bourgs importants de la Touraine se serrent le long de ces rampes crayeuses. De Montsoreau à Saumur, les bourgs s'allongent ainsi en file presque ininterrompue. Parfois au-dessus du troupeau des blanches maisons, un château ou une ruine se dresse. A cheval entre la vallée et les plateaux forestiers, il surveille l'horizon ; c'est lui qu'on aperçoit de loin, à Amboise, comme à Lavardin sur le Loir, à Saint-Aignan sur le Cher, à Loches ou Chinon. Une autre vie commence au delà, sur les landes ou dans les forêts giboyeuses.
Mais la vallée elle-même est souvent assez ample pour développer une vie propre. C'est le cas au confluent du Cher, et surtout à celui de la Vienne. Les alluvions combinées du Cher et de la Loire ont formé en amont et en aval de Tours le pays des Varennes par excellence. Ces sables gras sont d'une fertilité merveilleuse, à condition d'assainir, drainer, endiguer le sol de la vallée : ce fut une œuvre progressive et longue. Le même travail s'accomplit dans la magnifique vallée, longue de 70 kilomètres et large de i/i, qui succède au confluent de la Vienne. Là aussi, il fallut conquérir les varennes sur les eaux, marais, bras morts, boires ou ramifications des rivières. Peu à peu
La France du Nord. livre premier, h
des rangs serrés qui bordaient de part et d'autre les versants crayeux, un essaim de petites maisons se détacha pour se disséminer dans la vallée. Par hameaux ou rues, elles se dispersent entre les champs, le long des routes qui ont rendu le pays praticable, jusqu'au rideau de peupliers du fleuve. Aucune concentration. Souvent même les maisons ne sont que des bouques, c'est-àdire des chaumières sommairement construites, comme une chose qui ne vaut pas la peine qu'on s'y applique, sous la menace, toujours à craindre, du fleuve.
Un proverbe de ce pays, qui abonde en dictons populaires, peint ainsi Chinon :
Assise sur pierre ancienne ;
En haut le bois, en bas la Vienne.
Le bois couvrait autrefois la plus grande partie des plateaux entre lesquels s'insinuent ces vallées ; il n'en revêt plus aujourd'hui qu'une partie. Il n'y a guère plus d'une centaine de mètres, et souvent moins, de différence de niveau ; mais ce sont les maigres terres de l'argile à silex qui constituent souvent la surface, et l'on sait quelle est leur pauvreté. La vaste Gdtine, qui s'étend au nord de Langeais jusqu'à Châteaurenauld, n'a commencé à être défrichée qu'au xi" siècle. Au Sud, les plateaux sont moins ingrats : calcaires ou faluns ont vers leur centre fourni les éléments d'une précoce culture : des voies anciennes les sillonnent : eux aussi pourtant montrent une périphérie encore en grande partie occupée par des bruyères ou des bois.
En ces contrastes est le secret de l'infirmité de la ToucoNTRASTEs ^^^^^- Entre ces vallées riantes et populeuses, beaucoup d'in- DE LA tervalles sont pauvres, presque vides. 11 manque générale- TOURAiNE ment à ces plateaux la précieuse nappe de limon qui a assuré au Nord de la Seine, entre la Marne et l'Escaut, une incomparable supériorité économique. En dépit du charme des vallées, malgré l'illusion que peut causer la somptuosité des châteaux nés de la faveur royale ou de la mode plutôt que des conditions locales, la force de production est moindre que dans ces pays limoneux du Nord de la France, si précoces dans leur abondance agricole, aussi riches par leurs plateaux que par leurs vallées, supérieurs par là aux contrées du Sud comme à celles de l'Est dans le Bassin parisien. Si séduisante, la Touraine est un peu grêle. Elle n'a pas les mêmes facultés de développement. On est étonné, quand le regard s'est promené sur ces magnifiques vallées, de constater la faible densité de population, la pénurie relative de bétail que trahissent les chiffres d'ensemble. Cependant ces causes de pauvreté sont atténuées en partie par les articulations qu'ont découpées les rivières. Les plateaux, du moins au Sud, s'amincissent ; à leur extrémité, ce sont des becs qui s'allongent par les bandes
cHAPiTur VII Partie Méridionale du Bassin Parisien.
d'alliivions que déposent en se rapprochant les rivières. Ainsi est constitué « ce bon pays de Véron », comme dit Rabelais, coin enfoncé dans l'angle de la Loire et de la Vienne : pays resté longtemps isolé dans sa richesse, comme d'autres dans leur pauvreté.
Le paysan des plateaux offre déjà bien des traits du paysan de l'Ouest, isolé dans ses métairies, nourrissant sous une apparence de douceur un esprit de superstition et de méfiance. Au contraire la vie urbaine et surtout villageoise a pris fortement racine aux flancs des vallées : vie joyeuse de vignerons auprès desquels les gens des Gàtines et plateaux semblent de pauvres hères. Ils sont fiers de leur bien-être, exigeants pour leur nourriture et leur costume, soigneux de leur habitation. Cependant l'exiguïté de ces habitations étonne. LaTourainc est par excellence le pays des petites maisons blanches, sans étages, à toits d'ardoise. De même dans les habitations rurales l'aménagement destiné au bétail, instruments, cheptel agricole, est rudimentaire. C'est que, pour les cultures délicates auxquelles l'homme s'adonne de préférence, l'outillage est réduit : l'outil principal, ce sont les bras du vigneron lui-même. De là, l'étroitesse de la maison ; de là, aussi, ce corps souvent courbé, avec ces bras noueux comme les ceps qu'ils ont l'habitude de tailler.
Ce contraste entre les populations des plateaux et celles des vallées va s'accusant vers l'Ouest. A mesure que le Massif primaire d'Armorique fait sentir ses approches, la vallée, devenue plus ample et plus basse, prodigue davantage ses dons. Le Loir sinueux s'épanouit à partir de Montoire dans l'aimable vallée qu'ont chantée Ronsart et Racan ; tandis que sur les sables qui font au Nord leur apparition, un pays coupé de haies et de forêts se prolonge de Château-du-Loir au Perche. En bas, l'abondance et la vie douce, en haut, déjà le commencement de la vie rude et pauvre de ces marches de l'Ouest; contraste dont les luttes de la Révolution nous font sonder la réahté. Nulle part la vallée de la Loire n'est aussi animée et joyeuse que dans cette large ouverture qu'encadrent les coteaux de Chinon, de Bourgueil et de Montsoreau. L'esprit est alerte et la langue colorée, sur cette terre rabelaisienne où se déroule, entre Picrochole et Gargantua, une guerre moins fertile encore en coups qu'en paroles. L'abbaye de Thélème est la seule qui convienne et qui plaise à ces caractères raisonneurs et affranchis, pour lesquels la nature se montre indulgente. Jusqu'à Saumur et au delà, la côte aux vins pétillans entretient la vivacité et la joie au cœur des habitants de la Vallée.
IV La Touraine, réunion de vallées au point oià le Bassin
ROUTES parisien confine à l'Armorique et à l'Aquitaine, se trouve
ET IMPORTANCE beaucoup plus quc le Berry, qui est trop enfoncé dans l'inté-
nc- , < T-^.i^.^r. rieur, mieux même que le Maine et l'Anjou, qui se serrent le
DELA TOURAINE i ai -p ^- • il • i •
long du Massit armoncam, sur une des grandes voies de circulation. C'est le chemin du Sud-Ouest ; et de bonne heure les voies
La France du Nord. liviie premier, ii
romaines convergèrent vers le confluent du Cher et de la Loire. Il y avait là à l'origine une de ces bourgades telles que les Gaulois en établissaient volontiers dans des îles ou des péninsules fluviales : la fortune de Tours lui vint surtout de l'accès direct qui de ce point s'ouvre vers la vallée de la Vienne et Poitiers. Il suffit de franchir l'extrémité amincie des plateaux de la Champagne tourangelle et de Sainte-Maure pour atteindre, au confluent de la Vienne et de la Creuse, une des plus charmantes contrées de France. C'est le pays de Châlellerault, dont l'aspect verdoyant et les douces collines ménagent une transition aimables vers les raides et secs escarpements du Poitou calcaire. Les sables dits cénomaniens ' y affleurent comme dans la région du Maine dont ils constituent le sol typique, et, dans ce cas comme dans l'autre, c'est par la largeur des vallées que se manifeste leur présence. La Vienne à Châtellerault s'est frayé dans ces couches friables une vallée dont les proportions en largeur ressemblent à celles que l'Huisne et la Sarthe se sont taillées dans les sables de même nature et de même âge.
Mais les voies qui ont adopté la vallée de la Vienne continuée par le Clain, ont une importance plus générale que celle à laquelle les rivières mancelles ont prêté leurs vallées. C'est une porte de peuples. Deux grandes régions d'influences souvent contraires, lentement réconciliées dans l'unité française, entrent ici en contact : l'Aquitaine, vestibule du monde ibérique, et la France du Nord façonnée par son contact permanent avec le gei'manisme. Une traînée de noms historiques s'échelonne entre Poitiers et Tours : noms au loin populaires de batailles ou de sanctuaires, comme celui de Sainte-Catherine-de-Fierbois, où Jeanne d'Arc fit chercher l'épée de Charles- Martel. Le vocabulaire géographique de notre peuple d'autrefois était restreint; il se composait des noms que répétaient les marchands et les pèlerins ; mais d'autant plus s'incrustaient dans la mémoire les localités en petit nombre qu'il savait retenir. C'étaient les points brillants dans l'obscurité qui enveloppait le monde extérieur. La légende travaillait sur cette géographie populaire. Elle matérialisait ses souvenirs dans un objet, un édifice ; et partout où pénétraient les routes, pénétrait aussi le renom du lieu consacré. La prodigieuse popularité de la Légende de saint Martin s'explique par le nombre et la fréquentation des voies qui convergeaient vei's Tours. Il n'est pas étonnant que, dans cet état d'esprit, de nombreux pèlerins s'acheminassent des points les plus éloignés pour participer aux bienfaits de la sainteté du lieu. Telle fut longtemps la cause du renom de Tours et de la basilique de Saint- Martin, lieu entre tous auguste, dont la sainteté se communiquait aux pactes jurés à son autel. C'était donc une possession enviable que celle du vénéré sanctuaire. Celui qui se rendait maître de Tours et des lieux fameux dont s'entretenaient les imaginations populaires se mettait par là hors de pair. A Tours, comme à Reims, comme au Mont-Saint-Michel, où Philippe-Auguste