CHAPITRE piiEMiER La Provciice
notre vue. Nous percevons néanmoins très nettement ce fait essentiel, que la déviation et le resserrement du faisceau des chaînes ont lieu au point de rapprochement de deux massifs primitifs : le faisceau est en quelque sorte j)lncé entre le massif de Mercautour d'une pari, et celui des Maures de l'autre.
Ce massif, contre lequel nous avons vu tout à l'heure LES les chaînons provençaux s'arrêter à l'Est, brusquement coupés,
MAURi^s est une vieille terre qui est restée émergée au moins depuis l'époque permienne. Ses débris s'étalent sous forme de grès, que les eaux travaillant sur son pourtour ont pu aisément creuser. Elles ont tracé ainsi cette dépression périphérique où l'Argens a établi son lit et dont le sol rougcàlrc, quand on suit le chemin de fer ou la voie romaine, frappe les yeux. Il n'est point possible de douter qu'on ne se trouve sur un ancien rivage : la nature détritique des roches indique leur origine littorale. Cet indice n'est pomt le seul. A mesure qu'on se rapproche des anciennes terres du massif, on voit succéder à l'uniformité des roches une variété qui répond aux fréquentes oscillations des rivages ; et comme dans les ceintures de récifs, une riche faune de polypiers se révèle dans leur texture. Tout s'accorde à dénoncer ici les abords d'un débris de continent primaire. Les Maures sont comme un coin de Corse dans la Provence. Du cap Sicié au golfe Jouan s'étend le vieux massif, injecté de fdons métallifères, traversé de roches porphyriques. L'effet général est celui d'un assemblage de croupes allongées, embrassant des vallées étroites, enveloppé d'une végétation brune d'arbousiers, de châtaigniers, de chènes-lièges, de bruyères arborescentes. Dans l'Esterel, partie orientale du massif, les formes aiguës et les tons éclatants du porphyre donnent un autre aspect; le sol, plus maigre, ne laisse croître que des cistes et des pins maritimes. Une solitude boisée règne derrière la façade du littoral populeux de Fréjus à Cannes. On ne se hasardait qu'avec méfiance, il y a encore un siècle, sur la route suspecte qui traversait l'Esterel. Dans son ensemble même, le massif resta longtemps étranger, hostile à ce qui l'entourait Cette Provence sarrasine, quartier-général de corsaires aux ix" et x'' siècles, fut pour le reste de la Provence une terre adverse. Comme le Magne dans le Péloponèse, le Monténégro sur la côte dalmate, le Rif dans l'Atlas, c'était un pays à l'écart, un coin étranger dans la chair.
A ses pieds, la plaine d'alluvions de l'Argens a comblé le port de Fréjus. Le vieux port des Hottes romaines ramasse ses maisons serrées sur une colline, dans un paysage où les pins parasols, les ruines d'aqueducs et aussi l'air de fièvre qui s'exhale des marais voisins, font penser à la Campagne de Rome. Fréjus fut la tète des voies de pénétration de la Provence. Par la dépression d'origine si ancienne que les eaux ont burinée au nord du massif des Maures, se sont de tout temps avancés les invasions, le commerce, les
Le Midi. livre iv, i
routes: soit vers Toulon, comme aujourd'hui le chemin de fer; soit vers le seuil qui donne accès au bassin d'yVix, passage historique où Marins écrasa les Cimbres.
Mais le travail des eaux n'a ouvert qu'imparfaitement cette Jpgr-j. région verrouillée de la haute Provence. Apres et parfois formi- HiSTORiQUE dables sont les chaînes qui à l'est du Var en coupent transver- DE LA HAUTE salcmcut l'accès ; étroites les vallées que le Yar, la Tinée, la PROVENCE Vésubie ont creusées , mais qu'ils sont impuissants à déblayer des débris qui les encombrent. Sur les pitons aigus veillent en sentinelles d'étranges petites villes, dont les maisons-iorteresses, les rues couvertes, les églises en forme de tours se ramassent dans une étroite enceinte; sites parfois si escarpés et si sauvages, que l'existence d'un groupe humain y serait inexplicable, si derrière, dérobées à la vue, ne se trouvaient pas des pentes marneuses un peu plus douces oii des champs en gradins et l'inévitable bois d'olivier subviennent à l'entretien des habitants'. C'est dans cette série de vieilles villes, les unes postées en acropoles méfiantes près des côtes, les autres disposées en ceinture au bord des montagnes, depuis Roquebrune et Vence jusqu'aux bourgs populeux qui garnirent jadis les flancs du Lubéron et du Ventoux, que se conserve, comme relique du passé, toute une vieille Provence historique. Elle était assez différente de cette Provence défigurée, que nos chemins de fer coupent au plus court; sa vie ne se concentrait pas sur quelques points de la côte; elle était autrement complexe et variée. Sa physionomie était marquée au coin de ces contrées âpres et rocailleuses si fréquentes aux bords de la Méditerranée, pour lesquelles les Grecs avaient un mot, Tpàyeia. Une partie de son rôle historique tint à ce caractère. Si, malgré tant de rapports avec l'Italie, la vallée du Rhône en est l'estée distincte, c'est à cette région difficile à franchir, funeste en général aux invasions, qu'elle doit son autonomie. Aix, situé dans le plus ample des bassins qui s'ouvrent à proximité de la vallée de l'Argens, fut la vraie capitale historique, la médiatrice naturelle où les diverses parties de la Provence pouvaient le mieux communiquer entre elles. On recueille dans ses rues étroites et ses vieux hôtels une impression très harmonieuse et très juste du passé. On y sent une capitale intérieure, la vraie métropole de la Provence historique.