‹ La France, tableau géographiqueChapitre 5 sur 275 · UN ÊTRE GEOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

UN ÊTRE GEOGRAPHIQUE

IL semble presque paradoxal de poser même la question suivante : La France est-elle un être géographique? Ce nom a pris à nos yeux une forme concrète; il s'incarne dans une figure à laquelle les cartes nous ont tellement habitués, que nous aurions de la peine à en concevoir les parties groupées d'après des affinités différentes. Volontiers nous serions portés à la considérer comme une unité faite d'avance : plusieurs diraient coimne un cadre fourni par la nature à l'histoire.

C'est pourtant la première question sur laquelle il soit utile de s'expliquer, si l'on veut comprendre quelles ont été dans ce pays les relations de la nature et de l'homme. La réponse n'est pas aussi simple qu'on le croirait tout d'aijord. Ce n'est pas au point de vue géologique que la France possède ce qu'on peut appeler une individualité. On peut parler d'harmonie entre ses diverses parties ; mais il serait contraire aux résultats les moins contestables de la science de croire qu'un seul et même plan a présidé à sa structure.

Ce que nous disons de la géologie peut se répéter du climat, de la flore et de la faune sur ce territoire que nous appelons la France. Dans la variété de ses climats on distingue plusieurs types tranchés, qui ne lui sont pas particuliers. Il en est de même de ses espèces de plantes, d'animaux, de ses populations humaines. Elles se rattachent par leurs affinités, les unes au bassin méditerranéen, les autres à l'Europe centrale. Rien ne s'accorde avec l'idée d'un foyer de répartition situé dans l'intérieur de la France, d'où elles auraient rayonné en commun sur le reste du territoire.

Cependant nous répétons volontiers ce mot de Michelet : « La France est une personne. » Nous regardons comme un témoignage significatif et vrai les paroles souvent citées par lesquelles, il y après de vingt siècles, Strabon carac-

Personnalité Géographique de la France. première partie

térisait en raccourci l'ensemble de cette confrée\ De quelle nature est donc cette personnalité, et comment faut-il l'entendre?

Une individualité géographique ne résulte pas de simples QUESTION considérations de géologie et de climat. Ce n'est pas une chose GÉOGRAPHIE dounéc d'avunce par la nature. Il faut partir de cette idée HUMAINE qu'une contrée est un réservoir où dorment des énergies dont la nature a déposé le germe, mais dont l'emploi dépend de l'homme. C'est lai qui, en la pliant à son usage, met en lumière son individualité. Il établit une connexion entre des traits épars ; aux ejjets incohérents de circonstances locales, il substitue un concours systématique de foi-ces. C'est alors qu'une contrée se précise et se différencie, et qu'elle devient à la longue comme une médaille frappée à l'effigie d'un peuple.

Ce mot de personnalité appartient au domaine et au vocabulaire de la géographie humaine. Il correspond à un degré de développement déjà avancé de rapports généraux.

Ce degré a été atteint de bonne heure par la France. De cet état vague et rudimentairc oh les aptitudes et les ressources géographiques d'une contrée restent à l'état latent, où rien ne ressort encore de ce qui accuse une personnalité vivante, notre pays en est sorti plus tôt que d'autres. Il est un de ceux qui ont pris le plus anciennement figure. Tandis que, dans la partie continentale de l'Europe, les grandes contrées de l'avenir, Scythie, Germanie, n'apparaissaient que dans une pénombre indistincte, on pouvait déjà discerner les contours de celle qui devait s'appeler la France.

Il nous a semblé qu'avant d'aborder une description détaillée, l'examen de ce fait était digne d'attention. Comment un fragment de surface terrestre qui n'est ni péninsule ni île, et que la géographie physique ne saurait considérer proprement comme un tout, s'est-il élevé à l'état de contrée politique, et est-il devenu enfin une patrie ? Telle est la question qui se pose au seuil de ce travail.

i. Ces paroles sont citées et discutées à la page 9.

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