LES FLANDRES
I. TRASSniOîl VERS LES PLAINES BASSES. |i II. LE DÉTROIT DU PAS DE CALAIS, il m. UASSIN DES FLA>DRES. || IV. SOL DES FLANDRES. || V. RELIEF DES FLANDRES. Il VI. DIVISIONS NATURELLES. || VII. l'eAU DANS LES FLANDRES. || MU. FORMATION POLI- TIQUE DE LA FLANDRE. || IX. LA VIE URBAINE.
' T 'ARDEINNE s'efface vers l'Ouest. La sombre ligne boisée
TRANSITION J j plonge, au delà d'Hirson, sous la nappe limoneuse. On ne
^^'^^ voit plus que çà et là pointer quelques rocs , d'apparence désormais
BASSES exotique, dans les plaines. Le pays que domine Avesne, de sa
grosse tour, est encore une transition, comme un prolongement
atténué de l'Ardenne. Le relief légèrement accidenté, le sol froid à'aguaize, issu
de la décomposition du sous-sol argileux, mais peu à peu confiné dans les
vallées, enfin la population par son type et ses allures, tiennent encore de la
physionomie ardennaise. Mais au delà de la Sambre la contrée s'incline d'une
pente insensible ; et désormais, jusqu'à la mer, l'œil n'aura plus à s'arrêter
que sur de rares monticules sableux entre les plaines basses qui s'étalent.
jj Le continent primaire semblerait avoir définitivement
LE DÉTROIT disparu. Il s'est enfoncé en effet, et entre Valenciennes et Bé- Du thune c'est parfois à plusieurs centaines de mètres de profon-
PAS DE CALAIS deur qu'il faut chercher les veines de houille sous les marnes et conglomérats crayeux qui les recouvrent. Mais les mouvements qui se sont produits au début de l'époque tertiaire ont ramené en partie le massif primaire au voisinage de la surface. Le long d'une ligne qui va de l'Artois au Boulonnais et au Weald britannique, des failles, des ondulations souterraines, des pointements isolés révèlent l'existence d'un grand accident. Il s'est formé un axe anticlinal, bien marqué dans la topographie par une série de bombements, qui se prolonge de l'Artois au Hampshire, des deux côtés du Pas de Calais. Le détroit n'existait pas pendant cette période : c'est bien postérieurement qu'il s'est ouvert, et que
La France du i\ord. livre premier, i
la mer a rompu la voûte qui pendant toute la série des temps tertiaires avait interposé sa barrière entre le bassin de Paris et celui de Londres. Ce détroit est devenu un des carrefours du monde. Les navires y circulent en foule. Les marées y vont et viennent, et continuent à élargir la brèche qu'elles ont ouverte. C'est peu de chose que ce fossé d'une trentaine de kilomètres ; par un temps clair on aperçoit distinctement de Boulogne les blanches falaises d'en face. Et cependant, de combien de séparations, politiques et morales, cette légère entaille au dessin des terres n'a-t-elle pas été le principe !
j^j Mais le présent ne doit pas absorber entièrement la pensée
BASSIN du géographe. L'accident épisodique qui a rompu la conti- DES FLANDRES nuité dcs rivagcs n'a pas effacé les traces de la longue période pendant laquelle s'élevait à leur place une barrière séparant deux bassins distincts. Seul l'état antérieur fournit encore la clef des grandes divisions régionales de l'époque actuelle. Le seuil aujourd'hui ébréché séparait, comme il sépare encore, deux régions d'enfoncement opposées dos à dos, bien qu'ayant parfois communiqué l'une avec l'autre; au Sud le Bassin parisien ; au Nord celui de Londres et des Flandres, parties d'un même tout. Delà, en effet, les couches s'inclinent en sens inverse, au Sud vers Paris, au Nord vers Anvers et l'embouchure de l'Escaut.
L'évolution géologique a pris une tournure différente dans les deux bassins. Depuis que les mers de la dernière période éocène ont déposé jusqu'au Sud de Paris les sables marins qui portent nos forêts de Fontainebleau et de Rambouillet, la mer n'a plus poussé d'audacieuses transgressions jusqu'au centre du Bassin parisien. Au contraire le procès de la terre et de la mer a duré, bien au delà de ce temps, autour de la mer du JNord : on peut dire qu'il n'est pas encore entièrement terminé. C'est une alternative de conquêtes et de pertes pour les terres, une suite de reculs et de retours offensifs de la mer : histoire dont le détail semble très compliqué, mais dont la marche générale s'explique très bien, si l'on se rappelle que ces vicissitudes ont pour théâtre le soubassement à peine immergé du massif primaire, une plate-forme continentale sur laquelle les mers n'ont jamais été bien profondes. Il suffît ici de remarquer que l'ouverture du Pas de Calais n'a pas mis un terme à ces oscillations. Au contraire : en ouvrant aux marées de la Manche l'accès de la mer du Nord, elle a été ime nouvelle cause de perturbation. Sous l'action des marées cherchant leur équilibre, les rivages ont été modifiés, plusieurs fois la mer les a envahis, chassant devant elle les riverains. Les plus anciennes des invasions marines qu'ait constatées l'histoire remontent au iv° siècle avant notre ère; malgré la résistance organisée par l'homme, la mer n'a pas cessé, même de nos jours, d'empiéter sur les rivages ; et au total ses conquêtes l'emportent de beaucoup sur les dépouilles que l'homme a pu lui arracher'.
1. La preuve que dans celle lutte la mer n'a pas désarmé, c'est que, sans remonter au delà du xix" siècle, des irruptions se sont produites en iSaS, i853, i855, 1881, sur les côtes de Frise et de Hollande.
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C'est entre le ri>agc de la mer du Nord et le cours de l'Escaut jusqu'à ses embouchures, qui s'est fixé le nom historique de Flandres. La structure de la contrée est celle d'un bassin: mais le sol présente des différences, et l'aspect change, suivant que le limon, les sables ou les alluvions y dominent.
,y L'argile est le sous-sol commun et caractéristique des
SOL Flandres. Conformément à la pente générale de la contrée, elle
DES FLANDRES s'incHnc vcrs le Nord ; mais la pente des couches géologiques est plus forte que celle de la surface. Aussi, à mesure que 1 argile plonge en profondeur, les formations ultérieures, en couches sableuses de plus en plus épaisses, prennent possession de la superficie. De là. une différence de fertilité naturelle entre le Sud et le Nord. Lorsqu'on a dépassé vers le Nord \pres et Courlrai, le sol s'amaigrit. Ce n'est qu'au prix d'un travail immense qu'on est parvenu à l'amender en partie en ramenant à la surface, jwur les mélanger au sable du sol, le sable argileux ou l'argile des couches sous-jacentes. Si le pays de Waës, entre Gand et Anvers, fait aujourd'hui l'effet d'un grand et populeux verger où partout les fermes en briques brillent entre les haies d'arbres, c'est une transformation, fruit d'un traA'ail séculaire. Sans l'effort obstiné d'une race phlegmatiquc et patiente, ce maigre sol serait une lande, continuation de la Campine. Encore n'est-on pas parvenu à modifier partout la stérilité naturelle. La triste plaine de bois du pins et de bruyères qui s'étend entre ïhouroul, Eecloo et Bruges, garde l'image primitive. Et pourtant ce pays stérile fut le véritable berceau des Flandres : indice à noter des conditions artificielles qui ont présidé à la formation de cette contrée historique.
,, On pourrait s'attendre à ce que l'affleurement successif
RELIEF de couches diverses eût engendré dans la topographie une DES FLANDRES série de gradins, comme c'est le cas dans le Bassin de Paris. Mais ici ce sont des sables n'offrant qu'une faible résistance, que ramène à la surface l'ordre chronologique des formations. Facilement dispersés, ce n'est que sous forme de lambeaux ou témoins qu'ils se présentent. Il y en a assez pourtant pour accidenter le sol. Au-dessus de la grande plaine maritime et des dépressions déblayées par le passage des principales eaux intérieures, la Flandre se présente comme un pays de monticules et de collines, plus varié qu'on ne le croit. Çà et là, mais surtout aux en\ irons de Tournai, au Sud d'Ypres, à Cassei, des silhouettes de taupinières isolées ou de minces rangées de collines se proposent à l'attention. Leurs flancs, parfois rougis par des carrières de sable, montent entre les haies et de petits bois, jusqu'à des cimes de i5o à i6o mètres, suffisantes pour découvrir un large horizon. Celui du mont Saint- Aubert près de Tournai, celui de Cassei sont célèbres. Le dernier surtout a suscité
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d'hyperboliques enthousiasmes. Une couche d'argile, voisine par hasard du faîte, a fourni à Cassel l'approvisionnement d'eau nécessaire à une ville forte. Cassel fut ainsi un vieil oppidum vers lequel convergent les voies romaines (iS/ee/ie Straele), et comme Tournai, une des clefs historiques du pays flamand.
Ailleurs c'est sous forme de larges croupes dominant d'une trentaine de mètres les dépressions fluviales, que se déroulent les parties échappées à l'érosion. Telle est, entre Tournai et Douai, la Pévèle, tant de fois foulée parles armées. Sur la convexité de ce dos de pays, le limon seul se montre à la surface, et au loin, dans l'horizon laiteux, s'estompent les meules de paille, les larges fermes et les grands arbres. Mais une frange sablonneuse dessine la périphérie ; on la devine au loin aux bouquets de pins ou aux touffes de genêts qui la garnissent. Jusque dans ces contrées si transformées par l'homme, subsistent ainsi quelques touches de nature hbre, quelques débris des anciens bois. C'est presque toujours à la faveur des bandes de sables qui ont pu échapper aux puissantes actions diluviales.
yi II y a encore une autre Flandre, celle des polders et des
DIVISIONS digues, la plus jeune par la géologie comme par l'histoire. Les NATURELLES Flamands de Cassel disent Noordland en parlant de la zone qui commence à Bergues et s'étend vers Furnes, Dunkerque, Gravelines. Et ceux de la zone maritime appellent Pays du bois le pays qui s'annonce par la berge assez raide d'une terrasse encore en partie boisée, bordée de villages. La distinction est, en effet, sensible.
L'une de ces zones est celle qui continue jusqu'à Calais la série des alluvions littorales qui fi'ange le continent depuis le Jutland. La houle marine balayant le fond sableux de son lit range les débris dont elle se jaunit, en cordons de dunes derrière lesquelles se ralentissent ou s'arrêtent les eaux intérieures. Au moyen des alluvions déposées d'un côté par la mer, de l'autre par les eaux intérieures, l'homme construit ses polders, ses marschen, ses champs ou ses prairies cernées de fossés et bordées de saules. Mais c'est au piix d'un système compliqué et soigneusement entretenu d'écoulement, au moyen de canaux, fossés, ivatergands. Car aux dangers d'irruptions marines par quelque rupture du rideau protecteur s'ajoutent ceux des infdtrations. Sournoisement introduite à travers les sables que surmontent les alluvions, l'eau de mer ronge par le bas ces précieuses surfaces que les inondations menacent par le haut, puisqu'elles sont en partie inférieures au niveau des hautes marées. La Flandre maritime n'a échappé que tard à ces reprises de 1 élément salé. Les irruptions de la mer qui se produisirent à la fin du m' siècle de notre ère y ont fait disparaître presque toute trace d'occupation romaine. La population en a été renouvelée. Elle constitue ainsi un pays distinct, non seulement par le sol, mais par l'âge de sa civilisation. Sur la mer, tapis dans les dunes, se succèdent des villages de
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pêcheurs, dont l'occasion fit des corsaires. La grosse tour de Dunkerquc s'accusant vigoureusement dans la moiteur du ciel, sur les tons ternes des dunes et des eaux, annonce de loin le grand port qui est né de ces humbles commencements. Adossée aux chaussées, auxwatergands, lafile des maisons, comme en Hollande, s'allonge. Parfois, bien que rarement, elles se ramassent en petits groupes ; et ces hain ou hem pelotonnés autour de l'église (Icerque) fournissent un centre et un nom à la petite collectivité rurale.
Sur les croupes agricoles voisines la population est encore germanique de langue, bien que visiblement plus mêlée d'éléments anciens. Là elle s'est disséminée plus à l'aise. Le hofslede, ou ferme, est le vrai centre de peuplement. Il semble éviter les grandes routes, les abandonner aux auberges et estaminets. Ces fermes se répandent sur tout le pays, sans laisser entre elles les grands intervalles vides qu'on observe dans l'Ile-de-France. Avec toutes ses parties et dépendances, le hofslede est une unité robuste et ample, qui se suffît à elle-même. Le hais, ou maison d'habitation, bâti en bois et en torchis, couvert de chaume, situé à portée des fossés ou ruisseaux, parfois sur une motte de terre (terp), est séparé des bâtiments d'exploitation. Parmi ceux-ci l'étable, réservée aux bêtes à cornes, plus nombreuses et de plus belle race que dans le pays wallon, est le principal. Autour de la ferme s'étale, outre le potager oii manquent rarement les fleurs, l'enclos spacieux (hof) entouré de beaux ormes et de haies vives ; c'est là que, sous l'œil du maître, paissent les troupeaux de la ferme. Le tout forme un ensemble autonome, oîi respire, avec les habitudes d'existence et les goûts propi'es au pays flamand, l'individualisme profond de la race. Pour les services publics, école, poste, etc., quelques maisons, groupées autour du clocher, forment leplalz. Mais le noyau vivant est la ferme.
yii Partout, dans la zone maritime comme dans la Flandre
L'EAU du limon ou celle du sable, l'eau est présente. Là est le trait DANS LES commun. Elle suinte et circule sur la surface, et sous elle FLANDRES presquc à fleur de sol. On ne peut faire un trou sans la trouver. Le subtil élément, ennemi aujourd'hui dompté', ne se manifeste plus que par ses qualités bienfaisantes. Il est le principe de fertilité, de mouvement et de vie.
On serait averti, quand on vient du Cambrésis ou de l'Artois, de cette présence universelle de l'eau, rien qu'à voir la beauté des arbres. Arbres et moissons poussent drus. Pas de partie nue et vide dans l'abondance qui couvre le sol. Les rivières, si rares sur les plateaux picards, se multiplient. Les unes venues déjà de loin, d'autres nées à la faveur des failles qui découpent les collines d'Artois, toutes, dès qu'elles débouchent en Flandre, grossissent soudainement. C'est que les sources abondent le long de la zone
I. Cependant une inondation a encore, en 1880, couvert une partie de la Flandre maritime.
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où les croupes crayeuses, en s'abaissant, laissent de leur filtre souterrain s'échapper les eaux. Les rivières s'y enllent du tribut que leur fournit leur propre vallée. Celle qu'a creusée la Lys étonne par sa largeur; mais si l'on considère les dimension des galets qu'elle a entraînés à une époque antérieure, on s'explique comment elle a pu ouvrir, d'Aire à Armentières, cette large trouée qui semble avoir été le grand passage des eaux vers le Nord. Des marais accompagnent les rivières à leur entrée en plaine. De Saint-Omer, par Aire, Bélliune, Arleux, Marchiennes, on les suit bordant presque la lisière de Picardie et d'Artois. Elles traçaient d'avance les directions de canaux, elles assuraient leur alimentation. Il fut facile de combiner ainsi le réseau cohérent qui donna aux Flandres leur unité. Ces rivières étaient assez égales de débit, assez régulières de pente pour servir d'instruments dociles et maniables entre les mains de l'homme. Il les a dirigées, canalisées, détournées au besoin. Dans le lacis de leurs ramifications s'est niché le berceau de villes puissantes, Cand, Lille. Surtout la possession d'une force de transport souple et multiple, chose autrefois si rare, a été pour cette contrée l'inestimable avantage qui lui a donné l'avance sur les autres.
vin Ce sont des causes commerciales qui, de cet ensemble
FORMATION varié de pays, ont formé une contrée politique. POLITIQUE Pendant longtemps le souvenir des régions naturelles a
LA FLANDRE survécu dans la dénomination commune : jusqu'au xii" siècle les chroniqueurs écrivaient les Flandres. La Flandre primitive est le Franc de Bruges, la lande aride qu'échancrait l'ancien golfe du Zwyn. Les Flamands, dans les textes les plus anciens, sont distingués des peuples de Courtrai, de Gand et de Tournai, et reliés au contraire aux Anversois et aux Frisons ; ils font partie d'une chaîne de peuples qui suit la mer du Nord et s'est constituée sur la zone littorale d'alluvions qui s'étend du Slesvig au Pas de Calais. C'est visiblement le long des côtes que se sont propagées ces tribus d'éleveurs et de pêcheurs, barhuri eirca maris Uttora degentes\ destinés à devenir des peuples historiques. Tous n'eurent pas la même fortune : les Frisons, relégués à l'écart des grandes voies continentales, furent condamnés par l'isolement à une relative insignifiance politique. Cet isolement se manifeste encore, chez les insulaires de la Zélande, par l'originalité tranchée des costumes et même des types. Il en fut autrement dans les parties de ce littoral germanique où aboutissaient des voies depuis longtemps fréquentées par le commerce. C'est aux embouchures du Rhin que se forma le noyau de la Hollande. Celui de la Flandre se forma aussi sous l'influence de relations commerciales préexistantes.
11 y avait, à proximité du point où un gendre de Charles le Chauve
I. Vie de saint Eloi, liv. II, chap. m (/?fc. des historiens des Cailles et de la Fiance, publ. par Dom Bouquet, t. III, 1741, p. 557).
c.inpiTnE m Lot Fhniilrcs.
éleva, en 805, contre les incursions normandes, la forteresse de Bruges, un important réseau de voies romaines. Elles se reliaient aux grandes voies partant de Cologne et de Reims, par ce carrefour de Havai, d'où rayonnaient sept voies ou chaussées de Bruneltaul. Cétait donc là qu'aboutissaient les lignes d'une circulation active pénétrant de deux côtés dilVérents dans l'intérieur du continent. Des foires fiimeuses, à Thourout, puis à Bruges et ailleurs, furent l'expression de ces rapports. On y venait de Basse-Allemagne comme de Champagne. C'est par groupes de foires, se succédant à des dates diverses pour la commodité des maichands que se constituaient jadis des foyers commerciaux. L'industrie, certaine d'y trouver des débouchés, avait avantage à s'y établir. Ainsi naquit une pépinière de villes, ateliers d'industrie, foires ou ports maritimes, au premier rang desquelles brilla cette cité née entre la boue des alluvions et le sable des landes, Bruges. La solitude est revenue autour d'elle et l'on cherche entre les prairies et les peupliers la place où se pressaient les flottes ; on n'entend plus passer entre ses canaux silencieux la rumeur quotidienne de ses grandes foules d'artisans. Mais ce n'est qu'un déplacement de la vie commerciale, dont aujourd'hui a hérité Anvers. Cette partie d'Europe, quand les guerres n'y ont pas mis obstacle, a toujours été un pays de transit, un lieu de rencontre entre le Nord et le Sud, entre le continent et l'Angleterre. C'est sa vocation, déterminée par sa position géographique. Elle apparaît, dès le Moyen âge, comme la plus véritablement européenne des contrées de l'Occident, celle où marchands d'Angleterre, de France et d'Italie, marins catalans, vénitiens et hanséates, se rencontrent. La renommée en retentit au loin; on en connaît les aspects, les paysages, les digues. Dante lui emprunte des comparaisons'. Quant à Paris, il a toujours été, comme il est encore, par une ligne presque ininterrompue de voies fluviales, en communication naturelle avec les Flandres. On a, de Paris même, la sensation de ce contact. Par la fente ouverte entre Ménilmontant et Montmartre, canaux, usines, chemins de fer se pi-essent ; et la plaine elle-même semble fuir vers le Nord.
Bien avant qu'au xvi" siècle Guichardin écrivît que la Flandre (c était une ville continue », les étrangers s'étaient montrés étonnés de la multitude de populations qui s'y pressaient. Suger, dès le xii" siècle, en exprime sa surprise'. Comme aujourd'hui il y avait là un réservoir d'hommes dont le trop-plein se déversait au dehors, quelquefois au loin. Et c'était un problème toujours renaissant que d'assurer la subsistance de ces grandes populations urbaines ou industrielles. Pour cela il fallut créer une agriculture intense. Il se passa au Moyen âge, dans ces contrées, le phénomène qu'on remarque aujourd'hui dans certains cantons stériles où la houille a concentré de grandes agglomérations : la terre se transforme, le sol s'enrichit