SITE DE PARIS
ENÏ le:
NTRE les forêts qui occupent les sables des hauteurs et
viaux, on distingue des intervalles qui ont toujours été découverts, ensoleillés, plus ou moins à l'abri des inondations. Au Sud, le plateau limoneux à sous-sol calcaire, de Villojuif, dominant de 60 mètres la vallée de la Seine, s'intercale entre les massifs forestiers qui subsistent encore dans la Brie, et ceux du Hurepoix. 11 est percé de carrières et de galeries souterraines. Des nappes de moissons le couvrent encore jusqu'aux portes de la capitale. Au Nord, entre les forêts de Bondy d'une part et de l'autre celles de Montmorency et de Carnelle, on ne tarde pas à voir grandir une plate-forme fertile et sèche, qui se soude à celle du Valois. Ce sont ces campagnes limoneuses et perméables, immédiatement contiguës à la grande boucle de la Seine, qui, avant que la Brie se fût dépouillée de ses forêts, permirent l'existence d'un groupement de populations ; ce sont elles qui formèrent ce premier noyau de crislaUisation qui est le rudiment de toute société humaine. Leshommes y trouvaient aisément et à la fois nourriture et matériaux de construction, c'est-à-dire les conditions de stabilité et d'accroissement. Il fut facile ensuite, aux jDopulations qui s'y établirent, de tirer parti peu à peu des avantages variés que recelait la région où elles avaient élu domicile. Dans les sinuosités des rivières, les ciselures des coteaux, les éclaircies des forêts, une foule de combinaisons nouvelles s'ouvrirent à leur ingéniosité et à leur choix.
L'homme, dans notre pays, a toujours occupé dès les temps préhistoriques des contrées moins favorisées que celles-là. Les vestiges d'anciennes stations abondent autour de Paris, à Chelles, Villejuif, Grenelle. Comme en d'autres sites privilégiés de l'Europe centrale, Prague et Vienne par exemple,
La France du Nord. livre premier, ii
la vertn du lieu se manifeste de bonne heure. Les établissements se succèdent sur place, en s'incorporant de plus en plus au sol. Les populations s'y assurent des position de refuge ou de défense, justifiées par les convoitises qu'excite le lieu. Elles se maintiennent et se l'avitaillent aux points occupés. Ce sont là des germes d'importance politique.
Aussi loin que peut pénétrer l'histoire, les villages, bourgs ou petites villes apparaissent nombreux dans la région parisienne. On le voit par les chartes de donation, les cartulaires, comme dans les récits de guerre et de ravages. Tant d'amorces avaient été ici préparées par la nature au choix des hommes ! Les îles qui succèdent au confluent de la Marne et de la Seine offraient, avec un asile, l'avantage du contact immédiat du fleuve. Au pied ou au-dessus des rampes calcaires, il y avait place pour des rangées d'établissements, que la belle pierre semblait solliciter : les uns s'ahgnent en effet à la base; les autres, plus anciens peut-être, ont pris stratégiquement position sur les promontoires, les plateaux, les terrasses. A'Iais il y avait aussi, à flanc de coteaux, sur la lisière des sables, au-dessus et au-dessous du niveau de sources des argiles vertes, dans les dentelures des gypses, des sites avantageux pour varier les cultures, pour accrocher des plantations et des vergers. Les mêmes coteaux virent à diverses lignes de hauteurs se superposer les villages. Si le fleuve exerçait son attrait, la forêt finit aussi par exercer le sien, grâce aux sources qui en garnissent le pourtour. Les moindres rehefs, dans cette région oii, sans être puissants, ils abondent, donnèrent lieu à quelque village, quelque point de groupement.
La région s'humanisa ainsi de bonne heure. Les indices d'une vie active et spontanée s'y manifestent dès les temps les plus anciens. De tout temps, on peut le dire, les environs de Paris eurent un aspect animé et vivant, qui manqua toujours à Rome, qui manque même encore maintenant à Berlin. Aujourd'hui, c'est la grande ville qui est le foyer d'émission de celte avantgarde de maisons la précédant comme une armée en marche, qui envahit la plaine, escalade les hauteurs, submerge des collines entières. Mais autrefois les bourgs ou villages, dont plusieurs ont été englobés dans la capitale grandissante, avaient leur existence propre, due aux conditions locales qui favorisaient partout la naissance de petits gi'oupes.
L'impression qu'on recueille dans les premiers témoignages qui s'expriment sur cette région parisienne, est celle d'une nature saine et vivante, où le sol, le climat et les eaux se combinent en une harmonie favorable à l'homme. Ce pays garda longtemps, grâce aux abondantes forêts qui l'entourent presque, le pénètrent même par endroits, une physionomie de terre de chasse. Et néanmoins ce même pays était depuis longtemps déjà assez développé et civilisé, pour qu'un esprit raffiné, comme Julien, pût s'y plaire. On se reporte toujours volontiers à ce passage du Mysopogon où, comme par un amer retour sur les grandes villes populacières avec lesquelles il fut toujours en antagonisme ou en querelle, il décrit « sa chère Lutèce ». L'accent en est vraiment délicat, comme imprégné de fraîcheur matinale. L'écrivain philoso-
ClIAPITRE V
Par
plie et l'homme d'action qui se réunissaient en lui ont bien senti le charme et la saveur du lieu.
Celte petite station de bateliers et de pêcheurs, cantonnée dans une île, tenait un précieux gage d'avenir dans le fleuve dont les ramifications l'enveloppaient. Le fleuve fut l'âme de la ville grandissante. Celle-ci se dessine autour de lui, se moule également à ses deux rives, elle le suit pendant les 12 kilomètres de la courbe immense et vraiment souveraine qu'il trace entre ses murs. Bien ouvert par son orientation aux rayons du soleil, dont les premiers feux l'éclairent et dont les feux couchants illuminent un des plus merveilleux panoramas urbains qu'on puisse voir, le fleuve trace à travers la ville un grand courant d'air et de lumière. Il fait essentiellement partie de l'esthétique parisienne. Il s'associe aux scènes pittoresques que représentent les vieilles estampes, quand ses rives d'aval, encombrées de barques et couronnées de mouhns, donnaient encore hbrement accès aux troupeaux. Il reflète aussi sa physionomie historique. Dans la courbe bordée d'édifices, qui va de Notre-Dame à la place de la Concorde en passant par le Louvre, se déroulent successivement la gravité du xui' siècle, la gi'âcede la Renaissance, l'élégance du xvui° siècle.
„ Paris pourrait donner à son fleuve les qualifications
LA SEINE reconnaissantes qu'obtiennent de leurs riverains le Volga, le A PARIS Rhin ou le Gange. La Seine centrahse à son profit toutes les ressources du Bassin. Entre Romilly et Paris, en i3o kilomètres, elle reçoit coup sur coup presque tous ses affluents. Il ne faut pas juger de la Seine d'après ses humbles débuts et la longueur modeste de son cours. Elle a sa grandeur, faite d'accroissement progressif, d'harmonie élégante, reflet de la beauté paisible des campagnes où s'écoulent ses eaux. Jusqu'à Montereau, c'est une rivière d'un débit restreint', croissant lentement lorsque les pluies prolongées de l'hiver ont élevé le niveau des sources de son bassin, et tamisant alors d'un flotlimpide les prairies pendant des semaines. Sa pente, déjà très ménagée, diminue encore et n'est plus que de 10 centimètres par mètre aux approches de Paris, trois fois moindre que celle de la Loire à Orléans. Elle triple de volume et double de largeur par l'arrivée de l'Yonne, cours deau plus puissant et surtout j^lus irrégulier, dont les crues, notamment « les bouillons de mai » peuvent monter jusqu'à I 200 mètres cubes par seconde. Mais elles sont écoulées quand la Seine entre à son tour en crue. Enfin, lorsque la Marne a versé son flot vert, mais souvent trouble, qui se mêle peu à peu entre les quais de Paris aux teintes plus foncées de la Seine, le débit du fleuve s'accroît encore d'un tiers ; désormais, dans ses plus faibles moments, il ne descend plus au-dessous de 45 mètres cubes. Le régime est dès lors équilibré. Amortie par la pente et par la grande