‹ La France, tableau géographiqueChapitre 127 sur 275 · CHAPITRE PUEMIER LcS VoSfjeS · texte numérisé non relu

CHAPITRE PUEMIER LcS VoSfjeS

c'est une symphonie de verdure qui, par un beau jour, monte vers le bleu cendré du ciel. Mais le charme grave qui s'exhale du paysage ne parvient pas à dissimuler la pauvreté native du sol. Les substances azotées manquent à ces terrains presque exclusivement siliceux. Ces prés, sauf dans quelques parties privilégiées, ne nourrissent qu'un bétail mesquin ; les vaches suisses ont peine à s'y entretenir.

Les distinctions que la géographie actuelle établit dans cet ensemble furent lentes à se présenter à l'esprit des hommes. Pendant longtemps tout se confondit pour eux en une région forestière, où l'arbre était roi, et où l'homme, en dehors de la chasse et des ressources dépendant de son ingéniosité, trouvait peu à vivre. C'était une de ces grandes silves qui de l'Ardenne à la Bohême couvraient la majeure partie de l'Europe. Sans quitter les bois on pouvait aller, vers le Sud-Ouest, comme vers le Nord, bien au delà de la contrée sur laquelle se localise aujourd'hui le nom de Vosges. Tout le pays des sources de la Saône appartient encore par la nature du sol à l'ancienne Forêt : c'est encore la Vdge, au dire des habitants. Et vers le Nord, après que la zone de forêts s'est momentanément amincie au col de Saverne, elle ne tarde pas à s'étaler de nouveau. Un écureuil pourrait sauter d'arbre en arbre dans la Ilaardl qui entoure en arc de cercle les plateaux que traverse la Sarre. A Forbach, comme à Bitche, comme dans le pays de Dabo, ou au Sud de Baccarat ou d'Epinal, les hêtres se mêlent ou se substituent aux sapins ; mais c'est toujours même sol, même paysage forestier sur le sable et mêmes conditions d'existence. C'est là ce que saisit d'instinct le langage populaire. L'homme désigne et spécialise les contrées d'après les services qu'elles lui rendent. Pendant longtemps il ne put tirer qu'un maigre parti de ces solitudes silvestres. Il les confondit en un vague ensemble ; et c'est ainsi que les habitants des contrées cultivées et fertiles qui en garnissent les abords parlaient, dès le temps de César, d'une Forêt des Vosges allant des environs de Langres jusqu'au pied des Ardennes. Cela voulait dire que dans toute cette étendue régnait une sorte de marche forestière, qui était pour les gens des plaines voisines une région inhospitalière et avare. Plus tard, avec les exagérations qui leur sont propres, les légendes issues des monastères traduisaient la même impression de répugnance. L'installation dans ces solitudes y est célébrée comme une entreprise héroïque.

Pour nous, aujourd'hui, cependant, les vraies Vosges, avec le petit monde vosgien qui s'y est formé, se concentrent dans le vieux massif archéen et la région de grès qui en recouvrent immédiatement les flancs. Elles s arrêtent au Nord vers le col de Saverne. A l'Ouest elles enveloppent la vallée de la Moselle jusqu'aux environs d'Epinal. Le massif semble, il est vrai, brusquement s'arrêter au Nord de Belfort ; mais il est facile de s'assurer que par une sorte de torsion, il s'infléchit ; car des fractures en étoilement montrent jusqu'aux abords de Plombières avec quelle intensité s'est encore exercée dans ce coin extrême des Vosges l'action dynamique.

Ainsi déhmité, ce massif n'offre pas, comme les Alpes, un système rami-

La Franee du Nord. livre premier, m

fie de vallées ; mais il n'est pas non plus un simple compartiment découpé de failles, comme le Harz ou la Foret de Thuringe. Des vallées profondes, des plis étroits sans continuité absolue, mais en succession marquée, quelques longs couloirs comme ceux qui entaillent les grès permiens de Saint- Dié à Schirmeck ou à Ville, articulent l'intérieur et tracent les cadres d'une vie vosgienne originale. Aujourd'hui les influences extérieures l'assaillent de deux côtés ; l'usine s'introduit par les vallées qui remontent de Lorraine et d'Alsace ; mais au-dessus de /loo mètres vit encore une région plus purement vosgienne, dont la nomenclature est presque une description", et indique les formes de relief, d'hydrographie ou de végétation remarquées ou utilisées par l'homme.

Dans le vert des prés, dans l'étendue des faings, assemcuM'.T Wages de tourbières et d'étangs qui s'étalent sur les plateaux rocheux, dans le nombre des lacs qui dorment au fond des vallées ou qui garnissent les alentours des cimes, se montre l'empreinte du climat humide qui a contribué à modeler les Vosges. Souvent une brume obstinée voile les cimes. En hiver et en automne, des rafales du Sud-Ouest, n'ayant rencontré sur leur route aucune chaîne de la taille des Vosges, s'abattent avec leur fardeau de vapeurs sur les versants occidentaux, font rage sur les promontoires, tels que le Ballon de Servance, qu'elles frappent de plein fouet. Une immense faigne, d'aspect tout Scandinave, s'étend aux sources de l'Oignon. Les rivières, sur le flanc occidental, s'enfoncent très loin vers l'intérieur du massif; elles se nourrissent de réservoirs spongieux qui criblent la surface. Les masses énormes de débris quartzeux l'épandues par les courants diluviens autour des Vosges, mais notamment en Lorraine, sont des phénomènes pleinement en rapjjort avec cette direction des courants pluvieux. Ils nous enseignent que si c'est à l'Est que les forces mécaniques internes ont produit les principaux accidents, c'est par l'Ouest que s'est exercée surtout la force destructive du climat : les traces laissées par les anciens glaciers jusqu'au delà de Gérardmer attestent quelle fut, de ce côté, leur longueur.

Sur le Ilohneck, des entassements de blocs granitiques arrondis montrent leflet de ces destructions. Mais ce n'est pas seulement sur les roches que le climat a mis son empreinte. Au-dessus d'un niveau bien inférieur à celui qu'atteignent les arbres dans le Jura ou dans les Alpes, la végétation silvestre est mal à l'aise. Dès que les cimes dépassent environ i 200 mètres, la foret, si robuste dans les parties inférieures, végète, se change en taillis buissonneux de hêtres tordus marquant l'extrême résistance des arbres. Au-dessus de I 3oo mètres les arbres n'existent plus. On s'est étonné de cette limite

1. Basses, Creux, Collines, Faings, Voivres, Rupts, Feys, Chaumes, ou First, etc. Firsf, synonyme allemand de Chaume, se change, par un quiproquo fréquent d'une langnc à l'autre en fêtes, et même en fée (Hautes-Fêtes, Haut des Fées, Gazon de Fête).

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